Inprecor 1974–2004

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CHINE

Quel régime pour quelle Chine ?

· Inprecor n° 478-479, janvier-février 2003 · p. 35-39 · 4 792 mots

Chine

Par Roland Lew*

Le 16° congrès du PCC s'est achevé à la

mi-novembre. C'est à la fois un événement devenu routinier, bien maîtrisé, se tenant à date fixe (tous les 5 ans), ce qui était loin d'être le cas dans le passé (un Congrès en 1928, puis en 1945, puis en 1956 et le suivant en 1969, après cela devient plus régulier) (1). C'est aussi un non-événement : il s'est déroulé apparemment comme prévu. Et plus frappant : comme prévu depuis plusieurs années. Et il a fait malgré cela brièvement les grands titres des journaux dans le monde : « Le congrès du parti chinois embrasse le capitalisme » (2). Une Chine capitaliste sous « direction communiste » : vaste découverte ! Alors : banal, contrôlé, surprenant ce Congrès ? Un parti communiste devenu ouvertement procapitaliste, recrutant en priorité les nouvelles élites économiques et les entrepreneurs privés, cela aurait « étonné » (« stupéfié » serait plus exact) deux décennies plus tôt. Mais aujourd'hui quoi de surprenant à cela Surtout avec ce que l'on sait de la Chine depuis quelque temps.

Mais enfin si les choses vont sans qu'on le dise, cela va sans doute mieux en le disant. Ou plus exactement : maintenant on peut le dire, il faut le dire, y compris dans le discours officiel. D'une génération à l'autre

La seule nouveauté significative annoncée mais à peu près sans équivalent depuis de longues décennies — c'est le large renouvellement du haut lieu du pouvoir : au niveau du comité permanent du bureau politique, le tout petit groupe d'hommes (sauf erreur de ma part, il n'y a jamais eu de femme dans cet organisme, même Mme Mao, si puissante en son temps, n'y a pas été intégrée officiellement) qui sont censés être les vrais maîtres du pays. Le parti a officiellement promu un nouveau secrétaire général, Hu Jintao, un dirigeant jeune selon les normes chinoises : il n'aura que 60 ans à la fin de l'année. Et les trois principaux chefs des années 1990, et surtout des années de l'après Deng Xiaoping (décédé en 1997) ne sont plus dans les organes dirigeants du parti, Jiang Zemin, le dirigeant promu juste après la répression de Tiananmen (juin 1989), Li Peng, premier ministre au moment des événements tragiques, le très impopulaire responsable (aux yeux de l'opinion chinoise) de cette répression (en fait sous les ordres de Deng), et Zhu Rongji, l'énergique premier ministre, sont en retrait sinon sur le chemin de la retraite. Officiellement du moins.

C'est donc une passation dans les règles, et qui a été mise en chantier depuis long temps : c'est en effet Deng qui avait chois de faire de Hu Jintao le successeur de son successeur, Jiang Zemin. La première génération des cadres des débuts du PCC, celle de Mao (né en 1893 il a participé au Congrès de fondation, à Shanghai en juillet 1921, mais avec un rôle modeste) a été suivie par des hommes de la deuxième génération, dont Deng Xiaoping (né en 1904, communiste dès les premières années 1920) qui fut d'ailleurs une « créature », longtemps un fidèle de Mao, puis son adversaire (aux yeux de Mao) pendant la Révolution culturelle, avant de devenir le maître d'œuvre, sans doute consciemment, d'une démaoïsation du régime chinois

Deng, à son tour, a largement choisi la troisième génération formée de cadres venus au PCC encore avant son arrivée au pouvoir en 1949. Il s'agit d'hommes (à ce niveau de la hiérarchie il s'agit, essentiellement, sinon quasi exclusivement d'hommes) qui sont entrés dans un parti en plein processus d'ascension (Jiang Zemin adhère, à 20 ans, en 1946 au PCC), dans une force montante candidate au pouvoir. Plus frappant, le très compétent premier ministre Zhu Rongji, homme réputé intègre, ingénieur de haut niveau, serait entré dans le PCC en octobre 1949, juste au lendemain de la prise du pouvoir (il a alors 21 ans) selon une information, plutôt perfide, qui est communiquée par la presse chinoise (d'expression anglaise) lors d'un de ses voyages aux États-

Chine Unis, il y a quelques années (il avait, il a toujours, semble-t-il, de sacrés ennemis dans le parti...). C'est donc un rallié des nouvelles aurorités : on est loin de Mao, ou de Zhou Enlai, à qui pourtant il fait parfois penser.

