Par Livio Maitan*
Le second Forum social mondial (ES) de
Porto Alegre 2002 fut un succès d'un triple point de vue : participation, beaucoup plus vaste que l'année précédente ; effort de réflexion politique et théorique sur des problèmes majeurs de notre époque ; définition d'échéances et d'objectifs futurs. Ceux qui, après le fatidique 11 septembre, avaient craint ou espéré un essoufflement ou un déclin du mouvement contre la mondialisation capitaliste néolibérale, sinon sa disparition tout court, ont dû prendre acte qu'espoirs et craintes étaient injustifiés. Cela est ressorti encore plus nettement par contraste : en même temps se déroulait en effet à New York le Forum économique mondial (dit de Davos) dans une atmosphère morose, voire crépusculaire. Le Financial Times (5 février) concluait ainsi ses reportages : « Si on n'est pas capable de retravailler la formule, le monde pourrait ne plus écouter ». Qui plus est, le même journal avait écrit quelques jours auparavant : « Des preuves récentes indiquent que de nombreuses organisations qui protestent à New York et à Porto Alegre jouissent d'une confiance populaire plus grande que les grands noms du capitalisme ». Voilà une simple phrase qui renforce notre idée qu'il faut continuer le combat.
La portée ample et multiple des conférences, des débats, des manifestations, des rencontres plus particulières qui ont nourri des journées inoubliables a eu comme conséquence que même les participants les plus actifs, les plus disposés à réduire leurs heures de sommeil, ont eu de la peine à avoir une vue d'ensemble. Cela d'autant plus que, au delà d'innombrables débats, aux audiences massives ou avec une participation plus limitée de « spécialistes », le
FSM a été marqué par une « coexistence » de trois composantes : les mouvements sociaux, les jeunes et les assemblées de parlementaires. Voilà pourquoi, d'ailleurs, les rapports au retour, tout en partant d'une appréciation commune très positive, ont révélé souvent des approches et des accents différents.
Personne ne saurait évidemment oublier que les mouvements sociaux ont joué le rôle principal dans la genèse et la croissance du mouvement contre la mondialisation capitaliste néolibérale et en sont toujours la colonne vertébrale. Par leur composition et leur participation à des luttes dans des secteurs et à des niveaux multiples, par leur affrontement plus direct aux réalités du monde qui existe, ils représentent tendanciellement la composante la plus radicale, si on peut le dire ainsi, de la gauche de Porto Alegre. Ce n'est donc pas par hasard que, aussi bien en 2001 qu'en 2002, ils ont adopté les déclarations les plus fermes et les plus avancées. Bien entendu de nombreux jeunes ont été, dès le début, parmi les protagonistes de ces mouvements. Mais il nous semble justifié de les considérer, à cette occasion, comme une composante relativement autonome du fait même de l'ampleur sans précédent de leur participation et donc de la présence d'un très grand nombre de jeunes qui en étaient à leur première expérience. Le fait même que des débats ininterrompus se sont succédés sur des sujets multiples — allant des réflexions sur la radicalisation de la jeunesse à des moments cruciaux du XXème siècle et aux événements d'Argentine — est révélateur d'une soif d'apprendre et d'une disponibilité encourageante à s'engager dans les luttes qui sont devant nous.
Il était prévisible que des problèmes allaient se poser dans le Forum parlementaire. En effet, c'est surtout dans ce cadre que
En vrac...
Selon des informations parues dans la presse brésilienne ont être enregistrés
51 300 participants provenant de 131 pays, 210 ethnies et s'exprimant en 186 langues, et 15 230 délégués (syndicats,
ONG, mouvements sociaux, etc.) dont
57 % d'hommes et 43 % de femmes.
