Inprecor 1974–2004

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ARGENTINE

Succès électoral des classes dominantes

· Inprecor n° 482, mai-juin 2003 · p. 23-24 · 1 446 mots

Argentine et Chili

Par Eduardo Lucita*

" est par un paradoxe que se conclut le

premier tour de l'élection présidentielle : alors que la campagne s'est déroulée dans une apathie et une indifférence généralisées, la participation a atteint 80 % des inscrits. En dehors de cela, le résultat ne constitue pas une surprise : les deux candidats restant en lice sont les seuls qui pouvaient le faire — Kirchner et Menem - tous deux membres du Parti Justicialiste (péroniste), représentant les variantes du modèle néolibéral sans altérer sérieusement sa substance. Aucun candidat n'atteint 25 % des suffrages exprimés.

Tant à droite qu'au centre gauche apparaissent des forces, détachées de l'Union Civique Radicale (UCR), autour des candidatures de Lopez Murphy et de Carrió, qui obtiennent respectivement 16 % et 14 % des vOiX.

Ces résultats annoncent la fin du bipartisme traditionnel et préfigurent un nouveau système partisan qui ne sera pas étranger aux changements qui se sont produits au sein des organisations patronales du pays. Ce qui est en jeu, c'est la recherche d'une nouvelle hégémonie et une recomposition des alliances à l'intérieur du bloc des classes dominantes. Lourd bilan d'une gauche stérile

Les appels à l'abstention ou au vote blanc, impulsés par certains partis, par des organisations plus petites ou des secteurs des assemblées populaires et des piqueteros (1) - majoritairement organisés au sein d'un Front de Refus - subissent un grave échec. L'abstention n'a atteint que 20 % des inscrits, moins que lors des législatives d'octobre 2001, mais plus que lors de la présidentielle de 1999, confirmant une tendance ascendante depuis 1983, cependant les votes blancs et nuls n'atteignent

Succès électoral

que 2,5 % des suffrages, soit le pourcentage le plus bas depuis 1983

Les partis de gauche qui ont présenté des candidats — la Gauche unie (IU, une alliance du PC et du Mouvement socialiste des travailleurs, MST), qui obtient 1,7 % et le Parti Ouvrier (PO) qui obtient 0,8 % - ont des résultats supérieurs à la présidentielle de 1999 (le double pour IU, une progression d'un quart pour PO), mais demeurant substantiellement réduits en comparaison avec les législatives de 2001. Leurs résultats électoraux ne semblent aucunement liés à leur participation et à l'influence qu'ils ont dans

ARGENTINA

Menem, qui avait obtenu 24 % des suffrages exprimés, s'est retiré de la compétile mouvement social.

Quelles conclusions peut-on en tirer ? Cela veut-il dire que le processus inauguré par les mobilisations des 19 et 20 décembre 2001 (2) a été enseveli par la multitude des bulletins de vote ? A priori c'est sans nulle doute un triomphe des classes dominantes Un gouvernement provisoire, faible et illégitime, surgi en urgence à la suite d'une révolte populaire a pu, non sans difficultés, assurer la gouvernance et accomplir les tâches qui lui furent confiées. S'agit-il pour autant d'une issue politique durable pour la crise argentine?

Tout d'abord précisons, que pour les classes dominantes, ces élections avaient

Argentine pour but de mettre fin au cycle politique inauguré en décembre 2001, en restaurant l'ordre étatique et en reconstituant le pouvoir politique de l'État. Les deux questions — centrales du point de vue de la domination capitaliste sous un État de droit et un régime de démocratie parlementaire, avaient été mises en pièces par les journées des 19 et 20 décembre et par le processus qui les a suivies

Cette révolte populaire a libéré les tensions accumulées durant la décennie 1990, a renforcé les expressions sociales en gestation et en a permis l'apparition d'autres, ce qui dans l'ensemble a constitué un sujet social complexe et contradictoire. Cependant cette complexité et ces contradictions se sont développées en marge des institutions et de l'ordre établi, à travers un profond processus d'auto-organisation et d'autonomie face à l'État et au régime. C'est à ce processus-là que les classes dominantes voudraient mettre une fin. Les meurtres de Puente Pueyrredón, l'emprisonnement des piqueteros dans le Nord du pays et l'offensive étatique contre les usines Brukman (textile)

ARES. et Zanón (céramique), où les travailleurs ont repris la production sous leur propre contrôle, font partie de cette tentative. * Eduardo Lucita, rédacteur de la revue Cuadernos del Sur, est membre de l'EDI (Economistas de Izquierda, Économistes de gauche) et militant de la IVe Internationale 1. Les piqueteros (coupeurs de routes) est un mouvement radical de travailleurs sans emplois. 2. Les manifestations des 19 et 20 décembre 2002 ont forcé le président De la Rúa à démissionner. Après les tentatives successives de Chacho Alvarez (vice-président), puis de Rodriguez Saá d'assumer sa succession, c'est finalement Edouardo Duhalde (ancien vice-président de Menem) qui parvint à constituer un gouvernement provisoire après deux semaines de crise et de manifestations populaires sous le mot d'ordre « Que sa vayan todos ! » (« Que tous s'en aillent ! »). Cf. Inprecor n° 466/497 de janvierfévrier 2002.