Ce sont de redoutables survivants, des hommes d'appareil aguerris, des maître du jeu terrible du pouvoir, pour qui a dû faire sa carrière depuis 1949 jusqu'à nos jours. Zhu a été victime de la campagne « antidroitière » menée contre les intellectuels, en 1957, après il a navigué plus ou moins habilement C'est d'emblée une élite d'un ordre social dominant, formé dans le moule de ce pouvoir, mais qui apprend par ses propres voies, son propre chemin, comment vivre, survivre dans les phases les plus tourmentées, et même, parfois, prospérer dans ce contexte souvent difficile, toujours sinueux, et parfois dramatique. Et surtout, comme dans le cas de la bureaucratie soviétique du temps de Staline et de l'après-Staline, c'est une élite qui a appris, sur le tas, son métier d'élite : faire fonctionner effectivement « le socialisme réel chinois », tout en prenant, peu à peu et sans l'afficher, conscience des problèmes, difficultés et impasses du régime et du pays qu'ils géraient et que parfois ils ne parvenaient plus à gérer ( la Révolution culturelle !).

Derrière et sous l'autorité de Deng Xiaoping, le réaliste et le pragmatique par excellence (comme le fut avant 1949, dans un autre contexte, un certain Mao...), ces cadres, occupant des positions de plus en plus élevées, ont accepté et, plus encore, en partie du moins, piloté une transformation complète du pays, dans l'espoir de répondre à des problèmes pressants et surtout de faire * Roland Lew enseigne à l'Université libre de Bruxelles. Il a publié, entre autres : 1949 : Mao prend le pouvoir, éd. Complexe, Paris 1999 ; La Chine populaire, PUF, Paris 1999 ; L'intellectuel, l'État et la révolution — essais sur le communisme chinois et le socialisme réel, L'Harmattan, Paris 1997 et, avec Gérard Duménil, Où va la Chine ?, Actuel Marx n° 22, PUF, Paris 1997. 1. Je renvoie pour plus de précisions sur le Congrès à l'article de Livio Maitan (Inprecor n° 477 de décembre 2002). 2. New York Times, 18 novembre 2002

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Chine face à un problème de survie du régime « communiste », donc de leur propre pérennité de pouvoir dominant issu de la victoire de 1949.

A leur tour, ils ont choisi des successeurs de la « quatrième génération » (il s'agit d'une terminologie officielle !), encore et toujours des hommes âgés autour de la soixantaine : des cadres bien formés, bien dotés au point de vue scolaire, cooptés par des chets puissants, éduqués dans le sérail, et pour qui le passé révolutionnaire, c'est Juste une idéologie sans contenu effectif (sauf peut-être pour des parents ou proches encore plus âgés). Le nouveau secrétaire général, Hu Jintao, qui a un bagage d'ingénieur — comme Jiang Zemin, Li Peng, Zhu Rongji, et bien d'autres cadres chinois, et aussi, d'ailleurs, comme une notables partie de l'élite soviétique, en URSS, à partir des années 1930 — appartient à ceux qui sont venus au PCC avant l'arrivée de la déferlante de la révolution culturelle et de son considérable impact, largement négatif auprès de nombre de cadres du PCC. Il s'est montré un gestionnaire prudent, habile, rude quand il le fallait (au Tibet), capable de se faire bien voir de Deng et de son successeur, et d'échapper à tous les pièges dressés à chaque pas dans la carrière d'un prétendant au pouvoir. Tant et si bien que personne ne sait ce qu'il veut et peut faire : le moindre écart de langage, le plus petit risque pris sont politiquement si dangereux.... Modèle taiwanais ?

Et déjà perce, dit-on, une « cinquième génération », celle à qui incombera peutêtre la tâche de la reconversion du régime : d'une mise en adéquation entre les bouleversements socio-économiques et le mode de gestion par un pouvoir, un régime de type nouveau.

