Par Eva Cheng* es tensions dans les relations proches, vieilles de soixante-dix ans, entre Washington et l'Arabie Saoudite ont apparu avec éclat en août dernier, lorsque le Washington Post a révélé que le Bureau de la Politique de Défense (DPB) du secrétaire à la guerre Donald Rumsfeld avait débattu le 10 juillet 2002 d'un texte intitulé « Mettre les Saoud hors d'Arabie ». Ce texte expliquait que l'Arabie Saoudite était « le noyau du mal » et recommandait que Washington emploie la force pour assurer ses gisements de pétrole et autres actifs. Bien que l'administration du président Bush, y compris Rumsfeld, se soit immédiatement distanciée des opinions exprimées lors de la réunion du DPB, les fissures dans les rapports Washington-Riyad étaient apparues au grand jour.
Le 19 mars, alors que les Etats-Unis étaient sur le point de commencer leur guerre contre l'Irak, l'Arabie Saoudite a rendu publique une déclaration signée du nom du roi Fahd, stipulant que le pays « ne participera d'aucune manière » à la guerre contre l'Irak. Le 25 mars, le prince Saoud al Fayçal, ministre saoudien des affaires étrangères, a mis en garde contre toute occupation étrangère, insistant sur le fait que l'Irak était capable de gérer ses propres affaires. Le 13 avril, après la chute de Bagdad, le prince Saoud a réaffirmé « l'importance que les Irakiens rétablissent leur contrôle sur l'Irak » et annonçait que son pays n'aura des relations qu'avec une administration irakienne choisie par les Irakiens.
Il s'agit là de termes forts et peu fréquents de la part d'un allié « proche ». Mais bien loin de constituer l'exception, de tels propos sont devenus fréquents dans les rapports entre les deux pays ces derniers temps, en particulier depuis les attaques du 11 septembre 2000 contre les États-Unis. Le fait que 15 des 19 pirates de l'air étaient des ressortissants saoudiens a certainement aggravé les choses, mais ce n'est pas la seule rai-
La Maison Saoud
SHODI OL
son du ton aigre de ces rapports. Hostilité néo-conservatrice
L'hostilité envers Riyad au sein des cercles dirigeants états-uniens trouve sa source en particulier au sein du réseau desdits néoconservateurs, dont l'influence sur la politique étrangère de Bush est fort importante. Pour ses idéologues de la droite néo-impériale, même le régime saoudien, dictatorial et loyal envers les Etats-Unis, est trop indépendant et trop sensible à son opinion publique. Dans son rapport au Comité des relations internationales en mai 2002, William Kristol, président du Projet pour un nouveau siècle américain (Project for a New American Century, PNAC), un lobby néoconservateur bien en vue, a pressé Washington pour qu'il « développe des alternatives stratégiques à la confiance en Riyad », précisant que le renforcement du déploiement militaire états-unien dans les Etats du Golfe autres que l'Arabie Saoudite et l'accroissement des achats du pétrole hors de l'Arabie Saoudite ont été un bon début. Kristol a poursuivi : « En particulier, la suppression du régime de Saddam Hussein (...) serait un énorme pas en avant vers la réduction de la puissance saoudienne. L'introduction complète du pétrole irakien sur les marchés du monde améliorerait l'économie énergétique. Dans une perspective
Arabie Saoudite militaire et stratégique, l'Irak est bien plus important que l'Arabie Saoudite. » La véritable raison de la guerre contre l'Irak de George W. Bush semble émerger de la conclusion de Kristol : « En somme, plutôt que préserver nos relations passées avec l'Arabie Saoudite, nous devrions forger une nouvelle approche du grand Moyen-Orient ». Cela a tout l'air d'être un schéma du renversement des rapports de force au Moyen-Orient et dans les régions voisines, pour y installer au centre les États-Unis. Le contrôle du pétrole irakien (secondes réserves mondiales prouvées) accroîtra sans nul doute le statut des États-Unis en tant que superpuissance mondiale.
L'article de Max Boot publié dans le très néo-conservateur Weekly Standard du 10 février dernier poursuit de la même veine : « Au-delà de l'Irak, quels défis ? Particulièrement la Syrie et l'Iran, qui ont poursuivi une guerre non déclarée contre les États-Unis au cours des vingt dernières années, mais aussi l'Arabie Saoudite, qui a encouragé cette guerre tout en tirant profit de la protection américaine. Il est possible que la victoire états-unienne en Irak intimidera ces régimes les conduisant vers un meilleur comportement. Si tel n'est pas le cas, les États-Unis devront prendre des mesures plus vigoureuses pour mettre à jour nos relations avec ces pays. » État client
Quelle influence ces perspectives néoconservatrices ont-elles sur la politique conduite par George W. Bush ? Enorme, si on regarde le passé récent. Par exemple les membres de la troïka notoirement néoconservatrice - Paul Wolfowitz, Richard Perle et Douglas Feith — ont tous occupé des positions influentes grâce à Bush. Wolfowitz est secrétaire adjoint à la * Eva Cheng fait partie de la rédaction de Green Left Weekly, hebdomadaire édité par le Parti démocratique socialiste, principale organisation de la gauche radicale en Australie. Nous avons traduit cet article de Green Left Weekly du 23 avril 2003.
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Arabie Saoudite Défense. Perce n'a été forcé de démissionner de la présidence de l'influent Bureau de la Politique de Défense (DPB) du Pentagone que récemment, du fait d'un scandale de conflits d'intérêts, mais il en reste membre Feith est sous-secrétaire de la défense et conduit le DPB. Cette troïka a mené campagne en faveur d'une guerre contre l'Irak dès le début de la présidence de Bill Clinton.
