Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FORUM SOCIAL MONDIAL DE MUMBAI

Rien n'était joué d'avance ! Éléments de réflexion sur le processus indien du FSM

· Inprecor n° 492-493, mai 2004, n° 492/493 · p. 33-44 · 11 163 mots

Inde et Asie du Sud Syndicalisme Économie mondiale Femmes

Par Pierre Rousset*

' outes celles et tous ceux d'entre nous qui ont eu la chance de pouvoir se rendre au quatrième Forum social mondial ont été frappés par l'ampleur et par le caractère très populaire de la participation. « Normal. C'est l'Inde. », murmurent certains, comme si l'évocation de l'immensité et des multitudes de ce pays-continent suffisait à tout expliquer. Or, pour organiser le Forum de Mumbai (ou Bombay), il a fallu surmonter des obstacles nombreux et redoutables. Rien n'était joué d'avance.

On ne peut évidemment tenter d'analyser ce processus indien sans évoquer... l'Inde dans certains de ses traits les plus complexes. Selon un dicton bien connu, seuls ceux qui ont séjourné soit deux jours, soit vingt ans dans un pays peuvent prétendre en être experts. Je ne serai donc jamais expert ès-Inde. Comment, dans ces conditions, introduire une question comme celle des castes sans sombrer dans de trompeurs lieux communs ? Il ne s'agit pas ici d'un avertissement formel. L'Inde n'est pas simple à comprendre. Rien ne saurait remplacer les analyses (diverses) que les protagonistes indiens du FSM sont à même de présenter. Quelques chiffres

Plus de 70 000 personnes se sont inscrites au forum de Mumbai, chiffre auquel il faut ajouter 40 000 entrées journalières supplémentaires, les 4 000 participants au camp jeunes, les très nombreux volontaires et les habitants de l'agglomération qui ont participé aux activités ouvertes. Plus de 130 000 personnes auraient ainsi pris part au FSM. Parmi les délégués enregistrés, 60 000 étaient indiens et 14 000 étrangers venant de 117 pays. Plus de 1 600 organisations étaient représentées, venant pour moitié d'Inde. 1 200 événements ont eu lieu dans le cadre du FSM de Mumbai (sans compter les multiples activités de rue).

Quelques semaines avant la tenue du forum, les organisateurs évaluaient encore la

NO participation à 75 000. Les chiffres n'ont cessé d'augmenter à l'approche de l'événement, les délégations provenant des divers États de l'Inde s'annonçant nettement plus nombreuses que prévues. C'est un signe qui ne trompe pas : une véritable dynamique était engagée. Un pari rationnel

Quitter Porto Alegre et choisir l'Inde, c'était faire un saut dans l'inconnu. Un saut indispensable, mais sans filet de sécurité. Pour la première fois un forum de grande ampleur allait être organisé dans un pays où il était impossible de réunir les appuis financiers et institutionnels dont le mouvement avait bénéficié au Rio Grande do Sul (dans le sud brésilien), à Florence (Italie) ou à Paris-Saint Denis (France). Deux décisions de principe avaient été prises en janvier 2002 : • amorcer la migration du FSM hors de Porto Alegre pour permettre au processus du forum social d'acquérir véritablement sa dimension mondiale; • pressentir l'Inde comme première terre d'accueil d'un mouvement adolescent qui se libérait soudain de la tutelle paternelle.

Le pari indien était rationnel. Certaines conditions sont nécessaires pour qu'un forum social, au sens où nous l'entendons ici, prenne forme : une « société civile » vivante ; des mouvements sociaux variés et dynamiques ; une capacité d'indépendance politique ; des traditions unitaires. L'Inde possède tout cela. Mais la plupart des organisations indiennes concernées n'ont appris qu'après coup la décision de principe prise par le Conseil international du FSM. À Hyderabad, déjà

On touche ici à l'un des premiers obstacles qu'il a fallu surmonter. Rares étaient les Indiens qui avaient pu se rendre à Porto Alegre ou participer aux organismes du FSM. La grande majorité des militants n'avaient * Pierre Rousset, impliqué dans les Forums sociaux, a suivi à ce titre la préparation du FSM de Mumbai et s'est rendu, pour ce faire, en Inde à six reprises entre le Forum social régional d'Hyderabad en janvier 2003 et celui de Mumbai en janvier 2004. Il est militant de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR, section française de la IVe Internationale). Nous publions ci-dessous une version condensée d'un rapport qu'il a préparé sur le Forum social mondial réuni à Mumbai (Inde). Le FSM est l'objet de nombreux débats au sein de l'extrême gauche indienne. Mais ce rapport ne s'attache pas directement à ces discussions. Il s'adresse avant tout aux militants non-indiens et cherche à comparer Mumbai aux précédents forums sociaux de Porto Alegre et d'Europe. Si vous voulez recevoir le rapport dans son

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qu'une très vague notion de ce que pouvait être un forum social. Ce n'était que dans leurs terres d'origine (le Brésil et une partie de l'Amérique latine ; l'Europe, surtout du Sud au début) que les forums sociaux étaient devenus une composante reconnue de la vie politique, une référence commune massivement partagée par de nombreux mouvements. Conséquence du coût prohibitif des voyages, dans nombre de pays, notamment asiatiques, seule une mince couche de militants avait pu intégrer l'expérience des forums sociaux.

Le problème était aggravé, en Inde, d'une sorte d'ignorance réciproque. L'activité internationale des mouvements indiens est avant tout orientée vers leur propre sous-continent, l'Asie du Sud, avec, en arrière-plan, le jeu régional des puissances : Washington, Pékin, Moscou.... En Europe, rares sont les réseaux qui ont tissé des liens durables avec l'Inde. L'Asie constitue le parent pauvre de la solidarité européenne.

Contradictions au sein

Le succès d'Hyderabad était d'autant plus significatif que les convergences unitaires n'avaient rien d'évident. L'acuité des antagonismes entre mouvements de types différents constituait en effet un second obstacle de taille à surmonter. En voici deux exemples. La question des ONG

Les rapports entre organisations non-gouvernementales (ONG) et organisations « populaires » (enracinées socialement) font souvent problème, en particulier dans le tiers-monde. Les secondes jugeant que les premières utilisent leur contrôle des flux financiers de la solidarité pour occuper une place politique bien supérieure à leur capacité propre de recrutement, à leur représentativité sociale. Autre reproche souvent exprimé : certains réseaux internationaux d'ONG tendent à remplacer, et non pas aider, les organisations locales, et affaiblissent ainsi la « société civile » nationale au nom de la « société civile » mondiale.

