Chine Par G. Buster* a ** Assemblée Nationale Populaire, réunie à Pékin en mars 2003, a sanctionné les changements dans la direction du Parti communiste et dans les organes exécutifs de la République populaire de Chine, qui avaient été décidés quatre mois plus tôt par la nomenclature du parti lors de son XVIe congrès. La promotion de la « quatrième génération » de dirigeants, avec Hu Jintao à leur tête, a été accompagnée par la dissolution de la Commission d'État de planification et du développement, responsable des plans quinquennaux. Le dernier symbole d'une économie planifiée a ainsi disparu avec l'instauration définitive du marché en tant que mécanisme régulateur. Mais quand et comment la Chine est-elle devenue capitaliste ? 1976-1989 l'ascension et l'échec des réformes du « socialisme de marché »
Réhabilité en 1976, Deng Xiaoping a annoncé en 1978 la politique des « quatre modernisations » : la mise en place d'un marché agricole contrôlé par l'État et la dissolution des Communes populaires, la création des zones économiques spéciales tournées vers l'exportation avec des investissements étrangers dans les entreprises mixtes et une libéralisation partielle du commerce extérieur. Après la démission de Hua Guofeng — l'héritier désigné par Mao — en 1980, cette politique a été généralisée et a permis une importante consolidation de la bureaucratie (qui est passé de 1,5 % a 4,4 % de la population en moins de dix ans) et l'apparition d'une aile réformatrice en son sein. En 1985 le Ille Plénum du XII Comité central a étendu les réformes au secteur industriel urbain, généralisant l'autonomie * G. Buster est membre de la rédaction de la revue espagnole Viento Sur. 1. Extrait de : Citations du Président Mao Tsé Toung, Editions en langues étrangères, Pékin 1966, pp.. 307-308 (connu aussi comme Le petit livre rouge).
Manifestation ouvrière contre les licenciements à Liaoyang en mars 2002 de gestion des entreprises, le recours aux mécanismes du marché, les relations horizontales entre les entreprises, le renforcement du système financier et bancaire comme axe coordinateur du Plan ainsi que la combinaison de toutes les formes de propriété dans un « socialisme de marché » rassemblant les éléments de réformes expérimentées en Europe de l'Est.
En 1987 toutefois, les réformes ont sombré dans une importante triple crise de l'offre : une croissance de la consommation agrégée supérieure à la croissance économique et une forte inflation ; une « crise des ciseaux » du fait de l'insuffisance des produits industriels produits par le secteur public pour satisfaire la demande des paysans du nouveau marché agricole ; une crise de sécurité alimentaire provoquée par l'insuffisance de produits alimentaires de base (riz, blé) malgré une excellente récolte cette année. Cette crise économique se transtor-
« En dernière analyse, former ceux qui prendront la relève de la cause révolutionnaire du prolétariat consiste à savoir s'il existe une jeune génération capable de poursuivre la cause révolutionnaire marxiste-léniniste entreprise par la vieille génération des révolutionnaires prolétariens, si la direction de notre Parti et de notre pays sera toujours entre les mains de révolutionnaires prolétariens, si nos descendants continueront à avancer dans la bonne voie tracée par le marxisme-léninisme, si nous pouvons parvenir à empêcher un révisionnisme à la Khrouchtchev de se manifester en Chine. Bref, la question est d'une importance extrême, c'est une question de vie ou de mort pour notre Parti et notre État.
(...) Les changements intervenus en Union soviétique ont amené les prophètes impérialistes à placer leurs espoirs d'une "évolution pacifique" dans la troisième ou la quatrième
• génération du Parti chinois. »
Mao Zedong, 14 juillet 1964 (1)
me en une crise politique après un an et demi de profondes luttes fractionnelles au sein du PCC et le secrétaire général rétormateur,
Hu
Yaobang, est destitué.
