Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ÉQUATEUR

Le mouvement indigène et populaire et les défis du gouvernement

· Inprecor n° 478-479, janvier-février 2003 · p. 23-25 · 2 122 mots

Économie mondiale

Fernando López Romero* e triomphe de Lucio Gutiérrez a mis en première ligne les revendications du mouvement populaire et il doit être analysé dans le contexte historique des dernières décennies en Équateur.

Depuis les années 1980, avec la fin du boom pétrolier et du projet d'industrialisation par la substitution des importations impulsé avec force par les gouvernements militaires des années 1970, l'Équateur a été soumis systématiquement au chantage de la dette extérieure, au renforcement de l'échange inégal et aux politiques d'ajustement renforcées à la fin des années 1980 par les diktats programmatiques du Consensus de Washington. Les résultats en furent dévastateurs : l'économie équatorienne s'est affaiblie dans le contexte de la zone andine, on a assisté à une dégradation croissante de la nature dans toutes les régions du pays, le chômage s'est accru comme a augmenté la migration des populations rurales vers les villes, on a assisté à une concentration de la propriété et des terres ainsi qu'à la pénétration des transnationales dans les secteurs hôtelier, alimentaire, pétrolier et de télécommunications. L'État a réduit au minimum sa fonction de fournisseur des services et de garant des droits sociaux. Les secteurs de l'éducation et de la santé ont été les plus atteints par ce retrait.

La crise s'est aiguisée au cours des années 1990. Depuis 1995 l'économie équatorienne n'est pas sortie d'une forte récession provoquée par les politiques de taux d'intérêt élevé, qui à certains moments ont atteint près de 100 %. L'augmentation du coût du crédit et l'ouverture du marché équatorien aux produits manufacturés étrangers a conduit à la ruine des milliers d'artisans et de petites entreprises industrielles. Les politiques néolibérales en faveur du capital financier ont créé les conditions d'une grave crise bancaire qui a éclaté à la fin de la décennie. C'est dans ce cadre que s'est produit le soulèvement populaire et

Le mouvement

militaire du 21 janvier 2000 (1) qui a renversé le gouvernement néolibéral de Jamil Mahuad. La fraude bancaire a appauvri et ruiné des milliers de petits et moyens épargnants et provoqué la fuite de plus d'un million de personnes, en particulier vers l'Espagne. Cela a approfondi le mécontentement de la majorité de la population, se traduisant dans le désespoir et la rage. Le rôle des secteurs populaires organisés

Le Mouvement d'Unité plurinationale Pachakutik-Nuevo| País et la Sociedad Patriótica du 21 Janvier, appuyés par le Mouvement populaire démocratique, ont été et restent soutenus par les plus importantes forces du mouvement populaire : la Confédération des nationalités indigènes de l'Équateur (CONAIE), la Fédération nationale des organisations indigènes rurales et noires (FENOCIN), la Centrale équatorienne des organisations syndicales libres (CEOLS),

Lucio

Gutiérrez l'Union nationale des enseignants (UNE), les affiliés au Secours rural et finalement la Fédération nationale des indigènes évangéliques (FEINE). En soutenant une candidature qui a exprimé le rejet populaire du système politique et des politiques néolibérales, c'est pour la première fois que l'ensemble de ces organisations ont constitué une force électorale du Front unique qui s'est exprimée par le vote des ouvriers, des paysans, des Indiens, des petits commerçants, des militaires retraités, des artisans, des chômeurs, des enseignants, des étudiants, des employés publics et privés, des petits propriétaires des campagnes et des villes.

Le programme électoral de ce front revendiquait comme éléments centraux l'appui à la production contre les banques corrompues, aux entrepreneurs honnêtes contre les malhonnêtes, la remise en cause de la corruption et du système des partis politiques, sans aborder de manière claire les questions cruciales comme la Zone de libre échange des Amériques (ZLÉA) et la dette extérieure.

Le vote en faveur de Gutiérrez relève donc de la même crise que le soulèvement argentin, la montée du mouvement populaire au Brésil, au Pérou et en Bolivie et la mobilisation contre le Plan Colombie. Cette victoire s'est produite dans le cadre d'importants succès électoraux de la gauche en Amérique latine, comme les progrès du MAS en Bolivie ou la victoire du Parti des travailleurs au Brésil.