Le modèle n'est pas très loin ; il est à Taiwan dans la remarquable mutation du pouvoir Guomindang. Celui ci arrive dans l'île en 1949 avec les cadres et l'armée défaite par les troupes communistes, ainsi que leurs proches et leurs familles (entre un et deux millions de personnes). C'est un pouvoir très autoritaire, ouvertement dictatorial ( l'état de siège décrété en juin 1949 est maintenu jusqu'en 1987) ; un pouvoir qui de surcroît, est responsable d'une terrible répression, un véritable massacre contre les autochtones (les descendants des immigrés venus dans l'île aux XVII et XVIII siècles) : le « 228 », le mal nommé « incident » du 28 février 1947 et ses suites, un long et lourd contentieux entre les nouveaux venus, les nouveaux maîtres « chinois » et la majorité taiwanaise. Et pourtant ce pouvoir de continentaux qui s'imposent, avec quelle violence, sur la majorité taiwanaise finira par trouver, ou accepter les accommodements, d'abord économiques avec la population, puis par céder, sous la pression répétée de la composante taiwanaise, des parcelles de démocratie, de liberté publique, et puis par abandonner une bonne partie du pouvoir, tout en étant encore et toujours partie prenante du dynamique capitalisme taiwanais et de ses avantages matériels, pour ceux qui en bénéficient.

La RPC et Taiwan, ce sont deux univers différents, deux échelles de problèmes et de possibilités très différentes. Et pas seulement la différence qu'il y a, à l'évidence, dans la gestion de 36 000 km2 et un peu plus de 20 millions d'habitants d'un côté ; 9,6 millions de km2, et plus de 1,3 milliard de l'autre. D'une part, un pays qui déjà développé, avec une minorité de paysans, un capitalisme local solidement implanté ; de l'autre, un pays-continent qui reste massivement rural, est en voie de développement, certes rapide mais assez fragile (du point de vue même des autorités). Il est malaisé de chiffrer l'écart effectif du PNB par habitant. Les chiffres officiels (en taux de change) montrent des différences énormes, en fait irréalistes. Une estimation plus sobre arriverait à un rapport de l'ordre d'un à quatre, en faveur de Taiwan ( on parlait de un à vingt ou de un à trente, ce qui est dépourvu de sens). Avantage donc à l'île, ce qui est incontestable. Mais dans l'absolu, le pays qui compte économiquement, c'est la RPC, et ce n'est pas ou ce n'est plus Taiwan. Au surplus, l'île, la République de Chine, a une légitimité internationale peu solide ; la RPC, incarne sans le moindre doute (y compris sur l'ile) la Chine : la grandeur et la continuité chinoise, son destin. Malgré les similitudes entre le Guomindang, formé à partir de 1924 sous le modèle directement importé du centralisme de l'Internationale communiste, et le PCC, ce sont deux structures fort différentes ; les enjeux sont d'une autre nature. Et pourtant : « le modèle Guomindang » doit être dans bien des esprits de cadres « communistes » éclairés la démonstration que l'on peut guider jusqu'au bout et à son avantage, ou sans trop de perte, une pleine reconversion systé-

Tout change alors pour que rien ne change, selon la célèbre formule ?

Disons plutôt que tout a déjà tellement changé, et se perpétue par ailleurs, que le Congrès entérine cette situation. Et derrière ce constat, qui est reconnu, il y a tout ce qui doit encore être réglé, résolu : les mille problèmes d'une Chine entièrement transformée, mais aussi revenue à elle, face à sa propre continuité, face aussi aux défis de ce qui change à l'intérieur, aux défis soulevés par le monde extérieur, et aux nouvelles données géopolitiques de ce début du XXI° siècle. Ce qui se perpétue

