Inprecor 1974–2004

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UNION EUROPÉENNE

Le mouvement de masse devant une nouvelle étape

· Inprecor n° 487, novembre 2003 · p. 13-17 · 4 857 mots

Europe Syndicalisme Italie États-Unis

Par François Vercammen* ace à l'offensive patronale visant à imposer les contre-réformes dans toute l'Union européenne, les mobilisations sociales largement spontanées ont témoigné de l'usure et de la crise de légitimité du modèle néolibéral, déjà apparente au travers des succès du mouvement altermondialiste Mais un hiatus persiste entre l'ampleur de ce rejet et la difficile renaissance d'un projet politique, permettant de remplir d'un contenu la revendication massive d'un « autre monde possible ». Comment la gauche radicale, dont la visibilité politique et institutionnelle s'est accrue dans une série de pays européens, peut-elle tenter d'apporter les réponses politiques que le mouvement de masse, encore inconsciemment, attend? Échec des États-Unis

La guerre contre l'Irak et ses suites constituent un moment de vérification important pour les conditions de la lutte et les perspectives politiques. Deux aspects sont à souligner : le dispositif impérialiste, malgré l'énormité de ses moyens matériels, en sort divisé et affaibli sur le plan politique et de la légitimité ; mais, les mobilisations contre la guerre et la politique néolibérale, malgré leur ampleur sans précédent dans l'histoire, n'ont réussi à stopper ni l'éclatement de la guerre, ni la dégradation des conditions de vie à l'échelle planétaire. L'attention se projette de plus en plus sur la réorganisation des forces en présence

Plus on s'éloigne de la fin de la guerre, plus la perception de ses conséquences politiques tend à varier. Présentée au départ comme une promenade du dimanche, l'invasion étatsunienne a commencé à se heurter à une résistance tenace. Le rôle que la composante populaire y tenait, semblait annoncer un enlisement de longue durée. Ce « pessimisme » disparût devant l'évanouissement de l'armée de Saddam. La voie semblait favorable à l'impérialisme étatsunien pour une reconquête/remodelage de l'ensemble du Moyen-Orient ; Bush, annonçant même son intention d'en découdre avec la Corée du nord. Aujourd'hui, la dynamique s'est nettement retournée : le gouvernement étatsunien s'enlise en Irak ; le problème n'est plus militaire, mais politique ; et Bush cherche péniblement des appuis pour se sortir du bourbier.

La pression étatsunienne sur la Syrie, l'Iran et, d'une autre façon, sur l'Arabie saoudite est réelle. Mais il ne peut plus s'agir de détruire les appareils d'État de ces pays. C'est plutôt l'urgente stabilisation du pays vaincu qui est le préalable à toute opération politico-militaire d'envergure. L'échec de la politique de Bush pour pacifier les rapports israélo-palestiniens amplifie les difficultés. Tout cela fait boomerang « chez lui » : la politique intérieure (le budget, la relance économique...), les mensonges d'État à propos de l'Irak, le lancement de la campagne électorale pour les présidentielles de novembre 2004...

L'impasse au Moyen-Orient dévoile les limites de la suprématie étatsunienne. Les États-Unis d'Amérique (USA) sont une superpuissance, et la seule au monde ; mais ils n'ont pas les moyens d'exercer un contrôle intégral sur la planète. Subjuguer la planète, y compris leurs propres alliés du camp impérialistes et ses valets, est au-delà de leurs forces. Du coup, les contradictions au sein du dispositif impérialiste se manifestent, se libèrent, s'entrechoquent.

Les deux faits politiquement marquants sont les suivants. D'abord, l'axe franco-allemand, à la tête de l'Union européenne (UE), avait marqué les limites de la « gouvernance étatsunienne » — dès avant l'éclatement de la guerre et les déboires de l'invasion — notamment en formant une coalition avec la Russie (et la Chine). Ensuite, la résurgence d'une coalition des « non-alignés » (le G20 ou G21), au sommet de Cancún, autour du Brésil, de l'Inde, de l'Afrique du Sud et de la Chine. La tentative du Brésil, relançant le Mercosur et nouant des rapports économiques latino-américains comme alternative à la Zone du libre échange des Amériques (ZLÉA), avait annoncé cette nouvelle audace.

