Inprecor 1974–2004

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BOLIVIE

« Ici il faut tout changer, y compris le nom de ce pays »

· Inprecor n° 487, novembre 2003 · p. 34-36 · 2 393 mots

Pérou et Bolivie Syndicalisme

Propos recueillis par Ximena Ortuzar* La Paz, 25 octobre. Felipe Quispe, connu

"Mallku", dirigeant de la Confédération syndicale unique des travailleurs paysans de Bolivie (CSUTCB) et du Mouvement indigène Pachakuti (MIP), organisations qui furent à l'initiative des protestations qui ont conduit à la guerre du gaz et au renoncement de Sánchez de Lozada, juge sévèrement le nouveau gouvernement. Felipe Quispe : Ce gouvernement n'est pas nouveau. Du point de vue des majorités nationales, et avant tout indigènes, nous n'avons assisté qu'à un changement de personnes. Carlos Mesa Giesbert a été le vice-président de Gonzalo Sánchez de Lozada, souillé par notre sang et s'y vautrant. Ce gouvernement continue le même système capitaliste. Par conséquent, je dois dire que Mesa ne va pas satisfaire le peuple, parce que les lois néolibérales et impérialistes en vigueur sont contre le peuple. • Quelles lois concrètement ? Felipe Quispe : Par exemple la loi 1008, qui implique de s'en prendre à ceux qui cultivent et travaillent la feuille de coca, tant dans le Chapare que dans les Yungas de La Paz. Il s'agit de l'éradication de la coca imposée par les gringos (étrangers). La loi sur les hydrocarbures a également été imposée par les transnationales. Le Code fiscal, la loi de la sécurité des citoyens et d'autres, voilà la colonne vertébrale du néolibéralisme. Et c'est le décret 21060 qui établit le modèle néolibéral en Bolivie. Ces lois et ces décrets doivent être annulés. • Vous vous êtes réunis avec le président Mesa et vous lui avez présenté ces Felipe Quispe : Oui. Nous lui avons dit clairement que s'il accomplit toutes nos demandes il sera notre ami et notre président, un dirigeant nationaliste. Mais s'il ne réalise aucune sorte de changement des lois, cela signifiera qu'il est soumis aux intérêts des • Lui avez-vous donné un délai ? Felipe Quispe : Nous lui avons donné 90 jours pour qu'il révise les lois, étudie nos demandes et les réalise. Lors de l'anniversaire de la fondation de La Paz nous nous sommes réunis dans un conseil municipal ouvert sur la place historique de San Francisco. Tout d'un coup Carlos Mesa est apparu, sans que quiconque l'ait invité. Ou peut-être certains dirigeants avec lesquels il est en contact l'ont invité. Mais en tout cas je ne savais pas qu'il

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y compris le nom de ce pays » interview de Felipe Quispe, dirigeant de la Confédération syndicale unique des travailleurs paysans de Bolivie et député du Mouvement indigène Pachakuti allait venir. Alors, en sa présence, nous avons donné un délai de 90 jours. Durant ce temps nous allons entrer dans un processus de dialogue pour que ce que nous avons demandé à Carlos Mesa et à son gouvernement s'accomplisse. • Et s'il ne les accomplit pas ? Felipe Quispe : Alors nous serons à nouveau obligés de sortir à la croisée des chemins, pour les couper, couper les routes, couper les livraisons de nos produits agricoles, étrangler les cités. Et les autres villes se lèveront aussi, comme elles l'ont fait en septembre et octobre. • Vous croyez que Carlos Mesa pourra réaliser vos demandes ? Felipe Quispe : Il vaut mieux qu'il le fasse, parce que c'est le seul moyen pour que nous puissions vendre nos produits agricoles dans de bonnes conditions et obtenir une stabilité pour les paysans. • Êtes-vous confiants? Felipe Quispe : Bon, il est dans notre viseur. Et nous n'avons pas déposé les pierres et les pieux. Nous restons vigilants de manière permanente. Nous ne voulons préjuger de rien, mais je peux vous prédire que Carlos Mesa n'a pas beaucoup d'avenir ; il peut être égal ou pire que celui du boucher Sánchez de Lozada. • Quand vous parlez d'avenir, vous pensez à l'avenir politique ? Felipe Quispe : Précisément. Parce qu'ils ont déjà commencé à parler de nouveau de la vente du gaz aux États-Unis. Il y a peutêtre déjà des documents signés ou des accords secrets avec les transnationales et le Pentagone. C'est ce qu'a été toute l'histoire de la Bolivie. Les gouvernements ont toujours pactisé dans le dos du peuple. C'est pourquoi nous n'avons pas beaucoup de confiance dans ce genre d'administration. Pour cela, nous, le MIP, nous avons pris nos distances. • D'autres partis ou mouvements ont fait confiance et ont appuyé le gouvernement. Qu'en pensez-vous ?

