Inprecor 1974–2004

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NOTES DE LECTURES

Le viol de l'imaginaire, par Aminata Traoré

· Inprecor n° 468-469, mars-avril 2002 · p. 67 · 805 mots

États-Unis

Lectures Le viol de l'imaginaire par Aminata Traoré L e viol de l'imaginaire. Au Sud, / à l'Est, ou dans nos propres colonies intérieures, n'est-ce pas l'une des clés de voûte de la mondialisation en marche ? C'est le thème d'un livre d'Aminata Traoré, ancienne ministre malienne de la culture. Le titre peut induire en erreur. Il ne s'agit pas d'une approche anthropologique des intrusions ou des perversions des cultures africaines. L'objet du délit, c'est la façon dont l'Occident privatise-prive l'Afrique non seulement de ses biens matériels mais de sa capacité de se penser Il n'y a pas que l'Afrique, mais il y a surtout L'ARME DE LA CRITIQUE NE SAURAIT REMPLACER LA CRITIQUE DES ARMES, K. MARX Librairie La Brèche 27, rue Taine 75012 Paris tél : 33/0 1 49 28 52 44 labreche @libertysurf.fr Vente par correspondance Paris, province, étranger :

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http://www.la-breche.com l'Afrique, sans doute la plus sinistrée, la plus dépossédée d'elle-même dans la terrifiante aventure qui va de la colonisation à « l'ordre » mondial globalitaire en passant par la « décolonisation ratée » des élites corrompues, décalques et relais des transnationales et des puissances qui ont mis à sac ce continent et continuent à le laisser (le faire ?) sombrer.

Le livre-manifeste d'Aminata

Traoré est une réponse africaine au séisme du 11 septembre. Pas de manichéisme à la Bush posant en martyr puis en croisé de la cause du

Bien, ni de bavardages sur le choc des civilisations qui prêterait à de très temporels affrontements, un excès de sens religieux ou civilisationnel faisant dériver plus qu'il n'éclaire le débat. On connaît le discours qui prête aux critiques de

Washington cette idée imbécile :

« Ben Laden est le porte-parole des pauvres ». Aminata Traoré réplique à sa façon : « Bien sûr que non, mais la violence et la haine qui se retournent contre les États-Unis, c'est aussi un effet-boomerang des violences infligées à l'humanité exploitée et démunie ».

Soit dit en passant — ce n'est pas l'essentiel mais la précision n'est pas négligeable — c'est l'Afrique qui subira les plus durs effets-retard des attentats du 11 septembre (dixit la Banque mondiale)... C'est en effet sur ce continent qu'auront lieu la moitié des décès d'enfants supplémentaires consécutifs à la baisse des premières matières induite par « l'événement ».

Pour lever toute équivoque,

Aminata

Traoré ne s'embarque pas dans les discours convenus sur la pauvreté et le développement, mais les dénonce et les démonte, comme autant de concepts forgés dans le moule du

« monologue universel » de l'Occident, farci de pièges sémantiques et politiques.

C'est précisément là que s'accomplit « le viol de l'imaginaire » ou si l'on veut la stérilisation de la pensée africaine. L'auteur rappelle qu'avant d'être « pauvre », ou plus exactement appauvri, ou « en voie de développement », le Mali avait son économie de subsistance - détruite — tout en ébauchant une alternative au néocolonialisme, le « socialisme » malien qu'elle regrette malgré tous ses défauts. Et de dresser l'inventaire des effets désastreux de la libéralisation post-socialiste: régression dans l'enseignement et la santé, bradage des entreprises publiques, endettement, pressions pour une économie tournée vers l'exportation (99 % du coton), ruine des artisans, appauvrissement, mendicité etc. Catalogue répétitif : on a déjà vu ça quelque part.

L'ouvrage est construit dans un va-et-vient d'expériences vécues et d'analyses. Au cœur de l'actualité, cette ponctuation « africaine » de George Bush post-attentats : le pacte d'ouverture de l'Afrique au commerce mondial dont l'auteur prédit des effets plutôt négatifs, avec la bénédiction des notables continentaux.

A l'uniformisation mondialiste, Aminata Traoré oppose la réhabilitation de l'imaginaire politique et social africain. Exorciser les mots, déconnecter les pensées de l'idéologie dominante. Et de souligner ici, à l'encontre des amnésies, la place de la mémoire et de la conscience du passé. Si la critique est vivifiante, l'alternative suggérée nous laisse sur notre faim. Quid, dans cette pensée africaine autonomisée, du rapport à l'industrialisation, aux nouvelles technologies — que l'auteur ne rejette pas au nom d'un passéisme stérile. En bref, concrètement, que fait-on pour « sortir du développement », recréer l'économie, la société, l'imaginaire dans une évolution non réversible, mais qui peut être (peut-être) réorientée ? Il n'y a pas qu'en Afrique que la question est posée. Les réponses peuvent-elles être, d'ailleurs, « africaines », ou « asiatiques » ou « russes », ou « européennes » dans le sens de singularités irréductibles ? Ce n'est sans doute pas la pensée d'Aminata Traoré, vu qu'elle milite au sein d'un mouvement antiglobalisation à sa façon mondialisateur des luttes.

Même si les réponses ne sont pas données, il est parfois plus urgent de poser les questions, de briser le « monologue » et le monopole des réponses imposées. C'est ce que fait Aminata Traoré.

Jean-Marie Chauvier * Aminata Traoré, Le viol de l'imaginaire, Actes Sud-Fayard, 2002.

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