Colombie Par Fermin Gonzalez* Nous venons d'assister aux elections les plus antidémocratiques de l'histoire de la Colombie. La violence conservatrice de la décennie de la Violence (1947-1955) n'était rien en comparaison avec ce qui s'est passé à la veille des élections. Une violence terrible, de la coercition et des fraudes que l'État a fait mine d'ignorer. Un gouvernement qui, avec la rupture des négociations de paix de El Caguan, a décidé d'orienter l'opinion publique vers une candidature qui s'est toujours opposée à ce processus et à sa propre action, en échange de prébendes bureaucratiques et d'impunité future. La campagne du candidat Uribe Velez a coûté plus de huit millions de dollars tout comme celle du candidat libéral Horacio Serpa, alors que Lucho Garzon n'a dépensé que 500 000 dollars. De plus, les médias ont orienté le vote, en attribuant l'appauvrissement croissant exclusivement à la guerre et aux supposées concessions accordées aux guérilleros ; quant aux actions de la guérilla, elles affectent chaque jour davantage la population civile. Tout a entraîné un vote désespéré des couches basses et moyennes de la population pour un faux Messie de plus, à côté d'un vote conscient de l'oligarchie et des milieux dirigeants qui jouissent cependant encore d'une certaine stabilité économique au sein du modèle en place.
Avec la complicité de l'État, la pression paramilitaire a interdit directement dans les campagnes et dans les petites villes toute campagne électorale autre que celle du candidat choisi et on est allé jusqu'à recenser les votants maison par maison, quitte à les tuer ensuite si les votes ne correspondaient pas. Dans le même temps, des campagnes de rumeurs furent lancées dans les villes, et il y a même eu des agressions militaires contre certains quartiers populaires comme à Medellin, le tout visant à engendrer un sen* Fermin Gonzalez est un dirigeant l'organisation marxiste révolutionnaire Présents pour le socialisme (PPS), partie-prenante du Front social et politique (FSP).
renforce la guerre
timent de peur, sous prétexte que l'élection devait être réglée dès le premier tour, car sinon les victimes auraient été encore bien plus nombreuses. Des centaines de militants sociaux qui participaient à la campagne du Front social et politique (FSP) et du Pôle démocratique dirigée par Lucho Garzon ont été assassinés sans que cela soit considéré comme une atteinte au jeu démocratique électoral.
On n'a pas non plus pris en considération le fait que l'abstention soit passée de 48 à 58 %, ce qui reflète tant le rejet de la pression paramilitaire que la campagne en faveur de l'abstention réalisée par la guérilla dans des régions paysannes traditionnellement à gauche.
On peut en conclure que, grâce à la pression armée de l'État et de son « paraÉtat » ainsi qu'à la manipulation de l'opinion publique à travers les médias, un président a finalement été élu par une majorité très importante, ce qui lui donne apparemment une grande légitimité, si on ne prend en compte aucun des éléments précédents.
Si certains des membres de la mission d'observateurs de l'Organisation des États américains (OEA) et des secteurs indépendants ont pu comprendre ce qui se passait, la pression officielle des États-Unis a conduit à minimiser les atteintes à la démocratie. Bush a remporté une nouvelle élection, où cette fois-ci encore la fraude était très présente. Son appui à Uribe s'est exprimé à travers l'attitude sans précédent de l'ambassadrice des États-Unis, qui est allée le féliciter avant même que sa victoire soit officiellement annoncée, et il a été réaffirmé avec la visite éclair inattendue du sous-secrétaire d'État Otto Reich, venu pour donner clairement son aval aux politiques de guerre, pour conférer un statut politique aux paramilitaires et pour rappeler au passage qu'il fallait respecter les engagements auprès du FMI. Ils veulent qu'Uribe soit la copie conforme du Mexicain Fox, qu'il articule le Plan Puebla-Panama avec le Plan Colombie pour assurer ainsi l'exploitation de nos ressources énergétiques, stratégiques et naturelles et, dans le même temps, réaliser les méga-projets en matière de télécommunications et de voies routières en cours. Ils ont choisi le président qui, à travers une réorganisation territoriale et une réforme politique rétrograde, approuvera sans problèmes l'Accord de libre commerce pour les Amériques (ALCA), ce qui en finira avec le peu qui subsiste de la production et de la souveraineté nationale.
