Le siècle soviétique de Moshe Lewin* uiconque chercherait la confirmation d'un dogme sur la « nature de classe » de l'URSS sera déçu à la lecture du Siècle soviétique. Non content de rejeter le concept du « totalitarisme » — qui avait connu ses heures de gloire dans la foulée de l'idéologie reaganienne des années 1980 — Moshe Lewin évite consciencieusement de prendre au sérieux les débats qui divisèrent la gauche anti-stalinienne dès la fin des années 1930.
S'attachant à présenter le fonctionnement de la société soviétique et son évolution, il livre une analyse essentiellement fondée sur les archives soviétiques entrouvertes au cours de la dernière décennie du XX* siècle et sur les travaux récents des historiens russes. Si ce choix le conduit parfois à des omissions discutables - ainsi, il ne mentionne pas le rôle de la révolte des « zek » (1) dans l'effondrement du système du travail forcé à la mort de Staline (auquel il attache pourtant une grande importance) — il lui permet de fournir une impressionnante richesse factuelle sur le fonctionnement (et le dysfonctionnement) quotidien de la société soviétique entre 1917 et 1991.
Le recours aux archives permet en particulier de mettre en valeur les nombreux travaux d'économistes et de sociologues soviétiques, qui, s'ils n'étaient pas connus du grand public, l'étaient parfaitement des dirigeants du Kremlin, et de décrire comment la direction soviétique, consciente du déclin de son système * Moshe Lewin, Le siècle soviétique, éd. Fayard & Le Monde Diplomatique, Paris 2003, 24 euros. 1. Zek : détenu (abréviation de zaklioutchennyi) : par extension, prisonnier des camps de travail. Chiffres à l'appui, Lewin démontre parfaitement comment l'immense système du travail forcé s'effondre à partir de 1952-1953 et comment le Goulag cesse de jouer un rôle économique central, même si les camps de travail persistent en tant qu'élément important de l'univers carcéral soviétique. L'archipel du Goulag, en extension rapide dès la fin des années 1920, menaçant de dominer les rapports du travail en URSS, se rétrécit alors. 2. Moshe Lewin, Le Dernier Combat de Lénine, Éd. de Minuit, Paris 1967. 3. Moshe Lewin, La Grande Mutation soviétique, La Découverte, Paris 1989.
de pouvoir, n'avait nullement la capacité de le réformer. Ce faisant, et bien qu'il emploie le terme de « classe » pour les différentes strates de la société soviétique, cet emploi ne vise nullement à présenter la société soviétique comme constituant « un pas en avant » dans un déroulement historique supposé linéaire et orienté vers « le progrès ». Et s'il parle de « classe administrative » ce n'est pas dans l'idée que celle-ci remplissait un quelconque « rôle historique ».
L'analyse de Lewin ne permet aucun doute sur le fait que la société soviétique n'était pas une société régie par les lois propres au système capitaliste, mais l'auteur balaye magistralement tant les prétentions « socialistes » dont le régime soviétique se fardait que celles d'une « société de transition », du moins à partir de la consolidation du pouvoir stalinien, qu'il situe avant les combats héroïques (mais désespérés selon lui) de l'Opposition unifiée en 1926-1927.
Alors que les analystes de l'URSS ont, en règle générale, insisté sur une continuité du phénomène soviétique — dès 1917 pour les staliniens et les anticommunistes, ou du moins dès la contre-révolution stalinienne pour les marxistes inspirés par l'analyse de Léon Trotsky — Moshe Lewin propose une périodisation novatrice : il y a pour lui rupture au cours des années 1922-1924, puis de nouveau rupture en 1952-1953. Lewin met en évidence l'importance de la guerre civile 1918-1920 dans les transformations sociales et politiques en URSS. Jusque là, avec parfois des arguments novateurs en ce qui concerne la transformation sociale de la paysannerie et du prolétariat urbain, l'analyse de Moshe Lewin ne diffère pas fondamentalement de celle proposée par l'Opposition de gauche et résumée par Trotsky dans sa Révolution trahie, bien que Lewin, dans la tradition de son Dernier combat de Lénine (2), insiste sur le rôle crucial du débat sur la question nationale de 1922-1923 dans la prise du pouvoir par Staline, et donc sur le retard de la bataille engagée par l'Opposition de gauche et par Trotsky.
L'aspect fondamentalement novateur de Lewin réside dans son analyse de la « déstalinisation ». Alors que de nombreux analystes marxistes, et en particulier Isaac Deutscher, avaient espéré que la « déstalinisation » khrouchtchévienne ouvrait la voie à une « régénérescence » de l'URSS et que d'autres (tel le courant « lambertiste »), par opposition, soulignaient la continuité du phénomène stalinien, Lewin prend le contre-pied de ces deux thèses. Pour lui, après la mort de Staline c'est une nouvelle étape de la société soviétique qui s'ouvre, une étape qui voit des transformations sociales de première importance : l'apparition d'une forme (estropiée) de l'État de droit, la suppression du recours massif au travail forcé et la réapparition du marché du travail (qui reste cependant morcelé) allant de pair avec l'instauration d'une société à dominante urbaine en sont les principales caractéristiques.
