Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

GRANDE-BRETAGNE

Les cheminots chamboulent la gauche

· Inprecor n° 491, avril 2004 · p. 23-24 · 2 198 mots

Grande-Bretagne Syndicalisme

Par Alex Gordon*

, ar une décision qui, pour une fois, mérite le qualificatif d'« historique », le 6 février, la Conférence extraordinaire du Syndicat national des cheminots (Rail, Maritime & Transport, RMT), réunie à Glasgow, a confirmé par un vote de 42 pour et 8 contre, la décision prise lors de l'Assemblée générale annuelle de 2003 de pouvoir soutenir différents partis politiques et non plus le seul Labour Party (Parti Travailliste).

Cette décision qui peut sembler anodine, confirmée par l'instance suprême du syndicat, a rapidement eu des conséquences considérables. La direction du syndicat avait déjà décidé d'autoriser cinq sections écossaises du RMT à s'affilier au Scottish Socialist Party (1). Cette confirmation Conférence ouvre la porte à l'affiliation au SSP d'autres sections écossaises (deux demandes sont actuellement en attente d'approbation), et de façon plus significative, du Conseil régional écossais du syndicat. Avant même que toutes les conséquences de cette décision ne soient entièrement assimilées, le SSP a confirmé que le permanent écossais du syndicat RMT aurait le droit de siéger à la direction du parti.

L'épanouissement des relations entre le RMT et le SSP, qui inclut un travail en commun sur une proposition de loi visant à autoriser le Parlement et le gouvernement d'Ecosse à exercer un contrôle direct sur les chemins de fer écossais privatisés — premier pas vers une renationalisation totale - a conduit à une crise concomitante dans la relation centenaire entre le RMT et le Labour Party.

Le Labour Party avait menacé d'exclure le RMT dès le lendemain du jour où la décision serait prise d'autoriser l'affiliation au SSP. En fait, le service de presse du Labour Party a confirmé l'exclusion le soir même. Comme l'a fait remarquer ironiquement un délégué du RMT : « C est typique ! Jusqu au bout ils ne respectent même pas leur propre parole ».

Les cheminots chamboulent la gauche

« placé le RMT en-dehors de la maison en le trotskyste ».

vement ouvrier, il est loin d'être évident que ce soit le cas.

tous les syndicats représentés, à l'exception par la représentants syndicaux à la tête du Labour leur infidélité envers leurs adhérents et faveur de la direction contre « la gauche », ils ont récemment omis de voter les résolutions s'opposant à la guerre en Irak ou à la chasse n'ont pas soutenu

* Alex Gordon, conducteur de train, est secrétaire de la région du Pays de

Galles du Sud et de l'Ouest de syndicat RMT l'Angleterre du

(Rail, Maritime & Transport, qui compte 65 000 adhérents à l'échelle nationale) et un de ses porte-parole nationaux. Il est engagé dans la préparation du Forum social européen

(FSE) de Londres qui doit se tenir à l'automne 2004. Une première version de cet article a été publiée dans la revue mensuelle britannique Red

Pepper (Poivre rouge) de mars

2004. Le titre, les intertitres et les de la rédaction notes sont d'Inprecor:

1. Le Parti socialiste écossais (SSP)

est un nouveau parti politique de la

Le député lan McCartney, Président non- élu du Labour Party, a expliqué que Bob

88000082888398

Crow, le Secrétaire général du RMT, avait plein froid » afin d'avoir « le privilège de s'asseoir à la même table qu'un groupuscu-

Alors que les apparatchiks du Labour vont inévitablement chercher à expliquer que le syndicat s'est coupé du reste du mou-

Bien que la décision du Comité exécutif national (NEC) du Labour Party d'exclure le

RMT ait été prise avec l'aval des délégués de de Mick Cash du RMT - pour l'instant, le

Communication Workers' Union CWU (2), dont le représentant était absent, est le seul syndicat à avoir condamné l'exclusion — les

Party sont traditionnellement réputés pour même envers les positions officielles de leurs syndicats respectits. Habitués a voter en aux sorcières contre George

Galloway (3), et même à deux occasions la résolution gauche anticapitaliste. Il compte actuellement environ 3 000 membres (il y a 5 millions d'habitants en

Écosse). Lors des élections

Parlement écossais, le SSP a obtenu

9 % des voix et six députés. Sur la formation du SSP cf. Inprecor n° 447 de mai 2000, n° 480/481 de mars-avril 2003 et n° 482 de maijuin 2003.

2. Le CWU est le syndicat de la

Poste et des télécommunications. Il compte 275 000 membres.

