Par Nadia De Mond*
, ourquoi une journée des femmes au
Forum social européen (FSE) ? L'idée d'organiser une journée entière de débats de femmes à l'intérieur du FSE est née à Florence lors des espaces limités de discussion en atelier ou en séminaire, gérés par des réseaux féministes, fournis par le premier Forum social européen. Le constat d'un manque de temps pour un véritable approfondissement des sujets apportés par les femmes dans le cadre de ce forum était évident. Malgré l'effort de la Marche mondiale des femmes, qui avait participé dès le début aux réunions européennes de préparation de cet événement, la présence des femmes - et d'autant plus des féministes — et leur impact dans les discussions du Forum ont été extrêmement limités. Cet état des choses correspond aussi bien à la persistance du patriarcat (entendu comme relations de domination entre les deux sexes) dans nos . sociétés, y compris dans les organisations et mouvements sociaux, comme à l'absence d'un mouvement autonome des femmes, suffisamment fort et structuré aux niveaux national et international.
La proposition d'une journée entière (au début on avait même envisagé un weekend) consacrée aux droits des femmes devait, d'un côté, rééquilibrer ce manque de protagonisme dans le cadre des forums et, de l'autre, permettre de renforcer les liens entre les différentes associations et mouvements de femmes, existant dans les différents pays européens. Un processus compliqué.
L'idée était d'insérer à chaque rencontre européenne du FSE une réunion de préparation de la journée femmes, en créant ainsi * Nadia De Mond, militante du Parti de la refondation communiste (PRC) d'Italie et du courant "Bandiera Rossa" (qui regroupe les militant(e)s du PRC s'identifiant à la IVe Internationale), coordonne la Marche mondiale des femmes au niveau européen.
des Femmes
une dynamique dépassant les frontières et les horizons traditionnels du mouvement des femmes. Dans les faits cette formule n'a pas été si simple à appliquer. Les mêmes difficultés que rencontrent les associations de femmes au niveau national - éparpillement géographique et thématique, manque de ressources économiques, de structures organisées et de permanentes... - ont pesé dans la réalisation d'un véritable travail coordonné en fonction de l'Assemblée de Bobigny. Par conséquent le gros du travail organisationnel et politique a dû être assumé par le pays accueillant le Forum.
Le revers positif du médaillon consiste dans le grand intérêt que l'Assemblée a suscité dans différents pays et notamment en France même, où des centaines de femmes organisées ou non, se sont déjà inscrites à la journée. Dans plusieurs pays, principalement de la région méditerranéenne, des groupes féministes ont collectivement préparé leur participation de façon à ce que la rencontre puisse servir réellement à échanger des expériences sur le terrain et à élaborer des stratégies communes de resistance à l'Europe des banques, de l'armée et du Vatican.
En fait, un des objectifs de l'Assemblée consiste dans la rédaction d'une déclaration des femmes face à l'Europe en construction : sa Convention et les politiques qui s'en suivront.
Cette déclaration sera accompagnée par des propositions de campagnes centrées sur les questions clés concernant les droits et les libertés bafoués des femmes sur le vieux continent à partir du droit de libre choix par rapport à la sexualité et la procréation ; l'inclusion des immigrées et leur statut autonome ; les politiques néolibérales de l'UE qui appauvrissent en premier lieu les femmes (et notamment les femmes âgées)...
L'Assemblée de femmes est conçue tout d'abord comme une étape dans la construction de réseaux et de campagnes qui permettront à leur mouvement de s'exprimer et d'agir au niveau continental, de se mesurer avec la dimension européenne de la politique. Il ne s'agit donc pas de la énième conférence internationale qui s'arrête à l'analyse plus ou moins sophistiquée des problèmes pour ensuite se donner rendez-vous à la prochaine conférence.
Les travaux de la matinée seront divisés en six ateliers qui échangeront les expériences de résistance et de luttes sur les sujets suivants : femmes et guerre ; violence ; libre choix; immigration et reproduction ; emploi, pauvreté, précarité ; incarnation du pouvoir.
L'ensemble des thèmes affrontés sera présenté en assemblée plénière l'après-midi et ensuite relié à la déclaration concernant la Convention à approuver en fin de journée Un cortège multicolore reliera la journée des femmes à l'ouverture officielle du FSE. Le féminisme dans le mouvement altermondialiste
La réalisation de l'Assemblée européenne pour les droits des femmes est le fruit d'un énorme effort subjectif de la part de cette aile du féminisme (radical) qui s'est investie dans le mouvement altermondialiste en partant d'une double considération :
1° Que la présence du mouvement des femmes est indispensable au sein du mouvement international pour un autre monde possible et que la critique radicale du systèmes de domination est vouée à l'échec sans l'apport du féminisme.
2° Que le mouvement des femmes a tout à gagner en effectuant une plongée dans ce mouvement mixte, composé principalement par des jeunes — parmi lesquels énormément de jeunes temmes — pour se renouveler et dresser un pont avec les nouvelles générations.
C'est principalement grâce au maintien, dès l'an 2000, du réseau européen de la Marche mondiale des femmes contre la violence et la pauvreté que les conditions minimales indispensables ont été réunies pour que la journée puisse prendre forme, être discutée collectivement et « vivre » dans différents pays d'Europe.
A propos du premier point il est évident que le mouvement altermondialiste a du mal à assumer pleinement l'apport du féminisme dans ses analyses et ses discours.