Bien entendu, toutes les ONG n'ont pas la même orientation. Mais en Inde, le clivage est particulièrement marqué entre les ONG qui reçoivent des financements « extérieurs », et les mouvements qui le refusent explicitement, jusque dans leurs professions de foi, considérant que c'est une garantie essentielle de leur indépendance. Cette question occupe une importante place politique. Elle est par exemple souvent abordée dans les dépliants qui présentent une orga-

Mumbai

Les organisations indiennes n'ont eu que fort peu de temps pour assimiler une réalité très particulière : l'expérience internationale des forums sociaux et la nature de leur démarche « inclusive ». Or, les traditions unitaires indiennes ne répondaient que partiellement à ce qui assure la dynamique spécifique d'un forum social. L'unité était surtout pratiquée entre organisations de même type : entre centrales syndicales, entre « mouvements populaires » de références gandhiennes, entre ONG, entre partis de gauche... Le FSM devait inclure un large éventail d'organisations de types très divers qui, bien souvent, ne collaboraient pas auparavant les unes avec les autres.

Un premier Forum social asiatique, régional, s'était tenu à Hyderabad (capitale de l'Andhra Pradesh) en janvier 2003. Cette « répétition générale » devait permettre de vérifier la possibilité d'organiser le FSM en Inde. Le test fut positif. du peuple des Forums nisation. Un réseau militant peut aussi exclure de ses rangs toute association qui aurait des liens avec le « communalisme » (signifiant ici le sectarisme religieux) et qui recevrait des financements « étrangers ».

Un autre clivage prend une dimension propre à l'Inde, celui qui oppose les « mouvements populaires » aux « organisations de masse traditionnelles ». « Organisations de masse traditionnelles »

Les « organisations de masse traditionnelles » sont liées aux partis politiques. Le lien entre syndicats et partis, par exemple, est très variable suivant les périodes et les pays. En France, avec la Charte d'Amiens, l'indépendance syndicale est affaire de principe (même quand, dans la réalité, la direction exercée par des partis est évidente). En Allemagne ou en Grande-Bretagne, il y a un lien organique reconnu entre syndicats et partis sociaux-démocrates — au point que le Trade Union Congress finance le Labour Party.

En Inde (et plus généralement en Asie du Sud), le lien entre partis et mouvements de masse est particulièrement prononcé. Tous les partis ont leur centrale syndicale, y compris le Parti du Congrès (principal parti bourgeois) ou le BJP (extrême droite hindouiste). Chaque parti est entouré de l'éventail de ses organisations de masse. C'est considéré normal au point que toutes les fonctions occupées par une personne sont indiquées sur une carte de visite unique. Quand on explique à des amis syndicalistes indiens que, s'ils viennent en France, il vaudrait mieux avoir deux cartes de visite différentes, l'une syndicale, l'autre partidaire, beaucoup ont du mal à comprendre. Ne pas indiquer son appartenance politique apparaît suspect : cela doit cacher quelque chose.

Les organisations de masse traditionnelles ne sont pas pour autant nécessairement de simples « courroies de transmission » aux mains d'un bureau politique. Dès qu'elles acquièrent un enracinement social réel, un rapport beaucoup plus dialectique s'établit entre les mouvements appartenant à un même courant. Certains d'entre eux ont une envergure suffisante pour transcender, partiellement au moins, leur affiliation politique. Mais plus qu'ailleurs, l'unité doit se réaliser entre organisations (par exemple entre diverses fédérations syndicales), et non au sein d'un même mouvement.

Il n'y a pas de « secteurs "réservés"» aux organisations de masse traditionnelles. Il existe par exemple de nombreux syndicats indépendants, aux orientations diverses, à l'échelle des agglomérations ou dans un secteur industriel spécifique. Un certain nombre d'entre eux se coordonnent au sein d'une sorte de plate-forme nationale des « syndicats démocratiques et indépendants de gauche », la NITU (New Trade Union Initiative). Mais la plupart des mouvements qui peuvent se prévaloir du titre de « All India » (effectivement implantés dans trois États ou plus) et d'une surface sociale large appartiennent à cette catégorie : fédérations syndicales, associations femmes, organisations de paysans pauvres... « Mouvements populaires »

Un ensemble de « mouvements sociaux » et de « mouvements populaires » se sont constitués plus récemment. Ils ont pour caractéristique commune de ne pas être liés à des partis politiques et se sont, de ce fait, souvent retrouvés en opposition aux organisations de masse traditionnelles. Il ne faut pas considérer qu'ils sont nécessairement plus (ou moins) radicaux que ces dernières. Leur développement répond souvent à des bouleversements provoqués par l'évolution contemporaine du capitalisme en Inde, comme la construction des grands barrages, l'accélération de la déforestation ou la formation d'un marché agricole. Ces mouvements sont parfois, en bloc, qualifiés de « nouveaux » (un adjectif positif), par opposition à « l'ancien », terme prenant alors une connotation négative (« passéiste ») et renvoyant aux gauches communistes.

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Il est pourtant bien difficile de placer tous ces « nouveaux » mouvements dans une même catégorie. La nature de leur base sociale varie considérablement. La résistance à la déforestation est généralement le fait de tribus aborigènes, les adivasis, dont c'est l'habitat vital. De même, la lutte contre les grands barrages concerne très directement les communautés villageoises et tribales condamnées à la déportation. On parle ici de populations particulièrement opprimées et exploitées. En revanche, les mouvements paysans indépendants sont souvent constitués par de nouvelles couches de paysans moyens et riches nées du développement capitaliste dans l'agriculture.

