João Machado Borges Neto* a victoire de Lula a été saluée comme une grande victoire populaire, au Brésil ailleurs, tout particulièrement en Amérique Latine. Après tout, ce n'est pas tous les jours qu'est élu président quelqu'un qui a débuté en politique comme dirigeant ouvrier et syndical, qui est un dirigeant populaire et principal organisateur d'un grand parti de gauche.
L'élection de Lula a été renforcée par une victoire du Parti des travailleurs (PT) aux élections parlementaires : le groupe du PT est devenu le plus nombreux à la Chambre des députés (91 députés fédéraux sur 513) et le second au Sénat - de même que le PT est devenu le premier parti dans les Assemblées législatives d'États (1). Pourtant, il reste loin de la majorité (même avec ses alliés des premier et second tours, le PT n'a pas atteint la majorité ni à la Chambre, ni au Sénat). Même si ses performances dans les élections pour désigner les gouverneurs des États ont été modestes, les scores électoraux du PT n'en constituent pas moins une défaite pour le néolibéralisme et témoignent d'un déplacement significatif du rapport de forces dans la société brésilienne. Le mécontentement populaire vis-à-vis des fruits de huit gouvernement néolibéral de Fernando Henrique Cardoso, couplé à une grande volonté de changement et à une identification du PT avec cet objectif, expliquent en grande partie cette victoire.
Tout ceci rend le nouveau gouvernement porteur de grands espoirs, qui se sont clairement exprimés lors de la fête de sa prise de fonction. Des milliers de personnes ont fait le voyage jusqu'à Brasilia pour saluer le « camarade président », confiant dans le fait que, cette fois, l'heure du peuple a sonné. Signaux de la campagne électorale
Les raisons de se réjouir ne manquaient pas. Dès la campagne électorale cependant, des signaux indiquaient les limites et les
Les deux âmes
contradictions de la victoire qui se préparait. Pour rappeler les plus importantes : Lula s'est présenté à la tête d'une coalition qui incluait un parti clairement de droite, le Parti libéral (PL) - un parti qui, au cours des mêmes élections, appuyait officiellement certains des candidats les plus connus de la droite brésilienne au élections pour les gouverneurs d'États : Paulo Maluf et Antônio Carlos Magalhães ; le candidat à la vice-présidence de Lula, José Alencar, un adhérent du PL, est un grand patron — et a été choisi justement pour cela avec pour objectif de briser les réticences du patronat vis-à-vis de Lula et de glaner quelques soutiens de ce côté. Bien que le PT ait approuvé, lors de sa Douzième rencontre nationale de décembre 2001, des lignes programmatiques proposant une rupture avec le néolibéralisme, reprenant des formulations historiques du parti (de façon plus diluée que naguère toutefois) et inscrivant la conquête du gouvernement dans une perspective socialiste, le programme présenté aux élections était fort différent. Il abandonnait l'idée de rupture au profit d'une notion de « période de transition » consistant à assumer le maintien de l'essentiel de la politique économique de Cardoso. Tout au long de la campagne, il a été plusieurs fois garanti que « les contrats » seraient respectés (ce qui incluait, en particulier, le strict maintien du payement de la dette, tant externe qu'interne). Le dernier accord avec le Fonds monétaire international (FMI), mis en place pendant la campagne, reçut le soutien de Lula (parce que considéré comme « inévitable »).
Pour finir, entre les deux tours des présidentielles, les déclarations de soutien issues du camp conservateur se sont multipliées. Les élections passées, on peut affirmer que Lula est parvenu à initier la grande alliance * João Machado Borges Neto, professeur d'économie à l'Université catholique de São Paulo, est membre de la direction de la tendance Démocratie socialiste (qui regroupe les militants du Parti des travailleurs s'identifiant à la IVe Internationale). Membre du PT depuis sa fondation, il a été membre de l'exécutif national du parti dans le passé. 1. Le Brésil est un République fédérale (26 États et un District fédéral). Le président, élu au suffrage universel à deux tours (vote obligatoire) pour quatre ans, nomme et révoque les ministres (non responsables devant le Parlement), ne peut dissoudre les chambres. Le parlement bi-caméral se compose d'une Chambre de députés fédéraux (513 élus pour quatre ans) et du Sénat (81 élus pour huit ans, renouvelables tous les 4 ans pour 1/3 ou 2/3). Le système politique des États est similaire : les gouverneurs des Etats et les députés étatiques sont élus pour quatre ans, comme les maires et les conseillers municipaux. Les exécutifs ne sont pas responsables devant les corps législatifs et ne peuvent les dissoudre.
avec le patronat qu'il visait en choisissant son candidat à la vice-présidence. Il est important de signaler que l'alliance du PT avec le patronat a été le résultat d'initiatives de la direction du parti, bien plus que d'une volonté des patrons eux-mêmes de rejoindre un candidat dont la victoire était annoncée Quelque soit l'analyse que l'on fait de cette alliance, il faut la comprendre comme partie prenante de la stratégie mise en pratique par Lula et la majorité du PT. Par ailleurs, sa consolidation éventuelle dépendra des actes concrets du gouvernement, surtout de la façon dont il se positionnera face aux conflits sociaux.
Bien que cette grande embardée politique ait reçu beaucoup de critiques, tant au sein du PT qu'à l'extérieur, Lula n'a quasiment pas perdu de voix de ce fait. Le Parti socialiste unifié des travailleurs (PSTU, d'origine moréniste) - le seul parti qui concourrait clairement à la gauche du PT, si on ne tient pas compte de l'insignifiant Parti de la cause ouvrière (PCO) et qu'on reconnaît que les prétentions de Ciro Gomes et Anthony Garotinho de se placer à la gauche de Lula ne peuvent pas être prises au sérieux - a connu une très faible augmentation de ses suffrages si l'on compare aux élections précédentes (il n'a même pas atteint 0,5 % des voix). Lula est donc parvenu à élargir son électorat à droite et au centre, sans souffrir de pertes significatives à gauche.
Après les élections, Lula a connu un afflux de soutiens plus fort que de coutume pour un candidat victorieux. La fête en l'honneur de sa prise de fonction, le traitement dans les médias et des déclarations allant du Mouvement des travailleurs sans terre (MST) aux représentants des patrons et du FMI (dont le directeur général, Horst Kölher, a qualifié Lula « d'homme d'Etat du XX/ siècle »), suggèrent que jamais président brésilien n'a débuté son mandat avec autant d'appuis, tant dans son camp qu'à l'extérieur.
Naturellement, un excès de soutien constitue aussi un problème : les différents secteurs qui s'identifient au gouvernement Lula en attendent des choses très différentes. Même si le président gagne du temps pour afficher des résultats — vivant un véritable état de grâce — les contradictions n'en sont que plus grandes
Les difficultés liées au cadre dont hérite le gouvernement Lula sont un autre aspect non négligeable. Le gouvernement Cardoso a renforcé de façon draconienne la dépendance externe de l'économie brésilienne, la laissant totalement subordonnée humeurs des marchés financiers internationaux. Dans le même temps, la dette extérieure a augmenté et les finances publiques sont devenues plus difficiles à administrer.
