Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CHINE

Chen Duxiu : Révolutionnaire permanent de la démocratie radicale

· Inprecor n° 483, juillet 2003 · p. 33-35 · 2 596 mots

Chine IVe Internationale Japon et Corée Stalinisme

Révolt de la

Chikara Sasaki* ui était Chen Duxiu ? Dans la Chine actuelle il est surtout connu comme

« Monsieur Démocratie », du fait du rôle essentiel qu'il a joué à la tête de la mobilisation en faveur de la démocratie radicale du

Mouvement du 4 Mai 1919 qui a surgi contre le Traité de Versailles. Chen était alors le doyen de la faculté des Lettres de l'Université de Pékin. Il était déjà connu comme dirigeant du nouveau mouvement culturel et l'éditeur du journal Xin Qingnian

(Nouvelle Jeunesse) depuis 1915. Avec la radicalisation du mouvement du 4 Mai, il a démissionné de l'Université de Pékin et, avec son ami Li Dazhao, s'est consacré à l'étude de la révolution russe et de la théorie mar-

XIste.

Chen a fondé le

Parti communiste chinois (PCC) en novembre 1920. Plus tard il deviendra le premier secrétaire général du

PCC. En ce sens il peut être considéré comme le fondateur du communisme en

Chine. Il a dirigé le

PCC au cours de la révolution ouvrière de

1925-1927. A la suite du coup d'État de

Chang Kai chek, le 12 avril 1927 à Shanghai, ationnaire permanent démocratie radicale

Chen a pris conscience que la politique de coalition entre le parti nationaliste

Guomindang et le PCC ne pouvait être poursuivie et, ne voulant plus l'assumer, il a présenté sa démission du poste de secrétaire général du parti.

Ayant pris connaissance de quelques documents de l'Opposition de gauche russe critiquant la politique opportuniste du

Komintern en Chine, dirigée par Staline et

Boukharine, Chen Duxiu a proclamé son accord avec Trotsky. Il a été immédiatement exclu du PCC sans autre forme de procès en

1929. En Mai 1931 l'Opposition de gauche unifiée au sein du PCC a été fondée et Chen devient son secrétaire. En octobre 1932 il a été arrêté par les sbires de Chang Kai Chek, pour trotskisme, et fut emprisonné jusqu'à l' été 1937, lorsque commença la guerre sino-

Chen Duxiu. L'inscription calligraphié par Chen signifie : « [photo] prise dans la prison n° 1 de Nanjing au printemps de la 26-ème année de la République » (i.e. 1937)

japonaise. Libéré de prison, Chen a lancé un appel pour un front des nationalistes, des communistes et des trotskistes contre l'invasion de l'impérialisme japonais. A la terreur stalinienne en URSS, il opposa la démocratie prolétarienne, insistant sur le fait que le socialisme est impossible sans démocratie. Il est mort le 27 mai 1942

En somme, Chen a vécu trois vies remarquables, laissant une empreinte indélébile dans l'histoire de la Chine moderne : il fut le dirigeant du mouvement démocratique, le fondateur du Parti communiste chinois et finalement le principal dirigeant trotskiste chinois. Peut-on imaginer une vie aussi remplie ? Réhabilitation de Chen Duxiu en Chine

On peut dire de Chen qu'il fut le « Trotsky chinois » et il a certainement été une personnalité clé du trotskisme mondial avant la seconde guerre mondiale. Trotsky et Chen sont nés la même année - 1879 - et Chen était appelé « le vieux de Chine » par Trotsky, comme Trotsky lui-même était appelé « le vieux » par ses plus jeunes camarades Mais durant toutes les années où Mao Tse Toung dirigeait la République populaire de Chine, Chen avait été effacé de l'histoire bien que tant Mao que Zhou Enlai aient été influencés par lui. Les trotskistes et leurs * Chikara Sasaki est professeur d'histoire et de philosophie des sciences à l'Université de Tokyo et président de la Société japonaise de recherche Chen Duxiu.