Ce résultat électoral témoigne aussi de la continuité des luttes démocratiques depuis la victoire du « non » lors du plébiscite sur les privatisations et les réformes politiques en novembre 1995, la naissance de Pachakutik, le renversement du gouverne ment d'Abdalá Bucarám en février 1997, la lutte pour la Constituante en 1998 et le renversement du gouvernement Mahuad en janvier 2000. * Fernando López Romero est membre de la direction nationale du Courant Démocratie socialiste, section équatorienne de la IV° Internationale. 1. Cf. Inprecor n° 443/444 de janvier-février 2000.

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Le vote en faveur de Gutiérrez exprime aussi la vision du pouvoir d'une couche de dirigeants populaires et indigènes, qui ne suivent pas d'une manière soumise un militaire caudillo mais qui ont vu dans la conjoncture apparaître une alternative au pouvoir en place.

L'influence et l'autorité de l'Armée dans la société équatorienne a pu être capitalisée par Gutiérrez. Le nationalisme est un des ingrédients significatifs de la conscience de secteurs populaires qui aspirent à une direction forte.

Ce fut donc un vote d'indignation, un vote de rejet des conditions de vie, un vote de réprimande du système politique. Il reflète la radicalisation de secteurs importants de la jeunesse urbaine et rurale qui entrent pour la première fois dans la vie politique du pays.

Avec un score significatif dans les villes les plus importantes, Gutiérrez a obtenu le soutien essentiel dans les zones périphériques du pays, en particulier dans les provinces centrales de la Sierra où la paysannerie indigène est forte, et en Amazonie. Un scénario de contradictions et de conflits

Le nouveau gouvernement va devoir affronter des conditions économiques, politiques et sociales complexes et difficiles. Il devra faire face à un ensemble de problèmes entrelacés.

Le secteur financier ainsi que les grands exportateurs et importateurs brandissent un programme patronal d'ouverture des frontières et libéral. Malgré la modération des discours de Gutiérrez, certains groupes économiques et certains secteurs politiques de la droite et du centre se préparent à livrer une bataille pour l'affaiblir et l'isoler à la fois du Congrès, des principaux gouvernements locaux, des moyens de communication et des milieux patronaux.

Dans l'immédiat le poids de la dette extérieure est insoutenable. Le service de la dette consomme plus de la moitié des recettes de l'État, ce qui l'empêche de s'atteler aux besoins sociaux croissants. La dollarisation a un coût chaque jour plus grand pour les secteurs populaires et pour la production interne des biens et services dans une économie qui chaque fois achète plus et vend moins, qui manque d'investissements productifs internes et externes et qui est soumise à une inflation croissante et aux difficultés fiscales. La dollarisation a signifié la perte de la souveraineté monétaire en même temps que d'énormes profits pour le secteur importateur des biens de consommation. Les bénéfices annoncés de la dollarisation -limitation de l'inflation, baisse des taux bancaires et attrait pour les investissements étrangers — ne se sont pas accomplis. Les taux d'intérêt approchent les 20% et l'inflation les 30 %. Ce sont les prix élevés du pétrole équatorien et les transferts des travailleurs émigrés qui ont soutenu la dollarisation. Dans les mois à venir les secteurs exportateurs vont exercer une pression pour en sortir alors que les secteurs importateurs voudront la maintenir. Mais au-delà des intérêts concrets des groupes économiques de la bourgeoisie, une économie dollarisée n'est à terme pas soutenable si les exportations et les investissements étrangers ne s'améliorent pas.

La crise fiscale menace d'empêcher de faire face aux payements dès décembre 2002 — il manque plus de 700 millions de dollars de recettes escomptées. Certains secteurs voudraient la résoudre avec l'augmentation des prix du gaz domestique et de l'estoujours contre les secteurs populaires. La des 100 000 enseignants qui n'ont pas été payés en novembre.

L'application du Plan Colombie et l'existence de la base militaire nord-américaine de Manta compromettent la souveraineté de l'Equateur et menacent d'impliquer chaque fois plus les Forces armées dans l'internationalisation impérialiste du conflit colombien.

