Par Georges Mitralias* a « déclaration de l'initiative pour le regroupement de la Gauche » constitue l'aboutissement d'un long processus de rapprochement et de convergence dans l'action de secteurs de la gauche parlementaire et extraparlementaire grecque. Si les premiers pas de ce processus se situent à l'époque de la constitution et du développement du réseau grec des Marches Européennes (1997-1999), c'est l'expérience totalement inédite de la création de « l'Espace de dialogue et d'action commune de la Gauche » en 2001 qui l'a rendu plus concret et plus ambitieux.
Évidemment, les débuts ont été difficiles car il fallait se battre contre les méfiances héritées de plusieurs décennies de sectarisme congénital régnant au sein de la gauche grecque : les uns ignoraient les autres quand ils ne les excommuniaient pas au nom de quelques certitudes intangibles. D'ailleurs, le pari était de taille : mettre côte à côte des organisations d'extrême-gauche d'origines très différentes (trotskiste, eurocommuniste - de gauche, stalinienne repentie et plus tard maoïste) avec un parti rétormiste comme Synaspismos relevait alors de l'utopie, même s'il ne s'agissait initialement que de les faire dialoguer entre elles.
Pourtant, toute cette bonne volonté serait restée sans résultats si la capacité de dialoguer n'était pas testée dans l'action commune. Grâce au mouvement des mouvements, à ses rendez-vous et mobilisations internationales, cette action commune trouvait non seulement son cadre programmatique et son inspiration, mais aussi ses repères idéologiques et sa légitimité historique. Si le grand mérite de « l'Espace de dialogue » était d'être déjà mis en place pour faciliter les premiers échanges et découvertes mutuelles, c'est grâce aux rendez-vous internationaux de Prague, de Nice, de Gênes, de Florence et de Porto Alegre (où toutes ses composantes étaient toujours présentes) que s'est forgé le précieux sentiment de confiance humaine et politique qui a donné des ailes à cette expérience unitaire.
Ce n'est pas donc un hasard, que sans être son appendice « mouvementiste », le Forum Social grec ait été conçu et fondé par les composantes politiques de « l'Espace ». Démocratique, pluraliste mais aussi radical dans ses contenus et ses formes d'action, le Forum Social grec a profité des acquis de « l'Espace », mais en retour il a aussi contribué de manière décisive à son saut qualitatif actuel. En somme, derrière le regroupement en cours de la gauche grecque, il y a 6 ans d'un travail assidu de préparation pas à pas, qui a pu remplacer les vieux sectarismes par le respect et la confiance mutuelles grâce au dialogue démocratique et à l'investissement commun dans les combats du mouvement altermondialiste. Inutile de dire qu'un tel parcours n'a laissé intacte aucune des forces impliquées. Toutes en sont sorties transformées humainement, politiquement et même au niveau militant et programmatique ! Organisations partie prenantes... et les autres
Et d'abord, Synaspismos, c'est-à-dire la Coalition de la gauche et du progrès, qui en est la force dominante. Parti d'origines diverses (eurocommuniste, scissions antistaliniennes du PC grec, etc.) et ayant une représentation parlementaire (6 députés et 2 eurodéputés), Synaspismos reste toujours réformiste bien que sa radicalisation soit de plus en plus spectaculaire. L'amputation de son aile droitière, qui l'a presque totalement abandonné après avoir constaté ses mauvaises fréquentations (avec l'extrême gauche) et son activité « irresponsable » (au sein du Forum Social), l'a rendu méconnaissable. Synaspismos est désormais composé de quatre tendances publiques : celle de gauche qui domine largement, celle de la gauche radicale (Verte et Rouge) qui est minoritaire, ce qui reste de l'aile droitière (moins de 10 %), et enfin, celle plus modérée constituée autour de son Président (Nikos Costandopoulos). Étant donné que l'éternel nœud gordien de Synaspismos était la ques-
Grèce tion de la « gouvernance », et plus particulièrement de son éventuelle alliance avec la social-démocratie néolibérale du PASOK au sein d'un gouvernement de « centre-gauche », son récent rejet catégorique d'une telle perspective (ainsi que la condamnation sans appel du Traité constitutionnel européen) a rendu possible son alliance avec les organisations de la gauche radicale.
Les autres organisations et mouvements signataires de la « Déclaration » sont : la Gauche internationaliste ouvrière (DEA), la Gauche rénovatrice communiste et écologique (AKOA), l'Organisation communiste de Grèce (KOE), le Mouvement pour l'unité d'action de la gauche (KEDA), et le Mouvement des citoyens actifs. DEA, une nouvelle organisation marxiste-révolutionnaire, fondée il y a deux ans par des militants exclus de la Tendance Socialiste Internationale, est très impliquée dans le mouvement altermondialiste et a joué un rôle déterminant dans la construction du Forum social grec et de l'Initiative pour le regroupement de la gauche. L'AKOA, qui provient du PC de l'Intérieur (son leader, Yanis Banias, en était le secrétaire général), édite le prestigieux journal du dimanche Epohi et a toujours œuvré pour l'unité de la gauche radicale au sein du mouvement altermondialiste. KEDA regroupe des cadres syndicaux exclus ou démissionnaires il y a 34 ans du PC grec (KKE), dont l'ex-député européen Yanis Theonas et le très populaire ex-président du groupe communiste au Parlement grec, Mitsos Kostopoulos. KOE, d'origine maoïste et organisation-sœur de la Corriente classista argentin, est la plus récente des composantes de « l'Espace de dialogue ». Enfin, le Mouvement des Citoyens Actifs a été fondé à l'occasion des élections communales de 2002. Ayant à sa tête la personnalité la plus emblématique de la résistance grecque Yanis Glezos, il a obtenu 11,8 % des voix a l'hyper-préfecture * Georges Mitralias, journaliste, correspondant de longue date d'Inprecor en Grèce, est militant de DEA et membre de la coordination du Forum social grec.
Grèce d'Athènes et le Pirée.
Évidemment, bien que souhaitant l'unité d'action la plus large contre le néolibéralisme, le « regroupement » est encore loin d'englober toutes les forces de la gauche grecque. Le PC (KKE) ainsi que quelques organisations d'extrême gauche (dont les camarades de l'OKDE, section grecque de la IVe Internationale et le SEK, organisation-sœur du SWP anglais) ont opté pour l'isolement considérant que Synaspismos reste infréquentable, car toujours tenté par le centre-gauche. Cependant, les premiers sondages montrent que leur base voit l'expérience unitaire d'un autre œil : 51 % des ceux qui ont voté pour le PC jugent « positive » la constitution du « regroupement » (et 34 % parmi les électeurs du PASOK !) et 31,2 % d'eux déclarent qu'elle va influencer leur vote...
En somme, une certaine dynamique est déjà perceptible mais tout dépendra de la capacité dont fera preuve le « regroupement » pour transformer l'essai à l'occasion des prochaines élections législatives (prévues le 7 mars 2004). Pour l'instant, une chose est sûre : l'Initiative pour le Regroupement de la Gauche, qui aurait été impensable il y a 2-3 ans, est déjà un fait et constitue une expérience ambitieuse qui va bien au-delà de la simple alliance électorale. Mais, il est indéniable qu'un éventuel succès aux prochaines élections la consolidera et lui donnera l'élan indispensable dont ont besoin tous ceux et celles en Grèce qui veulent résister à la barbarie néolibérale.