Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ALLEMAGNE

Succès d'une manifestation « autoconvoquée »

· Inprecor n° 489-490, janvier-mars 2004, n° 489/490 · p. 44-45, 45-46 · 2 041 mots

Allemagne Syndicalisme

Par Angela Klein et Paul B. Kleiser* ontrairement à la situation dans plu-

• sieurs pays latins, pendant l'année 2003 il y eut peu de résistance contre les mesures néolibérales et antisociales de la coalition rouge-verte régnant à Berlin depuis 1998. Un sentiment de marasme s'est répandu dans le pays empêchant des efforts de lutte contre « l'agenda 2010 » de Schröder. Un bon mot faisait le tour de l'Allemagne : « Quelle est la différence entre le christianisme et la social-démocratie ? Le christianisme prêche la pauvreté, mais la social-démocratie la réalise. » C'est pourquoi l'ampleur de la manifestation à Berlin avec plus de 100 000 manifestants a surpris tout le monde, y compris les organisateurs. Quand on commençait les préparatifs après les vacances, on espérait avoir 10 000 personnes, et une semaine avant le 1er novembre, parce que la mobilisation pour la manifestation s'annonçait bien, on croyait à 20 000, mais 100 000...! Cela dépassait les espérances les plus optimistes. Échec du lobbying syndical

Au début de l'année 2003 les directions syndicales se sont retirées de « l'alliance pour l'emploi » (Bündnis für Arbeit) si chère au chancelier allemand parce qu'il était clair que la Fédération de l'industrie allemande (Bund Deutscher Industrie, BDI) voulait à tout prix réduire massivement les charges sociales et négocier une « ouverture » des conventions collectives pour flexibiliser davantage encore le travail. La même politique néolibérale fut finalement annoncée par Schröder dans son discours du 13 mars * Angela Klein, animatrice des Marches européennes contre le chômage en Allemagne, est rédactrice du mensuel Sozialistische Zeitung (SoZ). Paul B. Kleiser est collaborateur du SoZ. 1. Pour une analyse de la politique de la coalition rouge-verte et du paquet de « mesures Hartz » (nommées ainsi d'après le nom de l'ex-chef du personnel chez Volkswagen), voir l'article de Paul B. Kleiser dans Inprecor n° 484, d'août 2003.

100 000 à Berlin !

« autoconvoquée »

2003 devant le Bundestag. Il déclarait : « Nous devons réduire les prestations de l'État, favoriser la responsabilité individuelle et demander plus d'efforts de chacun. »

Les syndicats ont alors parlé de « l'alliance historique de la social-démocratie et des syndicats en train de se déchirer » et ont commencé à mobiliser pour le ler mai. Le syndicat des services, Ver.di, qui préparait déjà depuis plusieurs mois une journée de protestation contre les mesures de la « réforme » du système de santé, y a ajouté le thème du refus des réductions de l'allocation de chômage prévues et celui de la lutte contre les propositions Hartz (1), que la coalition rouge-verte voulait réaliser.

Mais en réalité la direction syndicale ne voulait pas d'affrontement central. Pour cette raison il y avait des bonnes mobilisations dans plusieurs secteurs et villes, mais pas vraiment un mouvement fédéral ; vu la dimension des attaques annoncées, les syndiqués attendaient un appel de la direction à une grande mobilisation nationale... qui ne venait pas. Estimant qu'une grande confrontation avec la coalition rouge-verte aboutirait à la chute du gouvernement Schröder et son remplacement par une coalition conservatrice dirigée par le ministre-président bavarois, Stoiber, ou la présidente de la CDU, Angela Merkel, les directions syndicales temporisaient. A ce moment elles croyaient encore que l'aile gauche des sociaux-démocrates (et des Verts) pourrait du moins freiner les attaques de la coalition contre le système de protection sociale et contre les chômeurs. Les manifestations, lors de la conférence extraordinaire du SPD à Berlin en juin, avaient pour but, selon les directions syndicales, de soutenir les députés de gauche dans la coalition et les délégués de gauche à la conférence. Mais puisque la social-démocratie a une longue tradition de dire oui et non à la fois, les délégué(e)s ont applaudi les interventions du chancelier et de l'équipe gouvernementale aussi bien que celles de l'opposition. La tendance générale qui prévalut, fut de ne pas affaiblir le chancelier, ce qui signifiait accepter son programme malgré tout. Finalement quelque 90 % des délégué(e)s votaient pour les propositions de la direction Schröder. La petite rébellion s'évaporait.

