Par Konrad Markowski*
Yes manifestations de masse en défense des entreprises liquidées, les salariés affrontant la police... pour la première fois depuis le début de la « transformation » en Pologne : les ouvriers ont remis en cause les fondements de celle-ci en avançant le mot d'ordre de renationalisation des entreprises. Le climat social est en train de changer.
Les statistiques et les commentateurs confirment que, pour la première fois depuis la grande vague des grèves de 1992, la courbe des conflits sociaux a commencé à croître de manière significative. Mais, contrairement aux mouvements de 1992, le contexte social a changé : la foi en la capacité rédemptrice des privatisations s'est définitivement effondrée. Près de la moitié des Polonais se prononcent en faveur du soutien étatique aux entreprises non rentables, les trois-quarts considèrent qu'il faut lutter de manière conséquente contre le chômage et 90 % se prononcent en faveur d'un haut niveau de prestations sociales (1).
Ces sentiments correspondent à la situation économique du pays, où le processus de désindustrialisation est patent. Le 22 novembre 2002 le Centre d'études stratégiques du gouvernement a rendu public un rapport intitulé « Transformations socio-économiques en Pologne » (2). Pour la première fois il y a été officiellement admis que, contrairement à la « propagande du succès » du gouvernement, l'économie polonaise suivait une courbe descendante et que la désindustrialisation était en cours dans le pays. De même, c'est la première fois qu'une institution officielle admettait que les entreprises étatiques ont été conduites à la faillite par la politique fiscale et l'ouverture des importations au nom des choix idéologiques. Le rapport mentionne 26 branches industrielles « où l'emploi ne représente plus qu'entre 10 % et 30 % de ce qu'il était en 1989 ». Par exemple, dans l'industrie légère la réduction d'emploi atteint 400 000 personnes, dans les mines de charbon plus de 300 000, dans les branches de la nouvelle technologie (micro-électronique, informatique et télécommunications - donc dans ce qui est théoriquement supposé être le moteur de l'économie moderne) de 257 000 postes de travail on est passé à 132 000. Comme cela a été souligné dans le rapport, au cours des années 1990 a commencé un processus de désindustrialisation qui est « nocif pour la Pologne car il accroît la différence du niveau de production industrielle par habitant en comparaison avec les pays de /'Union européenne, au lieu de niveler cette différence ». On a donc développé « une structure déviante de l'économie, éloignée des besoins sociaux, largement retardataire et non concurrentielle ».
La crise atteint de plus en plus les entreprises petites et moyennes, et non plus seulement les « molochs » étatiques, ces aciéries ou mines mises à l'index par la propagande L'an dernier les tribunaux ont enregistré un chiffre record de mises en liquidation des entreprises. Selon les estimations (les données officielles définitives ne sont pas encore publiées), il y en a eu plus de 7 000. Leur nombre croît d'année en année depuis 1997 (en 2001 la liquidation de 6 500 entreprises avait été prononcée). Mais le nombre réel de banqueroutes est bien supérieur car une partie des entreprises n'annonce pas la faillite, ne pouvant faire face aux frais inhérents, et se limite à la cessation d'activités (3). Populistes en première ligne
Le succès des partis populistes lors des élections législatives de l'automne 2000 fut un signe de la crise sociale et du gouffre croissant entre la société et les élites. La Ligue des Familles Polonaises (LPR) et * Konrad Markowski, journaliste, est rédacteur du mensuel Robotnik Slaski (Ouvrier de Silésie). Traduit du polonais par J. M. 1. Enquête d'opinion du CBOS, 13-16 septembre 2001. 2. Aucun des grands médias n'a mentionné ce rapport qui ne fut publié que par Nowe Zycie Gospodarcze du 22 décembre 2002. 3. Selon Gazeta Prawna, 12-13 janvier 2003
----- photo credits and running heads -----
D
MILLER MILLER OBIECALES UNIC ME DALES
STOCZI
« Miller, tu as promis et n'a rien donné s, « Le chantier naval est à nous * « Voulez-vous l'Argentine 22? » — les ouvriers du Chantier naval de Szezecin manifestent a Varsovie auft côtés d'autres usines en difficultés, encadrés par leur propre garde... l'Autodéfense (Samoobrona), qui contestent totalement la voie de la transformation polonaise, y ont obtenu ensemble plus de 18 % des voix. Comme prévu c'est l'Alliance de la gauche démocratique (SLD), en commun avec l'Union du travail (UP) et le Parti popuaire polonais (PSL), qu'elle a vassalisés, qui a emporté les élections (4). Le fait que les deux principaux partis du précédent gouvernement de droite, appuyé longuement par le syndicat Solidarité, l'Action électorale "Solidarité" et l'Union de la Liberté, n'ont pas réussi à entrer dans la Diète (Chambre basse du Parlement), illustre l'échec total de ce gouvernement.
