Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER FORUM SOCIAL MONDIAL

De l'événement au mouvement

· Inprecor n° 468-469, mars-avril 2002 · p. 20-21 · 1 787 mots

Italie

Par Salvatore Cannavò* e deuxième Forum de Porto Alegre, qui ouvre une nouvelle phase du mouvement contre la mondialisation néolibérale capitaliste, fut un succès politique et médiatique en même temps. Cela est confirmé aussi par le fait que, si en 2001 Porto Alegre et Davos avaient eu, plus ou moins, le même écho au niveau des médias, en 2002 ce qui s'est passé à Porto Alegre a littéralement surclassé ce qui s'est passé en même temps à New York, ex-Davos. Malgré le 11 septembre

Le Forum a représenté, par ailleurs, la fin d'un cauchemar. Après le 11 septembre le mouvement avait été soumis à une pression énorme, avec des tentatives de le mettre sur le même plan que le terrorisme fondamentaliste. Le cauchemar est désormais dissipé : le mouvement a non seulement survécu, mais il s'est engagé contre la guerre, en dépit des craintes de certains de ses organisateurs. Il est hautement significatif que plus de 50 000 personnes aient manifesté à Porto Alegre ; que des milliers de participants aient assisté à la conférence de Noam Chomsky * Salvatore Cannavò est directeur-adjoint de Liberazione, quotidien du Parti de la refondation communiste d'Italie (PRC) et collaborateur régulier de Bandiera Rossa, mensuel publié par les camarades du PRC liés à la IV° Internationale. 1. Cf. p. 22 expliquant que « les véritables terroristes sont les États-Unis » et que le texte final adopté par les mouvements sociaux ait indiqué le rejet de la guerre et du néolibéralisme comme les conditions fondamentales qui définissent le cadre du mouvement, ce qui n'était pas donné d'avance.

En deuxième lieu, il est très important que le Forum soit non seulement un lieu de rencontre de mouvements, courants et personnalités différents, mais de plus en plus un cadre unitaire permettant d'établir des rapports entre les réseaux du mouvement qui, tout au long de l'année écoulée, ont accumulé des expériences et esquissé des projets et une vision d'ensemble allant au-delà de l'acquis du premier Forum. Les principaux réseaux, composantes essentielles du mouvement, sont passés à une vitesse supérieure. Par exemple, Via Campesina, association revendiquant 60 millions d'affiliés et dont fait partie le Mouvement des sans terre, qui appartient désormais à l'histoire du Brésil, a marqué une bonne partie des travaux du Forum par ses vastes assemblées et sa manifestation finale. Il faut mentionner, d'autre part, l'effort d'ATTAC pour valoriser sa dimension internationale. Un fonctionnement du type réseau a caractérisé également le camp jeunes, plus de quinze mille participants, qui a développé un programme de débats très fourni. Au camp a été esquissé un projet dit «intergalactique », première tentative de réaliser un lien d'expériences de jeunes radicalisés, visant à exprimer, dans le cadre du mouvement, non seulement la condition spécifique des jeunes, mais aussi la forme de participation à la contestation globale d'une génération nouvelle, au-delà des dynamiques différentes selon les pays et les continents. Le choix d'adopter comme symbole commun le jeune Carlo Giuliani tué par les forces de répression à Gênes est significatif. Tout cela a représenté un trait nouveau, peut-être moins évident, mais important du deuxième Forum social mondial. Une déclaration importante

Le texte final adopté par les mouvements sociaux (1) a été discuté tout au long de quatre après-midi d'une façon passionnée. Nous en soulignons synthétiquement quelques points.

Sur le problème de la guerre la discussion a été extrêmement rapide. Tous les représentants des mouvements ont condamné sans hésitation la guerre dont ils ont saisi le lien avec les politiques néolibérales : c'est « le véritable visage du libéralisme, son visage le plus brutal et le plus inacceptable ». Il n'en découle pas automatiquement que toute action de freinage du facteur guerre sur les mobilisations cesse tout à fait. Au niveau de masse, le noeud n'est pas entièrement coupé : néanmoins le mouvement semble décidé à continuer son opposition sans ambiguité.

Tout le monde a insisté sur l'importance d'ouvrir une deuxième phase d'ensemble,

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une phase de propositions visant à dépasser le cadre des manifestations contre les différents sommets, pour construire des campagnes, des initiatives unificatrices, des projets communs. Il ne s'agit, toutefois, que d'une amorce : en fait, le texte ne va pas au-delà d'objectifs déjà fixés comme la taxe Tobin, l'annulation de la dette du Tiers Monde, la compatibilité avec l'environnement, la démocratie participative. C'est déjà quelque chose. Ajoutons que dans le débat a émergé pour la première fois l'exigence de prendre en considération les « variables nationales » des orientations néolibérales. Ce sont justement les événements d'Argentine qui ont poussé à saisir le lien étroit entre les conséquences des orientations d'institutions internationales telles que le FMI ou l'OMC, ou de la présence de pays comme les États-Unis et l'Espagne, et les effets d'orientations nationales comme celles de De la Rua, Cavallo ou Duhalde. D'où l'attention prêtée à la problématique de l'ALCA, si importante à l'heure actuelle, de même, sur un autre terrain, de l'unification européenne.