Il y a ce qui se continue dans une tradition proche et lointaine. Le renouvellement, qui apparaît impressionnant et même complet, l'est beaucoup moins en réalité. Jiang Zemin, s'apprête à faire — ou à essayer de faire - exactement ce que Deng à fait avant lui, en quelque sorte « lui a fait » : se retirer du pouvoir pour en fait le conserver jalousement. A la façon de Deng, dans les pas de ce maître manœuvrier : en gardant les véritables leviers du pouvoir. Ainsi, 6 des 9 membres du nouveau Comité permanent du Bureau politique sont des hommes nommés par lui, parfois des représentants de sa «garde personnelle », certains disent qu'il y a inclus ses chiens de garde. Même s'il abandonne comme prévu son titre, plutôt honorifique, de président de la République, il conservera la fonction essentielle de président de la Commission militaire (l'ancienne Commission militaire du Comité Central du PCC) qui fut une source essentielle, sans doute la plus décisive, du pouvoir de Mao, puis de Deng. Deng s'était même permis de se retirer de cette instance, tout en gardant de fait la haute main, c'est-à-dire le pouvoir réel, sur le pays. N'allons pas plus loin dans cette très complexe tienanmenologie (on s'y égare et se trompe souvent).

Et constatons que cela fonctionne à l'ancienne : une ancienneté dans la vie du PCC ; mais aussi selon des chemins tortueux qui auraient ravi les tenants du pouvoir dans l'ancienne Chine impériale : ils auraient reconnu, en partie, leur Chine de toujours. Jiang Zemin n'a pas l'intention de dételer, et de quitter un pouvoir qu'il a dû attendre longtemps pour pouvoir l'occuper effectivement, même quand il cumulait, depuis des années, toutes les hautes fonctions. A 76 ans, il n'a qu'une année ou deux de plus que Deng au moment où celui-ci a commencé à exercer le pouvoir suprême, en 1978-1979 (sans, dans son cas, en avoir les titres, autre bizarrerie!).

La continuité majeure est surtout, bien entendu, celle du pouvoir unique du parti, de l'imposition de ses règles (y compris de fixer à sa guise l'ordre de succession dans la direction du pays): le lieu du pouvoir, de la constitution des élites anciennes et nouvelles n'a pas ou a peu changé ; et sauf crise majeure, n'est pas près de changer.

Car là est l'essentiel : le PCC a réussi,

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dans une période d'incroyables bouleversements en Chine et dans le monde, à maintenir son hégémonie sur la société, sur le pays; et même il a gardé la haute main sur les évolutions quelque fois tourmentées ; il a empêché et continue de bloquer sa véritable mise en question. Il n'a pas réussi à se rendre populaire, loin s'en faut, ou légitime au sens fort du terme ; mais il a réussi à se rendre indispensable, et à détruire tout embryon d'alternative. Même si la contestation progresse, et pourrait révéler d'étonnantes possibilités, ce qui n'est pas le cas actuellement. Nul ne voit actuellement qui peut, avec quelque crédibilité, le remplacer.

D'une certaine façon, si on fait le point de l'après-Mao, une des périodes les plus mouvantes de l'histoire de la Chine, il faut constater qu'un PCC, délégitimé par les souffrances imposées pendant la Révolution culturelle (1966-1969), et encore bien plus discrédité ensuite par la corruption générale qu'a engendré sa politique et ses comportements prédateurs, s'en est bien tiré. Bien au-delà de ce qu'on pouvait penser au vu de la gravité de la situation qu'il devait gérer ; en regard aussi du passif qu'il avait accumulé depuis la Révolution culturelle, jusqu'à la répression de 1989. Sans oublier, plus récemment, les pressions et brutalités exercées sur une société toujours soumise à l'autoritarisme d'un régime à la fois fort corrompu, farouchement attaché au maintien et surtout à la progression de ses privilèges et, au surplus, responsable aux yeux de la population d'une inégalité sociale sans cesse croissante : l'une des plus importantes de la planète, en deux décennies à peine de transformation socio-économique ! En se tournant, d'un regard rétrospectif, vers le quart de siècle écoulé depuis la mort de Mao, il faut résumer la situation d'un bref et lourd constat : ils ont gagné, et cela n'avait rien d'évident, ni de facile.