« Ici il faut tout changer,

Felipe Quispe : Que nous sommes plus radicaux. Nous avons initié une mobilisation le 2 septembre qui a duré jusqu'au 17 octobre, avec les blocages des routes, des grèves de la faim, des marches ; dans certains endroits, comme à Warisata, nous avons dû affronter les balles avec nos pieux. C'est un travail difficile qui nous a coûté du sang et des larmes. Nous n'allons pas co-gouverner avec Carlos Mesa. Nous sommes l'opposition vigilante. Il est vrai que d'autres mouvements ont déjà leurs ministres dans ce gouvernement et dépendent de lui. Ils prétendent vouloir travailler, contribuer... Cela signifie travailler en faveur du néolibéralisme et de l'impérialisme. Cela implique d'accepter la vente du gaz, de sauvegarder les lois

Dirigeants du MIP, Felipe Quispe à gauche anti-indigènes, anti-travailleurs et contre le peuple appauvri. C'est leur choix. Parce qu'ils avaient besoin d'argent... C'est de la cuisine politicienne. Et ils sont là. • On dit que vous vous avec affrontez avec le Mouvement au Socialisme (MAS)... Felipe Quispe : Le MAS est une scission de la Phalange socialiste bolivienne et tout parti issu de cette organisation, que ce soit en Bolivie ou ailleurs, a une doctrine différente des intérêts des travailleurs, des paysans et des indigènes. Ce sont des partis réactionnaires. La doctrine de Carlos Mesa au trouvé son chemin au sein du MAS, qui est aujourd'hui là, où il aurait dû être toujours. • Où ça ? Felipe Quispe : Dans le gouvernement

• Mais le MAS a déclaré qu'il se tient en dehors, qu'il observe. Felipe Quispe : C'est ce qu'ils disent... • Vous avez aussi déclaré que le Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) est un antre de corruption et qu'il a été lié au trafic de drogue... Felipe Quispe : J'ai été prisonnier du gouvernement du MIR en 1992, pour des raisons politiques. A cette même occasion est tombé Oscar Eid Franco, le numéro deux de ce parti, pour rien de moins que le trafic de drogue. Il y a eu d'autres dirigeants du MIR mêlés au trafic de drogue, et aussi d'autres du Mouvement nationaliste révolutionnaire (MNR) et de l'Action démocratique nationaliste (ADN). • Pourquoi avez-vous été incarcéré ? Felipe Quispe : Parce que nous avions organisé l'Armée de guérilla Tupac Katari (EGTK), nous avons posé des bombes et lutté contre eux. Nous avons été plusieurs à être emprisonnés. • Vous avez dit qu'après la chute de Sánchez de Lozada les opportunistes sortent pour s'approprier la victoire. A quoi vous référiez-vous ? Felipe Quispe : Le 2 septembre nous avons commencé les marches du sud, du nord, de l'est et de l'ouest pour nous concentrer à La Paz. Nous avons réalisé une assemblée, nous avons analysé la situation et nous avons décidé de rester ici, dans la cité, de nous séparer avec douleur des Indiens et de la coca et de nous déclarer en grève de la faim. Nous nous sommes installés dans le théâtre San Gabriel, qui appartient à une radio catholique, contrôlée par les prêtres. • Pourquoi ce choix ? Felipe Quispe : Nous pensions que ce serait plus sûr, que comme ceux qui nous gouvernent sont si chrétiens, ils n'allaient pas violer cette enceinte sacrée, leurs saints ensanglantés qui sont là... Nous avons eu raison. * Ximena Ortuzar est l'envoyée spéciale en Bolivie du quotidien mexicain de gauche, La Jornada. Nous avons traduit cette interview de La Jornada du 26 octobre 2003. (Traduit de l'espagnol par J.M.)

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Ils ne nous ont pas écrasé et nous y sommes semaine. Ensuite nous avons appelé nos frères du peuple bolivien pour qu'ils sortent et bloquent les chemins, les routes et l'économie. • Quelle a été la première demande de cette mobilisation ? Felipe Quispe : La libération immédiate de notre camarade Edwin Huampo Espinoza, dirigeant indigène incarcéré pour avoir appliqué la justice communautaire. • De quoi l'accusait-on ? Felipe Quispe : D'assassinat. Comme dirigeant syndical de la communauté Pucarani, il a effectué la sentence communautaire d'exécuter deux voleurs de bétail récidivistes. La justice du gouvernement ne reconnaît pas nos lois et l'accuse d'assassinat. Pour obtenir sa libération nous avons pris en otages deux vice-ministres, de l'agriculture et des questions rurales, qui ont promis de libérer notre camarade. Ils ont mis deux semaines, mais ils l'ont libéré. Le MAS et d'autres partis ont alors appelé à une marche pour le 19 septembre. Mais la vérité, c'est que cette marche fut comme un défilé folklorique : ils marchaient et les gens les regardaient passer. Ce n'était pas une manifestation, c'était un défilé d'écoliers. • Avez-vous poursuivi la grève de la faim dans le théâtre San Gabriel ? Felipe Quispe : Oui. Le 20 septembre les ministres sont venus dialoguer. Nous avions préparé les revendications sur la terre, l'environnement, les droit humains, l'éducation indigène, les transports et communications, les enseignants ruraux. Et aussi sur le développement des indigènes — les voies carrossables, l'eau potable, l'énergie électrique pour toutes les communautés, les centres de soins et les hôpitaux, la mécanisation des avec des machines agricoles. Nous demandions 1000 tracteurs, parce que depuis la venue des Espagnols nous continuons à travailler avec la charrue égyptienne qu'ils avaient apportée. Depuis la mort d'Atahualpa jusqu'à nos jours nous continuons à travailler avec la technologie laissée par les Incas. Rien n'a changé Comment, avec ces outils archaïques, pourrions-nous concurrencer les autres pays déjà développés ? C'est ce que nous avons dit au gouvernement. • Mais c'est le 20 septembre que le massacre de Warisata a eu lieu... Felipe Quispe : Oui. A la mi-journée le téléphone cellulaire a rompu le silence. On m'appelait de Warisata, où il y avait un blocage de route, et on me dit : « Frère, 18 camions remplis de soldats armés jusqu'aux dents sont à 10 kilomètres et vont nous massacrer. » Ils ont continué à appeler : « Ils sont à cinq kilomètres, à deux kilometres, a un kilomètre ». Alors ils ont ouvert le feu et la mitraille a retenti à travers les cellulaires nos écoutions le chant des mitrailleuses. J'ai alors mis le téléphone à l'oreille du ministre de l'agriculture, Diego Añez Moscoso, et lui ai dit : « Écoutez, nous ne pouvons déjà plus dialoguer ». Le secrétaire d'État s'est alarmé et a dit qu'il allait parler au ministre de la défense, Carlos Sánchez Berzaín. • Comme on le sait, c'est lui qui a ordonné le massacre...

