Inprecor 1974–2004

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BRÉSIL

Une interview d'Heloisa Helena

Inprecor n° 489-490, janvier-mars 2004, n° 489/490 · p. 66-67 · 1 815 mots

Brésil Économie mondiale

Une interview d'Heloisa Helena* Jornal do Brasil : Comment avance le nouveau parti de gauche? Heloísa Helena : D'abord, il y a eu une réunion de travail de quelques groupements de gauche pour définir les points communs tels que la démocratie interne. Maintenant, il y aura les assemblées plénières de préparation pour les forums de débats qui se tiendront du début mars jusqu'en juin 2004. Il existe beaucoup d'obstacles dans la législation électorale, c'est pourquoi je dis que nous sommes en train de faire une traversée du désert. La première semaine de juin, nous voulons tenir notre premier congrès, et ensuite nous devrons récolter les 500 000 signatures pour obtenir l'enregistrement définitif. Cette loi est récente, et aucun des partis existants n'a eu besoin de passer par là. C'est une tâche herculéenne, mais j'ai l'habitude du soleil brûlant du « sertao » (zone semi-aride) de l'Alagoas. Jornal do Brasil : A quelle étape correspond la rencontre de demain (1), à Rio ? Heloísa Helena : Ce sera la première rencontre plénière de la région de Rio de Janeiro, à l'Université. Le nouveau parti ne naîtra pas par décret, ni par la volonté de telle ou telle personnalité politique. Nous sommes convaincus de la nécessité de travailler ensemble à la construction d'un parti qui soit une alternative politique qui protège la gauche et qui ne soit pas prisonnier des immondes geôles du pouvoir. Jornal do Brasil : Quelle est la philosophie du nouveau parti ? Heloísa Helena : Nous voulons travailler ensemble à la construction d'alternatives, sauvegarder la gauche socialiste et démocratique Nous défendrons les revendications et repères historiques de la classe travailleuse. Nous respecterons le droit aux tendances. Nous sommes ouverts à tous. Les seuls qui n'y auront pas de place sont les néolibéraux, les nazis, les racistes, les délinquants politiques. Nous pourrions être en train de manger au riche banquet que s'offre le pouvoir du Palais de Planalto (2), mais nous préférons construire cette alternative. Jornal do Brasil :Est-il possible de gouverner sans passer un accord avec le FMI ? Heloísa Helena : Je n'ai aucun doute à ce sujet. Je me bats pour que figure dans le programme du parti le fait que les rapports entre le Brésil et la communauté internationale ne doivent pas être déterminés par la soumission au capital étranger, représenté par les proxénètes du Fonds monétaire et par les autres institutions de financement multilatérales. Le FMI n'est pas une entité philanthropique, elle préside aux pillage des banquiers internationaux. Il n'est de fait qu'une annexe du Trésor améri-