Pour ne rien arranger, la seule conquête du gouvernement Cardoso - la maîtrise de l'inflation — a été menacée à la fin de son mandat.
Tout ceci jette un doute sur la capacité du nouveau gouvernement à remplir son engagement fondamental consistant à transformer le pays en faveur des intérêts populaires. Même dans des conditions idéales, et avec le meilleur projet, cette tâche serait gigantesque. La composition du gouvernement
Le succès du gouvernement dépendra de nombreux tacteurs, certains échappant totalement à son contrôle (la situation politique et économique internationale) et sur d'autres il pèse de façon limitée (la mobilisation sociale). Mais il ne fait aucun doute que son programme (les lignes directrices selon lesquelles il prétend affronter les défis qui lui secteurs révolutionnaires (dont la tendance Démocratie socialiste, qui s'identifie à la IV° Internationale), des secteurs de la gauche radicale et des secteurs attirés par un projet social-libéral. A la Chambre fédérale sur les 91 députés du PT, 28 (soit plus de 30 %) avaient soutenu des tendances de gauche au congrès du parti en 2001. • PDT (Parti démocratique travailliste), héritier du PTB d'avant la dictature militaire, affilié à l'Internationale socialiste, centre-gauche populiste dirigé par Leonel Brizola. Opposé à FHC et au néolibéralisme en général, le PDT a fait alliance avec le PT. • PSB (Parti socialiste brésilien), petit parti au profil social-démocrate de gauche, il a soutenu "Lula" en 1989, 1994 et 1998. Son dirigeant, Miguel Arraes, fut l'une des principales personnalités de la gauche avant la dictature militaire. • PCdoB (Parti communiste du Brésil), gauche ex-maoïste, ex-pro albanais. Remet peu à peu en cause son attachement au stalinisme. A participé aux fronts de soutien à "Lula" en 1989, 1994, 1998 et 2002. • PL (Parti libéral) vieux parti de droite, vaguement fédéraliste. Il a participé à l'alliance qui a permis l'élection de Lula dès le premier tour. • PPS (Parti populaire socialiste), issu de l'ancien Parti communiste brésilien, se réclame du PDS italien. De plus en plus réduit. A pris part au front de soutien à "Lula" en 1994, mais a depuis adopté une attitude ambiguë envers le gouvernement FHC. A présenté Ciro Gomes en 1998 et en 2002.
seront posés) et sa composition (les forces politiques qui le composent) seront deux éléments déterminants. A propos du premier aspect, l'idée dominante pendant la campagne était que le gouvernement accomplirait les transformations fondamentales en promouvant les négociations avec tous les secteurs et classes de la société. L'objectif central de promotion de la citoyenneté serait atteint grâce à la croissance économique, à la création d'emplois et à la réduction des inégalités ; et tout ceci serait possible sans grands conflits politiques et sociaux. Pour ce qui est de sa composition, la campagne annonçait un gouvernement large, au-delà du PT et des alliés qui l'ont appuyé lors des deux tours.
Maintenant que nous connaissons la composition du gouvernement et les premières déclarations du président élu et de son équipe, il est possible de se faire une idée plus claire de ce que sera le gouvernement Lula. Lula a nommé 30 ministres et quatre secrétaires d'Etat (qui seront sous la responsabilité directe du président). Vu l'importance acquise par la Banque centrale ces dernières années, bien plus grande que celle de la plupart des ministères, il faut ajouter à la liste le président de cette dernière — portant l'équipe gouvernementale à 35 membres. Parmi ceux-ci, 20 sont affiliés au PT (16 ministres et les 4 secrétaires d'Etat). Sept des partis membres de l'alliance du second tour ont reçu chacun un ministère : le PL, le Parti communiste du Brésil (PCdoB), le Parti démocratique travailliste (PDT), le Parti populaire socialiste (PPS), le Parti socialiste brésilien (PSB), le Parti travailliste brésilien) PTB et le Parti vert (PV). Le nouveau président de la Banque centrale venait d'être élu député fédéral du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB, le parti de Cardoso) quand il a été choisi — et il a dû renoncer à son mandat pour assumer cette fonction. Contrairement à ce à quoi on s'attendait, et qui avait même été annoncé par Lula, le Parti du mouvement de la démocratie brésilienne (PMDB) n'en fait pas parti (même si le gouvernement négocie le soutien de secteurs de ce parti au Congrès, de même qu'il a tenté de le faire, hélas, avec d'autres partis non représentés dans le Cabinet comme le Parti populaire brésilien (PPB) de Paulo Maluf.
Sept autres ministres ne sont pas membres de partis politiques. Deux d'entre eux sont avocats : le ministre de la Justice, lié autrefois au PT, et le procureur général de l'Union, deux autres sont diplomates (le ministre des Affaires étrangères et celui de la Détense) et un cinquième est militaire (le ministre-chef du Cabinet de sécurité institutionnelle). Les deux derniers ministres sans
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Tucuman ARGENTINE RIO GRANDE Sta Maria O Cordoba Sta Fe DO SUL URUGUA ; Mendoza apparais ANTIAGO Rosaric parti sont des patrons (le ministre du Développement, de l'industrie et du commerce extérieur et celui de l'Agriculture). Selon des informations divulguées par la presse, le premier a été proposé, à la demande de Lula, par la Fédération des industries de l'État de São Paulo (FIESP), la principale organisation patronale du pays. Tous deux soutenaient la campagne de José Serra, le candidat vaincu du gouvernement sortant.
Il est significatif également d'examiner l'appartenance politique des 20 ministres et secrétaires qui sont au PT. Douze d'entre eux appartiennent au courant majoritaire du parti (qui a obtenu au dernier congrès un peu plus de 50 % des votes), trois autres participaient à des regroupements que l'on peut qualifier "d'intermédiaires" entre le camp majoritaire et la gauche du PT, deux autres sont des adhérents de fraîche date Pour finir, les trois derniers participaient lors du dernier congrès à des listes de courants de gauche (les ministres du Développement agraire, celui de la Ville et le secrétaire d'État à l'Aquaculture et à la pêche).
La composition du gouvernement du PT inspire trois commentaires. En premier lieu, l'équipe gouvernementale est davantage dominée par le PT que ce à quoi on pouvait s'attendre. Non seulement en terme de nombre de ministres ou de secrétaires d'État, mais aussi au regard de l'importance de leurs charges. Le noyau du gouvernement
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(Intérieur, Secrétariat général de le présidence, Relations publiques du gouvernement et
Économie) est entièrement « pétiste ».