Au sommet de Cancún, une coalition, certes fragile, a ainsi réussi à bloquer la désastreuse libéralisation de l'agriculture de ces pays Il est important de noter que le conflit ouvert au sein du bloc transatlantique (UE, USA) a créé l'espace pour renforcer les revendications propres des pays du tiers-monde « Cancún fait évidemment penser à... Seattle » ! Conflits entre les USA et l'UE

Le fait politique majeur est certainement l'autonomie croissante de l'Union Européenne par rapport aux États-Unis et les conflits qui l'accompagnent.

Dans les analyses de « l'impérialisme » et de la situation mondiale, l'UE est généralement oubliée et la suprématie étatsunienne traitée comme dénuée de contradictions

En une quinzaine d'années, de la fin des années 1980 à la fin du XX* siècle (1), s'est constitué un marché unique d'une taille comparable à celle des USA et sur cette force productive et commerciale s'est érigé un système monétaire autonome (2). L'appareil étatique de l'UE est certainement incomplet, mais ses structures déjà supranationales (la Commission, le Conseil européen, la Banque Centrale, la Cour de Justice) et une série de normes inter-étatiques contraignantes encadrent son fonctionnement. Une entité commerciale au départ, qui opérait d'une manière « spontanée » et dispersée, agit désormais d'une manière * François Vercammen est membre du Comité international de la IVe Internationale et de son Bureau exécutif 1. Tout cela est certainement beaucoup plus compliqué. L'UE est un très récent rassemblement d'entités nationales relativement homogènes sur le plan économique et de très vieux appareils impérialistes. Poussées « mondialistes » et multiples inerties économiques, historiques culturelles, politiques, etc. constituent un processus contradictoire, heurté.. 2. Michel Husson rappelle dans son Le grand BLUFF capitaliste (La Dispute, 2001, p.184) le rôle-clé pour les Etats du contrôle de l'investissement international et de la politique de taux de change entre les principales monnaies de la planète

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concentrée et politique. Cela se ressent au sein de l'UE comme en dehors.

La contradiction qui a éclaté dans le bloc transatlantique, n'est ni fortuite ni aléatoire. Elle s'est installée dans la situation mondiale. La nouvelle conflictualité entre l'UE et les USA provient de deux mouvements opposés qui se renforcent : d'une part l'érection d'un appareil d'État de l'UE — ce qui, de toute façon, aurait rééquilibré le rapport de force antérieur avec les États-Unis — et son activité concrète dans l'arène mondiale ; d'autre part, le passage de la classe dominante étatsunienne à une stratégie unilatéraliste et activiste, essayant d'encadrer très étroitement le dispositif impérialiste dans son ensemble

La domination étatsunienne sans partage depuis 1945 touche à sa fin. L'omniprésence, l'omnipotence et l'activisme de l'appareil d'État étatsunien au service des multinationales étatsuniennes heurtent les intérêts internationaux - pas seulement de l'UE, mais aussi des autres grandes et moyennes puissances. Concurrence exacerbée et rivalité inter-étatique multiplient des conflits larvés et ouverts, grands et petits, économiques et politiques.... Les limites de « l'empire américain » apparaissent, ses contradictions aussi

Déjà en octobre 2001, durant 24 heures, un refus « européen » s'était manifesté au sein de l'OTAN, d'une guerre contre l'Afghanistan, alors qu'il fallait capturer Ben Laden. Il fut vite étouffé sous la « compassion » avec le peuple étatsunien, libérateur de l'Europe en 1945, allié de toujours. L'opposition est réapparue en 2003 : la France et l'Allemagne ont affronté la volonté dominatrice étatsunienne. Elles ont paralysé l'OTAN autour de la question turque. Et en construisant une alliance avec la Russie et la Chine à l'ONU, au sein du Conseil de sécurité, elles ont bloqué la stratégie étatsunienne et l'ont exposé à l'isolement devant l'opinion mondiale. Union européenne : une nouvelle légitimité