Environs 150 organisations se sont regroupées au sein de l'Alliance nationale des mouvements populaires : la NAPM. C'est, notamment, le cas de la Narmada Bachao Andolan (NBA), la plus connue d'entre elles sur le plan international pour son combat contre la construction d'une série de barrages géants. Mais ce n'est pas le cas de toutes. Le KRRS notamment, une organisation paysanne indépendante surtout implantée dans l'État du Karnataka, n'est pas membre de la NAPM (le KRRS est la section indienne de Via Campesina et a mené des actions en Europe contre les Organismes génétiquement modifiés (OGM), de concert avec la Confédération paysanne). La NAPM assure une coordination lâche entre des organisations fort diverses. Elle se fonde sur un rejet radical de la mondialisation, du communalisme et du castéisme (1) et prône le recours à des méthodes de lutte non-violente pour des alternatives. On trouve, au sein des ces mouvements, des courants politiques aux références gandhiennes : socialo-gandhiens, anarcho-gandhiens, marxistogandhiens, anciens maoïstes aujourd'hui gandhiens... Particularité importante, ces courants ne se constituent pas en partis. Deux composantes

À chaque fois que de nouveaux types de mouvements sont nés, cela a posé d'importants problèmes dans les rapports avec les organisations traditionnelles. La question n'est pas propre à l'Inde. Mais ici, ces tensions ont pris une dimension particulièrement aiguë. Certains « mouvements populaires » ont introduit la critique socio-écologique du modèle capitaliste de développement alors que la gauche communiste était de tradition « scientiste ». Les rapports mouvants entre identités de caste, de classe, de communauté sont particulièrement complexes et les partis de gauche craignent qu'une dilution des références de classe n'efface l'horizon stratégique des luttes et ne les fragmente ; alors que les mouvements populaires craignent que le contrôle par les partis des organisations de masse ne les dévitalise, ne les instrumentalise. Il ne s'agit pas ici de juger, mais de prendre en compte une réalité, produit d'une histoire singulière. Le propre d'un processus de forum social, au sens où nous l'entendons, est d'inclure un éventail représentatif des forces sociales et démocratiques du pays. Ce qui doit, entre autres, inclure en Inde à la fois organisations de masse traditionnelles et mouvements populaires. L'un ne remplace pas l'autre.

Reprenons l'exemple des « nouveaux mouvements paysans » reflétant l'émergence récente d'une couche de paysans moyens et riches qui cultivent la terre (à la différence des propriétaires fonciers d'antan). Ils peuvent occuper des positions dominantes dans le village mais sont confrontés, via le marché mondial, à la concurrence inégalitaire de l'agro-industrie et aux effets de la mondialisation libérale. Sur des questions comme les OGM, le prix des intrants, l'Organisation mondiale du commerce (OMC), certains se retrouvent facilement dans un combat international commun avec, par exemple, la Confédération paysanne en France. Mais, ils n'organisent pas et ne représentent pas pour autant les paysans pauvres et les sans-terre (qu'ils peuvent d'ailleurs eux-mêmes employer). Ces secteurs les plus exploités restent pour l'essentiel organisés par les associations et syndicats liés aux partis. Vocabulaire politique

Ce n'est, à ma connaissance, qu'à l'occasion de la préparation du FSM de Mumbai que s'est posée, à l'échelle fédérale et sur un projet si ambitieux, la question des convergences entre ONG, organisations de masse traditionnelles et mouvements populaires. Ce que semble bien confirmer le vocabulaire politique utilisé en Inde, marqué par des oppositions franches de termes

En Europe aussi, la notion de « société civile » a pu être opposée à une analyse de classe des polarités sociales. Comme le « neuf » a pu être opposé au « passé », incarné par le marxisme. Mais l'usage du vocabulaire politique a évolué, notamment pour répondre aux exigences unitaires (et à l'entrée en lutte de nouvelles générations qui n'ont plus les mêmes références historiques que celles des années 1960-1970). Dans l'usage courant, les termes de mouvement social ou mouvements sociaux sont devenus de plus en plus inclusifs. Quand il s'agit d'introduire un débat de fond, les mots redeviennent des concepts. Mais dans la vie politique quotidienne, nous les utilisons volontairement dans un sens large, aux frontières indéfinies. Ni sur le plan théorique (il y a quelques dizaines d'années de débats marxistes sur la « société civile ») ni sur le plan politique, il n'existe de lexique militant commun à l'échelle internationale. L'une des premières conditions de la mondialisation de nos liens solidaires, c'est d'apprendre à comprendre comment parle l'autre.

L'évolution internationale désynchronisée du vocabulaire politique n'a pas manqué de provoquer quelques malentendus en Inde. Si nous disions « Vive les mouvements sociaux », certains camarades indiens entendaient « Vive les nouveaux mouvements sociaux » ou « Vive les mouvements populaires » donc... « À bas les références de classe, À bas les partis (révolutionnaires) ». Certes, cet exemple est légèrement caricatural, mais néanmoins bien réel : il a fallu changer le nom de l'Assemblée des mouve1. Voir en p. 38 le sens donné à ces mots.

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ments sociaux, qui se réunit à l'occasion des forums. Elle est ainsi devenue, pour l'occasion, l'Assemblée des militants, ce qui n'a rien changé à sa réalité.

On verra, dans la suite de ce rapport, apparaître d'autres composantes du processus, d'autres lignes de clivage aussi. Mais on

L'Inde, relativement protégée du marché mondial, encaisse plus tardivement que beaucoup d'autres pays les coups de boutoir de la mondialisation libérale. Mais ce sont les fondements mêmes du cadre politico-social issu de l'indépendance (1946) qui sont aujourd'hui progressivement désintégrés. L'implosion de l'URSS a eu de profondes conséquences sur le système d'alliances internationales. L'État joue de moins en moins le rôle qui fut le sien dans le développement économique. Le Parti du Congrès, longtemps hégémonique, a dilapidé et épuisé son dynamisme initial. Les acquis sociaux sont remis en cause, les inégalités sociales et régionales se creusent à nouveau. Les effets de la mondialisation capitaliste libérale se sont donc fait sentir en Inde relativement tard et insidieusement. Mais ils contribuent (avec d'autres facteurs) à alimenter une crise plus générale, plus structurelle encore, que dans des pays qui étaient auparavant organiquement intégrés au marché mondial. Or, ce sont des forces religieuses d'extrême droite qui ont su profiter du désarroi social. Le fondamentalisme hindouiste

Le Bharatya Janata Party (BJP, Parti indien du peuple) dirige le gouvernement fédéral depuis 1998. II joue sur plusieurs niveaux de langage et cherche à présenter un visage « responsable ». Mais il est le front politique du fascisant Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS, Association des volontaires nationaux) et de la Vishva Hindu Parishad (Association hindoue universelle). Ils structurent, avec des milices et tout un éventail d'organisations de masse, un vaste mouvement hindouiste fondamentaliste qui se réclame de l'hindutva, « l'hindouité ». Pour assurer leur emprise, ils transforment en boucs émissaires la minorité musulmane (et parfois aussi chrétienne). Ils mettent en cause le caractère séculier (neutralité face aux religions) de l'État indien.