Par ailleurs, la diversité des courants du
PT a été relativement respectée. Même si aucun des courants qui ne participent pas au
"camp majoritaire" n'a été inclus dans le cœur du gouvernement, leur participation est déjà plus importante que, par exemple dans la direction de la campagne électorale, voire dans l'équipe qui a œuvré à la formation du gouvernement. Enfin, malgré la prépondérance « pétiste » dans le gouvernement, ce dernier s'avère être plus « large »
(au sens qu'il rassemble au-delà de l'alliance qui a soutenu Lula au second tour) que prévu. Le défaut « d'élargissement » causé par l'absence du PMDB est largement compensé par l'inclusion d'un président de la
Banque centrale et de deux ministres (tous deux dans la sphère économique) liés au
PSDB.
Continuité à la Banque centrale
Ainsi, « l'élargissement » se concentrant dans le domaine économique, il faut examiner de plus près ce secteur du gouvernement. Outre la Banque centrale (fortement liée au ministère de l'Economie, mais dont l'autonomie de fonctionnement n'a cessé de se renforcer), il inclut quatre ministères : le ministère de l'Economie, celui du Plan et du
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GUYAN TIHO
budget, le ministère de l'Industrie et du commerce extérieur et, enfin, celui de l'Agriculture, de l'élevage et du ravitaillement. D'autres ministères ont une incidence sur la politique économique ; mais les précédents sont ceux pèsent le plus sur sa définition et son exécution.
Si on considère ces cinq institutions, on décèle une division entre, d'une part, le PT et, de l'autre, ce que nous pourrions appeler « la mouvance du PSDB » : des patrons identifiés à ce parti et un député élu sous ses couleurs. La légère prédominance de ce dernier bloc est renforcée tant par le fait qu'il contrôle le ministère de l'Économie et la Banque centrale (de loin les institutions les plus importantes de la sphère économique) que par les déclarations de leurs dirigeants Le nouveau président de la Banque centrale, Henrique Meirelles, outre le fait d'être proche du PSDB, est un membre défroqué de la finance internationale — il a été président international de la banque de Boston. Comme on pouvait s'y attendre, la nomination d'un président de la Banque centrale lié à une banque nord-américaine et au parti de Cardoso a suscité le plus d'opposition de la part des militants du PT, parmi lesquelles se détachent les déclarations de la sénatrice Heloisa Helena, de la tendance Démocratie socialiste, qui s'est refusée à voter pour sa nomination (la Constitution impose que le président de la banque centrale soit « adoubé » par le Sénat, à qui il incombe de ratifier sa nomination ou non). Ces critiques maintiennent une tradition du PT : il y a quatre ans, lorsque le prédécesseur de Meirelles, Armínio Fraga, a été nommé, le PT a massivement critiqué la désignation d'un individu lié aux marchés financier internationaux (Fraga travaillait pour George Soros). Pour ne laisser aucun doute quant à l'orientation qu'il prétend imprimer à la Banque centrale, Meirelles a exprimé, devant le sénat, mais également lors de sa prise de fonction, une identification totale avec la politique d'Armínio Fraga. De plus, il a maintenu toute l'équipe de direction de la Banque centrale, nommée par son prédécesseur.
De nos jours, la Banque centrale est devenue l'institution la plus importante dans la conduite de la politique économique : outre la responsabilité du pilotage de la politique monétaire, elle dirige la politique de change, la réglementation et la supervision du système bancaire, contrôle les mouvements de capitaux et détient une position centrale dans les discussions avec le FMI. De plus, il faut signaler que la politique monétaire donne lieu, avant tout, à la définition du prix de l'argent — ce qui a dans le cas brésilien une incidence fiscale énorme : si on augmente les taux d'intérêt, la dette publique et son service augmentent de concert. Le même phénomène se produit avec la politique de change car une grande partie de la dette publique interne brésilienne est corrélée à la variation du taux de change, à l'instar naturellement de la dette extérieure. De fait, on peut affirmer que la réduction du déficit budgétaire (les recettes du gouvernement diminuées des dépenses, sans compter les dépenses financières) introduite pour juguler rapport dette publique/Produit intérieur brut (qui est la pierre de touche des exigences du FMI et des « marchés ») est déterminée en grande partie par des variables placées sous la responsabilité de la Banque centrale (taux d'intérêt et change)
Les taux d'intérêt, sous le gouvernement Cardoso, ont toujours été parmi les plus élevés de la planète, et la politique annoncée par Meirelles devrait les maintenir à un niveau très élevé. Or maintenir des taux d'intérêt élevés ne cause pas seulement des difficultés fiscales plus grandes : cela transfère de la richesse aux détenteurs de capitaux financiers et tend à abaisser les taux de profit, et par conséquent, exerce une pression à la baisse sur les salaires. En d'autres termes, des taux d'intérêt élevés augmentent de façon significative la concentration de la richesse, ce qui contredit frontalement les propositions annoncées lors de la campagne de Lula. De surcroît, la politique monétaire détermine dans une grande mesure les taux de croissance de l'économie ; des taux élevés entraineraient une baisse de la croissance, ce qui ruinerait les projets du gouvernement.
Pour ne rien arranger, le gouvernement Lula défend — c'est une exigence du FMI -un projet « d'autonomie opérationnelle » de la Banque centrale qui avait déjà été formulée par l'équipe de Armínio Fraga. Un tel dispositif formaliserait légalement et donne-
rait plus de consistance à la liberté d'action dont bénéficie déjà la Banque centrale ; de plus, comme la durée du mandat de ses dirigeants est fixée, elle rendrait beaucoup plus difficile leur remplacement en cas, par exemple, de décision du gouvernement de chanNaturellement, le projet « d'autonomie opérationnelle » prévoit que la Banque centrale devra remplir des objectifs définis par le ministère de l'Économie — en référence à la politique instaurée sous la gestion de Fraga, fixant des « objectifs d'inflation » pour ancrer la politique monétaire. Non content d'être basé sur un modèle de politique économique discutable, la définition d'objectifs d'inflation est assez mince comme orientation : la Banque centrale bénéficierait d'une liberté totale dans la conduite de la politique monétaire pour atteindre ces objectifs. De fait, ce qui se passe déjà depuis le gouvernement Cardoso va s'accentuer : au lieu de voir le ministère de l'Économie orienter l'action de la Banque centrale, c'est cette dernière qui va déterminer les marges de liberté du ministère à travers son contrôle sur le
Le PT a toujours été opposé à l'autonomie de la Banque centrale, dans toutes ses variantes. C'est une question constitutionnelle, qui devrait être approuvée par les deux chambres du Congrès. Plusieurs parlementaires du PT ayant déjà critiqué le projet, son approbation ne se fera de toute façon pas de manière tranquille. Continuité économique
Le rique d'une continuité totale avec la politique qui prévalait pendant le second mandat de Cardoso - que l'on pressent au vu des dispositions prises pour la Banque centrale —, est renforcé par la présence de deux ministres proches du PSDB, ceux du Développement et de l'Agriculture. Dans quelle mesure les ministères « pétistes » pourront-ils s'y opposer ? L'examen de l'équipe du ministère de l'Économie renforcerait plutôt l'hypothèse de la continuité. Le ministre, Antônio Palocci, a nommé comme "porte-clefs" (secrétaire des Recettes fédérales, secrétaire du Trésor national et secrétaire aux Questions internationales) des hommes qui participaient au gouvernement Cardoso ou qui défendent la politique qui prévalait alors. Le plus surprenant - et le plus significatif - a été la nomination comme secrétaire à la Politique économique, c'est-à-dire comme responsable de la politique générale du ministère, de l'économiste Marcos Lisboa, connu comme l'un des plus importants économistes libéraux de la nouvelle génération.