Ces objectifs impérialistes, couplés aux déclarations des entreprises qui évaluent les risques financiers représentant les grands monopoles internationaux du capital, ont conduit Uribe à taire rapidement ses velléités initiales sur la possibilité de renégocier la dette et de demander une modification des politiques de récession de la Banque de la République. La nomination du ministre des Finances, néolibéral convaincu et éminent fonctionnaire du FMI, et son annonce de davantage de " sueur et de larmes ", ont montré qu'aucun écart populiste ne lui sera permis. Le parti unique du néolibéralisme
Avec cette candidature issue de l'épuisement de la population face à la guerre, la crise du bipartisme libéraux-conservateurs a trouvé le moyen de construire un nouveau parti unique dans le style de l'ancien Parti national, qui ne s'exprime plus sur les places publiques mais virtuellement dans les médias. Nous sommes face à une tentative de changement politique qualitatif de la classe dirigeante. Dans ce parti, l'hégémonie est revenue par les technocrates et non par les clientélistes, ce qui ne signifie pas la disparition de ces derniers mais leur reclassement. Il avance un projet politico-militaire préparé pour la phase finale néolibérale, par la voie de l'autoritarisme mais également de la cooptation, afin de préparer la société aux demandes néocoloniales du Plan Colombie et de l'Initiative régionale andine. Il s'agit d'un parti de la guerre visant à écraser les probables réactions populaires ; de la mise en place d'un modèle présidentiel autoritaire et fasciste à moyen terme qui devra se charger d'agir préventivement face à d'é-
ventuels troubles économiques, financiers et sociaux, à l'image de ce qui s'est produit en Argentine.
Cependant, les entrepreneurs et les politiciens n'ont pas tous suffisamment confiance pour tout miser sur cette option guerrière. Croire qu'il existe en Colombie 55 % de personnes qui appuient la solution fascistoïde serait une grande erreur. C'est un appui qui peut se retourner rapidement car des illusions angoissées peuvent rapidement se transformer en désillusions indignées, ce qui laisse une faible marge de manœuvre au gouvernement pour mettre en place les réformes politiques, économiques, sociales et militaires supposées résoudre le conflit armé et social. Cette fragilité fait que la crise du bloc dirigeant historique continue et que la nécessité d'alternatives est plus importante que jamais. Les votes pour le Front social et le Pôle démocratique
Il est apparemment paradoxal qu'au milieu d'un tel déni de la démocratie, la gauche regroupée dans le Front social et politique (FSP) et dans sa coalition large, le Pôle démocratique, ait obtenu un impact national tel qu'elle se retrouve en seconde position et constitue la seule opposition. Cela est en partie dû au profit d'honnête militant social de son candidat, à la façon d'agir unitaire qui a donné la priorité aux organisations sociales et ethniques, et à son message « En finir avec la guerre » qui a attiré les étudiants et les intellectuels. Nous avons assisté au processus de formation d'une gauche socialement radicale mais politiquement intelligente, qui a gagné à sa cause des personnalités comme le sénateur Carlos Gaviria et le sociologue Orlando Fals Borda. Mais seuls le développement de la conscience sociale, qui comprend la crise sans issue du modèle néolibéral et la nécessité d'alternatives qui rompent avec le bipartisme peuvent expliquer au fond l'appui populaire reçu par la candidature de Lucho, qui fut plus important que le strict résultat des urnes. Le résultat électoral reflète de manière importante, mais insuffisante, ce qui s'est passé dans la société. Les enquêtes qui annonçaient 11 % pour Lucho ont montré qu'une partie importante de la base des alliés du Pôle démocratique ont changé de vote à la dernière minute. Là-dessus a pesé l'abstention forcée ou volontaire et les non inscrits qui auraient voulu voter mais ne s'étaient pas inscrits l'an dernier, le vote utile pour Serpa ou le vote pour Uribe au premier tour afin de conjurer la peur d'un second tour sanglant.
L'optimisme général dans les rangs du
FSP s'appuie sur le fait qu'il atteignait déjà pratiquement ce résultat de 6,2 % seul, avant l'alliance avec le Pôle démocratique, dont les partis représentés au parlement auraient théoriquement dû obtenir dans les
12 %. Cela indique que les votes obtenus appartiennent à une frange stable et consciente d'électeurs de la gauche sociale, qui votent pour
Les miliciens d'extrême l'autonomie droite, comme celui-ci, sont responsables de face au milliers d'assassinats, biparmais ce terrorisme là convient parfaitement à tisme
George W. Bush et à la guérilla, a partir de laquelle et avec laquelle on peut construire avec davantage de confiance le projet stratégique des secteurs populaires.
Rien de tout cela n'enlève d'importance au bilan autocritique que doit faire le
FSP. En premier lieu, à cause de notre faible insertion dans les secteurs populaires, qui restent dépendants du clientélisme et du poids des médias.