Ce n'est donc pas par hasard que le Forum a décidé de s'élargir et d'approfondir ses racines par l'organisation de forum continentaux ou régionaux multiples, de celui qui est projeté à Quito pour les Amériques à celui qui aura lieu en Italie pour l'Europe. Ce n'est pas par hasard non plus que les principales mobilisations des deux prochaines années viseront les réunions au sommet de l'ALFA à Buenos Aires et celles de Séville, Copenhague et Athènes pour l'Union européenne. Plus particulièrement le Forum européen pourra représenter une occasion pour esquisser une autre idée de l'Europe et de réaliser une alliance plus forte et plus large des mouvements sociaux du Vieux continent. Il pourra être en même temps l'occasion d'envisager des rapports avec les organisations syndicales, avec le « vieux » mouvement ouvrier et de contrecarrer ainsi les tentatives du réformisme traditionnel de s'intégrer, souvent par désespoir, dans le nouveau mouvement contre la mondialisation capitaliste. Ce sera peutêtre l'expérience la plus significative de l'année 2002 avec sa transformation de mouvement itinérant en mouvement organisé. Tentatives réformistes et politique nouvelle

Les tentatives d'intégration faites à Porto Alegre par des représentants du réformisme traditionnel ont été en même temps maladroites et résolues. De nombreux parlementaires socialistes, du centre-gauche et même libéraux, ainsi que le secrétaire de l'ONU lui-même, ont lancé des signaux de disponibilité et d'ouverture, dans l'effort parfaitement hypocrite de faire oublier leurs prises de positions récentes sur la guerre et sur des mesures néolibérales. Parfois, la disponibilité a frisé, implicitement, l'autocritique... Mais au fond, on a assisté à des efforts de se placer sur le terrain du mouvement pour apparaître comme une alternative aux forces néolibérales et pour s'oxygéner à nouveau. Ceux qui pensent que cette présence réformiste sera durable et non épisodique ont raison.

En dernière analyse, cette attitude des réformiste augmente la crédibilité du mouvement, elle est une reconnaissance de son impact. Mais en même temps il en découle l'exigence pour le mouvement de réfléchir sur son rapport avec les organisations traditionnelles et leurs représentants institutionnels : tout en étant conscients qu'il sera objet d'incursions et de manoeuvres insidieuses, qui pourraient devenir dangereuses en l'absence d'un débouché politique d'ensemble.

Il faut ajouter que la tentative d'intégration a essuyé un échec dans le Forum parlementaire lui-même. En effet, il y a au Forum une contestation directe des parlementaires sociaux-démocrates qui avaient voté pour la guerre. La secrétaire du PCF et ministre française de la jeunesse et des sports, MarieGeorges Buffet, en a aussi payé le prix en recevant une savoureuse tarte à la figure.

Plus généralement la politique traditionnelle, marquée par une séparation des partis et même des syndicats d'avec les citoyens et même leurs propres membres, ne visant, au mieux, qu'à des réajustement du système et incapable depuis 1989 de concevoir un projet de société nouvelle, est frappée d'une véritable crise. Nous assistons, en revanche, à la renaissance d'une politique visant, dans un cadre pluraliste, à la participation, à l'inclusion, exprimant la volonté d'un changement radical à réaliser par la lutte, orientée vers une société nouvelle, plus juste, plus libre et plus égalitaire.

C'est pourquoi à Porto Alegre le mot « socialisme » a été prononcé aussi bien au camp des jeunes et à celui des paysans que dans des salles universitaires, par exemple, lors du débat entre Frei Betto et Michael Löwy, et dans des réunions de la Marche des femmes.

Cette politique nouvelle, capable de surgir des débris des défaites, dispose d'un mot d'ordre privilégié : participation. Son espace est le Forum, ses coordonnées l'opposition à la guerre et au néolibéralisme. C'est un mouvement inspiré par un rejet du système qui domine, par une acceptation, y compris sous des formes idéalisantes, de la division du monde entre « nous » (les mouvements, les braves gens, le futur) et « eux » (les puissants, les méchants, le passé). C'est un mouvement qui tend à se concevoir comme « contre-pouvoir », bien que sous de différentes versions : une version modérée qui vise à conditionner le pouvoir existant, celle plus radicale, qui ne veut aucune compromission avec ce pouvoir et qui se divise en deux courants : ceux qui projettent un horizon stratégique comportant tout simplement un contre-pouvoir, éventuellement sous forme d'exode, et ceux qui pensent que la question du pouvoir, sous une forme ou sous une autre, se posera à nouveau. Il s'agit de toute façon d'un tournant majeur, même s'il est difficile d'en saisir dès maintenant toute la portée. Une nouvelle gauche

L'acceptation de cette approche politique nouvelle est la précondition pour la construction d'une nouvelle gauche. Une gauche prête à plonger dans la grande chaudière du mouvement avec ses rythmes confus et contorsionnés, capable de s'engager dans une dialectique complexe où le terrain social, le terrain syndical et le terrain politique s'entrelacent dans des formes nouvelles, sans que les spécificités respectives soient complètement surmontées et où s'imposent de nouvelles médiations et de nouveaux rapports ; une gauche qui soit disponible pour construire, sans présomption ou autosuffisance, une nouvelle pensée critique et une nouvelle grammaire de la transformation, dotée d'objectifs et d'un projet cohérents ; une gauche qui ne se limite pas à parler de socialisme, mais soit capable de le concevoir à la lumière des échecs historiquement enregistrés et en rapport avec les nouveaux besoins exprimés par des sujets antagonistes multiples.

Une telle gauche ne s'est pas encore exprimée à Porto Alegre et ne va pas s'exprimer à court terme. Elle ne sera pas le fruit d'alchimies politiques ou de pressions du type avant-gardiste. Elle sera l'aboutissement d'un processus de recomposition, social et politique, où toutes les forces du XX siècle qui survivent encore, devront se remettre en question, en valorisant le protagonisme des nouveaux sujets et en développant en même temps leur réflexion théorique et politique. Un processus pas simple du tout, mais incontournable

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