L'exploit est remarquable, et n'avait rien de prévisible. Cela ne signale pas seulement une sous-estimation de ce que ce régime d'oppression recelait comme ressource d'adaptation, alors qu'il paraissait à bout de souffle et d'inspiration, au milieu des années 1970. Cela montre surtout que bien des mouvements qui travaillaient le régime, la population (il faudrait dire, sans doute, les composantes du régime et les populations), et les rapports entre eux n'étaient pas bien compris, ou guère visibles, ou se situaient dans une dynamique qui rendait rapidement obsolète ce que l'on croyait savoir. Cela ne préjuge en rien de l'avenir. Mais cela oblige à bien des relectures du passé. Et à quelque modestie pour le présent, et pour toute prédiction même à relativement court terme Rien de trop étonnant, à vrai dire, quand on fait un bilan froid du passage de l'ex-URSS au monde post-soviétique actuel Chine en mouvement, Chine bouleversée

Évidemment, derrière cette victoire d'un « Parti communiste » qui gère lui-même et à son profit, y compris au sens le plus littéral du terme, la sortie « du communisme réel », il y a les incroyables bouleversements de la Chine depuis un peu plus de deux décennies, et surtout depuis les années 1990. Là aussi n'entrons pas dans les détails (il faudrait des volumes entiers) : il ne reste rien de la Chine maoïste, et à peu près rien du « socialisme réel » (en fait irréel) à la chinoise. C'est ce que le parti par la voix d'abord de son chef Jiang Zemin affichait depuis quelques années, et que le Congrès a entériné cette année : tout ce qui s'est fait empiriquement, par essais et erreurs, sous l'empire de la nécessité, par avidité sociale des élites « communistes », par les poussées de

Chine nouveaux privilégiés et l'émergence souvent difficile de nouvelles catégories sociales, tout cela est en train de créer la voie chinoise au capitalisme, capitalisme intérieur et ample ouverture économique sur le monde

Les gagnants sont nombreux. On les trouve dans la nouvelle et riche classe moyenne qui se développe dans les villes, dans les avantages et privilèges importants que s'accordent les maîtres du parti, et plus ouvertement encore leurs fils et proches (qu'on appelle ironiquement dans la population le parti des Princes). Cette évolution se nourrit de la percée économique de la Chine qui est sur le chemin de devenir une grande puissance économique à l'échelle mondiale. Si le revenu moyen par habitant est encore modeste, en particulier dans les campagnes, le niveau de consommation, surtout dans les villes, a fortement crû ; le pays est la deuxième puissance économique du monde (dépassant le Japon), la troisième si l'on prend l'Union Européenne comme un tout C'est, du moins pour certaines années, la première destination au monde des capitaux (prenant, provisoirement, la place des États-Unis), le premier dépositaire de réserve de change (en incluant Hong Kong). Les capitaux ne sont plus aussi massivement que dans un passé récent issus de la diaspora chinoise : c'est tout le capitalisme international qui se précipite, y compris dans les secteurs de haute technologie, vers le pays, y compris le capitalisme de Taiwan, préparant ainsi non pas la reconquête du continent par l'île, mais, à l'inverse, la future dépendance économique de celle-ci à l'égard de celui là Le pays est en train de devenir « l'atelier du monde » (comme on disait pour la GrandeBretagne de la première moitié du XIX* siècle), un pays où se fabriquent des produits que l'on retrouve partout dans toute la planète. Et qui progressivement monte le niveau technologique de ses produits manufacturés (à l'image de ce qui s'était fait, par exemple, au Japon). Tout en ayant encore, de ce point de vue, du chemin à parcourir : mais il va plus vite qu'on ne le pensait il n'y a guère. C'est le pays, où il « faut investir », « être sur place », et être bien vu. On est loin de la Chine, le pays pestiféré de la période des tueries commises contre les étudiants en 1989. Les très nombreux perdants

Et les perdants ? A des degrés divers, c'est la majorité de la population.

D'abord la majorité rurale (les deux tiers de la population, incluant les près de 50 % d'agriculteurs, plus de 300 millions, que contient le pays) qui, une fois de plus, est

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Chine défavorisée et à la traîne par rapport aux villes, ces villes où ils cherchent par dizaines de millions un travail souvent pénible. Et pourtant, c'est le dynamisme et le mouvement issus des campagnes qui ont constitué le véritable moteur des transformations économiques et sociales de l'après-Mao, et l'indispensable ingrédient permettant le succès du projet réformiste de Deng Xiaoping, du moins lors de ses difficiles débuts ( les premières années de la décennie 1980). Cela ne veut pas dire que les paysans se retrouvent encore réduits à la très grande misère qui était leur lot 20 ou 30 ans plus tôt ; mais leur vie reste difficile ; l'écart avec la situation et le niveau de vie des citadins s'est de nouveau gravement accru depuis environ 15 ans.