Paradoxalement, ce conflit intra-atlantique donne à l'UE pour la première fois une base populaire large. Ce sera un facteur politique important, à commencer au sein de 'UE. La gigantesque opération visant à imposer une Constitution à l'Union et les élections européennes de juin 2004 tendent à consolider cet acquis.

Là où toutes les campagnes coûteuses pour populariser « l'image » de l'UE avaient échoué, la guerre - plutôt : les guerres, notamment celles des Balkans - ont réussi.

FUTURI SCRIMI RIE RAFFARIN la retraite Sans qu'il y ait unanimité au sein des classes dominantes, les politiciens de tout bord, les sociaux-démocrates et les Verts en tête, exploitent à fond ce retournement. L'UE est présentée comme un contre-pouvoir, une alternative face aux États-Unis. Selon un sondage « Eurobaromètre », « les Européens » font désormais avant tout confiance à « leurs propres forces » de la défense et considèrent que Bush « augmente l'insécurité dans le monde ».

La tendance est générale, mais son ampleur est variable, selon les pays-membres. Le résultat est le plus spectaculaire en Allemagne — le pays qui a vécu 40 ans face au glacis stalinien et sous l'occupation des « alliés ». Le renversement du climat politique y est complet. Alors que ce pays fut l'allié le plus dévoué de son protecteur étatsunien (face au « communisme »), il a opéré, en quelques années (depuis 1999), deux bonds colossaux : il a brisé le tabou d'une armée qui selon la Constitution n'avait pas le droit de sortir des frontières nationales. Et « après l'Irak », l'Allemagne peut se positionner en pointe pour une « défense européenne » qui défendra les intérêts de l'impérialisme.. européen. La boucle est bouclée !

La guerre étatsunienne a permis au noyau franco-allemand, soutenu par une large majorité de pays-membres, de reprendre l'initiative au sein de l'UE

La « nouvelle » légitimation de l'UE ne se base pas sur « les valeurs » démocratiques et sociales (comme ce fut le cas depuis 1957 — traité de Rome — jusque dans les années 1980), mais sur la coquille vide de « l'alternative aux USA » et sur le renforcement des appareils répressifs (armée, police des frontières, mesures

« antiterroristes »...). L'écrasante majorité des partis politiques établis, quels que soient leurs désaccords sur certains principes, sont prêts à avaler un projet de

Constitution entièrement néolibérale, guerrière, antidémocratique...: conservateurs, libéraux, verts, sociaux-démocrates. et même quelques partis communistes (comme le PDS allemand à coup sûr, d'autres se tâtent).

L'échec pathétique de Blair y est directement lié. Sa stratégie annoncée fut de se positionner à côté de Bush, comme chefs de guerre, pour amener « en force » la Grande-Bretagne à la tête l'UE et dans l'Union monétaire (l'euro). Par cet échec et le scandale qui le frappe personnellement (les mensonges d'Etat), il a sans doute perdu toute utilité pour la classe dominante anglaise. Au point que Blair fait aujourd'hui une courbe rentrante en acceptant le concept franco-belgo-allemand d'une « défense militaire » de l'UE, autonome de l'OTAN. D'autres s'impatientent pour prendre la relève : son rival Gordon Brown au sein du New Labour, les Démocrates-Libéraux. Le deuxième effet, c'est une crise sans précédent depuis 1945 du Labour Party. L'énorme mouvement anti-guerre, que le mouvement « no global » avait initié en attirant des militants du LP, a secoué la société anglaise. Il a été porté dans le cœur même de la social-démocratie par des secteurs syndicaux importants: fusionnant les résistances contre la guerre et contre la politique cyniquement pro-bourgeoise de Blair.