Seulement un millier de manifestants, venant surtout des organisations de l'extrê me-gauche, ont accueilli ce vote à Berlin. Les directions syndicales qui avaient misé sur le lobbying au sein des partis vert et socialdémocrate, semblaient paralysées. La plupart des syndicalistes se sentaient trahis par la social-démocratie et ne voulaient pas jouer le rôle de « soutien critique » à une gauche très minoritaire et sans influence. Pendant plusieurs mois devait régner une grande frustration, surtout après la déclaration du président de la confédération allemande des syndicats (Deutscher Gewerkschaftsbund, DGB), Theo Sommer, que la décision claire de la conférence du SPD était un fait qu'on ne pouvait pas chan-

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iS reicht! Alle gemeinsam gegen Sozialkahlschlag! ger. Indirectement il signalait au chancelier que les syndicats ne voulaient pas continuer les mobilisations contre la destruction de l'Etat social par la coalition rouge-verte. Rôle de l'extrême-gauche et de la gauche syndicale

Ainsi s'était créée une situation où il n'y avait pas de structures étant capables de jouer le rôle de catalyseur pour organiser le grand mécontentement largement répandu dans la population et surtout dans les milieux populaires. Le PDS, qui avec 4,1 % des voix lors des élections fédérales de 2002 avait perdu l'essentiel de sa présence au Bundestag (il avait pourtant gagné deux circonscriptions à Berlin-Est et dispose ainsi encore de deux députées dans la chambre fédérale) se trouvait dans une coalition avec les sociaux-démocrates dans la province de Mecklenbourg-Poméranie de l'Ouest à Rostock et surtout à Berlin où il avalait toutes les mesures antisociales demandées par la politique de l'austérité. En été 2003, sa conférence a remplacé la présidente du parti, Gabi Zimmer, par Lothar. Bisky et le programme de 1993, qu'on pourrait qualifier d'intermédiaire, par un programme clairement social-démocrate. Le but de ce parti « post-communiste » apparaissait ainsi clairement d'être au gouvernement dans un maximum des Länder (à l'Est) avec le SPD

De même, à l'Université d'été 2003, organisée par ATTAC dans la ville de Münster en Wesphalie, un sentiment de frustration régnait, parce que personne ne savait comment transformer le mécontentement envers le gouvernement et sa politique

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en mouvement progressiste sans l'appui des syndicats. Une année auparavant - juste une semaine avant les élections fédérales -une mobilisation d'ATTAC et de quelques fédérations syndicales contre les mesures antisociales du gouvernement, mais aussi contre le candidat conservateur Stoiber et son équipe, n'avait réussi a rassembler que quelque 30 000 personnes à Cologne, ce qui avait déçu les organisateurs.

Dans une telle situation seules les organisations de l'extrême-gauche et les structures syndicales les plus à gauche continuaient à dire qu'on ne pouvait attendre la mobilisation des grandes organisations syndicales pour commencer une lutte contre les « réformes » de l'Agenda 2010. On devait porter la protestation dans la rue avant que les mesures de l'Agenda ne soient adoptées par les deux chambres, le Bundestag et le Bundesrat (la chambre des provinces). Une coalition des « Alliances contre Hartz », surtout dans la région Rhin-Main, et des groupes politiques trotskistes et maoistes appe-

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GLOBALER WIDEKSTAND STATT STANDORTKONKURREN:

Uer gegen Sozialabba uhd Wahibe lait à une « conférence d'action » ; cette conférence décidait — contre la volonté des sceptiques d'ATTAC et d'autres courants — d'appeler à une grande manifestation pour le 1er novembre à Berlin. La vérité de la gauche radicale a joué un rôle clé dans la décision et la préparation de cette manifestation, malgré les problèmes et tensions qui existent dans ses rangs.

Mais il est également évident que la gauche radicale en Allemagne ne peut normalement mobiliser que quelques milliers de personnes et que des groupes comme le MLPD (maoïste) ont tendance à vouloir tout monopoliser, ce qui limite énormément les possibilités d'action commune. Cette fois, ce sont surtout la gauche syndicale et Linksruck (Tournant à gauche, lié au SWP britannique) qui ont poussé les organisateurs à accepter que le comité de préparation berlinois prenne la responsabilité de la manifestation et qu'ATTAC prenne, après beaucoup d'hésitations, la décision de participer à la mobilisation au niveau fédéral.