Les autres grands perdants, ce sont les ouvriers des usines d'État des villes, et tout particulièrement les femmes ouvrières. Après bien des hésitations, le pouvoir « populaire » a décidé de casser les acquis de la période maoïste, au milieu des années 1990. En quelques années, on a assisté, malgré de nombreuses tensions sociales, grèves et actions diverses, au processus de quasi-disparition du statut relativement protégé de l'ouvrier du secteur étatique. A la place, c'est un nouveau prolétariat parfois mieux payé, mais précarisé et surexploité qui se constitue, dans le nouveau capitalisme, privé, étatique, semi-étatique, ou dominé par les étrangers. Et là ce sont des formes d'exploitation assez similaires à ce que l'on connaît dans ledit Tiers Monde (et parfois dans les terribles formes du capitalisme occidental du XIx siècle).

Cela fait beaucoup de monde, et beaucoup de souffrance. Et on en oublie la situation des vieux, les périphéries les plus misérables du pays, la nouvelle misère urbaine, etc. Sans oublier aussi les aléas écologiques, certains parlent de désastres à venir, les incertitudes, les problèmes de la gestion de l'économie chinoise et du pilotage étatique de cette grande puissance en devenir dans la conjoncture complexe et dangereuse qui est caractéristique des années actuelles.

Le pays et la société chinoise sont en plein mouvement, riches de créativité, de potentialités, mais aussi de dangers, sinon de désastres liés aux choix à la fois autoritaires du PCC (mais d'un autoritarisme qui ne s'impose pas toujours, ni facilement), aux formes encore hybrides de capitalisme (lourde présence de la tutelle du pouvoir, force et 3. Je renvoie sur ce point à mon article «La Chine populaire, dernière nation indépendante ?», Les Temps Modernes, septembre-novembre 2002, pp. 194-214.

faiblesse en même temps de l'Etat, percée et incertitudes du capitalisme privé local). Le régime s'efforce de pratiquer un jeu d'équilibriste fait à la fois de séduction, de crainte et résistance, pied à pied, face à la pénétration capitaliste extérieure : une façon d'utiliser, de respecter, et de détourner les règles de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) dans laquelle la RPC vient d'entrer après 15 années de laborieux efforts. Il doit faire face encore et toujours aux poussées sociales multiformes, souvent incontrôlables, même si le pouvoir n'est pas menacé du fait de la fragmentation des actions pourtant nombreuses de résistances, et du fait aussi de la faiblesse de l'opposition ouverte. Sans négliger la fragilité du système légal (qui s'améliore mais lentement), et en gardant en tête l'arbitraire dans les comportements du régime et de ses agents dans ses rapport avec le peuple, surtout « le petit peuple », arbitraire qui apparaît chaque jour plus humiliant, plus inacceptable à une population mieux éduquée, mieux formée, plus consciente de ses droits. Ou encore, il faudrait parler de la violence de la vie sociale et de la considérable criminalisation (mais ce n'est en rien une exception sur cette planete) de la vie économique Vers l'affirmation d'une puissance

Les succès du proche passé sont indéniables, le prix payé par la majorité de la population est lourd, la stabilisation économique, sociale et politique n'est ni acquise ni garantie. Ce qui n'exclut pas l'enthousiasme des gagnants et la frénésie de consommation qui s'empare d'une partie des citadins et de quelques privilégiés des campagnes : il s'agit à la fois du plaisir de pouvoir accéder à du mieux-être, et ,peut-être, c'est occasion de saisır, ici et maintenant, tout ce qu'on peut, tant que l'on peut, à côté d'autres, contre d'autres, face à des lendemains incertains, et en se rappelant des souvenirs douloureux du passé de misère et de brutal retournement du régime.