Ce discrédit n'a pas touché les gouvernements italien et espagnol au même niveau que Blair. Malgré des mobilisations exceptionnellement nombreuses et combatives, Berlusconi et, plus encore Aznar, se sont bien tirés d'affaire dans des élections générales (locales)!

En revanche, les gouvernements européens, qu'ils fussent « pacifistes » (français, allemand, belge, luxembourgeois), auréolés l'our La France đ'en haut

DES PRIMES

Pour la France d'en bas

DEPRIME !!!

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de leur opposition à Bush, ou bellicistes (Italie, Espagne) n'ont pas osé imposer « l'union sacrée » entre patrons et travailleurs pour paralyser les luttes revendicatives. Blair fut sans doute l'exception, en attaquant violemment la grève des pompiers. Berlusconi et Aznar, tout en soulevant la question, n'ont pas osé l'affronter.

Au contraire, tout au long de la mise en place de la machine de guerre et pendant la guerre elle-même la conflictualité sociale s'est maintenue. Cela indique en même temps les limites de la légitimité européenne. L'UE et ses gouvernements nationaux restent profondément discrédités. Les patrons et les gouvernements se consolent avec la mécanique institutionnelle bien rodée qui broie progressivement, systématiquement les acquis sociaux. La renaissance du mouvement social

L'Europe a connu une vague de mobilisations syndicales et de grèves sans précédent depuis 20 ans. Pratiquement dans chaque pays on annonce des phénomènes « pour la première fois depuis... longtemps » : l'ampleur ou l'acharnement ou la durée, mais plus important encore, une nouvelle capacité d'initiative « par en bas » (la base des travailleurs, des équipes militantes locales, des appareils intermédiaires). II faut également souligner l'intervention citoyenne « extérieure » au mouvement ouvrier établi : des associations, des ONG, des groupes tiers-mondistes, écologistes, et, plus organisée, des militants du mouvement altermondialiste. Tout cela annonce nettement un renouveau du mouvement du monde du travail — syndical, social et politique - qui se fera hors des sentiers battus.

Cette réorganisation/renaissance est bien le facteur le plus encourageant de cette première grande vague de luttes qui affecte quasiment toute l'Europe. Car en général, elles n'ont pas abouti à des victoires, n'ont pas obtenu leurs objectifs concrets. Le mouvement syndical reste encore organiquement affaibli. Dans la plupart des cas, ce sont les travailleurs/euses du secteur public qui en forment la masse et le noyau dur. Dans le secteur privé, les conditions d'embauche et de licenciement sont beaucoup plus menacées par l'arbitraire patronal. La véritable hécatombe des emplois — les soi-disantes « restructurations » - continuent de plus belle. Les métallos (est-)allemands et les travailleurs de la Fiat - le cœur de la classe ouvrière industrielle - ont connu la défaite, après un combat mémorable. Particulièrement inquiétante est l'expérience italienne : les travailleurs italiens ont pu lutter sous une direction syndicale de gauche

(la FIOM) dans le contexte italien qui a connu, depuis le printemps 2001, une extraordinaire montée sociale combinant, par vagues, des grèves générales catégorielles, des grèves générales « centrales », l'irruption du mouvement altermondialiste depuis Gênes, les mobilisations anti-guerre dont l'hégémonie s'est manifestée par les affiches « pace » aux fenêtres de millions de familles, et, de surcroît, un début d'interaction entre le mouvement syndical et le mouvement altermondialiste

Trois facteurs nouveaux, dynamiques, se dégagent des expériences récentes :

• Tout d'abord, le combat, malgré son échec (qui apparaît désormais comme « momentané »), ouvre une nouvelle perspective aux yeux des couches militantes. C'est que les formes de la lutte changent : une capacité démocratique à la base, des initiatives de débordement, des actions radicales, etc. Ensuite, il y a partout l'apparition d'une nouvelle génération de syndicalistes, moins idéologiquement formée mais pas moins aguerris dans la capacité argumentaire face aux structures syndicales, partidaires et étatiques.