La tendance libérale des principaux auxiliaires du ministre Palocci est à peine contrebalancée par la désignation comme secrétaraire exécutif et vice-secrétaire exécutif de deux militants du PT, connus comme des économistes du parti. La prépondérance de l'orientation néolibérale est confirmée par les actes du ministre lui-même. Palocci a défendu la continuité avec les points fondamentaux de la politique macro-économique du gouvernement Cardoso : sa version de la « responsabilité fiscale » (privilégiant la réduction du déficit budgétaire pour stabiliser le rapport dette publique/PIB) et une politique monétaire conservatrice. Il prône également la poursuite de la privatisation des banques d'État (qui ne figurait dans aucune des déclinaisons du programme électoral du PT). II semble accréditer l'idée qu'il n'y a qu'une seule politique économique « scientifique » - dans son discours de prise de fonction, il affirmé que son équipe et lui n'allaient « pas réinventer les principes de base de la politique économique ». Il adhère en fait au dogme fondamental que l'on désigne sous le vocable de « pensée unique » économique. On peut émettre l'hypothèse que cette orthodoxie conservatrice ne sera maintenue que pendant la phase initiale du gouvernement. On a beaucoup évoqué, pendant la campagne, une « période de transition » ; Palocci lui-même a cru devoir éclairer ce concept dans son discours de prise de fonction : « Le thème de la transition a éveillé beaucoup d'anxiété sur ce qui viendrait après la phase de transition, on a beaucoup spéculé sur la fin de la réduction du déficit budgétaire, des objectifs d'inflation et du régime de change flottant de même que sur l'adoption de mesures innovantes non conventionnelles pour conduire la politique macro-économique. A ces interrogations légitimes, nous répondons sans équivoque que le nouveau régime a déjà commencé : la bonne gestion de la chose publique requiert responsabilité fiscale et stabilité économique. Cela ne nous gêne pas du tout de reconnaître que le gouvernement précédent a beaucoup de mérite à cet égard. Pourtant, ce n'est pas son exclusivité, de même que ce ne sera pas celle de notre administration. (...) Notre conception de la transition, et celle que le pays réclame, est le dépassement des difficultés à court terme. » (2) Il n'y aura pas, selon le ministre, de transition en ce qui concerne les « principes de bases de la politique économique » A l'en croire, la « période de transition » consiste juste dans le délai nécessaire pour dépasser des difficultés à court terme
Cette impression de continuité dans la politique économique est renforcée à l'écoute des critiques que Palocci adresse à la gestion de ses prédécesseurs, des critiques qui de fait n'excluent pas la continuité. Lors de son discours de conclusion du travail de l'équipe de passation de pouvoir entre les deux gouvernements - qu'il a coordonné -, Palocci a critiqué sur deux points la gestion économique du gouvernement Cardoso. La première critique porte sur la politique de change ; et principalement sur la survalorisation du réal au début du gouvernement Cardoso. Cette critique est correcte : cette politique a été responsable de la majeure partie des problèmes économiques postérieurs. Mais la politique de change a été modifiée au cours du second mandat de Cardoso ; et bénéficie explicitement, à partir 2. Discours du 2 janvier 2003.
de ce moment, du soutien de Palocci (même dans ses aspects les plus discutables, comme l'inexistence de contrôle des mouvements de capitaux.) Le principal objectif que fixe le nouveau ministre dans ce domaine - la stabilisation du taux de change - est partagé par l'ancienne équipe de Cardoso ; et le remède de base proposé alors — la restauration de la « confiance des marchés » -reçoit son soutien enthousiaste. « Planification stratégique » et politiques sociales
La seconde critique est plus fondamentale : elle vise la confiance excessive dans le marché, l'absence de projet national et de mobilisation autour de celui-ci, une carence de « Planification stratégique » en quelque sorte. Il est utile de citer le ministre : « Sans cette mobilisation nationale, base pour un nouveau contrat social, tout effort de gouvernement, aussi volontariste soit-il, va s'essouffler et va à court terme se retrouver engoncé dans les formulations strictement techniques, aussi zélées que limitées. Si l'État ne doit pas tomber dans le paternalisme comme par le passé, il ne doit pas s'imaginer pouvoir définir un cap pour l'économie en s'éloignant de la population et de ses besoins. L'unité du pays autour de ce grand objectif, éminemment politique, est l'unique moyen d'exercer une pression salutaire pour diminuer la fragmentation et approfondir la coordination et le dialogue entre les différents ministères, agences et programmes de développement. A ce niveau, la désarticulation est systématiquement source de déperdition de ressources et engendre l'inefficacité (...) La planification a été brutalement vidée de ses fonctions de définition d'un projet institutionnel et de mise en place d'un système de gestion et de coordination. Et ce, non seulement au sein du ministère au Plan, mais dans l'ensemble des institutions en charge d'articuler le développement du pays. Il ne serait pas exagéré d'affirmer, pour ce qui est de la planification stratégique, que l'État brésilien a vécu une "panne" prolongée (...) Le gouvernement sortant a contribué, de concert avec des secteurs de la communauté internationale, à diffuser l'illusion que la croissance économique et la réduction de l'exclusion sociale résulteraient naturellement du développement des marchés et de l'utilisation, sans restriction, de l'abon3. Discours du 27 décembre 2002 4. Discours du 27 décembre 2002 5. Discours du 27 décembre 2002 6. Discours du 7 janvier 2003 7. Discours du 27 décembre 2002 8. Discours du 7 janvier 2003 dante épargne internationale qui était disponible au début des années 1990 (...) Nous avons conscience que les voix qui se sont portées sur [Lula) venaient corriger cette fascination excessive pour les marchés qui a marqué l'action du gouvernement ces dernières années. » (3)
Cette sévère critique du gouvernement Cardoso est encore renforcée par la critique de sa politique sociale : « Ce dont nous héritons aujourd'hui est un pays qui n'a pas su avancer vers le dépassement de la vieille dichotomie entre économie et société, dans lequel les politiques sociales apparaissent comme des ornements ou des appendices de l'effort pour contrôler l'économie. L'improvisation d'une série de programmes sociaux dans les deux dernières années illustre cette séparation originelle et perpétue une vision qui n'incorpore pas l'inclusion sociale comme thème central d'une politique d'État. » (4)
Cependant, ce discours est émaillé de références au fait que rien de ce qui est proposé ne devra s'opposer aux « principes de politique économique » - qui incluent, selon Palocci, un effort sans ambiguité pour gagner la « confiance des marchés ». En outre, il est explicitement affirmé que la nouvelle politique leur sera propice : « Plus forte sera la stabilité des relations économiques et sociales et plus les marchés seront renforcés et plus grande sera la richesse accumulée pour être mieux répartie ». (5)