Malgré les contradictions entre le programme du premier et du second tour de la présidentielle et le changement de sa composition de classe par l'introduction de l'idée d'unité nationale, les organisations populaires maintiennent leur appui au futur gouvernement. Le Mouvement Pachakutik, qui s'était donné pour but d'entrer au gouvernement avant la fin de la décennie, partage la responsabilité de ce qu'il considère comme un gouvernement de transition, y disputant les espaces aux secteurx patronaux et politiques. La stratégie de Pachakutik est de soutenir un gouvernement de coalition avec des secteurs patronaux et en dehors d'une claire définition idéologique. Pachakutik s'oppose aux grands groupes monopolistes, spécialement ceux du littoral, et met en avant des politiques qui ne menacent pas, mais au contraire renforcent sa base sociale paysanne et indigène, renforcent les gouvernements locaux qu'il dirige ou influence, de manière à structurer des espaces de résistance à l'intérieur de l'État. Fidèle à cette stratégie il lutte pour des positions au sein du gouvernement en collant fortement à Lucio Gutiérrez et à son parti. Ce faisant,

Pachakutik joue son avenir en tant que projet politique.

Le mouvement indigène équatorien, les syndicats, les secteurs populaires urbains et ruraux vont se partager le gouvernement avec les groupes économiques qui se sont approchés de Gutiérrez avant et depuis son élections. Parmi ces derniers il faut signaler la présence de l'économiste Mauricio Pozo en tant que conseiller économique. Ce personnage est très proche du FMI, de la Banque de Pinchincha et du groupe PROINCO, dont les intérêts sont situés en particulier dans la Sierra et dont les capitaux atteignent 3 milliards de dollars. Le banquier Mario Canessa, de la Banque Bolivariano liée aux exportateurs de bananes et qui représente quelque 500 millions de dollars, est beaucoup plus proche de Gutiérrez. Canessa sera le ministre de l'économie et il est lié aux groupes économiques tels la famille Quirole, propriétaire de la Banque de Machale exportatrice de crevettes et de bananes, et la famille Wong exportatrice de bananes, au capital de 250 millions de dollars. Comme conseiller économique on voit aussi réapparaître Guillermo Lasso de la Banque de Guyaquil, qui fut une figure clé dans le gouvernement Mahuad.

Le groupe Carrera Drouet et les familles Maspons et Dunn, qui représentent un milliard de dollars, se sont également approchés de Gutiérrez. Ce sont des importateurs liés à la Corporation Noboa, le groupe économique le plus puissant en Équateur, dont les capitaux dépassent deux milliards de dollars et dont le propriétaire n'est autre qu'Alvaro Noboa, l'adversaire de Gutiérrez lors de l'élection présidentielle du 24 novembre dernier.

Par contre le groupe Febes Cordero, de la famille de l'ex-président de droite León Febres Cordero, maintient ses distances : ce groupe représente quelque 600 millions de dollars et la meilleure capacité de pression politique avec la direction du Parti social-chrétien, le plus grand parti politique de l'Équateur. Les défis pour le mouvement populaire

Les semaines et les mois qui viennent seront marqués par une intense attente et une mobilisation sociale. Le gros du mouvement populaire a décidé d'octroyer au nouveau gouvernement un soutien initial et du temps. La bourgeoisie est divisée. Certains secteurs s'apprêtent à co-gouverner, alors que d'autres restent attentistes, soulagés par

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les approches des organismes financiers internationaux, du gouvernement des États-Unis, de gouvernements voisins et de ceux d'Espagne et d'Allemagne, que Gutiérrez a engagés dès l'annonce des résultats du premier tour. Soulagés aussi par les appels du président à la concertation avec tous les secteurs. La principale opposition initiale sera donc concentrée au sein du Congrès.

Dans les classes populaires nous assistons à une tension entre la conscience spontanée des masses et les secteurs organisés. Le défi étant de comment approfondir, développer et assurer la continuité de la conscience populaire dans une situation de disputes au niveau gouvernemental et de crise politique et économique. Le peuple a développé une conscience de la nécessité et de la possibilité de changements politiques qui mettraient fin au vieux système et un rejet du néolibéralisme qui sont potentiellement anticapitalistes. Il est essentiel de renforcer le niveau actuel de conscience et de le propulser en avant, en liant les revendications immédiates et actuelles avec celles qui remettent en cause le cœur de l'exploitation, de la domination et de l'oppression.

Les éléments centraux de ce programme sont ceux qui permettent un élargissement de la démocratie au sein des secteurs populaires ; qui permettent d'affronter la ZLÉA et le Plan Colombie ; qui remettent en cause la dictature du capital financier et les politiques néolibérales ; qui mettent au centre des revendications la fin de l'ajustement structurel, le non-payement de la dette extérieure et la fermeture de la base militaire nord-américaine de Manta, en les liant à la lutte pour l'eau, la terre et les ressources naturelles. Toute cette lutte renforcera l'auto-organisation, expression de l'indépendance des secteurs populaires. Tel est le pari.

20 décembre 2002

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