Mais ce furent les conférences syndicales de Ver.di et de l'IG Metall, où il y avait une présence préparée et coordonnée de l'aile gauche syndicale, qui furent décisives. L'intervention de cette gauche syndicale, selon laquelle « la direction fédérale et toutes les instances doivent partout mobiliser pour la manifestation contre le démontage de l'État social le 1er novembre à Berlin et appeler tous les membres à y participer », avait finalement obtenu la majorité. Les directions n'ont rien fait pour mettre en pratique cette décision, qu'elles considéraient comme leur défaite. Sur le terrain tout dépendait donc du choix des directions syndicales locales.... Mais dans les instances intermédiaires de la bureaucratie syndicale nombreux furent ceux qui en avaient marre de la politique antisociale et qui voulaient passer à l'acte.

A Stuttgart par exemple, où la direction de Ver.di de la province de Bade-Wurtemberg avait appelé à la manifestation, 27 cars se sont dirigés vers la capitale allemande. Et on pouvait voir à Berlin des centaines de drapeaux d'IG Metall du Bade-Wurtemberg et de la Ruhr où la gauche syndicale dans les entreprises a été très affaiblie au cours des décennies passées à cause de la restructuration capitaliste.

Une bonne partie des manifestants venait de l'Est (appelé « nouveaux Länder »), peut-être quelque 30 000 personnes. Le PDS du Brandebourg, où il se trouve dans l'opposition (contrairement à celui de Berlin) était visible, mais surtout les organisations des chômeurs, la société pour les droits de l'homme et du citoyen, la Solidarité populaire, et également beaucoup de structures syndicales de Thuringe, de Saxe, de Mecklenbourg, etc. Nouvelle culture de protestation

Un changement des sentiments populaires s'est développé au cours de l'automne. Il n'y avait quasiment pas de journée sans que le gouvernement ou l'un des ministres n'annonce une nouvelle mesure d'austérité, alors que l'opposition conservatrice renchérissait sur la politique antisociale. Cela produisait dans les rangs des syndicats et de la gauche un climat d'amertume et de bravade qui poussait à la mobilisation. Le grand succès de la manifestation faisait revivre le courage chez beaucoup. Plus de 300 cars arrivaient à Berlin et la manifestation commençait avec quelque 40 000 personnes, mais au fur et à mesure qu'elle se déployait, de plus en plus

Menschen vor Profite - Soziale Zukunft Jetzd

de Berlinois et Berlinoises s'y ralliaient spontanément. Cette manifestation se distinguait des défilés habituels : pas de tristesse ni de silence, mais beaucoup de musique, des banderoles en couleurs et des panneaux festifs. Visiblement, la culture de Gênes, Nice et Florence avait dépassé la frontière allemande et, au grand étonnement des observateurs, une atmosphère de joie de vivre et de solidarité s'est répandue dans les rues berlinoises. Tout le monde savait très bien que la solidarité faisait la force, que chacun dépendait de l'autre ; « nous sommes différents, mais nous devons être solidaires et prendre notre destin en main, parce qu'il n'y a plus personne qui nous représente, avec courage et ténacité nous pouvons gagner un monde ! » - tel était le sentiment dominant.

Pour le monde syndical surtout, cette manifestation fut un événement très important : les années de plomb, qui avaient caractérisé la période depuis la chute du mur à Berlin et l'unification allemande, étaient en train de s'effacer. Après Berlin, il y eut encore une dizaine de manifestations régionales contre la politique du gouvernement fédéral. Contre la politique des gouvernements des Länder, à Wiesbaden et Munich, les manifestations ont réuni respectivement 50 000 et 40 000 personnes. Un nouveau mouvement d'étudiants est en train de naître avec des manifestations dans beaucoup de villes universitaires.

Maintenant il faut travailler pour une jonction des courants critiques du syndicalisme et du mouvement altermondialiste. Dans plusieurs dizaines de villes existent déjà des forums sociaux et la délégation allemande au Forum social européen de Paris-SaintDenis était significative, avec quelque trois mille personnes. Il faut maintenant renforcer le travail pour la construction d'un Forum social allemand en vue de. faire apparaître un pôle alternatif durable contre la logique de la concurrence du chacun pour soi et dieu contre tous, propagée par tous les partis parlementaires. Un monde solidaire est possible !

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