Cette transformation permet une stabilisation des relations sociales entre les différentes strates de la société soviétique. Si cette stabilisation permet aux travailleurs de déveLopper un certain pouvoir de négociation à l'échelle de l'entreprise phénomène que Lewin avait déjà décrit dans sa Grande mutation soviétique (3) — elle permet surtout à la « classe administrative » d'asseoir sa domination et, à chacun de ses membres, de réaliser ses intérêts propres, sans craindre à chaque moment que leurs avantages acquis ne soient bouleversés par une purge. La réalisation par les bureaucrates de leurs intérêts propres conduit cependant à une gabegie de plus en plus répandue, freine la croissance économique et empêche la modernisation, aboutissant en fin de compte à l'effondrement de leur mode de domination. Ainsi, même s'il parle de « classe administrative », Lewin démontre parfaitement que celle-ci - à la différence de ce que l'Histoire a connu comme classes dominantes — ne parvient pas à réaliser « son intérêt de classe » en réalisant les intérêts de ses membres...
C'est à l'analyse de la société soviétique après Staline que Moshe Lewin apporte le plus d'éléments nouveaux, profitant de l'ouverture (encore partielle) des archives ainsi que des mémoires et témoignages de divers responsables et spécialistes dont les travaux n'ont apparu au grand jour qu'après l'effondrement de l'URSS. Je me limiterai ici à indiquer deux aspects de cette analyse, l'apport de Lewin constituant sur ce terrain un enrichissement des débats qui ont traversé le mouvement marxiste révolutionnaire et les oppositions de gauche au stalinisme avant l'implosion de l'URSS.
• Les éléments fournis par Moshe Lewin permettent de mettre fin au débat sur la capacité du plan bureaucratique de jouer un rôle essentiel dans l'attribution des ressources et donc de réguler l'économie. L'auteur montre en effet comment en 1970 (c'est à dire vingt ans avant l'implosion finale du système) l'approvisionnement des entreprises soviétiques en matières premières et autres composantes nécessaires à la production (machines y compris) échappait déjà largement au Gossnab (Comité d'État de l'approvisionnement matériel et technique) dont le rôle aurait dû être de fournir à temps à chaque entreprise ce que le plan prévoyait en vue de garantir la production. Le Gossnab, super-fournisseur, employait alors 130 000 personnes. En même temps 722 289 personnes (hors les services d'approvisionnement de l'armée et les tolkaci, ces « pousseurs » semi-légaux, donc non comptabilisés dans les statistiques, détachés par les entreprises pour « huiler » les approvisionnements !) étaient officiellement employés par ailleurs — c'est-à-dire en marge du système officiel du Gossnab — pour assurer l'approvisionnement (« snaby ») et la distribution (« sbyty »). « L'énorme armée d'individus engagés dans les activités des snabysbyty constituait ainsi un milieu naturel pour la conclusion de toutes sortes d'affaires, et donc pour le développement d'une proto-économie de marché souterraine, souvent vitale et utile », conclut Lewin. L'incapacité du système bureaucratique d'établir des rapports de production planifiés saute aux yeux.
® Un autre élément important que Moshe Lewin met en valeur est le rôle du « parti dirigeant ». La fusion de l'appareil du parti et de l'appareil d'État, la transformation du « parti » en un réseau administratif « où une hiérarchie dirigeait une armée de simples membres », l'accaparement du « tout pouvoir » par Staline, privant le parti de son caractère politique - tout cela conduit Lewin à mettre en cause l'idée même du «parti unique » et à employer, pour parler du PCUS, des guillemets pour le caractériser comme « parti ». Et de conclure : « le "Parti" n'a pas toujours été au pouvoir ; à un moment donné, il a cessé d'être un parti politique pour devenir un service parmi d'autres, l'axe central d'une administration. » Le processus d'étatisation qui a absorbé « le Parti » a aussi conduit au développement d'un culte de l'État, « véritable mode de pensée des couches supérieures de la bureaucratie ». Cette transformation du PCUS en « un service parmi d'autres » — bien plus avancée en URSS après la mort de Staline que dans les « États
du glacis » plus récents — permet de comprendre pourquoi un tournant aussi profond que la « déstalinisation » n'ait pas suscité en son sein des oppositions et n'a pu y insuffler, même aux marges, l'aspiration à une vie politique (alors que des courants et fractions ont vu le jour au sein des partis polonais, hongrois et tchécoslovaque, qui n'ont connu la domintation de l'État stalinien qu'après 1948). Elle permet aussi d'expliquer la très grande faiblesse des partis en ex-URSS après 1991, alors que leur existence n'est plus interdite : les citoyens ex-soviétiques n'ont aucune expérience de ce qu'un « parti » pourrait être, comment il pourrait fonctionner, bref ce que ce terme
Il faut lire Le siècle soviétique de Moshe Lewin. Le lire pour tout ce qu'il apporte et aussi pour tout ce qu'il n'apporte pas, ne prétendant pas mettre un point final à l'histoire sociale de l'Union soviétique, mais fourmillant de pistes de réflexion.