Les mouvements progressistes doivent donc faire face à des attaques convergentes : la contre-réforme libérale et la montée en puissance d'un hindouisme fondamentaliste d'extrême droite. C'est le troisième obstacle que je voulais mentionperçoit déjà que bien des méfiances réciproques ont dû être surmontées pour qu'opèrent les convergences sans lesquelles le FSM de Mumbai n'aurait pu connaître le succès qui fut le sien. La situation politique en Inde a, dans une certaine mesure au moins, poussé les mouvements à l'unité. Marché mondial et montée du BJP ner. Ce fut aussi l'un des principaux arguments de celles et ceux qui voulaient engager une large dynamique unitaire à l'occasion du FSM, sans s'arrêter aux clivages habituels entre ONG et mouvements, entre mouvements populaires et organisations de masse traditionnelles : il serait irresponsable, expliquaient-ils, de ne pas rassembler les forces alors même qu'un mouvement fascisant a été porté à la tête du pays !

La situation politique indienne est donc mauvaise. Pourtant, l'ambiance, au sein du forum de Mumbai, n'était pas pour autant défaitiste, bien au contraire. On touche ici à l'un des aspects les plus frappants du processus en cours, qui ne concerne pas seulement l'Inde. Conjonctures et période

Chaque forum social se tient dans une conjoncture particulière. Le premier Forum social européen de Florence, en novembre 2002, s'est réuni dans une situation « porteuse », en réaction à l'arrivée au pouvoir de Berlusconi et à la politique de guerre impulsée par Bush ; cela explique pour une bonne part l'importance de la manifestation « du million » qui a conclu le forum. La situation en France, un an plus tard, lors du second FSE de à Paris / Saint-Denis, était plutôt caractérisée par un « creux de mobilisation sociale », après d'importants mouvements de grève et des luttes dures qui n'avaient pu faire céder le gouvernement. Mais, si la manifestation parisienne a été beaucoup moins ample que celle de Florence (tout en restant significative: 100 000 participants), les deux forums étaient comparables numériquement (environ 50 000) et partageaient le même esprit dynamique et offensif.

Tous les forums sociaux auxquels j'ai participé sont caractérisés par un état d'esprit joyeux et offensif. Or, ils se tiennent la plupart du temps dans des situations difficiles : poursuite des politiques libérales, nouvelles dynamiques de guerre, victoires électorales des droites, montée des intégrismes... Le constat était particulièrement évident lors du deuxième FSM de Porto Alegre (l'Amérique latine après le 11 septembre 2001) et des deux premiers FSE en Italie (après la victoire de Berlusconi) puis en France (après l'élection d'une Assemblée nationale particulièrement réactionnaire). C'est encore le cas en Inde (victoires électorales du BJP).

Certes, profitant des divisions entre puissances économiques (ainsi que des tensions entre bourgeoisies impérialistes et élites bourgeoises du tiers-monde), le mouvement altermondialiste a contribué à enrayer certaines offensives libérales (de l'Accord multilatéral sur l'investissement négocié au sein de l'OCDE jusqu'à la conférence de Cancun de l'OMC). Cela représente de très réels succès, concrets et politiquement fort significatifs. Des succès remarquables, même : nous n'avions rien connu de tel depuis de longues années. Pour autant, ni les forums ni les multiples mobilisations n'ont permis d'inverser les rapports de forces, de mettre un terme aux mesures antipopulaires et répressives qui accompagnent la mondialisation capitaliste. La période reste en ce sens défensive. Foyers défensifs, esprit offensif

Face à la violence d'attaques lancées tous azimuts au nom de la marchandisation du monde, le vaste mouvement que ponctuent les forums s'affirme d'abord comme le lieu de convergence de multiples résistances, un foyer défensif (« Le monde n'est pas une marchandise »). Mais il y a plus. La mondialisation capitaliste exige la mise en œuvre d'un nouveau mode de domination, différent des modes (variés) de domination qui ont prévalu dans la majorité des pays durant la période précédente. Or, la bourgeoisie

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internationale s'est révélée incapable de le stabiliser en lui assurant une légitimité idéologique, sociale ou démocratique. Dans ces conditions, le rejet de l'ordre libéral prend une dimension alternative et non plus seulement défensive : « Un autre monde est possible ». Des éléments de contre-offensive s'opposent à l'offensive généralisée menée par les possédants.

Les forums ne sont que l'une des expressions du mouvement global contre la mondialisation capitaliste, libérale et militaire. Ils remplissent, en son sein, une fonction spécifique. Ils donnent l'occasion d'être « entre soi », de se retrouver et de faire le point. Ils

Mumbai, point de pénétration de la mondialisation

Réunir le FSM à Mumbai ne garantissait rien la participation populaire. L'agglomération de Bombay est dirigée par le Shiv Sena (« l'armée de Shivaji »), un mouvement régionaliste fondamentaliste hindouiste particulièrement réactionnaire. Mumbai, c'est aussi la capitale commerciale du pays, le point d'entrée de la mondialisation où les pouvoirs établis sont acquis à l'idéologie libérale. Certes, le forum n'a pas été organisé dans le centre financier et touristique, mais dans la banlieue ouvrière. Néanmoins, l'implantation des forces progressistes reste ici plus faible que dans d'autres régions de l'Inde. En territoire contrôlé par l'ennemi

Bombay offrait bien quelques avantages. Mais cette ville n'a pas été choisie parce que la gauche y était forte ; plutôt pour la raison inverse : parce qu'aucune force de gauche n'y est en position hégémonique. C'était un choix unitaire. Par exemple, les bastions (Calcutta, Kerala) du principal PC en Inde, Parti communiste indien-Marxiste, ont été écartés. À Mumbai, les petites composantes (ONG...) ou les mouvements populaires étaient assurés de trouver plus aisément place à côté des organisations de masse traditionnelles, des dalits, etc. Ce choix unitaire avait un prix. Le FSM s'est, en quelque sorte, imposé en territoire contrôlé par l'ennemi. C'était un quatrième obstacle à surmonter. Finances et logistique

Le problème était tout d'abord financier. C'était la première fois qu'un « grand » forum ne pouvait compter sur aucune aide de la municipalité ni de l'État. Pas d'argent, pas de terrains, pas de services, pas de logements gratuits... Le problème était d'autant ne sont pas pour autant coupés de l'action. Ils offrent en effet l'espace et le temps nécessaires pour collectiviser expérience et réflexion, pour faire naître un consensus sur un calendrier commun de mobilisations. Pour donner progressivement forme à une culture commune de l'alternative. Ils constituent un foyer de convergences de multiples résistances et donnent corps à la volonté de contre-offensive. Quand ils sont réussis, les forums donnent pour image celle du « peuple rassemblé ». Et Mumbai fut le plus populaire de tous, tant dans sa composition que dans son expression. plus grand que les organisateurs indiens du FSM ne pouvaient accepter le financement traditionnellement accordé par la fondation Ford aux forums mondiaux de Porto Alegre. Comme on l'a noté plus haut, il existe en Inde une grande défiance quant aux implications politiques des aides financières (un problème trop souvent sous-estimé ailleurs). Pas question donc de recevoir quoi que ce soit d'un symbole du capital impérialiste même si, à ma connaissance, il n'y a eu aucune condition politique attachée aux dons de la fondation Ford (ce qui n'est pas toujours le cas pour certaines aides d'origine plus « progressistes »).

