Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CUBA

Dynamique et problèmes de la révolution

· Inprecor n° 482, mai-juin 2003 · p. 31-33 · 2 549 mots

Cuba URSS et Russie États-Unis

Par Antonio Moscato* D es polemiques vrulentes qui se sont déclenchées à propos des trois condamnations à mort et des soixante-dixhuit condamnations à de dures peines de prison suggèrent de poser la question : que reste-t-il aujourd'hui des conquêtes originelles de la révolution cubaine ? Une révolution authentique

En 1959, la victoire de la révolution avait profondément frappé — non seulement en Amérique Latine - les militants des partis communistes, auxquels on avait expliqué pendant un quinzaine d'années qu'il était impossible de briser le cadre international sorti de la Seconde guerre mondiale sans provoquer une intervention inévitable de la part des États-Unis. A vrai dire, la victoire de la révolution en Yougoslavie avait déjà représenté un démenti de cette thèse (selon le compromis de Yalta, la Yougoslavie aurait dû être inclue dans une zone d'influence partagée). La révolution chinoise était allée dans le même sens, refusant le compromis esquissé avec le Kuomintang, mais l'insuffisance des informations indispensables et le fait que les dirigeants chinois avaient formellement maintenu leur allégeance à l'URSS avait empêché de tirer alors la leçon qu'il était possible de briser le cadre de Yalta.

La victoire des révolutionnaires cubains était une leçon d'autant plus claire qu'un petit pays avait défié le monstre dans ce que ce dernier considérait comme étant sa cour. Le slogan « C'est possible ! » frappait de plein fouet les approches timorées notamment des partis communistes d'Europe occidentale. L'enthousiasme des militants devait encore augmenter lorsqu'en 1961 l'administration Kennedy essaya de répéter le coup que son prédécesseur avait monté contre le Guatemala en 1954, mais se heurta à la résistance des pêcheurs et des charbonniers cubains dans la Baie des Cochons, qui luttèrent avec des vieux fusils contre les envahisseurs beaucoup mieux armés, en donnant le

Dynamique

La Havane, 1 Mai 2003 temps à l'Ejercito rebelde (l'Armée rebelle) d'intervenir pour repousser les mercenaires... Quelques jours plus tard, dans la foulée, Fidel proclamait le caractère socialiste de la révolution en balayant la « théorie » de Moscou et des partis communistes selon lesquels c'était une « révolution démocratique », c'est-à-dire bourgeoise, qui était à l'ordre du jour à Cuba.

« C'est une révolution qui chante » expliquaient les nombreux jeunes qui revenaient enthousiastes, même si elle commit de nombreuses erreurs (par exemple la discrimination des homosexuels, abandonnée par la suite, comme le rappelle le beau film de Titon, « Fraise et chocolat »).

Le nouveau pouvoir devait se heurter dès le début à de très sérieuses difficultés objectives : l'embargo des États-Unis et l'obstacle majeur représenté par la monoculture (canne à sucre), qui ne pouvaient être surmontées rapidement, frustrant des espoirs un peu naïfs. La situation devenait encore plus difficile à la suite de l'exode de nombreux techniciens, médecins et professionnels diplômés qui, tout en ayant combattu le régime de Batista, n'étaient pas prêts à lutter contre ces États-Unis avec lesquels ils avaient collaboré dans le passé. Tout cela facilita la tendance à une assimilation structurelle et idéologique à l'URSS, qui n'avait eu

Cuba aucun rôle dans le processus révolutionnaires, mais devenait inévitablement depuis 1960 le principal partenaire économique, Cuba étant obligée à chercher d'autres débouchés pour sa production sucrière, refusée par les États-Unis en riposte à la réforme agraire. Défaite du Che et alignement sur l'URSS

Non seulement l'URSS n'avait joué aucun rôle dans la victoire des révolutionnaires, mais le Parti socialiste populaire (PSP, pro-soviétique) s'opposa longtemps au prétendu « aventurisme castriste » (motif repris dans la presse de tous les partis communistes) et n'avait corrigé sa ligne que quelques mois avant la victoire, surtout à l'initiative de Carlos Rafael Rodriguez (qui pendant la Seconde guerre mondiale avait été ministre de Batista, présenté comme « antifasciste » grâce à ses liens avec les États-Unis). Par ailleurs, la défection de nombreux militants du Mouvement du 26 juillet permit au PSP * Antonio Moscato, professeur d'histoire à l'Université de Lecce, est membre du Parti de la refondation communiste et du courant IVe Internationale en son sein. Nous reproduisons ici une version légèrement réduite d'un article écrit pour la revue italienne ERRE (traduit de l'italien par L. M.).