Le nouveau gouvernement de centre-gauche avait joui d'un crédit de confiance, bien que moins important que lors de la victoire électorale de la SLD en 1993. Au sein de la société dominait l'espoir que la vie ne serait pas plus difficile. Il s'est avéré cependant que même les aspirations sociales limitées ont été trahies. La politique du nouveau gouvernement ne s'est différenciée de celle menée par la droite dans pratiquement 4. Lors des législatives du 23 septembre 2001 la Ligue des Familles Polonaises (LRP), une organisation populiste d'extrême droite, a obtenu 7,9 % des voix et 38 sièges à la Diète ; L'Autodéfense (Samoobrona) obtenait 10,2 % et 53 sièges ; L'Alliance de la gauche démocratique (SLD) est une organisation social-démocrate fondée par l'appareil de l'ex-Parti ouvrier unifié polonais (POUP - qui avait dirigé le pays de 1944 à 1989), alliée au Parti populaire (PSL - paysan), lui aussi issu de l'ancien régime, et à l'Union du travail (UP), organisation social-démocrate issue à la fois du POUP et de courants gauches de "Solidarité" — ce bloc a obtenu 41 % des votes et 216 sièges. Cf. Inprecor nº463/464 d'octobre-novembre 2001. 5. Lors d'une réunion avec les patrons, Leszek Miller, qui n'était pas encore premier ministre, déclarait que « l'actuel Code du Travail ne peut être traité comme si c'était l'Évangile [car] l'employeur y a une position plus faible que le travailleur ou le syndicat » (rappelé par Robotnik Slaski du 15 mars 2002).
CECE aucun domaine. De plus, c'est le gouvernement de centre-gauche de Leszek Miller, qui se revendique fréquemment de Tony Blair, qui a flexibilisé le Code du Travail (5), baissé les prestations de maladie et de préretraite, raccourci les congés de maternité et tenté de faire passer en force la réduction des droits des chômeurs.
Les réactions sociales ne se sont pas faites attendre longtemps. Trois mois après la formation du nouveau gouvernement les sondages ont déjà noté une baisse sérieuse de la confiance. Les élections locales, perdues par la SLD dans ses bastions (en particulier dans Lodz « la rouge », la ville du premier ministre), ont témoigné de la désillusion de l'électorat. Ces élections ont confirmé l'implantation locale des populistes.
Bien que la SLD ait perdu un tiers de ses soutiens, voire, selon certains sondages, la moitié, les post-communistes n'ont pas peur d'une telle situation, car ils n'ont pas de concurrents : la droite n'a pas réussi à réunir ses forces après l'échec électoral et les partis populistes ne constituent pas une alternative crédible. Mais comme la SLD perd le soutien dans les basses couches sociales, qui choisissent l'Autodéfense ou l'abstention, elle
« Luttons contre le chômage, faisons la grève contre les licenciements » — cortège d'Ozarow à Varsovie.
commence a chercher des électeurs dans un centre mythique. C'est ce vers quoi les dirigeants de la SLD (Leszek Miller, Jozef Oleksy) s'orientent de plus en plus, tout en affirmant qu'ils n'ont pas peur de perdre les électeurs de gauche qui de toute manière n'ont pas d'autre choix que de voter pour eux.