3. George Galloway, député travailliste, a été expulsé du Parti travailliste en automne 2003 pour avoir appelé les soldats britanniques à refuser d'obéir aux ordres de leurs supérieurs en Irak. Il est un des fon-

Grande-Bretagne

NO MORE

SOUTH FASTERN TRAINS

LASTERN TRAINS T www..mt.oruuk

Affiche de la campagne RMT contre le projet du gouvernement Blair visant la privatisation du réseau ferré du Sud-Est d'UNISON (4) critiquant les « foundation hospitals » (5) et le rôle croissant des intérêts privés dans le secteur de la santé. Personne n'espère la solidarité de la part d'un tel organisme. Un débat animé avait traversé certains syndicats dans le passé pour savoir si les représentants au sein du NEC sont mandatés ou non comme c'est de facto le cas car ils sont hors du contrôle des syndicalistes. Il faut souligner de plus, qu'il s'agit là du rapport particulier entre les membres du NEC et leurs syndicats, qu'on ne peut généraliser à l'ensemble des représentants syndicaux délégués dans les autres instances.

Renouveau politique des syndicats

L'exclusion du RMT a entraîné une vague d'intérêt et de solidarité de la part de militants syndicaux de base en Grande-Bretagne dateurs de la Coalition unitaire

RESPECT

(cf.

n° 489/490 de janvier-mars 2004).

4. UNISON est le plus grand synau dicat national britannique avec 1,2 million d'adhérents. Il organise les employés des services publics.

5. Les « Foundation hospitals », approuvés de justesse par le

Parlement britannique en février

2004, sont des hôpitaux publics gérés par un Conseil d'administration indépendant du Ministère de la

Santé et bénéficiant d'un certain degré d'autonomie financière. Les syndicats et la gauche radicale considèrent qu'il s'agit d'un pas vers la privatisation du service public de la santé.

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Grande-Bretagne et à l'étranger, ce qui est encore plus significatif. La section d'Edinburgh du CWU (poste et télécommunications) a décidé de s'affilier au SSP (Parti socialiste écossais) bien que le chèque ne sera encaissé qu'à l'issue d'un débat — qui s'annonce fort animé — lors de la Conférence nationale du syndicat entre le

Secrétaire général, Billy Hayes, principal représentant de la ligne « Reclaim the

Party » (6), et les membres écossais présentés comme « dévoyés ». Le syndicat des

Le FBU en lutte pour les salaires, contre le gouvernement Blair pompiers FBU (7), débattra de ses rapports avec le New Labour (8) lors de sa conférence de mai prochain, dans le sillage de la façon scandaleuse dont ses membres ont été traités par le gouvernement. Malgré le rejet pour des raisons « techniques » de 12 des 16 résolutions soumises, les régions d'Écosse, d'Irlande du Nord et du Berkshire (9)

du FBU appellent à une désaffiliation du

Labour Party, tandis qu'une résolution du

Kent (10) appelle à la « démocratisation » du budget destiné au soutien des partis politiques (position similaire à celle du RMT).

6. Une partie de la gauche travaillisment voté en faveur d'un projet de te, dont des syndicalistes, espère résolution visant à démocratiser le toujours reprendre le contrôle du fonds politique du syndicat, c'est-à-

Parti travailliste des mains des pardire à permettre aux organisations tisans de la direction blairiste membres de choisir quelle campagne elles veulent soutenir. Cette actuelle.

résolution est soumise à la confé-

7. La Fire Brigades Union (FBU)

organise les pompiers. La grève rence annuelle de la FBU qui aura menée par la FBU à l'automne lieu en mai prochain. Il s'agissait

2003 a constitué un affrontement d'éviter ainsi un débat sur la désafilliation du Labour Party.

central avec le gouvernement de

Tony Blair.

12. LAlliance socialiste (Socialist

8. New Labour : nom attribué au

Alliance) regroupe la majorité des

Labour Party depuis sa prise en organisations de l'extrême gauche main par Tony Blair en 1994.

anglaise.

9. Le Berkshire est une région à

Coalition unitaire RESPECT fonl'Ouest de Londres.

dée en janvier 2004 (cf. Inprecor

10. Le Kent est une région située au n° 489/490 de janvier-mars 2004).

Sud-est de l'Angleterre.

13. C'est ce processus qui a donné

11. L'exécutif de la FBU a finalenaissance en 1900 au Labour

Gilchrist, le dirigeant du FBU soulignera certainement que cela entraînera l'exclusion du syndicat du Labour, comme pour le RMT, concentrant le débat sur désaffiliation ou pas. Si tel était le cas, cela amputerait la discussion de la majeure partie d'un débat sur les relations entre les syndicats et les partis politiques, dont l'expérience du RMT a fait ressortir la complexité et la richesse (11).