Cela ne pourra être dépassé que grâce à davantage de travail depuis base afin qu'elle réussisse
Colombie à organiser ses mobilisations et à s'approprier programmatiquement ses luttes. Les espaces dans les médias sont importants et il faut exiger que l'opposition dispose de droits réels à ce sujet. Mais cela ne sera pas suffisant pour nous différencier et être plus crédibles face à l'incrédulité et à la corruption des dirigeants dues à des années de bipartisme. Si la guerre est un grand obstacle en soi pour effectuer ce travail dans les campagnes et dans les communes populaires, il reste nécessaire et indispensable, ce qui va de pair avec la construction de structures du FSP à la base, en profitant de l'audience et de l'appui électoral reçus
Il est également très important d'appro-
.39
Colombie / Paraguay
fondir la définition du Pôle démocratique, dont les dirigeants, tous parlementaires, ont des orientations très variées. Il oscille entre des secteurs honnêtes qui rompent avec le bipartisme, mêlés à des visions technocratiques, populistes, possibilistes, dont certains sont prêts à des conciliations avec le néolibéralisme et avec les secteurs sociaux démocrates. Mais il dispose d'une base électorale qui l'a choisi pour son caractère "indépendant" face aux politiciens du système. Dans la réalité, une grande partie du travail régional et de base de la campagne de Lucho a été réalisée par les membres du FSP, qui, à cette occasion, ont attiré les secteurs les plus conséquents des bases du Pôle. Ce qui nous amène à dire que les membres "actifs" du Pôle démocratique deviennent "passifs" en ce qui concerne une bonne partie de sa direction, mais comptent à la base et dans les régions.
Au sein du Front, nous devrons continuer à renforcer de manière unitaire et sans sectarisme cette base sociale chaque jour frappée davantage par le modèle néolibéral, la répression et la guerre, car c'est de là que viendra notre principal appui pour former une véritable opposition sociale radicale face à une stratégie agressive de domination intégrale. Les axes d'une opposition sociale radicale
A ce jour, sont annoncées des restructurations de l'État destinées à liquider davantage d'emplois, à privatiser l'Institut de sécurité sociale, le Service national d'apprentissage, à liquider la Banque du Café et à privatiser le fonctionnement de l'Institut de développement industriel et la Banque de la République, ainsi que la liquidation des régimes spéciaux de retraite des instituteurs et des travailleurs du pétrole, considérée comme une priorité de la législature tout comme l'augmentation des cotisations et de l'âge de la retraite, le tout dans le cadre d'une nouvelle réforme rétrograde de l'emploi. La popularité du gouvernement d'Uribe risque de ne pas résister à ces mesures. Il n'existe pas d'autre alternative que l'opposition radicale de ceux d'en bas, qui appuient le projet politique national du FSP. Alors que le libéralisme de Serpa soutient le gouvernement dans une perspective de « collaboration constructive et d'indépendance critique », certains secteurs du Pôle démocratique veulent le faire se contentant d'inverser les termes : « indépendance critique et collaboration constructive ». Étant donné le moment historique, ceux qui se trompent dans ce domaine seront vite rejetés dans les oubliettes de l'histoire.
Depuis le FSP, nous travaillerons dans l'opposition également sur le terrain de la recherche d'une issue politique au conflit armé, en nous opposant à l'incorporation de toutes les entreprises de vigilance dans le ministère de la Défense et à la nouvelle loi antiterroriste qui viole de manière grossière les droits de l'homme et la démocratie. Nous ne tomberons plus dans le piège de nouvelles rééditions gouvernementales de fronts communs contre la violence et pour la paix, qui ne sont que de la poudre aux yeux pour la communauté internationale. En revanche, il faut renforcer le mouvement de la paix dont le drapeau a été récupéré par le secteur alternatif, ce qui s'exprime par exemple dans les résolutions du récent Congrès de Paix et Pays.
Le troisième axe de notre politique d'opposition devra passer par la lutte contre la réforme politique qui annonce un nouvel ordre régional autoritaire et excluant, semblable à ce qu'a-vait réalisé Pinochet au Chili, avec des seuils électoraux élevés qui réduisent les possibilités d'expression démocratique et une augmentation du présidentialisme accompagnée d'une réduction du pouvoir, voire d'une élimination des espaces de choix populaire, comme le Congrès, les Assemblées départementales, les Conseils et les mairies, le tout sous couvert de lutte contre la corruption et pour la réduction des dépenses publiques.
Pour faire face à tout cela, une forte mobilisation nationale est nécessaire, avec des mobilisations régionales et nationales qui incluent les travailleurs, les usagers des services publics, les personnel de l'éducation et de la santé, les usagers du secteur financier, les communautés indigènes et noires, les mouvements pour la paix et les droits de l'homme. Elles devront se baser sur le rejet des projets du gouvernement associé à des propositions alternatives et sur un programme de résistance qui refuse le paiement de la dette publique, à commencer par celle des départements et des municipalités. Il faudrait relier cela à une enquête populaire ouverte qui permette de jeter en prison tous ceux qui ont volé le pays et prétendent continuer à le faire. Pour cela, le FSP a déjà décidé d'appeler à une Rencontre nationale des organisations sociales, afin de débattre de la nouvelle phase que traverse le capital en Colombie et des résistances politiques et programmatiques que nous devrons assumer dans toutes les instances du FSP. Nous en présenterons les résultat aux membres du Pôle démocratique qui veulent se transformer en opposition véritable.
Bogota, le 4 juin 2002
Par