Inprecor 1974–2004

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NOTES DE LECTURES

Les Trotskysmes, par Daniel Bensaïd

· Inprecor n° 468-469, mars-avril 2002 · p. 65-67 · 2 021 mots

IVe Internationale France Stalinisme Pérou et Bolivie

Les Trotskysmes par Daniel Bensaïd essal « Les trotskysmes », que

/ Daniel Bensaïd vient d'écrire avec son style étincelant et riche en métaphores habituel, a l'ambition de synthétiser les vicissitudes multiples d'un courant révolutionnaire international dont les origines remontent à la moitié des années 1920. Si le but de l'auteur était de transmettre des connaissances à des jeunes militant(e)s et de rafraîchir la mémoire aux moins jeunes, ce but est sans le moindre doute atteint, malgré le cadre contraignant de 120 pages. En effet, Bensaïd résume efficacement les conceptions fondatrices de notre mouvement et ses orientations stratégiques fondamentales tout au long de plus d'un demi-siècle. Il en retrace pertinemment les différentes étapes : le « trotskysme des origines » dont il rappelle les quatre points essentiels (révolution permanente, objectifs de transition, critique du stalinisme et de la bureaucratie. question du parti et de l'Internationale) ; le processus des années 1930 débouchant sur le congrès de fondation (1938) ; les débats et conflits après la Seconde guerre mondiale ; la montée après 1968 ; le « changement d'époque » depuis le début des années 1980. Il n'oublie pas non plus d'indiquer qu'un « nouveau chapitre vient de commencer » dans époque « plus convulsive et violente que jamais ». Je suis absolument mars-avril 2002 Inprecor

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d'accord avec lui, par ailleurs, sur toute une série d'allusions méthodologiques, d'interprétations et de critiques.

Par exemple, sur le terrain méthodologique, il rappelle à juste titre que « les prévisions de Trotsky ne sont pas divinatoires, mais conditionnelles : elles n'annoncent pas ce qui arrivera avec certitude, mais formulent des hypothèses stratégiques pour l'action » (p.56). Cela ne l'empêche pas, d'autre part, d'indiquer des erreurs d'analyses qui ont été commises dans les années 1950, lorsque la théorie des ondes longues avait été effectivement oubliée (pp. 64-5). Encore du point de vue de la méthode je partage la remarque critique à propos de « l'idée lancinante du "détour", comme s'il existait une norme du développement historique par rapport à laquelle la réalité capricieuse aurait pris la clef des champs ». Une autre remarque me semble aussi pertinente : contrairement à ce que certains ont prétendu, la décision de fonder la IVe Internationale en 1938 ne fut pas inspirée par le pronostic selon lequel la bureaucratie soviétique ne survivrait pas à l'épreuve de la guerre (p. 35). Je peut finalement partager la réflexion sur le caractère ambigu de la formule « Etat ouvrier dégénéré », tout en ajoutant que notre analyse d'une société qui n'était certainement pas socialiste, mais avait pourtant cessé d'être capitaliste (disons, une société de transition bureaucratisée) s'est avérée juste, pour l'essentiel, y compris après la restauration des années 1990 (1).

Quelques remarques critiques et mises au point

Daniel Bensaïd ne m'en vaudra pas si, après avoir souligné tous les points d'accord substantiels, je vais exprimer des désaccords ou des divergences d'interprétation (2). Voilà quelques points, sans doute 1. Lorsqu'il parle d'un texte sur TURSS du congrès mondial de 1948 Bensaïd critique implicitement l'expression « extraordinaire solidité des nouveaux rapports sociaux » (pp. 6566). Il semble oublier que le même texte explique aussi que la gestion bureaucratique avait une « tendance inhérente à devenir de plus en plus un frein absolu au progrès économique ". 2. J'ai fait allusion aux métaphores si fréquentes chez Daniel. En l'occurrence, je me permet de dire que deux métaphores utilisées aussi comme titres de chapitre -« Héritage sans mode d'emploi » et * En attendant Godot » - ne sont trop schématiquement et pêle-mêle :

1) La caractérisation de la scission 1953 (et non 1952, date de la scission en France) est sommaire et inexacte, voire franco-française (p.83). On ne saurait dire du SWP des Etats-Unis qu'il tendait à « se réfugier à l'ombre de la socialdémocratie, du syndicalisme corporatif ». Cela ne vaut pas non plus pour l'organisation anglaise de Gerry Healy, qui, par contre, allait prendre assez rapidement une attitude sectaire vis-à-vis du Labour Party.