La composition sociale de la SLD présente en elle-même un intérêt. Jerzy Urban, chef du populaire hebdomadaire Nie (Non), disait en plaisantant qu'un tiers de ses membres avait gagné des sièges lors des élections locales, un tiers luttait pour les gagner et le troisième tiers avait obtenu des sinécures à la suite de ces élections. Le parti est devenu ainsi un moyen de vivre, de faire des affaires, et il est difficile d'y trouver des courants de gauche. Ses liens avec la classe ouvrière, qui n'avaient jamais été forts malgré la domination de la SLD dans la centrale syndicale OPZZ, se sont complètement érodés. Le cas de l'Autodéfense
L'Autodéfense est un mouvement antilibéral regroupé autour du dirigeant paysan Andrzej Lepper. C'est le phénomène le plus intéressant de la scène politique polonaise de ces dernières années, apparu sur la base • des mouvements sociaux, en premier lieu des blocages de routes par les paysans organisés. Il s'agit d'un parti vertical, fondé autour d'un chef, qui oscille entre la collaboration avec la SLD et celle avec la droite, capable en plus de tenir des propos incroya bles à la Diète (par exemple d'annoncer un parachutage de Talibans en Pologne !).
Ce parti dispose d'un électorat de plus de 10 %, qui se caractérise par un fort rejet de la privatisation, par l'euroscepticisme mais non un rejet absolu de l'Union, et qui garde ses distances envers l'Église catholique. En son sein on peut trouver aussi bien des militants issus de la gauche socialiste que d'autres venant de la droite. Seule le CUPIA Walczmy z bezrobociem
Strajkujmy
przeciw
zwolnieniom
----- photo credits and running heads -----
CH
leader assure l'unité du mouvement.
Il ne s'agit certainement pas d'un mouvement fasciste. On peut penser que c'est l'opposition rêvée pour les libéraux en Pologne : elle n'a pas de crédibilité et chacun de ses succès provoque des scissions en son sein à la suite des désaccords avec Lepper un quart des députés du groupe parlementaire de l'Autodéfense l'ont déjà quitté). Il semble de plus que le charisme de Lepper diminue, comme l'indique son incapacité à faire des propositions audibles à la Diète, les échecs des récentes tentatives de mobilisations organisées par l'Autodéfense et aussi le caractère réservé des travailleurs en lutte lors des visites de son leader. Et les ouvriers ?
Les ouvriers sont le groupe social qui participe le moins aux élections. Il s'agit là d'un phénomène croissant depuis 1990. Les ouvriers ne votent pas, mais ils prennent de plus en plus part aux mobilisations extraparlementaires.
ADITAL
« Le capital étranger détruit l'économie polonaise », délégation d'Ozarow
L'augmentation de la fréquence des mouvements de protestation au cours de l'année passée tire sa source des difficultés croissantes des entreprises et des projets antisociaux du gouvernement (libéralisation du Code du travail, limitations des prestations)
Dans le premier cas il s'agit en général de grèves, souvent sauvages, avec occupation, et de manifestations de rues. Leurs raisons sont « normales » pour un pays capitaliste dépendant : pratiquement chaque jour apporte de nouveaux licenciements dans diverses branches, depuis les banques jusqu'aux houillères. S'additionnent des problèmes de salaires impayés. Et ce ne sont pas seulement les petites entreprises qui sont concernées mais même les rédactions des grands quotidiens.
Dans le second cas il s'agit en premier lieu des manifestations organisées par les directions des grandes confédérations syndicales (le 26 avril 2002 il y eut 30 000 manifestants à l'appel du syndicat "Solidarité") Bien que la résistance sur ce terrain n'ait pas été à la hauteur de la provocation, elle a eu un impact sur la conscience des travailleurs : le refus des modifications du Code du Travail a fait partie des revendications lors de nombreuses actions de protestation et, interrogés par les sondeurs, les travailleurs ne doutaient pas que seuls les employeurs profitaient de ces changements. Szczecin, Silésie, Ozarow
Il est utile de mentionner les trois mouvements les plus fameux en Pologne, qui ont marqué l'année écoulée.