La posture critique est ainsi relativisée, alors que le sens exact de l'accent mis sur la construction d'un projet national n'est pas très clair. Pour mieux examiner cet aspect, il faut se pencher sur les perspectives du ministère au Plan. Le nouveau ministre, Guido Mantega, membre du PT, a été autrefois conseiller économique de Lula. Tout indique que son ministère n'aura pas un poids très grand dans la formulation de la politique économique, à l'instar de ce qui se passait dans le gouvernement Cardoso. En fait, Mantega va être réduit au rôle de collaborateur de Palocci. Pourtant, son ministère aura, d'une certaine façon, une responsabilité centrale dans la réalisation de l'objectif de « planification stratégique ». Dans son discours de prise de fonction, il a éclairci un peu le sens de ce concept. Il a repris l'idée de projet de développement et de mobilisation de la société, insisté sur la nécessité de « mesures dures » dans une période de transition. Il a clairement souligné les nouveautés qu'inclura la politique du nouveau gouvernement : « La nouvelle politique économique ne se résume pas à la réduction du déficit budgétaire ou à la lutte contre l'inflation (...). Simultanément, sera mis en œuvre sans délai, un ensemble de politiques qui sera la signature de ce gouvernement et caractérisera un nouveau modèle de développement. Ceux qui imaginent que nous pratiquerons la vieille politique économique se trompent. En matière de commerce extérieur, le gouvernement ne restera pas inerte, à la merci des mécanismes de la mondialisation, qui sont biaisés et favorisent les pays avancés. Nous soutiendrons les exportations et impulserons une politique de substitution des importations (...) Le gouvernement Lula n'aura pas de scrupules à mener des politiques actives, pour l'industrie, l'agriculture ou les services et tous les secteurs où il y a besoin de politiques modernes de stimulation de la compétitivité et de la productivité de l'industrie brésilienne, générant ainsi les millions d'emplois dont la population a besoin. L'État sera mis au services des deshérités, dans une croisade contre la faim, la misère et le dénuement. » (6)
Les « politiques actives » dans les domaines cités ont marqué la période dite « développementiste », que la direction de l'économie brésilienne a connue jusqu'au début des années 1980. Ce lien est confirmé par une référence, faite par Palocci, à l'un des présidents les plus connus de cette époque : « Dans le passé, avec de grand présidents comme Juscelino Kubitschek, la tâche réformatrice consistait à élargir les horizons du citoyen, à intérioriser le développement et à faire surgir la capacité créatrice des personnes, en enterrant tout complexe d'infériorité. Aujourd'hui, la grande tâche réformatrice consiste à veiller à l'organisation et à la cohésion sociale, à encourager le travail en équipe et à bien gérer les ressources publiques et privées au moyen de techniques adéquates et de méthodes de planification modernes, qui donnent aux Brésiliens la possibilité de surmonter la désorganisation sociale. » (7) Dans le même temps, pourtant, Mantega pose des limites à l'interventionnisme : « L'intervention de l'État dans l'économie sera désormais beaucoup plus active, sans toutefois revenir à l'État interventionniste du passé. » (8)
On félicitait généralement Juscelino Kubitschek pour ses initiatives en faveur du développement, tout en lui reprochant son irresponsabilité fiscale et d'avoir été un des • responsables de la longue période d'hyperinflation vécue par le Brésil. Par ailleurs, l'ensemble du « développementisme » à la brésilienne fut critiqué pour avoir maintenu les inégalités sociales que le Brésil a héritées de la période esclavagiste.
On peut d'ores et déjà, à partir de tout ce qui précède, résumer ce qui semble être l'orientation principale de la politique éco-
nomique du gouvernement Lula par la formule : « Développement + responsabilité fiscale et contrôle de l'inflation + intervention de l'État sans interventionnisme + lutte contre les inégalités sociales ». A vrai dire, les « politiques actives » en faveur du développement étaient également un des thèmes de campagne du candidat du PSDB, José Serra C'est précisément sur ce point qu'il proposait des modifications par rapport au gouvernement Cardoso, justifiant par là sa formule de « changement dans la continuité ». Ainsi, une autre façon de résumer la ligne Palocci-Mantega pourrait être : « Ligne de José Serra + sensibilité sociale ».
Pour finir, il faut mentionner un autre organe important de la sphère économique : la Banque pour le développement économique et social (BNDES). Elle est formellement liée au ministère du Développement, mais son président, l'économiste Carlos Lessa, a été nommé par Lula en personne Lesse appartient à la prétendue aile progressiste du PMDB (il n'a pas été désigné à ce poste par son parti), et possède de nombreux amis au PT - notamment l'économiste Maria da Conceição Tavares. Il a déjà annoncé une reformulation de l'action de sa banque, qui se situerait dans la lignée des « politiques actives » développementistes. La nomination du pétiste Jorge Mattoso comme président de la Caisse économique fédérale, une autre banque publique très importante, va dans la même direction (celui de la Banque du Brésil n'a pas encore été nommé).
Dans l'ensemble, le prédominance d'orientations conservatrices ou néolibérales dans la sphère économique de ce gouvernement est évidente. On peut se demander pourquoi cela n'a pas encore donné lieu à une critique plus forte de la part des militants du PT. Une explication en est que les conséquences des ces orientations n'apparaissent pas encore clairement pour une grande majorité. Une révolution sociale ?
Quelle serait le profil d'une politique sociale qui ne serait pas un « ornement », pour reprendre l'expression utilisée par Palocci à propos de la politique de Cardoso ? Les idées-forces semblent être celles de changements sans précipitation, accomplis par la négociation, d'une mobilisation nationale et d'un pacte social (essentiellement par le biais d'une alliance entre le travail et le « capital productif »), sur lesquels Lula a tant insisté tout au long de la campagne électorale et qui figuraient également dans son discours de prise de fonction : « Oui, nous allons transformer. Transformer avec courage et précaution, humilité et audace, en ayant conscience que le changement est un processus graduel et continu, et non pas un simple exercice de la volonté ou un transport volontariste. Le changement se fait par le biais du dialogue et de la négociation, sans bousculade ni précipitation, pour que le résultat soit cohérent et durable. (...) Pour remettre le Brésil sur le chemin de la croissance, pour créer les emplois qui nous manquent tant, il faut un authentique pacte social pour le changement et une alliance qui unisse solidement le travail et le capital productif, générateur de richesses fondamentales pour la Nation. Ceci afin que le Brésil dépasse son état de stagnation actuel et pour que le Pays navigue de nouveau sur la grande mer du développement économique et social. Un tel pacte social sera également décisif pour viabiliser les réformes que la société brésilienne réclame et que je me suis engagé à réaliser : la réforme de la Sécurité sociale, la réforme fiscale, une réforme politique et de la législation du travail, de même que la réforme agraire. Cet ensemble de réformes va impulser un nouveau cycle de développement national. » (9)
Pour sa part, José Dirceu dans son discours d'investiture à la Casa civil (cabinet de la présidence), a repris les mêmes idées avec un accent différent : « Nous savons tous que nous allons assumer le gouvernement du
Brésil dans un moment difficile du point de vue international, avec un risque de guerre et dans une situation économique et financière qui aggrave la situation de notre pays.