Dans un discours plein de brio lors de la Conférence de la gauche syndicale, organisée par pure coïncidence par la Socialist Alliance (12) le lendemain de la Conférence de Glasgow du RMT, Bob Crow a saisi le taureau par les cornes. Balayant du revers de la main l'inquiétude condescendante lan McCartney (président du Labour), qui prétendait que les adhérents du RMT étaient trompés par « Bob Crow et le groupe qui contrôle le syndicat » il a rétorqué : « le groupe qui contrôle le syndicat, c'est nationale ». Selon lui, les questions posées aux syndicalistes en 1899 étaient les mêmes que celles qui sont posées aujourd'hui : faut-il rester dans le Parti Libéral et mener une lutte interne, ou au contraire le quitter et contribuer à la mise sur pied d'une force politique représentant véritablement la classe ouvrière ? (13) Soulignant le fait que le RMT ne s'est pas désaffilié mais a été exclu du Labour Party, sans même avoir eu le droit d'y défendre son point de vue - même le Dr Shipman a pu se faire défendre (14), a-t-il remarqué — Bob a déclaré : « Aujourd'hui, j'éprouve ce que les 6 de Birmingham (15) ont dû ressentir lorsqu'ils venaient de ressortir de prison. Aujourd'hui, je me sens libre ».

Il a également souligné que le syndicat continuerait à travailler étroitement avec le

Representation Comittee (comité pour la représentation ouvrière) et en 1906 au Parti travailliste (Labour Party), qui en 1922 est devenu le principal parti de l'opposition. 14. Référence à un médecin tristement célèbre, le Dr Harold Shipman, récemment reconnu coupable du meurtre de plus de 150 de ses patients après un long procès à sensation, et condamné à la prison à perpétuité. 15. Les Six de Birmingham sont ces Elle fait partie de la six Irlandais qui ont passé une vingtaine d'années en prison suite à un attentat de TIRA dans un pub de Birmingham en 1974, avant d'être innocentés et libérés.

groupe de députés travaillistes qui comprend John McDonnell, Alan Simpson et Jeremy Corbyn, qui avaient aidé à constituer la représentation du RMT au Parlement. De façon plus significative, il a souligné que, suite à l'exclusion, une forme nouvelle et différente de relations entre le RMT et les partis politiques s'était instituée : « Hier, je l'ai dit à Tommy Sheridan du SSP, et aujourd'hui je le dis à lan McCartney du Labour : aucun politicien ne déterminera l'orientation politique de mon syndicat ».

Nous vivons un épisode historique de l'histoire du mouvement ouvrier. Comme dit le proverbe anglais « The tail will no longer wag the dog » [Littéralement : « La queue ne secouera plus le chie. »]. Autrement dit, les syndicats, qui ont été à l'origine du Parti travailliste, sont bien décidés à jouer pleinement le rôle politique qui leur revient, et ne plus être à la traîne du parti.

Avec leurs 7 millions de membres, les syndicats ont un rôle décisif à jouer dans la politique de ce pays, et cela non pour servir d'armée de figurants appelée tous les 5 ans à venir soutenir Blair et sa politique néolibérale. La norme devrait être que les syndicats décident démocratiquement de la manière dont ils répartissent leur budget de soutien aux partis politiques, et progressivement c'est cela qui se met en place. Le Syndicat national des journalistes (NUJ) et le Syndicat des services publics et du commerce (PCS) sont en ce moment en train de mettre en place des « fonds d'action politique ». Et il est inconcevable que l'un ou l'autre s'affilient au Labour Party. De la même façon, le RMT et d'autres syndicats sont en train de débattre de la question de la « démocratisation » des subventions syndicales aux partis, et c'est donc une nouvelle tradition politique qui est en train de se mettre en place au sein du mouvement ouvrier.

Paul Mackney, le Secrétaire général de NATFHE (Syndicat des professeurs de l'enseignement supérieur), y a fait allusion de façon tout à fait intéressante lorsqu'il est intervenu après Bob Crow lors de la Conférence. Il a dit que trois positions étaient en présence en ce qui concerne le financement des partis par les syndicats : • ceux qui veulent restaurer l'influence des syndicats à l'intérieur du Labour Party ; • ceux qui veulent construire un nouveau parti socialiste ; • ceux qui veulent mettre en place un nouveau type de relations avec les nouveaux mouvements sociaux.

Être syndicaliste aujourd'hui, c'est décidément vivre un moment particulièrement intéressant.

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