La perspective de la fermeture du Chantier naval fut le détonateur d'un mouvement de masse à Szczecin. Dès le mois de mai 2002, durant quelques semaines, la ville fut bloquée par des manifestations massives des ouvriers du Chantier naval, exigeant la renationalisation de leur entreprise, menée à la faillite par la privatisation (le parquet s'occupe des managers). Le Premier ministre, Leszek Miller, a été forcé de promettre que l'État n'abandonnerait pas le Chantier naval. Le conflit s'est terminé par un succès partiel des grévistes : une nouvelle entreprise fut mise sur pied à la place de la firme en faillite, la construction des bateaux a repris. Au cours d'une des manifestations (le 7 août 2002), les travailleurs du Chantier naval se sont rendus dans la petite entreprise textile Odra, à la demande des couturières qui n'avaient pas été payées depuis plusieurs mois, et ont passé à tabac le manager. Cela avait provoqué une réaction hystérique des médias, témoignant de leur crainte devant l'aiguisement de la lutte des classes (qui, selon l'idéologie dominante, est supposée ne plus exister !).
Depuis des années tous les gouvernements libéraux se heurtent à la Silésie, région qui concentre l'industrie lourde, en particulier la sidérurgie et les houillères. Peuplée par 4 millions d'habitants, c'est une région qui fut choyée du temps de la République populaire. Avec la transformation, la liquidation des houillères, fondement de l'économie régionale, a commencé et avec elle le déclin de la Silésie. Malgré le doublement du rendement par travailleur, les salaires dans les mines ont diminué. Mais le mouvement syndical y reste fort, qui mène des dures luttes défensives, généralement couronnées par des échecs du fait de l'attitude modérée des directions syndicales et de l'absence d'une vision alternative de l'avenir des houillères. Ce mouvement syndical est aussi très divisé : "Solidarité" y est le plus fort, mais aussi le Syndicat des mineurs (ZZG, post-communiste), "Août 80" ("Sierpien '80", une scission de "Solidarité") et de nombreux petits syndicats. Malgré les promesses électorales, le gouvernement SLD poursuit les programmes de restructuration qui se résument à des fermetures successives de mines. L'annonce faite à la fin de l'année dernière de la liquidation de sept mines supplémentaires en 2003, du licenciement de 35 000 mineurs et de la suppression de la Charte du mineur, a mis de l'huile sur le feu Un document secret de la Banque mondiale (BM), rendu public au printemps dernier, indique d'ailleurs clairement que les coupures radicales dans les houillères conditionnent les futurs prêts de la BM.
La plus grande vague de luttes que la région ait connue depuis les années 1980 a répondu à ce projet. Les plus grandes centrales syndicales ont constitué un état-major de protestation commun, organisant une manifestation de plus de 10 000 personnes à Katowice (capitale régionale) qui fut rejointe, entre autres, par les infirmières et les cheminots. Cet accord historique a été signé par les structures régionales de l'OPZZ et de "Solidarité". Pour sa part, le syndicat "Août 80" a organisé chaque semaine des manifestations regroupant à chaque fois plusieurs centaines de personnes et des grèves de la faim dans les mines, auxquelles plus de 250 personnes ont participé ! Au cours d'un référendum 92 % des mineurs se sont prononcés en faveur d'une grève géné rale des houillères. Le gouvernement a finalement abandonné officiellement son projet, mais personne n'a l'illusion qu'il s'agirait d'une victoire définitivement acquise.
La fabrique de câbles d'Ozarow, près de Varsovie, est devenue le symbole de la lutte en défense de l'emploi. Une des usines les plus modernes de la branche, elle a été victime d'une OPA hostile menée par Tele-Fonika du businessman Boguslaw Ciepiala Lorsque Tele-Fonika a voulu déménager les machines, le 23 avril dernier, les ouvriers ont bloqué l'entreprise, exprimant leur détermination de reprendre la production. Durant plus de 200 jours et nuits les ouvriers ont occupé l'usine, avec le soutien des délégations d'autres entreprises et organisations (dont ATTAC-Pologne). Dans la nuit du 26 novembre plusieurs centaines de vigiles et de policiers ont attaqué les piquets. Au cours des combats plusieurs ouvriers furent bles-
PROTESTUJĄCY
KABEL
C
AROK
PROSI O
POMOC
« Le cable en lutte d'Ozarow demande de l'aide » sés. Les combats se sont étendus à toute la ville et ont duré plusieurs jours. 50 personnes ont été arrêtées par la police et près d'un centaine de camions furent renversés.