Cependant, notre responsabilité est immense, plus précisément, nous ne pourrons surmonter ces épreuves qu'avec une véritable participation populaire et une mobilisation nationale. Le président Lula, dans ses déclarations, a exprimé très nettement l'engagement suivant : en ce début de millénaire, le
Brésil ne pourra victorieusement affronter ses problèmes que par un contrat social, une mobilisation nationale et la participation populaire. (...) Le plus grand défi qui attend notre gouvernement pour les prochaines années est peut-être que le Brésil occupe sa place dans le monde. Ceci n'est possible qu'au prix d'une grande transformation sociale, et - n'ayons pas peur des mots — une véritable révolution sociale.
Nous le devons à notre peuple.
A bien y regarder, notre Brésil
(...) a affronté de grandes épreuves et les a toutes surmontées, mais il n'a pas su triompher du défi de la justice et de l'égalité sociale. C'est en tant que parti de gauche socialiste - c'est bon de le rappeler.
— que nous tendons la main aux entrepreneurs brésiliens et leur proposons un pacte, dont il faut bien préciser qu'il fonctionne dans deux sens : il faut défendre l'intérêt national, la production, le développement du pays, mais en contrepartie il faut distribuer la richesse, établir la justice sociale, éliminer la pauvreté et la misère. Il ne pourra y avoir une seule voie à sens unique. Il n'est pas acceptable que récemment, le pays ait résolu ses problèmes financiers et économiques, qu'il ait connu une croissance et que cette croissance ne se soit pas transtormée en plus grande part de la richesse nationale pour les travailleurs. Au contraire, leur part a diminué de moitié dans les 20 dernieres années. Sans une distribution de la richesse, sans révolution dans l'éducation et sans un combat contre la pauvreté, il n'y aura pas de crois-
9. Discours de Lula du ler janvier 2003
sance économique durable et substantielle. Nous savons tous que la concentration actuelle de la richesse et les inégalités sociales conduiront le pays dans une impasse sociale, culturelle et institutionnelle. » (10)
Ainsi, Dirceu parle de la nécessité d'une « véritable révolution sociale », que les dirigeants du PT devraient au peuple brésilien, et se réfère au PT comme à un parti de gauche socialiste. Voilà pourquoi les analystes des médias ont dit que son discours trahissait le fait que « le PT est de nouveau à gauche ». Par ailleurs, on a beaucoup commenté l'existence d'un conflit entre deux orientations au sein du noyau du gouvernement : l'une, de droite, défendue par Palocci et l'autre, de gauche, incarnée par Dirceu. Pourtant, le discours de Dirceu contenait aussi beaucoup de passages bien moins radicaux. Outre la référence à la « main tendue aux chefs d'entreprises » et au pacte nécessaires avec ces derniers, il y fait une déclaration emphatique sur sa disposition à collaborer avec Palocci en défense de la politique économique du gouvernement : « Je souhaite faire passer un message spécial à mon camarade et ami Antônio Palocci - qui n'est pas présent. Je tiens à dire au pays, et à lui en particulier, qu'il pourra compter, qu'il peut déjà compter, sur mon soutien pour l'exercice difficile que sera son ministère de l'Économie. Palocci, sois assuré qu'avec José Dirceu à la Casa civil, tu auras comme une forteresse pour défendre la politique économique décidée par le président Lula. » (11) 10. Discours du 2 janvier 2003 11. Discours du 2 janvier 2003 12. Discours d'investiture de Miguel Rosseto, 2 janvier 2003. 13. Cité par le Jornal do Brasil, 5 janvier 2003.
Cette référence pourrait, bien entendu, n'être que protocolaire et elle n'exclut pas l'existence de divergences de fond. Toujours est-il qu'il est difficile de savoir quelles transformations sociales réalisera le gouvernement Lula. Le projet le plus accentué de son début de mandat — le programme contre la faim — n'a pas encore de format bien définI. Perspectives de réforme agraire
D'un autre côté, l'avancée de la réforme agraire peut représenter une transformation sociale importante et les conditions pour que cela arrive sont relativement plus favorables.
En premier lieu, grâce à l'existence du Mouvement des Travailleurs Sans Terre. Le MST est un des mouvements sociaux les plus actifs, et celui qui a la plus grande capacité de mobilisation. En second lieu, parce que le ministre désigné pour le Développement Agraire, Miguel Rosseto, appartient à une tendance de gauche du PT - Démocratie Socialiste. Sa nomination a été, significativement, soutenue par le MST et par d'autres secteurs concernés par la réforme agraire (CONTAG, secteur agraire de la CUT), qui avaient été consultés, et critiquée par les représentants du patronat.
Lors de son entrée en fonctions, Rosseto a prononcé un discours liant la possibilité d'avancer vers la réforme agraire à la mobilisation sociale. Simultanément, il a défendu l'autonomie du mouvement social, et le respect par le gouvernement de ses mobilisations : « Nous mènerons à bout cette tâche à partir d'un large appel à la mobilisation sociale, nous irons dialoguer avec les gouverneurs d'État, avec les maires, nous irons dialoguer avec tous les mouvements sociaux, nous irons dialoguer avec toute fraction de la société brésilienne qui comprend et est disposée à collaborer à ce grand processus civilisateur au Brésil et en particulier dans nos campagnes. (...) Nous avons construit les relations et les concepts d'autonomie, d'indépendance qui séparent et distinguent les dynamiques politiques des mouvements sociaux, des exécutifs élus et de l'ensemble des organisations d'État. Il est vrai que les organes élus ne doivent pas être mis sous la tutelle des mouvements sociaux. Si cela est vrai, il est vrai aussi que ce n'est pas la tâche d'un gouvernement dans un État démocratique d'étouffer la capacité de mobilisation des mouvements sociaux. La démocratie que nous voulons, la République que nous avons conquise, aime la présence populaire, aime, vit et se renforce de l'activité des citoyens. La reconstruction de ce pays a pour base cette énorme capacité de mobilisation, cette énorme capacité de regarder du côté de ce Brésil-là, de créer les plus vastes et les meilleurs espaces de participation populaire et citoyenne, de reconnaître en permanence qu'il y a des noms, qu'il y a des visages, qu'il y a des joies, des tristesses, des souffrances ; il y a un peuple qui veut être respecté et qui le sera par nous tous. » (12)
Le principal dirigeant du MST, João Pedro Stédile, commentant pour la presse la nomination de Miguel Rosseto et les perspectives de réforme agraire, a souligné d'une façon très proche l'importance de la mobilisation sociale pour rendre viables les transformations : « La présence du ministre Rosseto est un signal positif. C'est quelqu'un qui a une tradition historique d'engagement auprès de la gauche brésilienne. Mais nous préférons ne pas nous en tenir à des jugements sur les personnes ou les déclarations. Ce qui permettra l'avancée, ce sera la corrélation des forces au sein de la société. Et c'est à nous qu'il revient d'organiser le peuple pour que soit atteint le niveau de pression nécessaire à tout processus de changement » (13).