• Mais il s'agit du tout début du renouveau des cadres syndicaux

Dans chaque pays, dans chaque grande lutte, dans chaque mouvement ouvrier national, on peut trouver des indications précieuses de la renaissance du mouvement syndical.

Mais ce n'est qu'un début de redressement après une défaite majeure de la classe ouvrière et un affaiblissement structure du mouvement syndical. Dès lors, on doit se rendre compte qu'il « est très rare qu'ait existé un déphasage aussi net — un hiatus quasi désespérant - entre l'ampleur des mobilisations d'un côté et, de l'autre, leur sédimentation politique et organisationnelle... » (3).

• Le troisième facteur, c'est l'extraordinaire vitalité et créativité du mouvement altermondialiste à l'échelle internationale. Celuici a d'abord réussi à former, en peu de temps, un mouvement international comme point de référence et de ralliement d'une multitude de forces sociales. Pour ensuite donner naissance, à travers une phase exceptionnellement complexe de la situation internationale, à un mouvement anti-guerre avec un impact sans précédent dans l'histoire. Ce qui ne l'a pas empêché de poser, en parallèle, les sédiments d'un nouveau mouvement social européen (le Forum Social Européen de Florence et, maintenant de Paris/St. Denis). Aujourd'hui, il affronte un double défi : opérer sa jonction avec le monde du travail dans les pays « riches » et, pour progresser dans ce sens, comprendre la « question sociale » dans le monde capitaliste avancé (« les pays riches »), c'est-à-dire l'exploitation du travail et l'oppression des femmes.

Intuitivement, il y a le sentiment que le sort des deux mouvements - altermondialiste et syndical — est lié, parce qu'ils affronRaffarin des bois il vole à la France d'en bas pour donner a celle d'en haut tent le même ennemi : les classes dominantes « du Nord », les États impérialistes. Par ailleurs, ce constat ne résout pas les problèmes revendicatifs, organisationnels, stratégiques... Cette échéance est maintenant devant nous. Le pont à construire pose deux problèmes difficiles, notamment parce que, en vingt ans (et quelles années), l'écart entre la jeunesse et le mouvement ouvrier n'a fait que se creuser : le premier, au sein du mouvement altermondialiste, pour comprendre le rôle de la classe salariale — comme classe exploitée et comme force sociale déterminante pour briser la politique néolibérale ; et le second, au sein du mouvement syndica traditionnel (de la Confédération Européenne des Syndicats), pour y trouver des interlocuteurs « du même bord » après la quasi-disparition des gauches syndicales 3. Franco Turigliatto, Réflexions sur la question sociale, Inprecor n° 484 d'août 2003, p. 27.

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organisées dans la plupart des pays et à l'échelle européenne. Il ne faut pas se leurrer sur le rapport de force : la classe salariale est sur la défensive ; elle subit une régression sociale continue. Au bout, si rien ne change, la démoralisation menace. Le tournant de Bertinotti

Une proposition est venue de l'italie, le pays qui est passé par la plus grande, la plus forte, la plus variée, la plus riche des expériences sociales et politiques en Europe. Le Parti de la refondation communiste (PRC) a été entièrement partie-prenante dans la construction des mouvements altermondialiste et syndicaliste, y compris pour Sui avance dégager « un nouveau sujet politique » anticapitaliste, révolutionnaire, en syntonie avec le mouvement et « dépassant » le PRC. C'était le tournant du dernier congrès, en avril 2003 (4). Aujourd'hui, Fausto Bertinotti, le dirigeant du PRC, dresse un bilan très mitigé, tant en ce qui concerne les mouvements que pour son propre Parti (5).