Le 1er décembre la police a évacué Ozarow, le transfert des machines fut interrompu et le gouvernement a commencé à négocier avec les travailleurs.
Les conflits mentionnés ont abouti à certains succès tactiques des travailleurs, ce qui est important, car cela constitue une brèche dans le climat défaitiste dominant (« la lutte peut payer »). Malheureusement d'autres conflits, moins médiatisés, se sont moins bien terminés, malgré le recours des travailleurs à des gestes désespérés (par exemple la lutte des ouvriers de l'usine de montage automobile mise en liquidation par
Daewoo à Nysa).
Il faut rappeler que les grèves sont devenues une méthode d'action peu populaire, car rarement efficace, contre la liquidation des entreprises. Selon l'Office central des statistiques (GUS) en 2001 il n'y eut que 11
6. Le syndicalisme polonais la formation, sous son contrôle, avait été transformé en courroie de syndicats dans les entrepride transmission de la bureauses, qui ont fusionné dans cratie par les staliniens. A l'issue l'Entente nationale des syndicats de la grande grève de l'été 1980
(OPZZ). Des militants issus de les travailleurs ont obtenu le
"Solidarité" ont parfois, malgré droit d'organiser des syndicats le mot d'ordre de boycott lancé par la direction clandestine de libres, ce qui a donné naissance à "Solidarité", un syndicat de 10
"Solidarité", investi P'OPZZ.
Lorsqu'à l'issue des grèves de millions de membres, issu des
1988 le général Jaruzelski a opté comités de grève. Dissous à l'issue du coup d'État du général pour un accord avec les diri-
Jaruzelski du 13 décembre 1981, geants de
"Solidarité" a poursuivi une but de légitimer le processus de existence clandestine, mais sa restauration capitaliste et que direction, coupée des entrepri-
"Solidarité" a pu se reconstituer, ses par la répression, à évolué certains courants radicaux du vers des positions pro-capitalissyndicat clandestin, refusant tes sous l'influence de l'Église et l'entente avec les ex-staliniens de l'opposition intellectuelle. En
(identifiés aux « communistes »),
1983 la dictature avait autorisé sont entrés dans l'opposition, grèves (!), mais seulement à Varsovie 183 manifestations ont été enregistrées. D'autres formes de lutte, sortant de l'entreprise, sont de plus en plus populaires : les travailleurs d'Ozarow et les sidérurgistes de Silésie ont eu recours au blocage des routes, suivant ainsi l'exemple des paysans. Notons également que, malgré la gêne que ces formes de lutte ont occasionnée et les huées médiatiques, elles ont bénéficié toujours du soutien majoritaire des populations locales. Syndicats et gouvernements
Le mouvement syndical polonais (6) est traditionnellement dominé par deux centrales syndicales — "Solidarité" et OPZZ — qui en lieu et place de la défense des droits des travailleurs privilégient l'entrée dans le monde de la politique politicienne et la protection des gouvernements ("Solidarité" — ceux de droite, OPZZ — ceux du centre-gauche). Le caractère de plus en plus clairement anti-ouvrier du précédent gouvernement de la droite a conduit finalement "Solidarité" à s'en distancier. Malheureusement cela ne conduit pas ce syndicat à prendre ses distances avec elle et les luttes actuelles réchauffent les vieilles rancunes (slogans du genre « SLD = KGB » ou « Miller à Cuba » lors des récentes manifestations) mais, malgré tout, le grain de la fronde a été semé dans le syndicat.
Même la centrale la plus bureaucratisée et la moins combative, l'OPZZ, s'est finalement opposée au gouvernement SLD. Maciej Manicki, le chef du syndicat, a finalement accepté les modifications du droit du travail, mais la direction collégiale de la centrale avait à plusieurs reprise voté contre.