Après sa prise de fonctions, le ministre a rendu visite à la Chambre des Députés et a tenu une réunion avec la commission agraire du PT, qui réunit les députés les plus liés à la lutte pour la réforme agraire. Il a annoncé son intention de travailler en liaison avec eux.
En dépit des conditions favorables pour atteindre les obiectifs du ministère, il est important de rappeler qu'il y aura aussi d'importantes difficultés. La première est la législation promulguée sous FHC pour rendre
plus difficile la mobilisation du MST (principalement la Mesure Provisoire 2.027, qui établit que les terres occupées ne seraient pas réquisitionnées pendant deux ans, et que leurs occupants seraient exclus des programmes d'attribution de terres). Le MST, naturellement, espère la révocation de cette mesure.
Une seconde difficulté d'importance est partagée avec tous les secteurs sociaux : la réforme agraire exige des fonds publics (pour les réquisitions, pour l'aide aux paysans nouvellement installés), et ceux-ci sont rares, étant donnée la nécessité de maintenir l'austérité fiscale pour résorber le déficit primaire. Des réformes conflictuelles
Dans son discours de prise de fonctions, Lula a mis en avant l'importance de certaines réformes : « celle des retraites, la réforme fiscale, la réforme politique et celle du droit du travail, en plus de la réforme agraire ». Pas une d'entre elles ne fera sans remous et c'est visible dès les premiers jours, du gouvernement.
La réforme des retraites est tout particulièrement sujette à conflits. Du point de vue du gouvernement, elle doit atteindre trois objectifs difficiles à concilier : donner lieu à un système de retraites plus juste (les retraites des travailleurs du privé sont dérisoires ; la majeure partie des travailleurs du public ont une retraite juste ; et une partie du secteur public a d'énormes privilèges) ; réduire leur coût pour le budget ; et respecter les limites que la Constitution impose aux changements, à partir de la garantie des « droits acquis ».
Les « marchés » font une campagne frénétique pour une réforme qui réduise le coût budgétaire des retraites et qui permette de réduire le déficit primaire. Cette institution et ses représentants dans la presse parlent « d'injustice » des retraites maintenant intégralement le salaire des fonctionnaires, sans défendre une retraite décente pour les travailleurs du privé, et en occultant le fait que le propos essentiel de la réduction du déficit primaire est de permettre le paiement des intérêts exorbitants sur la dette publique. Les travailleurs du secteur public, d'un autre côté, craignent, à juste titre, d'être les grandes victimes de la réforme. Et les privilégiés se mobilisent pour défendre leurs privilèges. Pris entre deux feux, le gouvernement (spécialement le Ministre des retraites, Ricardo Berzoini, du PT et ex-syndicaliste), tient des propos incohérents sur ses objectifs.
La rétorme du droit du travail n'est pas moins sujette à conflits. Pour ne citer qu'un exemple, dans une de ses premières déclarations après sa nomination, le Ministre du Travail, Jacques Wagner (du PT, ex-syndicaliste) s'est montré favorable à une des principales revendications patronales, l'annulation de l'amende de 40% que les employeurs doivent payer pour licenciement sans motif. Face aux vives et immédiates protestations des centrales syndicales, il a reculé.
Le thème le plus important dans le domaine du droit du travail, néanmoins, n'a pour le moment guère retenu l'attention : le fait que près de la moitié de la force de travail brésilienne n'a pas d'emploi formel, et n'a donc aucune protection dans la législation brésilienne.
Au total, la négociation et l'éventuelle approbation de ces rétormes donneront certainement lieu à d'importants conflits. Les relations internationales
Les relations internationales seront un domaine-clé du gouvernement Lula, tant par leurs répercussions à l'étranger que parce que là résident certains des principaux défis qu'il doit affronter (le plus périlleux étant le processus de négociation de la Zone de libre échange des Amériques - ZLÉA — en cours).
Lula a dit qu'il donnera la priorité aux relations au sein de l'Amérique Latine, ce qui est positif. Lors de son accession au pouvoir, il a mis en relief ses rencontres avec Hugo Chávez et Fidel Castro - ce qui, dans le monde d'aujourd'hui, est très significatif. En outre, le gouvernement brésilien paraît être en train d'accroître son aide au Venezuela, avec l'objectif déclaré d'y défendre l'ordre institutionnel — autre fait positif, face à la mobilisation de la droite vénézuelienne pour renverser le gouvernement Chávez.
Le ministre Celso Amorim, un diplomate de carrière, avait déjà occupé ce poste avec le président Itamar Franco, en 1992-94.
La question la plus importante est : quelle sera la conduite des négociations de la ZLEA (qui concernent également d'autres ministères, particulièrement celui du Développement) ?
Un fait très positit a été la nomination de l'ambassadeur Samuel Pinheiro Guimarães au second rang dans la hiérarchie du ministère, celui de secrétaire général. Guimaraes a été un des principaux critiques du projet de la ZLÉA dans notre pays, et c'est pour cette raison qu'il avait été démis de ses fonctions et marginalisé par le ministre précédent.
Cette nomination aurait pu suggérer que le gouvernement Lula s'orienterait vers une posture d'opposition à la ZLÉA. Cependant, par la suite le secrétariat généra a perdu une partie de ses attributions, et il est apparu qu'il ne participerait pas directement au processus de négociations de la ZLÉA. Plus encore : le coordonnateur brésilien des négociations continuera à être l'ambassadeur Clodoaldo Hugueney, le même diplomate qui est en charge de cette responsabilité depuis le début de 2001 !