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Chine 1992, n'a pu être couronné de succès que grâce à la conjonction de plusieurs facteurs : la terrible répression du mouvement démoLes « daziyuan », affichettes de demandes d'emplois sympathisants, actifs dans le mouvement ouvrier de Shanghai et d'autres grandes villes, furent en principe tous arrêtés en décembre 1952. En les accusant d'être des « contre-révolutionnaires » Mao faisait ainsi un cadeau d'anniversaire à Staline, son allié. Le nombre exact des trotskistes arrêtés alors n'est pas connu, mais on estime qu'environ quatre cents militants furent emprisonnés, certains d'entre eux, tel Zheng Chaolin, le disciple de Chen Duxiu, passant ensuite 27 ans en prison. Zheng avait alors déjà passé sept ans dans les prisons du Guomindang, ce qui a fait de lui, lors de sa libération en 1979, le militant révolutionnaire qui aura passé en prison plus de temps que le révolutionnaire français Auguste Blanqui. A sa libé-

Bibliographie sommaire - Leon Trotsky on China, Introduction de Peng Shu-tse, textes choisis par Les Evans et Russell Block, Pathfinder, New York/London Revolutionaries : Explorations in the History of Chinese Trotskyism, 1921-1952, Humanities Press, Atlantic Highlands 1996, (l'article de Zheng Chaolin « Chen Duxiu and the Trotskyists » y est notamment reproduit) — Sur les écrits tardifs de Chen Duxiu on peut se reporter à : G. Benton, Chen Duxiu's Last Articles and Letters, 1937-1942, Richmond 1998 ; Cahiers Léon Trotsky n° 15 (septembre, 1983) ; Peter Kuhfus, Chen Duxiu and Leon Trotsky : New Light on Their Relationship, China Quarterly, June 1985, n° 102, pp. 253-276. - Les autobiographies de deux trotskistes, collaborateurs de Chen Duxiu, ont été publiées : An Oppositionist for Life : Memoirs of the Chinese Revolutionary Zheng Chaolin, traduit et présenté par G. Benton, Humanities Press, Atlantic Highlands 1997 ; et Wang Fan-hsi [Wang Fanxil, Memoirs Revolutionary, traduit et présenté par G Benton, Columbia University Press, New York 1991 ; En français on lira : Wang Fanxi, La marche de Wang — Mémoires d'un révolutionnaire chinois, La Brèche-PEC, Paris 1987.

cratique en 1979 et en 1989, la modification des rapports de force internationaux créée par l'effondrement du post-stalinisme en Europe orientale et en URSS, la mondialisation néolibérale à travers l'OMC, le FMI et la Banque mondiale et l'écrasement cruel de toute tentative de revendication de conditions de vie plus humaines pour la classe ouvrière, soumise à une accumulation primitive capitaliste dantesque, possible seulement sous la protection de la dictature bureaucratique du PCC.

Le PCC est parvenu à survivre à toutes ses crises internes, en particulier aux graves scissions et purges de 1976, 1980 et 1988ration il a déclaré, selon les informations que nous avons recueillies, qu'il maintenait fermement sa conviction sur l'avenir du trotskisme. Il mourra le 1 août 1998 à Shanghai, à l'âge de 97 ans. Zheng est aujourd'hui considéré comme « l'esprit du martyre ».

Dans la foulée des réformes commencées par Deng Xiaoping la Société de recherche Chen Duxiu a obtenu l'autorisation de fonctionner en Chine en 1989. Plusieurs vieux militants trotskistes ont pu travailler pour cette Société de recherche. Son sixième symposium, tenu à Wenzhou en mai 2001, a pour la première fois, pu débattre publiquement de la « pensée tardive de Chen Duxiu », autrement dit de sa période trotskiste. Son septième symposium, en mai 2002 à Nanjing, fut consacré à la commémoration du 60-ème anniversaire de sa mort.