La préparation pratique du FSM posait d'immenses problèmes logistiques. Le forum s'est tenu dans une zone industrielle et commerciale désaffectée. Il offrait des hangars d'usine, un vaste espace découvert, l'ombre fort appréciable de nombreux arbres et des allées verdoyantes : une architecture prolétarienne environnée d'une touche de nature ! Ce site permettait d'organiser les activités en un lieu unique, ce qui est très important pour faire vivre cet « entre soi » qui est l'une des marques de fabrique des forums Beaucoup plus que le campus de l'université catholique de Porto Alegre, il a pu devenir populaire. Les délégations militantes ont pris possession de ses allées. Les cafétérias universitaires anonymes ont été remplacées par une multitude de petits stands offrant des plats régionaux bon marché — et, décision symbolique particulièrement remarquée par les médias, Coca-Cola et Pepsi ont été interdits de vente dans son enceinte. Participantes et participants ont véritablement fait leur l'espace ainsi créé

Pour obtenir ce résultat, il a fallu aménager profondément le site pour qu'il puisse accueillir l'ensemble des activités. S'attaquer au problème des traductions. Créer dans les environs des espaces où loger les délégations populaires venues de toute l'Inde, avec tentes et toilettes. Négocier avec le service des transports municipaux la mise en service temporaire de lignes de bus entre les lieux d'hébergement et le forum. Prévoir initialement l'accueil de 75 000 personnes, puis de 100 000, puis de 120 000, avec un budget qui ne suit pas... Il y avait mille et une raisons pour que quelque chose tourne mal. L'échec logistique semblait assuré. Et ce fut le succès. En arrière-plan, il en va ici comme du politique. Si aucun conflit au sein des équipes de préparation ni aucun problème technique (ils n'ont pourtant pas manqué) n'ont eu de conséquences trop graves, c'est que le processus indien du FSM a initié une véritable dynamique, puis a été porté par elle. Venus de toute l'Inde

La nature de la participation au forum offre l'une des expressions les plus frappantes de cette dynamique. Des délégations très populaires sont venues des nombreux États de l'Union. Or, la dimension du pays et la pauvreté prévalante constituaient en fait un cinquième obstacle. Il faut souvent à un Indien deux à trois jours de train pour se rendre à Bombay. Comment quitter son village et son emploi une semaine durant, payer le transport et le séjour ? Comment les pauvres pouvaient-ils venir au FSM ? Et pourtant ils étaient là. Le voyage de certaines délégations a été financièrement soutenu par des réseaux d'ONG occidentales. Mais beaucoup d'autres se sont débrouillées par leurs prop-

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res moyens.

Les membres d'une association femmes du Tamil Nadu ont économisé pendant des mois de petites sommes pour réunir chacune un pécule de 1 000 roupies et pouvoir faire le voyage. Par centaines et par milliers, des villageois du Bihar ou des mineurs de charbon du Madhya Pradesh ont occupé les trains, imposant leur transport gratuit et apportant avec eux suffisamment de pains indiens et d'épices pour se nourrir durant le séjour. À Mumbai, des « tentes de solidarité » ont été dressées pour accueillir les délégations de chaque État, au moindre coût : un vaste auvent protégeant de la rosée et du soleil, une toile sur le sol pour dormir, quelques toilettes construites aux abords.... Une montée d'en bas

Cette « montée » sur Mumbai est, dans une large mesure, venue « d'en bas ». En effet, même les plus grandes organisations indiennes ne sont, chacune, implantées que dans un nombre restreint d'États. Pour assurer la présence au forum de délégations importantes venues de toute l'Inde, il a fallu intégrer au processus les associations régionales.

L'Inde n'est pas seulement très grande (l'équivalent de toute l'Europe occidentale). Elle comprend deux ensembles géographiques et historiques (l'Inde du Nord, le Deccan au sud) et de nombreuses régions linguistiques. Un fort sentiment national (face au monde) se combine avec des réalités régionales très affirmées. Le Forum social mondial a été préparé par la tenue de forums dans (quasiment ?) tous les États de l'Inde, et par des forums régionaux ou locaux qui ont souvent été organisés jusqu'au niveau de base, celui des panchayat, les municipalités rurales, villages ou groupes de villages. Ce qui a permis d'intégrer les structures populaires locales.

Dès leur origine, les forums sociaux ont été conçus comme une initiative portée par des mouvements. Le premier FSE de Florence avait décidé d'ouvrir plus largement l'espace du forum aux individus, pour favoriser la présence de secteurs jeunes ou populaires peu organisés. En Inde, ces secteurs sont arrivés par délégations collectives, drapeaux, bannières et banderoles au vent. Des contingents syndicaux remontaient à pied de la gare de chemin de fer. Les organisations d'enfants descendaient du bus. Les paysans formaient un cortège pour entrer sur le site du forum, ainsi que les tribus adivasis, en rangs serrés, brandissant arcs et flèches traditionnels... Prise de possession

Dans ces conditions, le « petit peuple » a véritablement pris possession de l'espace du forum. Les allées étaient en permanence parcourues de manifestations de tous ordres ; elles résonnaient au son des tambours, tambourins et grelots. Elles communiquaient

Castes et Dalits

Dans cette « montée » populaire sur Bombay, les mouvements d'Intouchables ont occupé une place particulièrement visible. Un certain nombre d'entre eux ont organisé des marches pour la dignité, partant des quatre coins de l'Inde à partir du 6 décembre 2003. Les divers cortèges ont sillonné 15 000 kilomètres et animé quelque 250 meetings à travers le pays, avant de participer de façon très active au quatrième Forum social mondial. « Dalit » est le nom que se sont donné ces mouvements. Il veut dire, selon les traductions que l'on m'a données, « les opprimés », « les écrasés », « les brisés ».

par la danse, le théâtre de rue, le mime. L'expression artistique, l'action politico-culturelle, occupe une grande place en Inde. Elle aide aussi à surmonter les barrières linguistiques, comme en témoigne une Tamoule : « Nous ne pouvons pas nous parler, nos langues sont trop éloignées. Mais quand je les vois jouer, manifester, je comprends le message, je reconnais des situations communes. Nous vibrons. Nous sommes heureux d'être ici, ensemble ».