Le féminisme introduit dans le mouvement des thèmes fondamentaux comme une relecture des structures économiques par le biais de la reconnaissance et de la valorisation du travail domestique, qui reste pratiquement à la charge des femmes, ou encore l'utilisation d'une optique de genre par laquelle il faut interpréter toutes les relations sociales. Sur ces thèmes il existe maintenant une ample bibliographie et une
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« expertise » de la part de chercheuses et d'activistes de partout dans le monde. Au niveau théorique le féminisme apporte des concepts fondamentaux comme la multiplicité du sujet de la transformation (dont il découle qu'il n'existe plus de contradiction prioritaire et plus d'avant-garde unique qui dirigera le processus) ; la nécessité d'une approche d'ensemble qui intègre les différents sphères de la vie dans une perspective révolutionnaire (un projet qui ne peut aboutir que s'il arrive à mobiliser les énergies et la passion des personnes directement intéressées).
Tout cela reste absolument en marge par rapport aux idées-forces qui caractérisent le mouvement jusqu'a maintenant, mouvement qui d'ailleurs n'a presque pas mis en avant de porte-parole explicitement féministes.
Les idées doivent être portées par des sujets en chair et os pour qu'elles puissent vivre dans l'amalgame varié mais cohérent qui compose le Forum social mondial (FSM). C'est à partir de cette constatation que les féministes antilibérales ont commencé a œuvrer pour construire les rapports de forces nécessaires au sein du mouvement afin que l'alchimie de fusion entre courants d'idées marxistes, indigénistes, de théologie de la libération, nationalistes-progressites, de libération sexuelle, et féministes puisse avoir lieu.
Toutefois il ne s'agit encore que d'un pari. Une présence forte et articulée de féminisme est une condition indispensable, mais pas nécessairement suffisante, pour que les acquis théoriques et stratégiques du mouvement des femmes deviennent hégémoniques au sein du FSM. La culture patriarcale millénaire consolidée dans des rapports sociaux et économiques structurels traverse tout aussi bien nos compagnons de route des Forums sociaux, lesquels expriment une formidable force d'inertie par rapport aux tentatives de rénovation des modalités de lutte et d'organisation, de formation d'un leadership différent, et de définition des contenus prioritaires du mouvement. « Un mouvement du mauvais genre ? »
Tel est le titre d'un des séminaires coorganisé par la Marche mondiale des femmes (MMF) pendant le FSE. En effet c'est la question que se posent pas mal de féministes étant donné les considérations ci-dessus et ce que l'on appelle en jargon « l'asymétrie » du féminisme par rapport au mouvement et par rapport à la Politique en général
En faveur du pari fait par les femmes de
LIBERTE
2003.
la MMF (et pas seulement) il faut dire que du point de vue de l'affirmation des principes, le Forum social mondial et ses différentes articulations régionales ont accompli des progrès par rapport à ce qui est la tradition du mouvement ouvrier. En paroles le féminisme et la lutte contre les structures patriarcales sont assumés. Les réseaux féministes internationaux et le mouvement des femmes dans les différents pays participants ont trouvé les portes ouvertes à leur entrée dans les Forums. Dans plusieurs pays, pourtant pas particulièrement progressistes en termes de droits des femmes et de libertés sexuelles, comme le Portugal, l'Italie et la Suisse, les Forum sociaux ont intégré dans leur programme les thèmes portés par le féminisme et par le mouvement de libération homosexuelle (GLBT - gay-lesbiennes-bi- et trans-sexuel(le)s).
Ce sont ces premières indications qui nous ont inspiré l'espoir que le chemin de la contamination mutuelle des différents courants et sujets qui composent le mouvement ne s'arrêtera pas là et que son avancement est une question qui repose aussi partiellement entre nos mains.
En même temps il existe des signaux de reprise du mouvement des femmes et de l'intérêt pour les analyses féministes en dehors et au sein du mouvement altermondialiste.
Dans les pays du Sud les organisations de femmes n'ont cessé de croître au cours des dernières décennies. L'adhésion massive à la MMF de l'an 2000 dans certains pays d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine en. LET témoigne. Beaucoup d'entre elles connaissent leurs propres rythmes de croissance souvent absolument détachés de ce que nous considérons habituellement
Femmes comme la centralité du mouvement altermondialiste (la fameuse asymétrie). Quelques petits groupes de témiKIITE nistes académiques, issus des « études de genre », se situent avec leur approche propre aussi bien par rapport au mouvement mixte que par rapport au « vieux » féminisme occidental. Dans le cadre des forum sociaux plusieurs secteurs de femmes s'interrogent sur la spécificité de leur participation en tant que (jeunes) femmes au sein de ce mouvement. Pendant la dernière manifestation contre l'Europe des banquiers et de l'exclusion sociale à Rome, par exemple, un secteur de jeunes « désobéissantes » s'est auto-organisé pour la première fois en cherchant ses propres formes de visibilité et d'action radicale au sein du cortège, faisant face à la police dans les premiers rangs, inspiré par l'action directe des paysannes lors de la mobilisation contre l'OMC à Cancún. Un grand débat s'en est suivi dans les listes internet de discussion féministes en Italie. Est-ce que ces formes d'action qui n'excluent pas la collision nous appartiennent ? S'agit-il là d'un embryon de conscience féministe ?
A mon avis, il n'est pas du tout automatique que les jeunes femmes qui se mobilisent prennent conscience de leur condition de genre subalterne, des relations patriarcales existantes dans la société et de la discrimination dont elles sont l'objet. Mais il est certain que ce milieu-là offre les meilleurs possibilités pour que le discours féministe puisse être entendu et assumé, à condition que nous soyons perçues comme parties prenantes du même mouvement et capables de communiquer nos idées et nos expériences de façon attrayante. C'est là un autre grand défi pour le féminisme qui a su se remettre en marche ces dernières années. 3 POUR TOUS :