Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NOTES DE LECTURES

Cheminots en Grève (1848-2001) de Christian Chevandier

· Inprecor n° 478-479, janvier-février 2003 · p. 66 · 856 mots

Syndicalisme

par Christian Chevandier

(Maisonneuve & Larose)

ous-titrée « Construction d'une identité », la magistrale étude de Christian Chevandier, enseignant et chercheur au CNRS, tombe à point nommé pour établir ou rétablir quelques vérités sur les « relations » entre la grève et l'identité cheminote. A point nommé ? Les attaques contre le service public et les régimes spéciaux de retraites ont tôt fait de désigner les cheminots comme d'inlassables fauteurs de grèves prenant en otage la population tout en s'adjugeant aux frais de la princesse des privilèges exorbitants. Moins d'une décennie après 1995, le spectre de la grève ferroviaire vient hanter Raffarin & Cie et vient même affoler certains syndicalistes prêts à apporter leur concours à la banalisation de la notion de « service miniтит ». De ce point de vue, il conviendrait de rendre justice à la tradition des cheminots qui, dès les premiers temps, ont associé la question de la grève à celle de la qualité du service et à celle de la sécurité pour les usagers.

Agitation d'autant plus « curieuse » que, historiquement, le cheminot n'est pas fondamentalement gréviste (aucune grève d'importance entre 1920 et 1940), ni spontanément (si ce n'est sur la question toujours très sensible de la solidarité avec les révoqués). Si la grève est une idée toujours présente (si on ne la fait pas, on y songe, on en parle) chez des militants issus pour beaucoup de l'anarcho-syndicalisme, elle ne va pas de soi dans un milieu professionnel qui tient la discipline, l'ordre, la précision pour les vertus mêmes du métier... D'où des contradictions qui, aujourd'hui, appartiendraient sans doute à l'ordre 1. Cependant, la légende de la participation massive des cheminots à la grève générale est tenace. A telle enseigne qu'en 1945, dans l'exaltation de la Libération et du culte des héros de la Résistance, il était banal de rappeler le passé gréviste des cheminots de 1936. Mieux, en 1997, cinq Académies invitaient les candidats au brevet à plancher sur la grève des cheminots en 36. Deux ans après 1995, cela peut se comprendre... et passer comme une lettre à la poste entre les mains des fonctionnaires de l'Education nationale !

2. Christian Chevandier appelle et souligne un point d'histoire extrê mement intéressant : qui a résisté ?

Christian Chevandier relance les grandes énergies qui, à travers une histoire de cent cinquante ans, vont façonner l'identité cheminote : histoire professionnelle, histoire syndicale, histoire politique. Cette derniè re, analysée en son temps (1964) par Annie Kriegel qui voyait chez les cheminots un certain ancrage de l'identité communiste. Thèse critiquée dans sa méthode et ses conclusions par Christian Chevandier. Une histoire politique qui va de l'arrachement du cheminot à sa banale condition ouvrière des premiers temps, à sa transformation relative en « aristocrate ouvrier », conscient de sa puissance, de sa capacité de « nuisance ». Il faudrait souligner ici l'importance des métiers ferroviaires comme facteurs de promotion sociale pendant tout un siècle, même compte tenu de la multiplication des situations catégorielles.

Très présents lors des Journées de 1848, beaucoup moins pendant la Commune, « patriotes » de métier pendant la Première guerre mondiale, durement grévistes en 1920 (et durement réprimés), écartelés entre réformisme et révolution, entre la CGT et la CGTU (mais pratiquant une politique d'unité sans inhibitions), pratiquement absents des mobilisations du Front populaire (1), Résistants (2), grévistes et disciplinés, les cheminots sont évidemment acteurs de l'histoire ouvrière, une histoire qu'ils semblent souvent scander à contretemps. Les contretemps imposés par les directions staliniennes lorsque leur temps sera venu, mais qui résultent aussi de la construction d'une identité liant profondément les travailleurs du rail à l'histoire « objective » des réseaux, avant et après la création de la SNCF en 1937 (3).

En mobilisant les archives syndicales, surtout celles de la CGT et de la CFDT (cette dernière, héritière du syndicat chrétien fondé en 1918), les Les cheminots ou la SNCF? La question paraît étrange. Elle l'est moins lorsque l'on mesure toutes les spécificités du métier et celles de la Société nationale. Une question qui devait ressurgir de façon inopinée, dans les années 1990, lorsque fut posé le problème de la participation de la SNCF à l'organisation de la déportation organisée par Vichy et le Reich. 3. L'une des illustrations de l'ouvrage rappelle que le sigle, en 1995 pouvait signifier : Sans Nous C'est Foutu. Christian Chevandier se souvient qu'en 1937, il disait aussi : Sabotage de la Nationalisation par le Capitalisme Ferroviaire.

fonds d'archives publiques (dont ceux de diverses autorités de police très soucieuses du syndicalisme cheminot) et, moins, ceux de la SNCF. Christian Chevandier livre une monographie syndicale et politique d'une si grande densité que nous ne pouvons qu'en esquisser quelques traits. S'agissant des mobilisations récentes, 1995 en particulier, Christian Chevandier y fut un « piéton » zélé dont les entretiens avec les cheminots, lors des manifs, au troquet, dans les piquets ou les bivouacs éclairent les conditions d'émergence d'un syndicalisme nouveau, radical, combatif, dernier en date des évolutions politiques qui placèrent les cheminots à la pointe du conflit de classes.

Piotr Gourmandisch

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