En tant qu'historien du trotskisme au Japon, j'ai été invité à ces deux symposiums et avec d'autres chercheurs japonais j'ai pu annoncer la fondation de la Société japonaise de recherche Chen Duxiu, en tant qu'organisation-sœur de la société chinoise, lors de la contérence de Nanjing le 27 mai 2002

Chen est perçu aujourd'hui comme une figure positive par les intellectuels chinois et il est devenu un symbole de la démocratie socialiste. Depuis 1989 une dizaine de monographies sur Chen Duxiu ont été publiées. Les étiquettes telles « un opportuniste de droite » ou « un bandit trotskiste antinational », qui lui avaient été accolées, ne sont plus de mise. Un Dictionnaire Chen Duxiu et ses Œuvres sont en préparation. Si la politique répressive menée à l'encontre des oppositions par le gouvernement chinois n'autorise pas un optimisme exagéré — les trotskistes n'ont toujours pas le droit d'agir sur le terrain politique — la mise en place depuis 1989 de la Société de recherche Chen Duxiu et la publication en 1998 de la traduction chinoise de la biographie de

1989, grâce à un pacte interne nourri par le « syndrome de la Révolution culturelle ». Il a livré son âme politique d'abord à Deng Xiaoping, puis à Jiang Zemin, garants de la stabilité sociale et économique de la bureaucratie et de sa descendance. Craignant avant tout l'activité autonome des masses; le PCC croit trouver cette stabilité grâce à la dictature du parti unique et à la discipline du marché capitaliste, sans comprendre qu'il va au-devant de l'anarchie de la concurrence la plus impitoyable en cette ère de mondialisation néolibérale. Les références au marxisme ont fait place à un nationalisme chauvin et conservateur, quand ce n'est pas aux superTrotsky écrite par Isaac Deutscher constituent de bons symptômes. Chen Duxiu et la IV Internationale

Comment Chen Duxiu a-t-il été traité parmi les trotskistes eux-mêmes Longtemps il avait été admis qu'après sa libération de la prison de Nanjing en août 1937, Chen s'était séparé du mouvement trotskiste. Par exemple selon les « Minutes de la Conférence de Fondation de la IVe Internationale », Pierre Naville a déclaré le 3 septembre 1938 : « un certain nombre de membre du Bureau ont quitté plus tard la Quatrième Internationale : (...) Chen Tu-hsiu [c'est à dire Chen Duxiu] (...) ». Cela n'est pas vrai. Comme en témoignent les documents devenus accessibles récemment, Chen a continué à soutenir le mouvement trotskiste et la IV° Internationale après sa fondation, même si un conflit existait entre Chen et certains membres de la section chinoise de la IVe Internationale de Shanghai, en particulier Peng Shuzhi (1896-1983).

Les faits, basés sur ces documents, sont les suivants : le 25 juin 1938 Trotsky a envoyé une lettre de Mexico à Chen Duxiu par l'intermédiaire de Frank Glass, alias Li Furen (1901-1987), un journaliste de nationalité sud-africaine qui soutenait le mouvement trotskiste à Shanghai, suggérant que Chen devrait quitter la Chine pour les EtatsUnis afin de préserver sa sécurité. A la demande expresse de Trotsky, Glass a envoyé Chen Qichang (1901-1942), un militant trotskiste de Shanghai, au Sichuan où Chen Duxiu se trouvait alors, pour qu'il discute personnellement la suggestion de Trotsky et se renseigne sur la position politique « du vieux de Chine ». Selon le rapport de Glass à Trotsky, daté du 19 janvier 1939, « le camarade Chen a accueilli très favorablement la proposition de Crux [un des

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stitions de Fa Lungong et d'autres sectes.

L'Armée populaire de libération, instrument héroïque de la guerre anti-japonaise, de la révolution maoïste et de la lutte antiimpérialiste durant la guerre de Corée, a été la première à saisir le nouveau rôle de puissance régionale de la Chine, en attaquant en 1979 le Vietnam et en se convertissant en une zone économique spéciale, avec ses usines et ses entreprises d'export-import corrompues, toujours à l'avant-garde du PCC. Entrant à Hongkong en 1997, elle ne tentait pas de mettre fin à 155 ans de colonialisme britannique, mais voulait assurer que les quelques droits des travailleurs de pseudonymes de Trotsky] de quitter la Chine et de se rendre aux États-Unis », mais Chen doutait que le gouvernement de Chang Kai chek l'y autorise. Plus important, Chen a écrit le 3 novembre 1938 un rapport politique destiné à Trotsky et a demandé à Chen Qichang de le transmettre à Glass et d'en envoyer une traduction anglaise à Trotsky. Chen y appelait à une « lutte nationale-démocratique » et proposait de former un front unique en Chine contre l'invasion japonaise et critiquait la position « sectaire » du groupe trotskiste de Shanghai. Glass écrivait aussi à Trotsky que le rapport de Chen « clarifie tous les doutes sur l'adhésion de Chen à la IVe Internationale... Chen se considère lui-même comme l'un des nôtres malgré la piètre opinion qu'il a de la section chinoise et il l'a affirmé très clairement dans la conversation avec le camarade de Shanghai [Chen Qichang] ». Ainsi, après la fondation de la IVe Internationale, Chen continuait à la soutenir ouvertement. Il semble avoir maintenu la même position politique jusqu'à la fin de sa vie, comme en témoigne son dernier article, intitulé « Le futur des nations opprimées », où il trace la perspective du « socialisme international », écrit le 13 mai 1942, deux semaines avant sa mort.