Lula, comme Celso Amorim, annonce une ligne qui est de poursuivre les négociations de la ZLÉA, mais avec le souci d'en corriger certains aspects. Lors de son investiture, Lula a dit : « L'essentiel dans tous ces forums est de préserver des marges de flexibilité pour nos politiques de développement dans les domaines social et régional, dans celui de l'environnement, de l'agriculture, de l'industrie, de la technologie. Nous ne perdrons pas de vue que l'être humain est l'ultime destinataire du résultat des négociations. Que vaudrait notre participation à un si vaste effort sur tant de fronts si n'en Congrès du MST
découlent pas des bénéfices directs pour notre peuple ? Nous serons attentifs aussi à ce que ces négociations, qui à ce jour vont bien au-delà de simples réductions tarifaires et englobent tout un ensemble de normes, ne créent pas de restrictions inacceptables au droit souverain du peuple brésilien de décider de son modèle de développement » (14).
Or l'actuel modèle de la ZLÉA, qui répond aux intérêts des Etats-Unis, créerait justement ces restrictions « au droit souverain du peuple brésilien de décider de son modèle de développement ». Ce modèle va bien au-delà des questions du libre-échange : il inclut celles de la libéralisation des flux de capitaux et d'investissements, des restrictions à la politique d'achat des gouvernements, dans la ligne proposée du trop fameux Accord Multilatéral sur les Investissements (AMI).
En conclusion : la politique vis-à-vis de la ZLÉA n'est pas celle que défend la gauche brésilienne et qui a été approuvée lors du plébiscite de 2002 — sortir des négociations. Mais quoiqu'il en soit, les chances sont accrues de voir bloquer ce projet dangereux. Des orientations non définies
L'objectif de cet article était seulement de présenter un tableau à peu près systématique de la composition du gouvernement Lula et de faire une brève analyse de ses débuts. Il ne se proposait pas de faire une analyse d'ensemble, et moins encore de proposer une analyse pour la gauche du PT face au gouvernement. Ainsi, en guise de conclusion, on se contentera de résumer ce qui paraît être les contradictions fondamentales du projet initial.
L'idée qu'il est possible de maintenir une politique conservatrice sur des aspects fondamentaux (politique monétaire, politique fiscale, garantie des « contrats » en général, ce qui inclut, naturellement, une stricte garantie de la propriété privée) et en même temps promouvoir des changements qui répondent aux intérêts populaires, implique de dire qu'il est possible de réduire l'exploitation et l'oppression sans toucher aux intérêts des classes dominantes. Il s'agit donc d'une contradiction dans les termes.
Cette contradiction n'est pas surmontée dans la version « de gauche » de la même idée, défendue par José Dirceu dans son discours d'investiture : « tendre la main aux entrepreneurs » pour qu'ils collaborent à cet objectif.
Ces idées seraient-elles une pure tac14. Discours d'investiture du ler janvier 2003.
tique, ou représentent-elles une orientation stratégique du noyau du gouvernement ? Si nous prenons appui sur ce qu'ont dit les dirigeants du secteur, qui ont parlé de cet aspect au nom du gouvernement, il nous faut conclure en faveur de la seconde hypothèse. Comme nous l'avons vu, l'idée que le gouvernement commence avec une « période de transition » est interprétée dans le sens qu'un certain temps est nécessaire pour que le pays se libère des restrictions les plus draconiennes héritées du gouvernement précédent. Mais on espère y arriver en maintenant l'orthodoxie conservatrice (ou néolibérale) sur des aspects centraux de la politique macroéconomique - particulièrement les politiques monétaire et fiscale.
Quiconque a un tant soit peu de références marxistes conclura sans difficulté que ce projet n'est pas réaliste. Mais qu'en sortira-t-il? La police s'en prend aux sans terre sous le gouvernement précédent
Le gouvernement Lula a, dirons-nous, deux âmes : celle des changements promis (et qui a justifié son élection) et celle des garanties de continuité pour gagner la confiance des marchés. Peut-être ces deux âmes n'apparaissent-elles nulle part avec plus de netteté symbolique qu'avec la décision de Lula de participer aussi bien au Forum Social Mondial à Porto Alegre (il avait été aux deux précédents) qu'au Forum Economique Mondial de Davos (certains des organisateurs du Forum Social Mondial ont critiqué cette décision et fait appel à Lula pour qu'il n'aille pas à Davos - sans résultat). A Porto Alegre, Lula sera avec des ministres liés au domaine social du gouvernement ; à Davos, avec Meirelles (Banque Centrale) et Furlan (Développement), ces deux derniers étant déjà des participants réguliers à ces réunions.
La composition du gouvernement montre qu'il y aura des conflits internes. Et, plus important : quoique Lula désire et œuvre en faveur d'un « pacte social » et de l'unité nationale, ce qui est plus probable est un gouvernement de grands conflits de classes
(dont il est difficile de prévoir la dimension), où la mobilisation sociale tiendra un rôle fondamental.
Autre question décisive : quelle sera la dynamique du PT au cours du mandat de Lula ? Comment se comportera-t-il face aux défis et conflits que le gouvernement affrontera ? Il est clair que le parti sera soumis à de grandes tensions, et il ne peut pas en être autrement quand il voit que sont poursuivies certaines politiques qu'il a longtemps critiquées.
A ce jour, l'unité a été préservée grâce aux attentes générales vis-à-vis du gouvernement Lula et à la force de la longue trajectoire du PT identifié aux luttes sociales. Mais, d'un autre côté, sont apparues des menaces sur le processus de discussion démocratique. Pour s'être opposée à la désignation de Meirelles à la Banque Centrale, la sénatrice Heloisa Helena a été menacée de sanction par l'ex-président du PT, José Dirceu (finalement, le nouveau président, José Genoino, a permis un accord grâce auquel la sénatrice a été absente lors du vote de façon à ne subir aucune sanction). Quoiqu'au termes de la Constitution il revienne aux sénateurs de débattre de la désignation du président de la Banque Centrale, les sénateurs du PT en ont été empêchés (la position de Dirceu lors de cet épisode a été critiquée par divers secteurs du parti).
La limitation du débat et les restrictions à la démocratie ne favorisent pas l'unité, surtout quand sont en jeu des questions qui atteignent bien plus directement la base sociale du parti que celle de la nomination du président de la Banque Centrale. Par exemple, celles des réformes des retraites et du droit du travail, et de la formation de la ZLÉA. Quoiqu'ayant moins de répercussions dans le peuple, la question de l'autonomie de la Banque Centrale est des plus sujette à controverses. Y aura-t-il place pour un vaste débat sur ces questions et d'autres ?
La grande question est : l'orientation conservatrice qui a prévalu dans le domaine économique pourra-t-elle se consolider ? En ce cas, l'unité du PT survivrait-elle à de telles contradictions ? Ou, pour poser la question d'une autre façon : Porto Alegre et Davos pourraient-ils coexister indéfiniment au sein du PT ?
Les orientations du gouvernement Lula ne sont pas définies a priori. Elles seront définies au cours d'un processus de luttes politiques et sociales, où la défense des changements s'appuiera sur toute la trajectoire du PT, sur son histoire identifiée aux intérêts populaires, et sur le message fondamental de l'élection.
17 janvier 2003