Le trotskisme et les trotskistes par Jean-Jacques Marie
(Armand Colin - oct. 2002) U nouveau livre sur le trastrime est venu s'ajouter à la série des parutions sur le sujet qui s'accumulent depuis quelques années. Si celui de Lambert et celui de Bensaid ont le mérite d'annoncer la couleur, celui de J.-J. Marie se présente comme celui d'un « agrégé de l'Université » ayant déjà écrit sur le communisme et l'Union soviétique
Le titre de son livre est comme une réplique à celui de Bensaïd : celui-ci l'avait intitulé « Les trotskismes », en partant de l'idée que « ce qui distingue et oppose les différents courants issus du "trotskisme" souvent aussi ou plus important que ce qui les apparente ». J.-J. Marie a choisi le titre « Le trotskisme et les trotskistes ». Pour lui il y a donc bien un trotskisme mais pourvu d'un double sens : sens historique d'abord. c'est-à-dire « une prise de position spécifique de Trotski », dite « horsfraction », lors des bagarres idéologiques qui opposèrent bolcheviks et mencheviks de 1903 à 1917 ; sens politique ensuite : c'est la thèse de la « révolution permanente » qui devait ultérieurement s'opposer à celle du « socialisme dans un seul pays » de Staline.
S'il y a donc un trotskisme et des trotskistes c'est donc que certains d'entre eux se réclament frauduleusement d'une doctrine qu'ils dénaturent. L'auteur passe en revue les différents groupes et, sans le dire explicitement, considère que seuls les « lambertistes » peuvent légitimement se réclamer de l'appellation.
Le livre est très bien fait, très pédagogique, complété par des notices biographiques tout à fait objectives, un glossaire d'expressions « marxistes » pour les plus jeunes et des documents des trois groupes principaux.
Rien à redire sur la première partie, celle qui va jusqu'à la scission de 1952-1953 entre « pablistes » et « lambertistes ». J.-J. M. relate de façon très claire et très vivante les diverses étapes de formation de la l'Opposition de gauche russe, devenue l'Opposition de gauche internationale, et enfin la IV• Internationale. Le chapitre « Les trotskistes et la guerre » relate fort bien l'activité des deux groupes principaux et notamment le travail de fraternisaInternationaliste (POI) parvenant à recruter une soixantaine de soldats allemands à Brest. Les « désillusions de l'après-guerre » sont également bien mises en valeur alors que la montée révolutionnaire, espérée en se basant sur les schémas de l'après-première guerre mondiale, s'avère
C'est dans la deuxième partie du livre, consacrée aux années postérieures à la scission de 1952-1953, qu'apparaissent nettement les « penchants » de l'auteur. Certes, il ne dit jamais ouvertement que les « lambertistes » ont raison, mais le choix des extraits de textes et surtout les commentaires qui les accompagnent ne laissent pas de place au doute.
Nous ne prendrons que deux exemples des procédés discutables utilisés pour noircir le comportement du Secrétariat international
J.-J. Marie cite une déclaration du 25 juin 1953 du SI au sujet de la révolte des ouvriers de Berlin-Est. Il souligne que si l'on y affirme bien qu'il s'agit d'un début de révolution politique, le jugement reste cependant « très réservé » et il cite un paragraphe où l'on signale « l'intervention d'éléments douteux » qui a « à certains moments, perverti le caractère prolétarien antibureaucratique et anticapitaliste des masses ». Plus loin il souligne que le SI ne réclame même pas le retrait des
Si on lit la déclaration du SI en entier il ne fait aucun doute qu'elle soutient à fond le mouvement et que si elle ne mentionne pas le retrait des troupes d'occupation c'est parce qu'elle se termine sur « le programme de la révolution politique qui est actuellement à l'ordre du jour aussi bien en URSS que dans les démocraties populaires » : cette revendication ne concernait que l'Allemagne.
On peut, certes, regretter qu'elle ne
Nouvelles du mouvement ouvrier et de l'Internationale figure pas ailleurs dans la résolution mais non pas conclure que le SI l'a abandonnée. Dans le même numéro (juillet 1953) de la revue Quatrième Internationale qui publie le texte du SI se trouve un article d'E. Germain (Ernest Mandel) intitulé « Le soulèvement ouvrier en Allemagne orientale ». Il commence en affirmant que « le soulèvement des 16-19 juin 1953 est l'action révolutionnaire la plus importante du prolétariat allemand depuis 1923 », et il termine en proclamant : « Exiger le retrait immédiat des forces d'occupation d'Allemagne, c'est pour le mouvement ouvrier international exiger l'élimination du principal obstacle à la montée révolutionnaire en Allemagne ». L'auteur de ces lignes était aussi membre du SI...
Deuxième exemple : J.-J. Marie cite un édito de la revue Quatrième Internationale (novembre 1961) qui « affirme avec assurance » que « La vie politique commence à retrouver ses droits en URSS, le monolithisme et le conformisme sont morts et rien ne pourra désormais les rétablir ». Notre critique s'en donne à coeur joie : « C'est presque l'avenir radieux officielle ». Mais comment comprendre cette allusion au renouveau de la vie politique en URSS si on ne signale pas que le XXII: Congrès venait d'avoir lieu et qu'il avait donné lieu à des évènements de taille pour des Khrouchtchev avait dénoncé publiquement (pour la première fois) le « culte de la personnalité », le Congrès avait décidé d'ériger un monument aux communistes victimes de Staline et de chasser celui-ci du mausolée de la Place Rouge. Ce n'est pas rien !
On pourrait prendre beaucoup d'autres exemples. Signalons qu'à côté des affirmations discutables il y a également des silences éloquents : ayant fustigé « l'entrisme sui generis » des pablistes dans le PCF, l'auteur ne mentionne jamais « l'entrisme tous azimuts » opéré par la suite par les lambertistes dans le PS, FO et d'autres organisations. Curieusement le nom de Lionel Jospin n'est même pas cité...
Après ces critiques de fond, il convient de reconnaître un des mérites du livre : tous les extraits de textes sont référencés en bas de page. L'auteur a donc pris le risque qu'un lecteur curieux finisse par trouver la collection de Quatrième Internationale et, replaçant l'extrait dans le texte, finisse par aboutir à des conclusions différentes des siennes. Merci à J.-J. Marie de m'avoir poussé à le faire...
Jean-Michel Krivine