Répondant à Glass le 11 mars 1939, Trotsky écrit, se référant au rapport politique de Chen Duxiu que « pour l'essentiel son rapport me semble être correct ». Et Zheng Chaolin conclut son long essai « Chen Duxiu et les trotskistes », écrit en 1980, en écrivant : « Chen Duxiu est resté trotskiste jusqu'à sa mort, tant du point de vue théorique qu' organisationnel. » Je crois pour ma part que l'affirmation de Zheng est juste. De plus en plus de faits suggèrent que, à cause de leur rivalité, c'est Peng Shuzhi et ses camarades qui ont transmis au Bureau international « l'information » que Chen Duxiu s'était séparé du mouvement alors qu'il était emprisonné à Nanjing et ne pouvait se

Hongkong seront soumis à la législation dictatoriale de la République populaire.

Les pires effets de cette restauration capitaliste sont encore à venir. Suivant les modèles les plus classiques des crises du

« mandat du ciel », ils prendront la forme d'une crise de la sécurité alimentaire - du fait de la faiblesse de la productivité agricole et de la nécessité d'importation massive d'aliments — et d'une crise écologique provoquée par la déforestation et les inondations.

La crise de surproduction ne pourra être contenue par la croissance des exportations fondée sur une réduction constante des coûts de production. Malgré l'absence totadéfendre. Le rapport

Chen Duxiu en 1919 fait par Naville en

1938 était donc incorrect sur ce point et son auteur avait été induit en erreur par des rivalités au sein du mouvement trotskiste chinois. La pensée politique des dernières années de Chen Duxiu mériterait d'être étudiée aujourd'hui, car ses conceptions du socialisme démocratique et pluraliste sont d'une brûlante actualité.

Comme je l'ai mentionné, en Chine on se souvient de

Chen Duxiu comme du « Monsieur Démocratie ». Mais sa démocratie était évidemment fort éloignée de la démocratie libérale du fondamentalisme capitaliste prônée par le président des États-

Unis, G. W. Bush. Ce pourquoi Chen s'est battu tout au long de démocrate bourgeois radical, puis en tant que fondateur du communisme chinois et enfin en tant que trotskiste — ce fut une démocratie radicalement anticapitaliste et anti-impérialiste, fondée sur les nations et les classes opprimées. Dans une lettre de

1940 il écrivait que « la science, la démocratie moderne et le socialisme sont les trois principales inventions, les plus précieuses, du génie de l'humanité moderne ». La société bourgeoise moderne a accepté formelle-

Chine le des droits du travail et la concurrence impitoyable pour la vente de la force de travail entre la « population flottante » expulsée des campagnes et les nouveaux chômeurs produits par les restructurations du secteur public, les conflits industriels et les explosions sociales locales ont été multipliés par 14 au cours de la décennie 1990 selon les chiffres officiels, conduisant à une accumulation d'expériences, lente, inégale, mais continue de la classe ouvrière. La Chine est un maillon faible du capitalisme et, comme le disait Mao, « on a raison de se révolter ». ment du moins « la science et la démocratie ». Construire une société socialiste en harmonie avec la science et la démocratie est notre tâche future. La pensée de Chen devrait être rappelée en ce XXI siècle non seulement en Asie orientale, mais dans le monde entier. S'il était entièrement réhabilité dans l'avenir en Chine, il pourrait y connaître sa quatrième vie posthume, celle du révolutionnaire permanent de la démocratie radicale.

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