Ces deux centrales doivent aujourd'hui faire face à la nouvelle concurrence du Forum syndical, qui regroupe, entre autres, donnant plus tard naissance à "Solidarité 80". L'OPZZ pour sa part a connu des scissions de syndicats de branches. Au cours des années 1990, alors que l'industrie était la proie de la - thérapie de choc » néolibérale imposée par le FMI, les deux principaux syndicats - l'OPZZ et "Solidarité" — ont soutenu ou se sont tour à tour opposés aux gouvernements restaurationnis"Solidarité" dans le tes : "Solidarité" soutenant les gouvernements de issus de sa tradition, qualifiés « de droite » et l'OPZZ ceux issus de la tradition stalinienne, qualifiés • de gauche » assurant durablement la division des rangs des travailleurs.
Et la gauche ?
La gauche radicale polonaise est divisée en plusieurs petits groupes trotskistes, agissant surtout à Varsovie et composés surtout d'étudiants ou ex-étudiants. Une partie de ses militants est active au sein d'ATTAC-Pologne, qui semble perdre sa dynamique (en particulier du fait de l'affaire sur l'infiltration en son sein d'activistes d'extrême droite).
Mais quelques points moins sombres sont apparus sur la scène de la gauche : • Plus de 100 personnes, dont des syndicalistes de l'OKP, ont pris part au Forum social européen de Florence et la création d'un comité polonais pour la préparation du Forum suivant est à l'ordre du jour. C'est à l'activité des militants de la gauche radicale que l'on doit l'accès de l'OKP à l'initiative du Forum. • Les revues théoriques semestrielles Lewa Noga (Avec le pied gauche, 14 numéros parus) et Rewolucja (Révolution, 2 numéros parus), édités par la maison d'édition Ksiazka i Prasa, qui présentent, entre autres, les débats au sein de la gauche anticapitaliste européenne, se vendent à plus de 1000 exemplaires.
Depuis quatre ans paraît le mensuel Robotnik Slaski (Ouvrier de Silésie), diffusé dans les kiosques. A partir de ce printemps, il se transforme d'un mensuel régional en un journal national pour une gauche à la fois radicale et non sectaire.
K. M. le très combatif syndicat des infirmières. Le Forum, qui annonce 400 000 membres, revendique son apolitisme.
Mentionnons encore l'expérience de la Confédération du Travail, qui regroupe quelques 3 000 membres. C'est le seul syndicat inter-branches au sein de l'OPZZ, qui s'est donné pour tâche l'organisation des travailleurs des petites entreprises et des supermarchés. Les militantes et militants de ce syndicat ont subi de nombreux licenciements ou ont été amenés à démissionner sous pression. Devant les magasins OBI, qui se sont particulièrement fait remarquer par leur répression antisyndicale, des piquets solidaires des syndicalistes avaient eu lieu dans tout le pays. C'est le seul syndicat au sein duquel la gauche socialiste a une influence.
La fondation le 13 juillet dernier à Szczecin du Comité national de protestation (OKP) par les représentants de plusieurs dizaines d'entreprises menacées de liquidation venant de l'ensemble du pays, constitue une véritable brèche dans le paysage syndical. La première rencontre a eu lieu, symboliquement, dans la salle où les ouvriers en grève avaient fait plier le gouvernement en août 1980. L'OKP exige notamment : l'arrêt immédiat des privatisations et de la vente du patrimoine étatique, l'arrêt des manipula-
tions du Code du travail, l'emploi des fonds étatiques à la sauvegarde des usines mises en faillite sans qu'elles soient en faute.
L'absence d'une base théorique fait que ce programme est resté au niveau de slogans. Il ouvre néanmoins une brèche en contestant de manière décidée l'orientation de la transtormation socio-économique en cours : l'idée de la renationalisation et de l'intervention de l'État dans les entreprises a cessé de constituer un sujet tabou.