L'écart entre l'ampleur des mobilisations sociales et le faible prolongement sur le terrain politique (électoral et partidaire) a provoqué un changement de perspective dans le PRC. Devant l'échec du mouvement, la priorité devient le renversement du gouvernement Berlusconi par une coalition entre partis, le « centre-gauche » (la social-démocratie, l'Olivier de Prodi...) et le PRC, soutenue par l'ensemble du mouvement syndical et social. Et qui constituerait un nouveau gouvernement de gauche...

Le déclic du tournant a été l'échec du rétérendum (juin 2003). Le but était d'élargir une loi (« article 18 ») qui interdirait « des licenciements sans une juste cause » aux entreprises de moins de 15 salarié(e)s. C'était une loi sociale très importante. Et la proposition était très radicale étant donné l'ambiance néolibérale. En baissant encore le 4. Cf. le dossier publié dans Inprecor n° 470/471 de mai-juin 2002. 5. Cf. l'article de Fausto Bertinotti dans The Guardian du 12 août 2003. 6. Document adopté par la Direction Nationale du PRC, publié dans Liberazione du 25 septembre 2003.

seuil, on impliquait la masse des travailleurs/euses, jeunes et précaires. Cela avait un aspect citoyen fort, car cela parlait à des familles en difficulté et des associations non-syndicales, qui font souvent partie du mouvement altermondialiste. Il y a eu une opposition farouche de la part des organisadu gouvernement tions patronales,

Berlusconi, des Démocrates de gauche (DS, la social-démocratie, dans l'opposition), de deux des trois grandes confédérations syndicales (UIL, CISL). Pourtant, le PRC avait réussi à constituer une large coalition qui embrassait l'entièreté de la gauche sociale, politique et citoyenne : le

PRC, le Verts, le

Parti des communistes italiens

(PdCI, une scisdu PRC sIon autour d'Armando

Cossuta), la fédération syndicale de la métallurgie FIOM, les syndicats de base, finalement aussi la principale confédération syndicale CGIL, le principal mouvement culturel ARCI. Le référendum n'atteignit pas son but : le taux de participation - 25,7 % des inscrits — tut trop bas. Mais plus de 10 millions ont soutenu la proposition, ce qui est énorme. Quelle conclusion politique tirer d'un tel constat extraordinairement contradictoire ?

A partir de cet « échec », Bertinotti opère son «tournant».

Partant de la faiblesse du mouvement, essentiellement basé sur les courants sociaux et politiques de la gauche radicale, il ouvre une nouvelle perspective. Il vise la chute à court terme du gouvernement Berlusconi par une alliance avec « le centre-gauche »

(les partis socio-libéraux de « l'Olivier ») pour former un gouvernement, dont le PRC serait partie prenante. Il s'agit d' « ouvrir un parcours, un début de discussion programmatique ouverte et nourrie par les conflits, et un objectif, la chute du gouvernement Berlusconi et la réalisation d'une alliance programmatique qui se porte candidate au gouvernement du pays » (6). Toutes les difficultés et les problèmes tactiques y sont : l'unité d'action la plus large y compris avec la social-démocratie néolibérale pour chasser un gouvernement de droite ;

la bataille pour l'hégémonie de la gauche radicale - sociale et politique

— au sein de ce « front unique » ; le débat politique public pour obtenir un programme d'action ; la formation d'un nouveau gouvernement « de centre-gauche » ; et l'entrée du PRC dans un tel gouvernement. Celui-ci portera, selon Bertinotti, d'autant plus la marque du radicalisme social que ce gouvernement sera porté par le mouvement, dans une phase où le programme social-démocrate/réformiste est impraticable dans le capitalisme aujourd'hui, et où le néolibéralisme est totalement discrédité

Le problème n'est pas l'unité d'action, ni à la limite un bloc électoral pour battre Berlusconi si la loi électorale très antidémocratique l'impose ; mais bien l'engagement déjà annoncé du PRC à entrer dans un gouvernement dont le programme se met en place dès à présent ! C'est l'expérience qui tranchera. La motivation profonde de la direction du PRC est manifestement l'échec électoral et la croissance limitée du Parti après une phase extrêmement féconde du point de vue de l'auto-activité et l'auto-organisation des masses populaires et des jeunes, une ligne radicale du PRC en phase avec celles-ci, et une énorme activité de ses militants qui ont joué un rôle importante dans le mouvement.