2) La référence au rôle de premier plan joué par Michel Pablo et Ernest Mandel après la guerre est incontestable (p.72). Mais il y avait quand même dans leur « orthodoxie » des nuances qui se sont manifestées à plusieurs reprises (par exemple, dans le debat sur la Yougoslavie en 1949 et par la suite sur la Chine). Il est aussi vrai que c'est Pablo qui a présenté le rapport sur "l'entrisme sui generis" en 1952. Mais ce ne fut pas une initiative personnelle. En fait, la conclusion qu'il fallait adopter une telle orientation, y compris dans les partis communistes, a été tirée sur la base de l'expérience collective de la section italienne et de la minorité de la section française. Plus généralement il me semble que Daniel Bensaid n'évite pas entièrement le piège d'une personnification excessive des débats et conflits dans nos rangs. Il ne s'agit pas que d'exiger des mises point trop méticuleuses. Il s'agit de saisir quelle fut la faiblesse intrinsèque de Pablo, à l'origine du déclin de son rôle depuis fin 1959 : il jouait cavalier seul alors que les autres membres de la direction internationale travaillaient comme une équipe assez soudée et étaient intégrés dans leurs organisations respectives. Finalement, la réintégration de Pablo dans la IVe Internationale vers la fin de sa vie n'aura duré que pas de nature à éclaircir les concept, la deuxième en particulier ayant plutôt une connotation négative. 3. L'auteur de cet article, ayant accompli des tâches au niveau de la direction internationale pendant plus d'un demi-siècle et étant le seul survivant de la vieille génération, a eu l'idée téméraire d'écrire sur les vicissitudes de la IV° Internationale depuis 1947 sur la base de sa propre expérience. Un premier volume, assez ample, allant de 1947 à 1967, vient d'être terminé. Deux autres suivront (si le Bon Dieu des révolutionnaires m'en octroie le temps) : de 1968 au début des années 1980 et de 1980 à aujourd'hui.

l'espace d'un matin. A cause des divergences, anciennes et nouvelles (notamment sur la Serbie), il n'a Jamais rejoint sa section.

3) Sur l'entrisme (pp. 92 et passim) il y a dans le livre des réflexions valables et des critiques appropriées. Mais certaines appréciations, par exemple à propos de l'Italie, me paraissent un peu sommaires (peut-être, à ce sujet, ne suis-je pas au-dessus de tout soupçon...). Ensuite, je reste, au moins, perplexes face à la généralisation qui suit : « Soumis à la double loi newtonienne de l'attraction universelle et darwinienne de l'adaptation au milieu, ils (les militants entristes) s'assimilent au corps qu'ils étaient sensés subvertir. Jospin en est l'illustration exemplaire » (p.95). Ne dérangeons pas Newton et Darwin, pour nous en tenir à Jospin : l'ancien trotskyste Jospin n'est pas du tout une « illustration exemplaire », mais un cas très particulier, voire un cas-limite.

4) Comme Daniel Bensaïd le sait très bien, les problèmes d'orientation en Amérique latine de 1969 à la moitié de la décennie suivante furent à l'époque matière de très vifs débats. Peut-être, ils le seront aussi du point de vie historique. Si on veut en parler, ce qui est de toute évidence parfaitement légitime, il convient de rappeler au moins que notre mouvement n'a jamais partagé les conceptions "foquistes" (les "foyers" de guerilla). Il suffit de constater quelle place nos publications ont réservé à l'action et aux orientations de Hugo Blanco et à la critique immédiate et sans ambiguïté des « théories » de Régis Debray.