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Après décembre 2001 on a observé un tournant à gauche d'importants secteurs de la société. Toutefois ni la gauche sociale, ni la gauche politique organisée dans les partis, n'ont réussi à le capitaliser dans cette élection. Les partis de la gauche ont continué à donner en spectacle leurs conflits stériles, à privilégier leurs politiques d'auto-construction et d'auto-affirmation au lieu de tenter de formuler une réponse qui corresponde aux aspirations populaires. Le mouvement social semblait pour sa part avoir atteint un palier : les piqueteros ont poursuivi leurs mobilisations sans passer à un niveau supérieur, les usines récupérées par les travailleurs sont restées mobilisées mais le processus ne s'est pas élargi à d'autres, les assemblées populaires n'ont atteint aucun des grands objectifs proposés et nombre d'entre elles se sont tournées vers « l'assistancialisme », (solidaire et compréhensible mais dépolitisé). Le mot d'ordre « que tous s'en aillent ! » s'est ainsi vidé lentement de son contenu social.

Cette élection met en lumière l'incapacité du mouvement à s'emparer de la politique. La gauche partidaire porte une très grande responsabilité de n'avoir pas été capable de lui offrir une telle perspective. Une issue politique de la crise ?

Néanmoins la reconstruction du pouvoir politique de l'État ne signifie pas seulement le remplacement d'un gouvernement provisoire par un gouvernement rendu légitime par les élections. Elle implique aussi la résolution de la profonde crise du système de représentation politique qui a conduit à une fragmentation profonde des partis traditionnels. De ce point de vue l'élection présidentielle d'avril 2003 n'est que le début d'un processus électoral qui ne s'achèvera qu'en décembre prochain par les élections des gouverneurs et des assemblées provinciales, celle des maires et par le renouvellement partiel de la Chambre des députés et du Sénat nationaux.

La fragmentation des partis traditionnels n'est pas seulement le produit d'affrontements au sein des appareils partidaires. Elle est aussi l'expression du conflit entre les différentes fractions du capital. Ce conflit ne concerne pas l'essence du modèle néolibéral, il porte sur les différentes variantes de son application. Ce sont donc deux processus que les classes dominantes doivent pour-

3. Carlos Menem, constatant que les sondages le donnaient perdant, a retiré sa candidature le 14 mai, avant le second tour. C'est donc Nestor

Kirchner qui a été déclaré président.

suivre de manière parallèle : d'une part, la résolution de la crise interne du péronisme et d'autre part, le dépassement de la crise de l'hégémonie entre les fractions capitalistes qui puisse leur permettre de constituer un bloc unifié. Les deux processus s'influencent mutuellement et vont jouer un rôle décisif dans le nouveau système de partis politiques en gestation.

Le gouvernement du prochain président (3) sera conditionné par le caractère de la crise que le pays traverse, par « l'héritage » qu'il devra gérer, par la pression du FMI qui s'est accrue récemment parce que le mécanisme pervers de l'endettement extérieur et des relations avec le FMI n'a pas été mis en cause. Les fractions bourgeoises ne divergent en effet sur ce point essentiel que sur la question du temps nécessaire et des montants possibles du transfert des ressources en vue du paiement des intérêts de la dette

Finalement le prochain gouvernement devra s'accommoder d'un niveau particulièrement bas du consensus social. A en juger par l'indifférence des citoyens, ce niveau sera marqué par la passivité.

Il reste donc à voir si le processus électoral qui doit culminer en décembre autorisera une issue politique de la crise. Tout fait penser que le futur immédiat sera marqué par les tensions entre les fractions bourgeoises visant à imposer leurs projets et à assurer la gouvernance face à un mouvement social et politique qui maintient une dynamique de mobilisation et de résistance mais qui devra affronter des nouveaux défis, ce qui implique un débat et une remise en cause des politiques poursuivies jusqu'alors par les partis de la gauche.

Buenos Aires, avril 2003

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