A la base de ce tournant hâtif il y a une difficulté réelle : on se trouve dans la première étape de la renaissance du mouvement social et politique; son redressement organisationnel est limité, mais sa légitimité dans la société est déjà forte. Les partis anticapitalistes/radicaux sont encore une minorité, mais ont déjà réussi à entrer dans les assemblées politiques élues.

Il s'ensuit qu'on ne peut se désintéresser des agissements d'un gouvernement de droite qui multiplie les attaques contre les acquis sociaux (et souvent démocratiques). Sans tomber dans l'électoralisme, l'effort de se renforcer via le suffrage universel est utile, quant à la visibilité d'une alternative anticapitaliste.

Contracter, en revanche, une alliance programmatique gouvernementale avec les partis socio-libéraux, c'est prendre le risque de se discréditer comme cela est arrivé à pluRECHERCHE grève nationale jusqu'à satisfaction désesperemmert

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sieurs partis, du PCF aux Écolos belges. Leurs organisations sont en lambeaux. Le danger plus grave encore c'est qu'une telle alliance gouvernementale pousse immanquablement les partis anticapitalistes qui la rejoignent à se conformer à la participation gouvernementale et, pire, à limiter l'autonomie du mouvement social. Tant le Parti et que le mouvement seront aspirés par les convulsions politiques que de telles opérations comportent. La « question politique » : hors de portée ?

Il faut fermement maintenir le cap surle développement du mouvement social, lui donner toute sa latitude pour déployer ses ailes dans l'action, pour créer une culture de liberté d'expression et de pluralisme, pour renforcer son programme, ses analyses, ses organisations.

La question du « débouché politique » est incontournable et impérative. Mais pour la gauche radicale, elle se pose malheureusement dans le vide : les partis, les élections, le gouvernement, l'État, c'est tabou ! Tout le monde en parle, mais dans le mouvement c'est interdit. L'écart entre l'ampleur du mouvement social et la stratégie forcément politique reste tabou. Jusqu'à quand ?

En absence d'une lame de fond d'engagements, ce n'est que par bribes qu'on réussira à colmater la brèche