5) Pour en venir à la question des méthodes organisationnelles, Daniel Bensaïd écrit : « Il est en revanche peu démocratique, dans une organisation internationale, de faire voter les militants de base français ou américains sur la tactique électorale ou sur les priorités de construction en Bolivie, et réciproquement » (p. 84). C'est effectivement une question très délicate. Si on la pose uniquement dans les termes susmentionnés, la réponse va de soi. Néanmoins, je me pose deux questions. La première : puisque, dans un mouvement international, les succès ou les défaites d'une ou de plusieurs sections se répercutent, en dernière instance, sur tout le monde, n'est-il pas justifié que des instances internationales expriment leur avis ? Deuxième question : est-ce que cet avis est nécessairement peu fondé s'il est exprimé après une discussion ample, où tout le monde dispose d'informations adéquates ? Qui plus est, comme Bensaid l'écrit lui-même plus loin, au congrès de 1969 la résolution sur l'Amérique latine a été adoptée par une convergence entre les délégués français (et des délégués d'autres pays non latino-américains aussi) et les représentants argentins et boliviens (un Bolivien étant rapporteur). Ajoutons que le projet de résolution avait été rédigé après deux voyages en Amérique latine et des discussions prolongées avec les camarades sur place. Plus généralement, jamais on a imposé à une section quelconque une ligne adoptée par une majorité composée de délégués ou de membres d'un autre continent. Finalement, depuis plus d'un quart de siècle (1974) les statuts garantissent même formellement l'autonomie décisionnelle des sections

Trotskysme ou trotskysmes ?

En expliquant le titre de son livre, l'auteur écrit : « Les événements majeurs du siècle ont produit des différenciations telles que ce qui distingue et oppose les différents courants issus du "trotskysme" est souvent aussi ou plus important que ce qui les apparente (...) Il est donc plus conforme à la réalité de parler des trotskysmes au pluriel, plutôt que du trotskysme au singulier ». La constatation est en soi incontestable et on pourrait l'étendre à d'autres courants du mouvement ouvrier (socialistes, communistes de la III° Internationale, maoïstes, castristes etc.). Il est possible de constater également qu'à des époques différentes, d'autres courants se réclamant du trotskysme ont été représentés, dans tel ou tel autre pays, voire dans plusieurs pays, par des organisations plus larges que les nôtres, avec une influence plus grande. Toujours est-il que c'est notre courant qui a assuré la continuite de la Ive Internationale issue du congrès de fondation, a été tout au long de plus de six décennies le courant les plus consistant et représentatif et reste le seul qui, malgré toutes ses très grandes faiblesses, fonctionne à l'échelle internationale.

Je n'en tire absolument pas de conclusions triomphalistes. En se référant à lépoque d'après la Seconde guerre mondiale, Bensaid rappelle que nous nous posions la question de savoir pourquoi la IVe Internationale n'avait pas connu « le développement escompté » (p. 61). Or, cette question nous l'avons abordée tout au long des décennies suivantes : elle se pose à plus forte raison aujourd'hui, aussi bien sur le terrain historique que sur le terrain

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politique...

Pour les apologistes de la pensée unique le problème est extrêmement simple : le communisme est le mal en soi et l'écroulement de « l'empire du mal » l'a confirmé empiriquement. Mais il y a des historiens et des intellectuels engagés (utilisons cette expression sans doute démodée) qui n'ignorent pas que ce furent des courants communistes, le nôtre en premier lieu, qui ont combattu les premiers le stalinisme. Ils peuvent honnêtement nous questionner : pourquoi n'avez-vous pas connu le « développement espéré » ? Répondre à une telle question continue donc à être pour nous une tâche majeure à accomplir aussi bien dans nos congrès que dans des débats

Bensaïd, toujours en se référant encore une fois à la fin de la Seconde guerre mondiale, parle de deux générations qui devaient établir un lien entre elles dans le cadre de notre mouvement. Après 1968 une troisième génération nous a rejoint. Aujourd'hui, alors que les générations les plus vieilles ont disparu ou sont en train de disparaître pour des raisons physiologiques, une nouvelle génération est en train d'émerger. Il est presque banal d'affirmer qu'un nouveau mouvement ouvrier révolutionnaire ne pourra pas surgir sans l'apport décisif de cette nouvelle génération. Mais il existe une autre condition sine qua non d'une telle e-mail :

relance : que se précise un contexte de montée de luttes comparables à celles de 1943-1947 et de 1968-1975, un contexte permettant aux jeunes de faire leurs propres expériences, de se radicaliser et de prendre conscience, politiquement et théoriquement, de l'enjeu capital qui est, tout simplement, plus que jamais, la construction d'une société nouvelle...

Livio Maitan

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