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Cuba d'accroître très considérablement son poids et d'essayer en 1962, par les agissements d'Anibal Escalante, de prendre le contrôle du nouveau parti unifié (Organizaciones revolucionarias integradas, ORI). Quelques années plus tard, en 1968, une nouvelle tentative stalinienne (à Cuba on parlait de « sectaire ») par la « micro fraction » du même Escalante fut écrasée par une condamnation à 15 ans de prison. Entre autres, on reprochait à Escalante d'avoir critiqué le Che en le qualifiant de « trotskiste », alors que, pour leur part, les trotskistes craignaient que l'utilisation de telles méthodes, bien loin de la bloquer, ne facilite une régression bureaucratique de la révolution.

En 1963-1964 un débat économique entre, d'une part, Che Guevara, des jeunes economistes cubains, Ernest Mandel et, d'autre part, des économistes soviétiques et Charles Bettelheim, se solda par la défaite de Guevara et l'adoption peu clairvoyante du « modèle » soviétique. Guevara choisit de partir au Congo et ensuite en Bolivie pour recommencer dans un autre pays, en évitant les erreurs commises à Cuba dont, au début, il avait été lui aussi partiellement responsable.

« Les idées vaincront les armes »

La Havane, 1 Mai 2003

Après son départ, Guevara fut assez vite oublié ou réduit à l'icône inoffensive du « guérillero héroïque » dans la propagande officielle. Mais la majorité des Cubains maintenaient en même temps une affection indélébile à l'égard d'un homme exceptionnel et atypique et un regret pour les premières années de la révolution où le consensus était presque unanime.

Une hégémonie idéologique soviétique s'installa à Cuba, renforcée par la formation de milliers de jeunes Cubains dans les université du « socialisme réel ». La pensé du Che fut oubliée, voire censurée (une grande partie de ses écrits les plus mûrs des ses dernières batailles restent encore inédits)

L'influence de l'URSS s'accrut et se consolida également au cours des années d'une forte présence cubaine en Afrique, une présence souvent condamnée mais aussi exaltée de manière acritique et qui provoqua des réactions contradictoires même à

Cette présence commença - en prenant par surprise aussi bien les Etats-Unis que l'URSS — par une incroyable expédition en Angola pour faire face à la contre-révolution et à l'invasion sud-africaine. Cuba ne disposait pas alors de moyens aériens lui permettant de déplacer ses forces armées au-delà de l'Atlantique, mais des vieux avions ont été rafistolés (des sièges furent remplacés par des réservoirs supplémentaires, transformant les aéronefs en véritables bombes volantes !). Au début hésitante, l'URSS appuya par la suite l'initiative cubaine, en la conditionnant politiquement. Finalement, Cuba peut revendiquer d'avoir contribué à la libération de Mandela et à l'indépendance de la Namibie en infligeant une défaite aux forces sud-africaines à Cuito Cuanavale. On ne saurait exprimer la même appréciation sur l'aide cubaine à d'autres régimes africains, qualifiés de « progressistes », même s'il ne faut pas oublier que les Cubains se refusèrent à participer directement à la répression contre le mouvement de libération de l'Erythrée.