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cain. Le gouvernement de Lula finit par encourager les personnes qui pensent qu'il serait très grave pour le Brésil de rompre avec le FMI. Or, il n'y a rien de grave à cela. Le gouvernement brésilien, qui a pourtant protégé le jeu sordide avec lui, ne renouvellera peut-être pas l'accord l'année prochaine. Une telle attitude n'a rien de révolutionnaire. La Constitution brésilienne exige en effet que la politique économique respecte la souveraineté nationale. Jornal do Brasil : Est-il possible de suspendre le paiement de la dette extérieure ? Heloísa Helena : La majorité d'entre nous défend un audit sur la dette. Au cours de l'histoire récente du pays, des partis de gauche et beaucoup de militants importants des mouvements sociaux se sont adressés à l'opinion publique lors d'élections et avec des pétitions en proposant à la fois l'audit et le non-paiement de la dette. Je ne comprends pas que les mêmes pensent le contraire aujourd'hui - à moins qu'il ne s'agisse de cynisme, de dissimulation et de l'absence de scrupules politiques. Le fait d'être contre l'audit de la dette et détendre le paiement de cette dernière correspond à une position réactionnaire, conservatrice. Même Celso Furtado (3) a proposé à Lula de préparer le pays pour un moratoire. Il faut que nous mettions un terme à cette ridicule manie de persécution qu'on essaie de légitimer dans l'imaginaire populaire. Il faut en finir avec ce terrorisme qui consiste à promouvoir la peur. Cela sert uniquement à légitimer un modèle qui a échoué. Cette formule ne l'a jamais emporté, où que ce soit dans le monde. Par contre, ce modèle permet la prolifération d'une minorité de parasites qui s'approprient sans légitimité aucune les efforts de la majorité de leur peuple. Jornal do Brasil : Le parti va naître avec la préoccupation de devoir survivre à la clause des 500 000 signatures d'affiliation légalisée (4), qui va régler les élections de 2006... Heloísa Helena : Nous connaissons les difficultés. Nous sommes des survivants. Nous avons passé toutes nos vies à lutter contre nos propres peurs, mais nous avons appris à résister. Celui qui a vécu ce que j'ai vécu dans l'Alagoas pour construire le PT, risquant ma vie, humiliée, massacrée, ne peut plus rien craindre. La clause... est bien peu de chose face aux défis que nous affrontons déjà. Jornal do Brasil : A-t-il été possible de tirer quelque chose de positif de ce processus d'expulsion du PT ? Heloísa Helena : J'ai pu sentir comment le sentiment démocratique est enraciné dans le peuple brésilien depuis les personnes les plus simples jusqu'aux plus sophistiquées. Y compris des personnes qui n'étaient pas d'accord avec ma vision du monde disaient que j'avais le droit de défendre ce que je crois. Cela a été un baume pour les blessures ouvertes dans mon âme et dans mon coeur. Jornal do Brasil : Comment voyez-vous la politique sociale du gouvernement Lula ? Heloísa Helena : Les mesures politiques publiques, y compris les mesures sociales, reflètent les choix économiques du gouvernement, qui a décidé de prélever 18 % de la contribution créée pour la santé, afin d'augmenter l'excédent budgétaire primaire (5). L'option économique du Palais de Planalto est de saccager les coffres des ministères sociaux de 20 % pour les déconnecter des recettes de l'État fédéral, afin d'assurer l'excédent budgétaire primaire, Il n'y a pas de magie. C'est la politique économique qui détermine l'échec de la campagne « Faim Zéro », de la réforme agraire, de l'éducation et de la santé. Pour remplir le ventre des banquiers, il faut vider les assiettes des Brésiliens. Jornal do Brasil : Comment voyez-vous les élections municipales? Heloísa Helena : Le PT va connaître une croissance significative, au vu du relâchement général de sa politique d'alliances, qui aujourd'hui lui permet de s'allier aussi bien avec le Parti du mouvement démocratique brésilien de Quércia ou de Jader, avec le Parti libéral, ou le Parti progressiste brésilien de Malut (notoirement corrompus). Au cours de l'année 2003, de bons services ont été rendus au capital étranger, alors je ne pense pas qu'ils manqueront d'argent pour la campagne. Jornal do Brasil : Vous sentez-vous frustrée d'avoir été obligée de renoncer au rêve d'être maire de Maceio (6) ? Heloísa Helena : Cela a été une expérience personnelle très douloureuse. On m'avait déjà obligée à renoncer à ma candidature au poste de gouverneur de l'Etat (7). J'étais en train de me préparer pour me présenter à la municipalité. Ils m'ont retiré l'usage de la liste officielle (8); ils ont donc empêché ma candidature, mais ils n'ont pas pu emporter ce que je pense être le meilleur de moi : mon âme libertaire. Jornal do Brasil : Avez-vous quelque chose conte la maire de Maceio, Katia Born ? Heloísa Helena : Non, je n'ai rien de personnel contre quiconque. Ni contre Sarney (9), qui me traite avec délicatesse et respect. Mais j'ai des divergences politiques. Jornal do Brasil : Quels sont vos rapports avec la religion ? Heloísa Helena : Je suis œcuménique par nature. J'ai des amis de diverses religions, je respecte toutes les tribus, je suis catholique. Je vais toujours à l'église. J'ai beaucoup d'amis à l'intérieur qui sont prêtres. La semaine passée, je suis allée quatre fois à la messe dans une seule ville, aidant dans la célébration. J'ai retrouvé la foi il y a des années, par la douleur, et je suis tout à fait convaincue. Mon expérience religieuse est avec le camarade qui est là-haut dans les cieux, et qui m'a donné beaucoup de preuves d'amour dans les moments difficiles que j'ai traversés durant ma vie. Jornal do Brasil : Vous considérez-vous comme une célébrité ? Heloísa Helena : Non, ne dites pas cela, ne parlez pas de célébrité. Je suis heureuse de la tendresse et de la solidarité dont témoignent les gens. Cela me rend heureuse. Jornal do Brasil : Avez-vous souffert de la faim pendant votre enfance ? Heloísa Helena : [longue pause] Je n'ai sûrement pas eu besoin de fouiller dans les poubelles, mais j'ai traversé de grandes difficultés. Tout cela m'a permis de m'améliorer. Toutes les difficultés que j'ai traversées durant mon enfance, y compris celles marquées par la pauvreté, l'humiliation, sont insignifiantes comparées à ce que les gens vivent actuellement. Cela fait mal de voir une fillette dans la rue, vendant son corps pour une assiettée de nourriture ; ou un petit qui, au lieu de pouvoir comme mes fils choisir entre le fait de manger ou de rester dans sa chambre devant son ordinateur, est en train de glisser vers la marginalité comme dernier refuge. Je suis une survivante. * Heloísa Helena, sénatrice de l'État d'Alagoas et militante de la tendance Démocratie socialiste, a été expulsée du Parti des travailleurs pour avoir refusé de voter en faveur de la réforme des retraites du gouvernement Lula (qui réduit les retraites des fonctionnaires). Après son expulsion du PT elle s'est engagée dans le Mouvement pour un nouveau parti de gauche, constitué le 19 janvier 2004, dont elle intègre la Coordination, et a signé l'appel pour une gauche socialiste et démocratique. Cette interview, réalisée par téléphone, a été publiée par le quotidien brésilien Jornal do Brasil dans son édition du 8 février 2004. 1. Il s'agit d'une rencontre des organisateurs du nouveau parti. 2. Le palais présidentiel. 3. Celso Furtado est un économiste brésilien mondialement réputé, qui fait partie de l'école dite développementiste. 4. La clause des 500 000 signatures n'existait pas lors de la constitution de tous les partis qui forment l'éventail politique brésilien. 5. Il s'agit de l'excédent budgétaire avant le paiement des intérêts de la dette interne et externe 6. Maceio est la capitale de l'État d'Alagoas et aussi le lieu de résidence d'Heloísa Helena 7. Heloísa Helena a retiré sa candidature au poste de gouverneur de l'État d'Alagoas lorsque la direction nationale du PT, qui a signé un accord avec le Parti libéral, a voulu lui imposer comme candidat vice-gouverneur un politicien notoirement corrompu de ce parti (cf. Inprecor n° 474 de septembre 2002). 8. Pour pouvoir se présenter aux élections il faut figurer sur la liste d'un parti légal et initialement Heloísa Helena devait se présenter sur la liste du PT, dont elle a été exclue. 9. José de Araujo-Costa Sarney, vieux routier de la politique bourgeoise, est actuellement le bras droit du gouvernement au sein du Congrès.

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