Les militants de l'OKP sont surtout liés à la petite centrale syndicale "Solidarité 80" (une autre scission de "Solidarité"), mais il y a aussi des syndicalistes de l'OPZZ et même de "Solidarité". Les villes de Szczecin (chantier naval), d'Ozarow et de Poznan (le complexe métallurgique "Cegielski", où avait commencé la grève en 1956) sont les places fortes de l'OKP. Le 10 janvier 2003 la direction de l'OKP a décidé de s'engager dans les travaux du Forum social européen - c'est une nouvelle brèche. Mouvement des chômeurs
Il y a encore quelques années il était impensable que les chômeurs s'organisent en Pologne, Maintenant dans tout le pays apparaissent des dizaines d'organisations de chômeurs, ce qui n'est pas sans lien avec le fait que le chômage atteint la barre magique des 20 % de la population active en moyenne nationale. Ces organisations ont leurs faiblesses — parfois des ressentiments sectaires, l'absence d'un projet, la soumission aux forces politiques « réelles ». On assiste cependant à des tentatives de coordination, en particulier devant le projet gouvernemental limitant les droits des chômeurs.
A l'été 2002 une colonne de plusieurs dizaines de chômeurs avait marché entre Katowice et Varsovie. On a vu de nombreuses occupations des Offices du Travail, en
Manifestation à Katowice (Haute Silésie)
KA KABLI OZARON particulier dans les régions où le chômage endémique atteint les 30 % (par exemple dans les régions de Lublin ou de Poméranie occidentale). Les organisations de chômeurs ont pris part à l'organisation des forums sociaux en Silésie et en Mazurie (Nord de la Pologne). Le 19 décembre dernier plusieurs dizaines de chômeurs ont pénétré de force dans la salle de réunion de la Diète. Il s'agit là d'actions spectaculaires, de propagande, qui n'attirent pour le moment qu'une petite minorité des chômeurs, mais qui était impensable il y a quelques années. Les perspectives
Les interventions brutales de la police contre les ouvriers d'Ozarow ou contre les infirmières à Wroclaw témoignent de la faiblesse de la marge de manceuvres du gouvernement. Les possibilités de canaliser les explosions du mécontentement social par l'OPZZ et "Solidarité" sont aujourd'hui beaucoup plus faibles, car les accords politiques tissés par les directions de ces syndicats ont perdu de leur légitimité. Pratiquement c'est l'Autodéfense qui est devenue la soupape de sécurité du pouvoir,
RIEL.
La police devant la fabrique de cables d'Ozarow, avec une pompe à eau blindée... car elle ne représente pas un danger réel pour lui. Mais cela ne signifie pas encore un pas en avant décisif dans l'auto-organisation des travailleurs. La perspective de grandes mobilisations reste menacée par la croissance rapide du chômage.
La fondation de l'OKP ou les luttes spectaculaires ne concernent pour le moment qu'une petite partie de la classe ouvrière polonaise. Bien que la naissance de l'OKP soit un phénomène très positif, il ne s'agit que d'un premier pas d'autant qu'il semble que l'OKP ne parvienne pas à atteindre un niveau plus élevé d'organisation.
La question de l'intégration dans l'Union européenne a une importance cruciale pour le développement du mouvement ouvrier classiste en Pologne. La droite catholique a développé une campagne chauvine contre l'Union européenne (7), alors que le gouvernement et les élites libérales présentent une vision propagandiste, coupée de toute réalité, d'un avenir radieux pour la Pologne dans l'Union. Les syndicats polonais se déclarent en faveur de l'intégration, sans entrer dans les détails concrets. C'est pourquoi il est si important de faire connaître en Pologne les initiatives de coopération syndicale internationale (8). C'est pourquoi également il est si important de faire connaître en Pologne l'apparition des forces du refus européen de l'Europe du Capital.
Malgré toutes les difficultés mentionnées, la lutte des classes en Pologne commence à prendre une nouvelle dimension. • 7. Il est utile de noter que la droite polonaise attaque le caractère « socialiste » de l'Union européenne ; quant à la Ligue des Familles Polonaise, opposée à l'UE, elle propose que la Pologne adhère à l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) ! 8. Notons que l'entretien avec Alain Baron sur la coopération entre les syndicats français de France-Télécom et ceux de sa filiale allemande MobilCom, paru dans Inprecor n° 475/476 d'octobre-novembre 2002, a été traduit en polonais par l'hebdomadaire syndical Nowy Tygodnik Popularny (édité par Ksiazka i Prasa).