Le cœur politique du forum était dans les allées, bien plus que dans les salles de conférence. Une occasion de réaliser à quel point des personnalités mondialement connues étaient.. parfaitement inconnues du petit peuple. Les séminaires et ateliers les plus réussis étaient souvent ceux qui étaient coorganisés avec des organisations indiennes capables d'exprimer la condition populaire, les combats en cours. L'expérience de Mumbai contribue à repenser la conception des forums : mode de préparation, organisation de l'espace, place des activités auto-organisées, importance accordée aux ateliers et séminaires, articulation entre activités « de rue » et réunions en salles.

Le mot « caste » (d'origine portugaise) recouvre en fait deux notions différentes : varna (les « états », au nombre de quatre, dont les Intouchables sont exclus) et jati (il y en a des milliers, renvoyant à des activités professionnelles, qui incluent les dalits). Intouchabilité

Le système traditionnel des castes, en Inde, reproduit des divisions sociales tout en les intégrant à une échelle de « pureté ». Trois grandes divisions en caste, trois « états », sont purs. Ils représentent les classes dominantes. Les brahmanes : les prêtres, ceux qui savent et sont représentés dans le corps humain par la bouche. Les guerriers (les épaules et les bras) et les marchands (les cuisses). Un quatrième état, déjà impur, est celui des serviteurs, du peuple, la majorité de la population : ce sont les pieds. Les Intouchables sont situés encore plus bas : ils sont la poussière sous les pieds, tellement impurs qu'ils ne sauraient être touchés

Le système des castes apparaît immuable : chacun naît dans une caste, en fonction de ses vies antérieures, et ne saurait en changer avant sa mort et sa réincarnation suivante. Mails il existe une certaine mobilité collective : une caste (jati) peut se faire reconnaître un statut supérieur jusqu'à changer parfois d'état (varna).

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Évolutions

Dans la réalité, on trouve évidemment des brahmanes pauvres et des paysans riches ou des dalits ayant fait des études supérieures. De plus, un système de discrimination positive a été établi en faveur des tribus, des dalits puis des « autres classes arriérées » (Other Backward Classes, OBC, le terme « arriéré » n'ayant pas de connotation négative). Tribus et dalits officiellement « répertoriées » bénéficient de quotas réservés au Parlement et dans la fonction publique. Tous les partis politiques cherchent en conséquence à présenter des candidats dalits aux élections, pour gagner des sièges réservés, et un Intouchable peut même se retrouver un jour à la tête d'un gouvernement d'État.

Les pires formes de « l'intouchabilité » ont disparu dans bien des régions. Mais les stigmates de l'exclusion n'ont pas pour autant été éliminés. Même en ville, la discrimination continue d'opérer insidieusement. Quant à l'ascension sociale, elle ne concerne qu'une petite minorité. En luttant pour leurs droits, les dalits doivent encore trop souvent faire face à des représailles violentes, parfois sanglantes, de la part des castes supérieures, des brahmanes. Les meurtres d'Intouchables n'ont pas disparu. Une unité à construire

L'unification du combat des dalits n'est pas spontanée. Ils sont divisés en de multiples jati socioprofessionnelles. L'ensemble social que représente les dalits est lui-même structuré par un système hiérarchique interne de sous-castes. Ils parlent des langues différentes. La réponse a leur situation d'oppression a été diversifiée. Beaucoup se sont convertis à des religions qui reconnaissaient leur humanité : bouddhisme, islam, christianisme... Mais d'autres se sont attachés à acquérir un statut plus élevé au sein même de l'hindouisme en adoptant des modes de vie propres aux castes supérieures (comme la cuisine végétarienne). Quant à la représentation politique des dalits, via le système parlementaire, elle est fragmentée, souvent cooptée.

Les thèmes revendicatifs de la marche des dalits sur Mumbai illustrent l'interaction des thèmes politiques et sociaux. Les mouvements dalits exigent la protection face aux agressions physiques des castes « supérieures », la défense de leurs droits sociaux face à la mondialisation capitaliste et aux politiques néolibérales, la reconnaissance de la dignité des femmes, niée par le patriarcat et le marché, le droit à un avenir pour leurs enfants. Ils dénoncent de même le sectarisme communautaire, le fondamentalisme religieux, le « castéisme » et le patriarcat, le nationalisme chauvin propre à la caste des brahmanes...

Un Dalit n'est pas seulement victime du système des castes hérité de l'hindouisme.

La question ne concerne pas seulement les rapports entre combats de castes opprimées et de classes exploitées. La société indienne semble organisée par ensembles multiples qui se recoupent et se chevauchent sans se superposer : genres, classes castes, aborigènes, communautés religieuses, régions historiques et linguistiques, Etats, réseaux socio-politiques... Plus on creuse, et plus les clivages apparaissent multiples, complexes. Les clivages linguistiques, par exemple, n'opèrent pas seulement entre ceux qui parlent l'hindi, le tamoul, etc. La Constitution indienne reconnaît officiellement l'existence de dix-huit langues, sans compter quelque 1 600 (?) autres langues et dialectes ! Un clivage opère aussi dans chaque région linguistique entre ceux qui parlent (uniquement ou avant tout) la langue vernaculaire et ceux qui maîtrisent l'anglais.

S'il est difficile de construire à l'échelle fédérale des organisations pan-indiennes, ce n'est donc pas seulement à cause de la dimension du pays et de la population (qui dépasse le milliard d'habitants). La diversité est une richesse. Mais c'est aussi un obstacle à surmonter, le sixième abordé dans ce rapport. Pour se développer géographiquement

C'est aussi une femme, un ouvrier agricole, un domestique, un travailleur précaire... Le combat d'émancipation doit intégrer toutes ces dimensions. Mais les rapports de castes et les rapports de classes ne sont pas des copies conformes ; les identités de castes et de classes ne se constituent pas de la même façon. Comment les articuler ?