Mais des énergies humaines énormes furent employées dans de telles entreprises alors qu'en même temps se dessinait l'assimilation de l'Ejercito rebelde au modèle soviétique, y compris avec des retombées en matière de corruption (révélées en 1989 par l'affaire Ochoa, très controversée) et d'inefficacité croissante. L'invasion de la Grenade par les Etats-Unis en 1983 permit de constater cette régression : la petite garnison militaire, organisée par les Soviétiques et chargée de médailles se rendit immédiatement alors que les travailleurs cubains engagés dans la construction de l'aéroport résistèrent assez longtemps. Décrochage de l'URSS et « rectification des erreurs »

Tout au long des années 1980, Cuba, devenue aux yeux de beaucoup de gens une « Bulgarie des Caraïbes », fit preuve de clairvoyance et entama son décrochage de l'URSS, qui, par ailleurs, avait fait savoir à Raoul Castro qu'elle n'était pas disposée à « mourir pour Cuba ». La défense fut réorganisée avec l'aide de conseillers vietnamiens et fondée à nouveau sur ces milices populaires que dans les années 1970 les Soviétiques avaient fait désarmer. Mais ce fut surtout la perception de l'éclatement de la crise de l'URSS — que Guevara avait prévue dans ses derniers écrits (restés méconnus de la population) - qui a poussé le groupe dirigeant cubain à s'y préparer par une campagne antibureaucratique de « rectification des erreurs » et une politique d'économie de l'énergie (qui, finalement, permit à l'île de survivre, bien qu'au prix de terribles sacrifices, à la brusque interruption de la livraison du carburant soviétique) présentée comme « une période spéciale en temps de paix ».

Le sommet de la crise fut atteint en 1994, lors de la tentative de fuite en masse des « balseros » sur des radeaux improvisés. De même qu'en 1980, lorsque les Cubains candidats à l'émigration furent autorisés à partir (100 000 d'entre eux profitèrent de cette possibilité, jusqu'à ce que le gouvernement des États-Unis décide de bloquer l'exode), Castro permit le départ de tous ceux qui pouvaient le faire par leurs propres moyens, à condition qu'ils n'emmènent pas avec eux des mineurs, considérés incapables d'une telle décision. Face à la première manifestation de protestation, Castro apparut dans les rues de la Havane où la contestation déferlait, entouré d'un service d'ordre d'ouvriers d'avant-garde sans armes. Rappelons-le à ceux qui justifient les condamnations à mort récentes : d'autres moyens de dissuasion avaient été employés dans le passé pour fermert la bouche aux dénigreurs de Cuba

Il ne faut pas non plus oublier comment fut organisé en 1997 le voyage du pape, en repoussant avec fermeté, mais sans panique, les provocations du clergé cubain le plus conservateur et en ripostant par une mobilisation massive, sans la moindre présence de

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la police ou d'un service armé quelconque. Il est vrai que la visite de Wojtyla avait eu un accueil spontané très chaleureux puisque la plupart des Cubains avaient espéré à l'époque qu'elle pourrait conduire à la fin de l'embargo et des difficultés économiques. La déception qui suivit la visite avait ensuite rallumé de l'émigration aux le mirage

États-Unis et dans un tel climat la petite opposition intérieure s'est réactivée.

économiques

Les mesures adoptées au cours de la « période spéciale » ont créé de nouveaux problèmes. En premier lieu, la possession de dollars avait été légalisée sans enquêter sur leur provenance (remises clandestines de la part d'émigrés aux Etats-Unis à leurs familles, pourboires en dollars, vols à la tire aux touristes aux alentours des grands hôtels). Surgissait ainsi un double marché, en pesos et rationné pour la majorité des citoyens, avec très peu de produits à des prix bas, et en dollars, avec toutes sortes de choses à la disposition de ceux qui en possédaient. L'avantage immédiat fut qu'avec les dollars soustraits au marché noir et affluant aux caisses gouvernementales il fut possible d'acheter du pétrole pour contrecarrer la très grave crise énergétique (les coupures de courant furent réduites de 12 et parfois de 15 heures par jour à 4 heures et même moins). Mais cela allait au détriment de l'égalitarisme qui avait été l'orgueil et la force de la révolution.

En même temps, pour faire face à la crise de la production sucrière, provoquée par le manque d'engrais mais aussi par la désorganisation, on misait sur l'industrie du tourisme en l'ouvrant à des entrepreneurs étrangers rapaces, qui n'hésitaient pas à avoir recours à la corruption, stimulée par une disproportion énorme entre leurs profits et les revenus très modestes des fonctionnaires locaux.