Le
XIlle
Congrès, réuni en octobre de cette année, adopte le cadre théorique de réformes du « socialisme de marché » conjointement avec un dur plan d'ajustement sous la direction du nouveau secrétaire général, Zhao Ziyang, issu également du secteur réformateur. La crise économique et politique reste incontrôlable. Elle aboutit en juin 1989 à la révolte de Tienanmen, à la rupture du PCC et la détention de Zhao
Ziyang
Le massacre de Tienanmen marque la crise finale des réformes « socialistes de marché » et l'échec du secteur réformateur de la bureaucratie du PCC. Mais la fraction conservatrice ne dispose d'aucune alternative économique, même si elle met immédiatement fin, avec la réaffirmation des « quatre principes », à toute possibilité de réforme politique qui mettrait en question la dictature du PCC. En même temps on assiste à la chute du Mur de Berlin, à l'échec du coup d'État en septembre 1990 et l'éclatement final de l'URSS en 1991, à la mise en œuvre des politiques de « thérapie de choc » et à la
restauration du capitalisme dans l'ex-« Bloc socialiste ». En janvier 1992 un Deng Xiaoping vieilli et à moitié paralysé se rend dans la zone économique spéciale de Shenzen, la présente comme l'exemple des réformes économiques devant être entreprises et lance le mot d'ordre « Enrichissez-vous ! ». 1992-1997 « l'arme magique du marché » (2) et la restauration du capitalisme
En octobre de cette même année se réunit le XIV* Congrès du PCC. Tandis qu'un très dur programme d'ajustement, conçu avec l'aide du FMI et de la Banque mondiale, est mis en application, l'économie du marché et la loi de la valeur se généralisent, tout comme les zones économiques spéciales. Les autorités centrales et le Plan perdent de l'influence face aux autorités provinciales qui développent leurs marchés en concurrence avec ceux des autres provinces et l'extérieur. L'équilibre entre les fractions du PCC est préservé, mais l'arbitrage final correspond a Jiang Zemin et pourtant favorise finalement la prédominance de la fraction réformatrice. On ne parle plus du « socialisme de marché » mais d'une « économie du marché socialiste » et ce changement d'adjectifs marque le début du changement de la nature de classe de l'État, tandis que le secteur public commence à se plonger dans la mer de l'économie marchande. La phase de négociations sur l'adhésion de la Chine à l'Organisation mondiale du commerce — demandée en 1988 — commence. Le secteur étatique de l'économie passe de 73 % de la production industrielle en 1988 à 35 % en 1992.
Entre 1992 et 1997 — lorsque se réunit le XV° Congrès du PCC, peu après la mort de Deng Xiaoping - le secteur public est non seulement assiégé par la croissance effrénée du secteur industriel rural, des zones économiques spéciales et de nouvelles entreprises privées urbaines. Il est aussi consciencieusement pillé par les bureaucraties provinciales qui, dans un climat de corruption rampante, s'approprient des fonds sociaux et des actifs des entreprises publiques dépendant du budget central pour maintenir les investissements dans le secteur privé dans leur provinces. Les bureaucraties provinciales ne peuvent taxer que « leur » secteur privé pour soutenir leurs budgets, tandis que les besoins des gouvernements provinciaux s'accroissent en même temps que diminuent les transferts centraux. La bureaucratie centrale voit diminuer sa capacité d'extraction du surproduit social du secteur public, déjà soumis à la loi de la valeur, et doit négocier avec les bureaucraties locales leurs contributions au budget central. Le déséquilibre régional est énorme, l'inégalité sociale explose (une croissance de 230 %), la privatisation de l'agriculture implique le chômage pour 250 millions de paysans et l'émigration vers les villes de 100 millions d'autres, qui constituent ladite « population flottante ». Si la pauvreté diminue dans les campagnes, dans les villes apparaissent 117 millions de nouveaux pauvres, 80 % d'entre eux dans les régions centrales et occidentales. Le système sanitaire et de l'éducation, qui deviennent privés, se désagrègent progressivement.
A la suite de la récession internationale de 1990-1991, la Chine devient le second réceptacle du capital étranger (derrière les États-Unis), passant rapidement de 20 % des investissement étrangers en Asie à quelque 80 % - accaparant ainsi 52 % de tous les investissements étrangers dans les pays en voie de développement. Au cours de cette période la croissance moyenne de l'économie chinoise atteint 9,7 % par an (contre 7,5 % pour les « tigres asiatiques ») et les exportations s'accroissent de 19 % par an. De ces 9,7 % de croissance annuelle du PIB, 2,7 % sont dus aux investissements étrangers, qui atteignent plus de 22 % de tous les investissements. 60 % des travailleurs des zones franches exportatrices dans le monde sont Chinois, soit 18 millions. Selon une recherche du FMI, si l'accumulation du capital a été le facteur de croissance le plus important jusqu'en 1994, à partir de cette date c'est la croissance de la productivité (avec une moyenne par an de 4 % en face de 2 % des « tigres asiatiques ») qui est devenue le facteur majoritaire de croissance, alors que la formation du capital ne participait plus que pour un tiers de la croissance, ce qui donne une idée de la portée de la restructuration économique.