La position traditionnelle des forces de gauche en Inde est de construire des organisations de classe, jugeant que construire des organisations de caste, c'est déjà se soumettre à un ordre « féodal » (le système des castes) que l'on combat. Mais l'affaiblissement des partis de gauche et de leurs organisations de masse a laissé le champ libre, dans bon nombre d'endroits, au développement des identités de caste sur le terrain revendicatif. Compte tenu de la situation qui prévaut aujourd'hui, quelles fonctions donner aux mouvements de classes et de castes, à quel moment, en quel endroit ? Dans quelle mesure ces modes d'organisation peuvent-ils être complémentaires ou concurrentiels ? Cela me paraît des questions fondamentales qui peuvent expliquer certains des clivages politiques en Inde. Des questions fondamentales donc, mais sur lesquelles je n'ai pas pu me faire le début d'une opinion concrète. Identités multiples et représenter réellement un secteur social, toute organisation doit intégrer massivement des membres et cadres appartenant à plusieurs régions linguistiques et à de nombreuses castes (jati). Cela ne va pas de soi. Certains « nouveaux » mouvements n'existent que dans une région, adossés à une identité linguistique et enracinés dans une caste jati), ou un groupe de jati « cousines », qui peuvent occuper localement une position dominante même si elles appartiennent à un « état » (varna) inférieur. Tensions identitaires

La période qui a suivi l'indépendance a favorisé l'expression d'identités « unifiantes » (politiques, de classe). Le système des quotas pour les castes et tribus « répertoriées » et la politique de discrimination positive pour les « autres classes arriérées » (OBC) ont été établis au début des années 1990 dans une démarche progressiste ; conséquence (imprévue ?), la caste et la tribu adivasi sont devenues des éléments propres du jeu politique. Avec la libéralisation économique et la déréglementation, l'Inde commence à subir l'impact de la mondialisation capitaliste. Comme ailleurs, cela

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attise les tensions identitaires. La montée du fondamentalisme hindouiste d'extrême droite met en cause l'État séculier et plonge les minorités religieuses dans l'insécurité. Première menacée, la communauté musulmane compte, malgré la partition de 1947 (indépendance du Pakistan), quelque 120 millions de membres (environ 12 % de la population). Elle est victime de provocations (destruction de la mosquée d'Ayodhya en 1992) et de massacres (dont le plus terrible a eu lieu dans le Gujarat en mars 2002).

Il me semble que la communauté musulmane n'a été que marginalement intégrée au processus du forum social. En revanche, les réseaux chrétiens (indiens, asiatiques et internationaux) ont été beaucoup plus présents. La minorité chrétienne est aussi soumise aux menaces des fondamentalistes qui prétendent reconvertir de force les Indiens qui ont opté pour le christianisme : des prêtres ont été tués, des femmes tondues (la violence patriarcale prend décidément les mêmes formes en Orient qu'en Occident !), des villages brûlés. Historiquement, l'Église a gagné une influence politique par le biais de ses écoles et universités. Les églises ont assuré l'éducation de l'élite, mais aussi de dalits et adivasis qui en étaient traditionnellement privés (sans pour autant s'attaquer au système des castes qui perdure en milieu chrétien comme dans le reste de la société). L'Église est loin d'être angélique et certains de ses représentants sont aujourd'hui encore fort inquiétants ; comme ce prêtre qui, pour prouver la supériorité du christianisme sur l'hindouisme jette dans un fleuve une statue hindoue en pierre et une croix chrétienne en bois avant de s'exclamer : « Voyez ! La statue coule et la croix flotte » (2). Résistances variées

Les minorités religieuses sont aujourd'hui transformées en boucs émissaires pour faciliter la montée et le maintien au pouvoir d'une d'extrême droite hindouiste. Les castes inférieures s'affirment comme telles pour mettre en question le système même des

Les forums sociaux donnent l'image, a-t-on noté, du « peuple rassemblé ». Mais ce peuple n'est pas homogène. En son sein, la visibilité tend spontanément à être monopolisée par les couches du salariat et les mouvements qui maîtrisent le mieux la communication, qui sont le plus à même de participer aux réunions préparatoires, de voyager, qui bénéficient du meilleur rapport de forces dans la société. C'est l'une des principales critiques que l'on peut faire aux forums sociaux mondiaux de Porto Alegre. Malgré un certain nombre d'efforts et la présence, parmi les organisateurs brésiliens, de mouvements comme celui des sans-terre (le MST), les marginaux de la société (noirs et indiens, précaires...) sont restés trop marginaux dans l'espace du forum. Quant à la composition des tribunes, elle n'a pas toujours échappé au vedettariat ; au point de donner parfois une image bien conformiste, amplifiée par les médias : les personnalités se retrouvent sous le feu des projecteurs, les intellectuels et universitaires pensent, les sociologues et politologues expliquent ce nouvel objet d'étude que sont les forums. Et les militantes et militants ? Et bien, ils agissent et organisent. Mais pensent-ils par eux-mêmes ? Grave question ...

De nouvelles mesures ont été prises dans le processus européen du forum social pour donner plus de visibilité aux « invisibles », aux mouvements géographiquement (Europe de l'Est) ou socialement (les « sans voix ») marginalisés. Si bien que pour la première fois, lors du second FSE, les précaires avaient imposé leur visibilité.

Cela s'est aussi produit à Mumbai, à une échelle bien supérieure. L'axe des deux premiers forums sociaux mondiaux (Porto Alegre) était la dénonciation des conséquences sociales de la mondialisation libérale. L'axe du troisième (Porto Alegre) est devenu le combat contre la guerre et la doctrine castes hérité du passé. Les adivasis (aborigènes) défendent leur droit à l'existence face à la destruction de leur environnement naturel et culturel. Dans le contexte présent, les résistances émergent dans des secteurs et sous des formes très variés. Elles peuvent converger. Mais ce mouvement de convergence est différent de ce qui se passait lors de la montée des luttes dans les années 1960-1970, avec une centralité initiale du mouvement ouvrier ou des luttes armées Les forums offrent un espace où cette convergence peut se réaliser. Cette fonction semble prendre en Inde une dimension particulière. Visibilité des invisibles Bush. L'axe du quatrième (Bombay) a été la lutte contre les oppressions et la précarité

Les organisateurs indiens du FSM avaient décidé de donner une place prédominante aux thèmes du « castéisme » (le « racisme » dans les rapports entre castes), du « communalisme » (les violences sectaires entre communautés religieuses) et du patriarcat. Cela a permis de donner corps au combat pour l'égalité et contre l'insécurité sociale généralisée qu'engendre le modèle néolibéral. Mais le succès politique de ces choix thématiques tient dans une large part au mouvement « d'en bas » qui a permis de leur donner un contenu véritablement populaire. Secteur informel et femmes

Les syndicats ont joué un rôle très important dans la préparation politique, l'organisation pratique du forum et l'animation de séminaires et conférences. Mais la présence au forum des dalits et adivasis a assuré la participation des travailleurs du secteur informel, des précaires (les syndicats organisent surtout les salariés du secteur formel). Il n'est pas fréquent que les travailleurs de ces deux secteurs-clefs de l'économie se retrouvent dans une initiative majeure. Le secteur informel est marqué par l'état de grande pauvreté et par l'héritage des castes. Dans le secteur formel, l'État a encadré le développement de l'industrie privée et a développé un secteur public où l'emploi était relativement protégé. Aujourd'hui, la dérégulation du secteur privé est quasiment achevée et les attaques contre le secteur public se multiplient.