Quatre facteurs peuvent y contribuer. • L'extraordinaire nouveauté de la situation c'est l'existence, pour la première fois depuis 25 ans, à l'échelle mondiale, variable de pays en pays, d'un vaste milieu contestataire et internationaliste. Il a une formidable capacité d'initiatives mondialisée et échappe, pour le moment encore, à la récupération par les forces conservatrice socio-libérales et étatiques-institutionnelles. En son sein, une gauche « sociale-sociale » et pluraliste, est un élément constitutif. C'est au sein de cette mouvance que se trouve l'énergie et la conscience pour former une nouvelle formation politique anticapitaliste. Mais l'inertie, la méfiance, la réticence, l'incompréhension bloquent cette solution. Entre-temps, elle laisse la conclusion politique de leur activité sociale aux partis politiques traditionnels de la gauche socio-libérale. • Le mouvement, de par son ampleur et les problèmes sociaux qu'il soulève, contient désormais une profonde contradiction : comment réaliser ses grandes revendications qui forment son identité (la taxe Tobin, l'annulation de la dette du tiers-monde, le combat contre l'inégalité sociale....), et au-delà comment arriver a cet «autre monde » qui est possible? L'exigence d'une « autre gauche » découle logiquement de cela. Qui dit « stratégie » et « programme », dit aussi pluralité des opinions organisées, voire des courants, des mouvements et des partis politiques. On dit et répète que le mouvement est « anticapitaliste ». « Potentiellement » anticapitaliste, oui ; anti-establishment ou anti-systémique, certainement. Mais des références élémentaires pour l'anticapitalisme manquent : la nécessité d'enlever le pouvoir économique aux grands groupes transnationaux ; celle de changer radicalement et de réorganiser le pouvoir politique par en bas ; la nécessité d'une force sociale majoritaire et, donc, démocratique pour s'imposer à l'oligarchie financière qui nous gouverne. Ces idées ne sont ni discutées, ni - encore moins - acceptées. C'est sans doute une des raisons qui expliquent que « le politique » reste une énigme ou un repoussoir pour une bonne partie du mouvement. ® Il existe une vie politique très présente « en dehors du mouvement ». Les partis gouvernementaux sont un facteur de polarisation très fort : leur action touche la masse de la population. A l'échelle européenne, dans la plupart des pays, on distingue aisément la gauche socio-libérale, successivement au gouvernement et dans l'opposition. Comment le mouvement peut-il ne pas prendre position face aux politiques concrètes qu'ils défendent ou appliquent ? Et faire des propositions alternatives ? De surcroît, il s'agit d'une vraie bataille politique. Mais la politique pèse de plus en plus dans le mouvement et face au mouvement. Ainsi, la social-démocratie discréditée et exsangue cherche désespérément à « l'intégrer ». Elle trouve des appuis en son sein parmi des individualités réformistes. Par exemple en France, la direction d'ATTAC CassenNikonoff s'est synchronisée avec le PS et le PCF pour attaquer la gauche radicale. Le mouvement n'échappera pas à s'organiser en parti ou en plusieurs partis, ou en courants dans un parti. • Ce processus de clarification politique, lent et latent, va sans doute sortir de sa cachette dans les mois qui viennent. Pour toutes les raisons mentionnées, mais surtout en raison des élections européennes de juin 2004. Pour l'UE et les partis qui lui sont dévoués, c'est une belle occasion pour légitimer et compacter cette Europe capitaliste et impérialiste de la Finlande à la Méditerranée, de l'Océan Atlantique à la frontière russe. La différence, l'antagonisme entre la gauche socio-libérale et la gauche anticapitaliste éclatera aux yeux de millions de gens. Comment les milliers de participants et militants du mouvement pourront-ils rester à l'écart ? A cette occasion, il ne s'agit plus de compter les voix le soir d'une élection. Il s'agit d'une bataille pour « conquérir les cœurs et les consciences »!

Ainsi, deux événements capitaux vont avoir lieu dans la période immédiatement devant nous : le Forum Social Européen qui rassemblera plusieurs dizaines de milliers de personnes dans les « ateliers de discussion », et plusieurs centaines de milliers dans la manifestation à Paris ; des millions de gens vont faire un choix politique dans les 25 pays-membres (450 millions d'habitants).

Il faut lier les deux. Du Forum nous attendons une nouvelle impulsion vers des mobilisations communes pour repousser les politiques néolibérales et porter la question des droits sociaux au cœur de l'Europe — sans oublier la lutte contre la guerre. Ces questions seront aussi au cœur de la campagne électorale européenne de juin 2004.

Aux militants de la gauche sociale de s'en saisir. C'est le moment de s'engager. La situation s'y prête. Pour la première fois, une série de partis et mouvements - larges et pluralistes, qui travaillent ensemble depuis quelques années dans les Conférences de la Gauche Anticapitaliste européenne (7) -ont annoncé leur volonté de constituer un « parti européen ». Ils n'ont pas l'arrogance de prétendre qu'ils forment déjà la nouvelle force politique à l'échelle de notre continent capable de lutter efficacement pour imposer les revendications sociales et de lutter pour un « autre monde », une « autre Europe ». Ils tendent la main aux dizaines de milliers d'hommes et de femmes pour qu'ils s'y engagent. Aux Forum Sociaux Européens doit répondre une nouvelle force politique anticapitaliste.

23 octobre 2003 7. Cf. Inprecor n° 484 d'août 2003, pp. 31 à 36.

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