Il n'est pas étonnant que le XV° congrès du PCC ait tenté d'adapter l'idéologie aux faits et aux nouveaux intérêts sociaux. Une bourgeoisie se développait — quelque 5 %, c'est-à-dire 60 millions de personnes, décla-
B500 39 Rassemblement devant le siège des autorités en mars 2002
Chine rant des revenus supérieurs à 12 000 dollars par tête — et de nouvelles couches moyennes urbaines faisaient leur apparition. C'est une bourgeoisie intimement liée par des liens familiaux à la bureaucratie, aux capitalistes chinois de l'émigration et aux investisseurs étrangers. Wu Jinglian, conseiller du premier ministre Zhu Rongji, a proposé une nouvelle définition du socialisme dans les statuts du PCC : « la justice sociale et l'économie de marché ». C'est tout, sans autres adjectifs gênants. Et le vice-président de l'Académie des Sciences sociales Liu Ji a résumé le marxisme par deux principes : « Les bénéfices du peuple sont les plus importants et le parti doit servir le peuple de tout cœur ». Dans les projets initiaux la référence au prolétariat comme « l'avant-garde de la révolution » a fait place aux « employés salariés », bien que finalement l'option adoptée fut plus scientifique, mentionnant « le travail comme marchandise ». Le PCC a fait cet adieu à la classe ouvrière en octobre 1997. Il a annoncé dans la foulée la réforme et la privatisation des entreprises du secteur public, avec le licenciement de 200 millions de travailleurs en cinq ans. La restauration capitaliste était déjà un fait irréversible. 1997-2001 Intégration dans l'économie mondiale, crise de surproduction et néokeynésianisme
Malgré cela, l'héritage des appareils de gestion du vieil Etat ouvrier bureaucratiquement déformé de la République populaire a rendu un dernier service substantiel à la nomenclature chinoise. Ils lui ont permis d'échapper de manière quasi-intacte à la crise asiatique de 1997-1998, à l'exception de la faillite de la Compagnie internationale de commerce et des investissements de Guangdong. Les grandes banques nationales furent soutenues par l'État, qui a garanti les dettes des entreprises ; les contrôles étatiques ont empêché la pénétration des capitaux spéculatifs à court terme, limitant les crédits étrangers — bien que la dette étrangère soit passée de 5,2 % du PIB en 1985 à 13,8 % en 1998 — et les opérations spéculatives sur la monnaie nationale, le renminbi, qui n'était pas convertible ; le taux de croissance interne a dépassé les investissements, qui ont chuté de 40,8 % en 1995 à 38,2 % et 1997. L'impact de la crise a provoqué une appréciation du renminbi de 60 % par rapport aux monnaies du Sud-est asiatique et de 20 % par rapport au yen 2. Il s'agit d'un « concept » de la « science économique » de la bureaucratie restaurationniste...
Chine japonais, provoquant une baisse de la compétitivité relative qui a réduit la croissance des exportations:
0,5 % seulement en
1998 et 6,1 % en
1999. Les investissements extérieurs ont baissé de 11 % au cours de cette même année.
Le gouvernement chinois a appliqué une politique typiquement néokeynésienne pour soutenir la demande, concentrée spécialement dans les régions centrales et occidentales, dont les bureaucraties avaient exigé un tournant lors du XVe
Congrès du fait de leur incapacité à tirer les bénéfices du marché.
Les dépenses publiques sont passées de 12 % du PIB en
1997 à 16 % en 1999, le déficit budgétaire
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de 1,8 % à 3,1 % au cours de la même période. Les salaires des fonctionnaires ont été augmentés de 20 % et des bons du trésor émis pour un total de 160 000 millions de renminbis. Toutefois ces mesures s'avérèrent insuffisantes et la crise de surproduction contenue s'est transformée en déflation au fur et à mesure qu'étaient levées les barrières tarifaires interprovinciales et que le marché intérieur s'unifiait. En 1999 l'indice des prix de consommation a régressé de 1,4 % Les capacités de production non utilisées ont attent 40 % du PIB. La Chine expérimentait pleinement, pour la première fois, les conséquences d'un cycle économique capitaliste.
Dans ce scénario de crise le governement chinois a décidé de lancer la phase finale de la restructuration du secteur public et les privatisations décidées au XV* Congrès du PCC, avec le slogan : « amarrer les grandes, laisser vaquer les petites [entreprises] ». Les « petites » garantissaient l'emploi de 200 millions de travailleurs urbains. Pour éviter une explosion sociale, à ceux d'entre eux qui étaient âgés de plus de 35 ans furent concédées deux années de salaire mensuel entre 200 et 250 renminbis, soit 35 % du salaire moyen d'ouvrier, qui devaient être versés par une caisse d'allocation tripartite (gouvernement-entreprises-société), qui n'a jamais réussi à fonctionner à cause de l'absence des apports non étatiques.