Ont participé au camp environ 15 000 jeunes provenant de 52 pays
Après la délégation brésilienne, voici les délégations les plus nombreuses : Italie 979, Argentine 924, France 682, Uruguay 465 et États-Unis 406. se concrétisait l'opération de certains courants politiques traditionnels, surtout appartenant à des partis sociaux-démocrates, de s'insérer dans le mouvement de Porto Alegre. A vrai dire, ces néophytes, souvent vieux combattants de batailles peu glorieuses, n'ont pas fait preuve de retenue. Certains se sont mêlés, dans leurs buts spécifiques, à des manoeuvres internes au Parti des Travailleurs (1), d'autres ont eu recours à de véritables chantages en exploitant la volonté unitaire qui prévalait généralement Porto Alegre. Comme le mentionnent des articles qui suivent, des tiraillements et des affrontements se sont effectivement produits, surtout sur la question de la guerre C'était effectivement une tâche ardue que de rédiger des déclarations communes avec des parlementaires de partis qui avaient soutenu les guerres du Golfe, des Balkans et soutenaient aussi la guerre en cours en Afghanistan. Finalement on s'en est sorti par l'adoption de deux motions parallèles. L'une, assez générale, a été adoptée unanimement. Mais sur l'autre, ne comportant pas une condamnation explicite de la guerre, on * Livio Maitan, dirigeant de la IV° Internationale, est membre de la direction du Parti de la refondation communiste d'Italie 1. Un quotidien de Porto Alegre a publié lors de l'ouverture du Forum un communiqué signé, entre autres, par des dirigeants des Démocrates de gauche (DS, Italie), des intellectuels italiens et Tarso Genro (actuel maire de Porto Alegre, représentant l'aile modérée du Parti des Travailleurs du Brésil) dans lequel on accusait les trotskistes et d'autres de s'être appropriés en Italie du budget participatif en le présentant de façon arbitraire, alors que lesdits membres des DS l'auraient, en revanche, correctement défendu en créant une association ad hoc (dont personne en Italie ne connaît l'existence). En fait. c'était une attaque contre le Parti de refondation communiste d'Italie, qui a été le seul à donner des informations sur le budget participatif en reproduisant des textes brésiliens
enregistrait les voix contre des parlementaires du Parti de refondation communiste (Italie) et des députés européens de la Ligue communiste révolutionnaire (France). Ajoutons que les tentatives d'intégration des représentants sociaux-démocrates européens se sont produites aussi dans le Forum de Sao Paulo à l'aide, faut-il le dire, de représentants de l'aile la plus modérée du Parti des Travailleurs. Dans ce forum d'ailleurs, dans aucune des nombreuses interventions de différents partis ou mouvements, dont plusieurs représentants de partis communistes latino-américains, quatre membres du PS français et un social-démocrate allemand, la guerre en Afghanistan n'avait pas été même mentionnée avant l'intervention de deux représentants du Parti de refondation communiste d'Italie.
Il est probable que le problème du rapport avec des courants sociaux-démocrates se posera à nouveau à d'autres échéances et au Forum de 2003. Il se posera d'autant plus avec des partis qui, après des défaites électorales, ne seront plus au gouvernement et éprouveront le besoin de s'oxygéner un tant soit peu. Des réactions de rejet pur et simple, aussi explicables soient-elles en tenant compte des lourdes responsabilités des sociaux-démocrates et autres, seraient erronées. D'ailleurs, personne n'a suggéré à Porto Alegre d'agir de la sorte : on ne craint le débat avec personne mais on fixe quand même des clivages en matière d'intégration éventuelle. On ne saurait considérer comme partie intégrante du mouvement ceux qui ne s'opposent pas au néolibéralisme et à la guerre. Quant à des convergences ponctuelles, on jugera sur pièces.
A plus forte raison tout réflexe sectaire doit être soigneusement évité dans les rapports avec des organisations syndicales. Quel que soit le rapport de forces actuel et quelles que soient actuellement les orientations des syndicats, le problème du rapport entre nouveaux mouvements et mouvements ouvriers et populaires traditionnels subsiste en tant que problème majeur. Le mouvement italien contre la mondialisation capitaliste, dans sa grande majorité, l'a bien compris, en participant activement à des grèves et des manifestations lancées par des syndicats majoritaires.