Qu'arrivera-t-il à l'Arabie Saoudite à la suite de la disparition du régime de Saddam Hussein ? Elle a peu de chances de devenir une cible des attaques armées du Pentagone. La Syrie, l'Iran, la Corée du Nord, la Libye et d'autres « États voyous » sont placés plus en tête de la liste des coups états-uniens. Mais en ce qui concerne les relations avec Riyad, les choses ont évolué en faveur de Washington.
Washington s'est adapté aux souhaits de Riyad dès les années 1930, lorsque le pétrole a été découvert en Arabie Saoudite et ses droits d'exploitation furent assurés aux compagnies pétrolières américaines. L'émergence de l'Arabie Saoudite en tant que première réserve pétrolière du monde a accru son poids, car les États-Unis, bien que disposant de réserves propres, sont un grand consommateur de pétrole. Les importations pétrolières des Etats-Unis continuent à croître.
Avec le pétrole irakien pratiquement acquis, Washington peut se permettre de durcir ses rapports avec la monarchie saoudienne. Ce n'est pas une bonne nouvelle pour la Maison Saoud: la famille royale fut capable d'assurer sa domination aristocratique en Arabie (et la baptiser de son nom) après que le pays ait achevé la formation de son État en 1932 dans une large mesure grâce au soutien états-unien.
L'Etat d'Israël a été le principal allié de Washington au Moyen-Orient depuis sa formation en 1948. Jusqu'en 1979 Washington s'est également appuyé pour préserver ses intérêts au Moyen-Orient sur deux États clients, riches en pétrole. La perte de l'Iran, lorsque l'insurrection populaire a renversé le shah en 1979 a augmenté l'importance de l'Arabie Saoudite de manière considérable. En raison de la sympathie répandue dans toute la région arabe pour la cause palestinienne, même les régimes lâchement proétats-uniens comme l'Arabie Saoudite ont été forcés d'accorder un soutien — verbal et matériel — à la lutte du peuple palestinien contre l'occupation israélienne de sa patrie. La contradiction entre la posture pro-palestinienne et l'attitude pro-états-unienne a été de longue date un facteur déstabilisant pour le régime saoudien. Elle devient explosive en octobre 1973, lorsque l'Arabie Saoudite rejoint l'embargo pétrolier contre l'Occident, et en particulier contre les États-Unis, en réponse au soutien fourni à l'Israël lors de la guerre de Yom Kippour. Opposition croissante
Après le fermeture de leurs bases en Arabie Saoudite en 1962, après quinze ans de négociations, les Etats-Unis n'avaient plus de point d'appui militaire dans le pays jusqu'à l'invasion irakienne du Koweit en 1990 et la guerre du Golfe qui l'a suivie en 1991. Depuis, Washington n'a cessé de trouver des justifications pour maintenir ses bases et des milliers de soldats « de manière temporaire ». Le rejet populaire de cette présence a accru les rangs des opposants à la famille régnante corrompue (dont les partisans d'Oussama ben Laden). Cela a renforcé les craintes aux États-Unis même d'un possible renversement du régime saoudien par les islamistes radicaux. D'autant que les bases américaines en Arabie Saoudite furent la cible d'importantes attaques armées en 1995 et 1996.
La seconde Intifada palestinienne, qui a éclaté en septembre 2000, et les tentatives brutales croissantes d'Israël de l'écraser, ont accru le sentiment anti-américain en Arabie Saoudite. L'irritation a atteint un sommet en août 2001, incitant le co-prince Abdullah ibn Abdulaziz, le maître de facto du pays depuis l'impotence du roi en 1995, à rompre brusquement et de manière unilatérale les accords militaires avec les États-Unis. Selon le Washington Post du 10 février 2002, le prince Abdullah aurait alors déclaré qu'il en avait assez de la position « 100 % » pro-israélienne de Washington et que « dorénavant nous protégerons nos intérêts nationaux indépendamment des intérêts américains dans la région ». Selon le Washington Post, Bush s'est immédiatement déplacé pour rafistoler les relations.
Alors arriva le 11 septembre. Une avalanche d'attaques anti-saoudiennes a suivi dans les médias et au Congrès états-unien, accusant le pays d'être un terreau du terrorisme. L'association de longue date de Washington avec l'Arabie Saoudite a été sévèrement examinée. Outre les accords « pétrole contre protection », Washington est devenu le principal fournisseur d'armes de Riyad, lui procurant entre 1950 et mars 1997 des armes pour un total de 93,8 milliards de dollars et fermant les yeux sur les violations flagrantes des droits de l'homme par la monarchie, qui a donné à la fanatique secte wahhabite le statut de religion d'État de facto
Cependant, malgré les recommandations de ses alliés politiques les plus extrêmes, Bush n'a montré aucun signe indiquant qu'il voulait remettre en cause les relations de longue date entre Washington et Riyad. En mars dernier, juste après que la Ligue arabe ait adoptée les propositions de paix du prince Abdallah, qui réclament le retrait total d'Israël des territoires palestiniens occupés en 1967, Bush a invité le prince dans son ranch texan. Et en dépit de la déclaration résolue au nom du roi Fahd, que l'Arabie Saoudite ne participera « d'aucune façon » à la guerre contre l'Irak, son pays a permis aux troupes américaines d'utiliser au moins deux de ses aéroports. Un rapport du 3 avril 2003 adressé au Congrès américain « indique que l'Arabie Saoudite continue tranquillement à faciliter les opérations alliées contre l'Irak ».