Les autorités chinoises ont poursuivi leur politique de stimulants keynésiens au cours des années 2000, 2001 et 2002, sans parvenir à stopper la déflation. La récession internationale a fait tomber les exportations vers les États-Unis et le Japon au niveau de 7,5 % du PIB, ce qui a rendu plus complexe la gestion macro-économique. Bien que la dette publique n'ait pas dépassé les 15 % du PIB elle a été multipliée par 80 depuis 1981, passant de 870 millions à 40 000 millions de renminbis. La raison fondamentale de cette croissance est une crise de la fiscalité centrale : les autorités centrales, qui étaient capables en 1978 de prélever 29,5 % du PIB, n'ont prélevé que 13,3 % en 1999, ce qui réduit d'autant leurs capacités de régulation pseudo-keynésienne, maintenue grâce à l'émission continuelle de bons du trésor en quantité croissante, dans un cercle vicieux dont il sera difficile de sortir. 2001-2003 Entrée dans l'OMC, les limites des politiques keynésiennes et le XVI® Congrès du PCC
En décembre 2001 la République populaire de Chine est devenue officiellement membre de l'Organisation mondiale du commerce. Les cinq dernières années de négociations se sont conclues par des concessions concernant les tarifs douaniers plus grandes que celles de l'Inde, l'acceptation par la Chine de tarifs douaniers pour les produits agricoles inférieurs à ceux accordés aux pays en voie de développement (8,5 % au lieu de 10 %) et une libéralisation complète du secteur des services à l'issue d'une période transitoire de cinq ans. 60 % de l'industrie automobile et 50 % de l'industrie alimentaire chinoises ne pourront survivre dans ce nouveau « climat de négoce ». La raison de ces concessions relève du changement de la nature sociale de l'État. La bureaucratie, submergée et entraînée par la houle de l'économie marchande, le chaos des intérêts privés et la corruption généralisée ne pouvait compter sur une autre force que le marché capitaliste mondial pour contenir l'explosion des inégalités régionales et le protectionnisme provincial. Seule la discipline d'une restructuration imposée de l'extérieur par le capitalisme international lui est apparue pouvoir contenir l'autonomisation des autorités provinciales.
Le gigantesque barrage des Trois gorges sur le Yangtzé est devenu le symbole de ce processus : conçu comme une solution « socialiste » aux maux éternels de la Chine, sa construction se termine dans un climat de corruption effrénée avec des crédits et la technologie capitaliste, noyant au passage les villages, les monuments et les temples millénaires. Il ne faut pas s'étonner qu'il soit devenu le scénario mythique de toutes les critiques, comme en témoigne le film « Balzac et la couturière chinoise ».
En octobre 2002 l'économie chinoise a commencé à retrouver faiblement sa tendance de croissance, comme si elle apercevait le bout du tunnel. Les profits patronaux dans le secteur privé se sont accrus de 10 %, bien que ceux du secteur étatique conti-
nuaient leur chute (-4,1 %). Plus lentement, la consommation et les investissements privés ont commencé à dépasser, selon le FMI, les dépenses publiques en tant que moteur de la croissance, qui a atteint à la fin de 2002 le niveau de 9 %, soit un point de mieux que les 8 % nécessaires pour absorber la croissance démographique et cesser par là même de faire croître le chômage.
Avec une certaine ironie, lorsque se tient à Pékin le 8 novembre 2002 le XVI Congrès du PCC, l'histoire semble réaliser la prophétie de Mao sur le danger d'une restauration du capitalisme en Chine. Au cours de ce Congrès la troisième génération, représen-
Chei
tée par Jian Zemin, a confié le pouvoir exécutif direct à la quatrième génération de Hu Jintao, tout en conservant son influence dans l'ombre. La grande contribution idéologique de la troisième génération du PCC fut la « théorie » des « trois représentations », selon laquelle le PCC représentait non pas les travailleurs et les paysans de Chine, ni même les « cadres » de sa nomenclature, mais les « forces productives avancées, la culture innovatrice et les intérêts des larges masses ». Le Congrès a lancé un appel au recrutement des capitalistes au sein du PCC, prévoyant pour ces derniers une cotisation spéciale de 1 % de leur salaire annuel. Xiang
1 Duxiu (1879-
Chine Shaoling, propriétaire de l'entreprise textile Baopu Garments Co., s'en est plaint publiquement : « Être uni au parti est une gloire, mais la cotisation est très élevée ». Conclusion
Du point de vue humain, social, économique et écologique, le coût de la restauration capitaliste en Chine aura été gigantesque. Pourtant c'est aujourd'hui l'exemple le plus brillant d'une « économie de transition » que la Banque mondiale propose aux pays en voie de développement. Ce quart de siècle de réformes, en particulier depuis
1942)