Absence de démocratie, un facteur de faiblesse

En 1990, aux effets négatifs de la crise de l'URSS, s'ajouta l'expérience traumatisante de la défaite du sandinisme au Nicaragua, que les dirigeants cubains attribuèrent au

« pluralisme politique », en oubliant qu'avant de commettre des erreurs très graves et d'être frappé par la corruption le sandinisme avait gagné lors d'élections également pluralistes. L'écroulement de l'URSS n'a pas conduit à un véritable bilan public, alors que parmi les cadres intermédiaires et supérieurs se développait une idéalisation de la « résistance » de la Chine dont ils espéraient pouvoir suivre l'exemple.

Cuba ne possède toujours pas un système d'information adéquat, ce qui est plus grave du fait de la concurrence sur ce terrain des radios contre-révolutionnaires de Floride, qui font une propagande incessante. Une telle carence pourrait être surmontée d'autant plus que le pays dispose de nombreux intellectuels révolutionnaires sous-utilisés, qui écrivent dans des revues légales mais au tirage extrêmement limité.

Le principal quotidien, Granma, ressemble comme auparavant à la Pravda de l'époque brejnievienne et garde le silence sur les principales questions internationales. Par exemple, elle s'est tue sur le massacre de la place Tien Anmen et sur l'assaut de la Douma ordonné par Eltsine. Qui plus est, en 1994 la première information sur l'insurrection zapatiste a paru dans Granma dans une interview du président mexicain, Salinas de Gortari (comme si au Mexique, pour savoir ce qui se passait dans la Sierra Maestra, on avait interviewé Batista ). Plus récemment, selon les récits de militants rentrés récemment de Cuba, Granma, après avoir exagéré la résistance du peuple irakien, n'hésitant pas à tomber dans le triomphalisme, s'est soudainement tu, en estimant sans doute, comme d'habitude, qu'il valait mieux glisser sur les mauvaises nouvelles. Résultat : pour

Cuba Fidel Castro à la Havane des millions de Cubains 1 mai 2003 l'interprétation de la guerre sera celle fournie par la Radio Martí de Miami... Les signes de panique et d'une rigidité accrue dans les mécanismes de direction semblent se multiplier. Le recours aux mesures de répression pourrait être l'expression d'une insécurité plus grande par rapport au passé. Il faut souhaiter que ce ne soit pas le reflet d'une aggravation des problèmes sociaux, dont pourrait essayer de profiter un impérialisme étatsunien de plus en plus agressif et sans frein. Les critères par lesquels on procède depuis toujours à des remplacements de dirigeants ne sont pas non plus encourageants. Au cours des dernières années ont été éloignés, sans explications plausibles, Carlos Aldana et Roberto Robaina, pour ne pas rappeler le critère quelque peu dynastique choisi pour la succession de Fidel, dont le frère Raúl est l'héritier désigné. Quant au système électoral introduit en février 1993 et présenté comme le plus original du monde, il reprend en réalité le système soviétique des derniers temps. Le fait qu'il garantisse 98,75 % des voix à des candidats uniques (les calculs ne tiennent compte que des « suffrages exprimés », oubliant donc les quelques 20 % de bulletins blanc ou nuls) ne permet pas de mesurer, sous quelque forme que ce soit, l'attitude réelle de la population.

Comme nous l'avons mentionné, Cuba a été capable de corriger à plusieurs reprises ses erreurs en prêtant l'oreille à des amis sincères (rappelons que ce fut une intervention de Sartre qui contribua à la fermeture des centres où étaient « rééduqués » les homosexuels ou prétendus tels, ainsi que des prêtres catholiques et des pasteurs protestants et même des artistes prestigieux, restés fidèles à la révolution malgré cette triste expérience). Saura-t-il le faire encore une fois ? Cela dépendra aussi bien de la lucidité de ses dirigeants que de l'attitude des mouvements de solidarité qui, tout en continuant à soutenir sans condition Cuba contre l'embargo et contre toute tentative d'agression, sauront, le cas échéant, exprimer leurs critiques.

24 avril 2003

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