Mineurs à l'Assemblée de la COB Felipe Quispe : Non seulement il l'a ordonné, mais il le commandait personnellement depuis un hélicoptère. A ce moment j'ai été informé de trois meurtres à Warisata et d'autres à Sorata. Nous avons rompu les négociations. • Et le soutien a grandi... Felipe Quispe : Le lundi 22 septembre la Centrale ouvrière bolivienne (COB) a appelé à une assemblée d'urgence. La COB est en réalité un cadavre, qui a plus ou moins tenté de ressusciter, car il est trop usé ; mais, finalement, la COB a appelé à la grève générale et les assemblées de quartier du Comité civique d'El Alto et de La Paz, la centrale ouvrière régionale d'El Alto et les gens en général se sont engouffrés dans cette lutte • Le massacre de Warisata fut le détonateur de la généralisation ? Felipe Quispe : Le massacre a eu un impact et il a fait prendre conscience aux gens, il a réussi à pénétrer dans les cours de pierre qu'avaient nos frères de la ville qui nous observaient de leurs balcons. Heureusement Y compris Evo Morales - qui se promenait alors en Libye ou à Genève, est venu. La grève a été observée et les mineurs ont marché sur La Paz. A Ventilla il y a eu un nouveau massacre et cela a servi de bouillon de culture pour élargir le mouvement. • Pensiez-vous que vous obtiendrez la chute de Sánchez de Lozada ? Felipe Quispe : Non, au début non. Mais nous continuions à tirer la situation comme un chewing-gum, parce que la mère de ces batailles ce fut la grève de la faim convoquée par la CSUTCB. Ils ont ensuite continué à tuer à El Alto et ailleurs, toujours dans les villes pauvres, les villes perdues. Finalement les gens de la ville, la classe moyenne, les intellectuels, les étudiants, les défenseurs des droits humains ont commencé à entrer dans les églises et les paroisses catholiques et évangéliques et ont rejoint la grève de la faim. Et les ministres ont commencé à démissionner. Le premier à sortir du gouvernement fut le ministre du MIR, Jorge Torres Obleas (le fils du général et ex-président Juna José Torres), puis ce fut le porte-parole du gouvernement, Mauricio Antezana, ainsi de suite — mais à ce moment il y avait déjà plus de 80 morts. • Quel est le nombre de morts selon Vous? Felipe Quispe : Il y a eu 88 morts, y compris les huit soldats trouvés dans une fosse commune à El Alto, exécutés par leurs supérieurs pour avoir refusé de tirer sur le peuple. Bon, lorsque le boucher est parti, les puces se sont échappées. Et le peuple a fêté cela dans les rues comme un carnaval. Mais nous, nous étions tristes. Parce que nous avions travaillé au profit d'autres. Nous avons donné notre vie et versé notre sang pour d'autres, pour Carlos Mesa, qui a sans doute pensé dans sa chienne de vie qu'il serait président, et grâce à nous il l'est devenu. • Êtes-vous d'accord sur le référendum concernant la vente du gaz ? Felipe Quispe : Nous verrons comment cela se présente. • Participerez -vous à une Assemblée constituante ? Felipe Quispe : Non. Ce n'est pas notre plan ni un projet du MIP. En tant qu'indigènes nous ne somme pas pour refonder la Bolivie ; nous allons mettre à l'ordre du jour la reconstitution du Qullasuyu et nous autodéterminer comme nation indigène dans la République du Qullasuyu. Le reste, c'est comme si nous disions « le vêtement est trop vieux, nous allons lui mettre des emplâtres » Ici il faut tout changer, y compris le nom de ce pays.

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