Ce qui est maintenant devenu évident pour tout le monde en Chine et ailleurs, et est d'ailleurs une source de fierté pour nombre de Chinois, c'est que la Chine du XXle siècle est une force majeure à l'échelle planétaire (3). Elle est certes encore loin de pouvoir égaler la puissance nord-américaine : surtout du point de vue militaire, ou de son déploiement géopolitique. Mais c'est un pays qui compte et comptera de plus en plus, pour le moment dans la logique de l'ordre mondial existant : de l'insertion capitaliste de la Chine dans le capitalisme actuel. Et pour l'heure, le régime reconnaît, de facto, les rapports de force à l'œuvre : la prépondérance des États-Unis. Demain peutêtre, très probablement si la montée en puissance se confirme, le régime, même différent, agira pour son propre compte, et pourra effacer enfin définitivement les terribles humiliations subies à époque moderne. Ce que cela peut signifier, nul ne le sait. C'est ainsi en tout cas ce qu'aujourd'hui pensent et veulent les élites dans le régime et la population.

On sait ce qu'il en est des attentes géopolitique actuelles, dans ses grandes lignes du moins : la réunification à terme, sous l'autorité de la mère-patrie (« communiste » ou autre) de l'île de Taiwan ; la reconnaissance de la prééminence chinoise dans son pourtour : la volonté de contrer ce qui est ressenti, et est peut être une réalité effective, comme un sentiment d'être encerclé par l'hyperpuissance nord-américaine. Une place

Deng et Hu, toujours sur les murs

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reconnue dans la gestion de la zone pacifique est aussi revendiquée

A terme, c'est plus flou : le pays doit d'abord encore fortement avancer du point de vue économique, comme force militaire, il doit réussir à garantir une certaine stabilisation sociale, il doit maîtriser des problèmes écologiques qui peuvent devenir menaçants, et par certains côtés le sont déjà. Ou encore, tâche redoutable, il faut résoudre la question de l'avenir et de la nature du régime (ce qui ne veut pas forcément dire l'instauration de la démocratie !). La vision géopolitique de la Chine a fortement évolué, sans être clairement fixée pour autant. La Chine continentale, auto-centrée, sensible à sa profondeur stratégique vers l'Asie (d'où, traditionnellement, l'importance de sa périphérie, dont le Tibet), cette Chine de Mao qui n'était , de ce point de vue, guère différente de la Chine impériale des derniers siècles, a fait place à un pays plus ouvert sur le monde, et plus orienté vers les mers ( d'où sa revendication d'hégémonie sur la mer de la Chine du Sud), plus centré sur sa façade maritime que sur l'arrière-pays, plus décidé aussi à participer à la confrontation économique et géopolitique avec la planète et ses forces dominantes. Alors que dans le passé, même maoiste, il s'agissait de contrôler le pourtour du pays, d'éloigner les ennemis, et de dédaigner « le grand large », ce qui était loin de soi. La Chine d'aujourd'hui, ses élites ( y compris celles qui détestent le régime en place), ne veut plus et surtout ne peut plus fonctionner dans ce cadre. Mais dans quel cadre veulent-ils et pensent-ils pouvoir agir de manière efficace et réaliste ? C'est là à la fois l'objet de beaucoup de débats et c'est surtout une grande inconnue.

Si le pays-continent chemine dans les directions qui lui seraient favorables, ce qui n'a rien de garanti, ni de très proche, tant les problèmes sont lourds et multiples (mais y arriver paraissait à peu près impensable, il y a encore deux décennies), alors il sera un des grands décideurs au niveau mondial. Dans quel sens, avec quels projets, pour et contre qui, avec quelles innovations, ou quel « déjà-trop-souvent-vu », personne ne peut l'anticiper. Mais beaucoup se posent déjà de nombreuses questions à cet égard. Et pas seulement dans les sphères dirigeantes aux États-Unis ou ailleurs. La Chine a déjà beaucoup changé, et elle va continuer à le faire.

Mais dans tout cela le socialisme et l'émancipation populaire n'ont pas leur place, pour le moment.... Encore une fois : vaste découverte ! Triste constat !

9 décembre 2002

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Chine / Pologne

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