Les associations de femmes et les mouvements féministes ont aussi été très actifs dans le FSM de Mumbai. Le patriarcat pèse lourd en Inde, où l'inégalité sociale à la naissance entre fille et garçon s'accentue jus-

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qu'au mariage, l'épouse allant vivre dans sa belle-famille, sous l'autorité de la lignée du mari. Le système de la dot pèse comme une véritable malédiction (n'engendrer que des filles peut ainsi conduire droit à la faillite !). Ce système est officiellement condamné, mais l'idéologie capitaliste contemporaine, pour qui le profit est la mesure de toute chose, favorise son maintien. Des femmes sont ainsi assassinées pour détaut de paiement.

Le patriarcat indien n'implique pourtant pas un état de subordination généralisé. Une femme peut accéder aux plus hautes positions, comme Indira Gandhi, Premier Ministre. Sa belle-fille, Sonia Gandhi, à la tête du Parti du Congrès, a imposé un quota statutaire de 33% de dirigeantes. On attend toujours, en France, l'élection d'une Présidente de la République. L'indienne, image du dévouement et du sacrifice à la famille, peut aussi se « dévouer » et se « sacrifier » au pays... avec une main de fer :

Limites et contradicteurs

Il y a bien entendu eu des ratés dans l'éventail des initiatives prises à l'occasion du quatrième Forum social mondial. Le camp jeunes n'a pas connu la vitalité interne de ceux de Porto Alegre. La manifestation finale a traversé le centre de Bombay en ordre dispersé. Les instances internationales du FSM sont restées trop lointaines durant la préparation du forum. « Mumbai Resistance 2004 »

Un certain nombre de mouvements qui auraient dû s'intégrer au processus du FSM ne l'ont pas pu ou pas voulu. Des initiatives alternatives ont été prises, la plus importante étant « Mumbai Resistance 2004 ». Une sorte de contre-sommet s'est tenu à Bombay, aux mêmes dates que le FSM et dans le même quartier (de l'autre côté de la route !). MR 2004 affichait un profil très radical, dénonçant dans le FSM un « festival d'ONG » coupé des luttes. En réalité, il réunissait un éventail assez hétérogène d'organisations, pas toutes spécialement radicales, dont certaines de ces ONG tant décriées. Parmi les organisations les plus représentatives qui ont rejoint MR 2004, on trouve des mouvements paysans indépendants. Il était probablement illusoire de croire que l'unité aurait pu être d'emblée complète, tant les clivages sont multiples. Certains échecs tiennent probablement plus à des conflits régionaux et à des heurts de personnalités qu'à de grands désaccords politiques.

« Mumbai Resistance 2004 » a été porde 1971 à 1977, Indira a imposé l'état d'urgence.

Les femmes apparaissent très présentes, très actives dans les luttes. Ce n'est pas seulement vrai en ce qui concerne l'élite éduquée (voire anglicisée). Le tissu militant local est largement féminin. Quant au nombre d'animatrices dans le processus national de préparation du FSM, il n'était pas inférieur à ce qu'il est en Europe (le Comité indien d'organisation du forum était à 40 % féminin).

Les premiers forums de Porto Alegre ont montré que la voix des secteurs marginalisés de la société pouvait être diluée au point d'en devenir inaudible, dans un forum caractérisé par une participation massive. Le FSE de Paris-Saint Denis puis, surtout, le FSM de Mumbai ont en revanche montré que, si un seuil critique de visibilité était franchi, les forums pouvaient servir d'amplificateurs, de caisses de résonance, à l'expression de ces mouvements. tée par une partie de l'extrême gauche indienne (qui est, pour l'essentiel, de tradition maoïste), en particulier l'aile « guerre du peuple » des Partis communistes marxistes-léninistes. Question polémique, ces partis ne font pas dans la dentelle. A les croire, 130 000 agents de la CIA se sont retrouvés à Bombay, au sein du FSM ! Mais l'extrême gauche indienne était souvent (très) critique sans être totalement hostile.

Le Parti communiste des Philippines pose, ici, un problème particulier. I Tut le seul à avoir organisé un combat très difficile face à la dictature Marcos : c'est à son honneur. Mais, dans un contexte politique différent, il a connu une crise qui s'est soldée, au début des années 1990, par des expulsions-scissions. Depuis, il connaît une évolution très inquiétante, qui l'amène à menacer de mort (et parfois à assassiner) ses anciens camarades. Avec la Ligue internationale pour la lutte des peuples, le « bloc politique » lié au PCP a joué un rôle important dans l'organisation internationale de MR 2004. Il a contribué à lui donner un profil très sectaire. Ainsi, le président-fondateur de ce parti, Jose Maria Sison, qui vit aux Pays-Bas, a envoyé un message de solidarité à l'ouverture de « Mumbai Resistance 2004 », tourné tout entier contre le Forum social mondial. Le FSM y est présenté comme une entreprise « réformiste et contre-révolutionnaire » dont l'objectif est « de perpétuer le système capitaliste mondial » ; à savoir un « projet impérialiste qui vise à canaliser les critiques vers des propositions de "réformes" et de retouches cosmétiques de l'impérialisme ». Pôle d'attraction

Le comité indien d'organisation du Forum social mondial a choisi d'avoir une attitude très ouverte à l'égard de MR 2004 et d'autres initiatives parallèles, jugeant qu'ils exprimaient tous l'opposition aux politiques de guerre, à l'impérialisme et à la mondialisation capitaliste. Des conférenciers ont participé aux débats des uns et des autres. L'Assemblée des militants a invité les mouvements qui n'étaient pas dans le FSM (sans succès). Malheureusement, jusqu'à la fin, c'est l'aile la plus fermée de « Mumbai Resistance 2004 » qui a parlé seule au nom de l'ensemble des composantes variées réunies dans cette initiative. On peut cependant espérer que des liens de collaboration, en Inde, se poursuivront ou se renoueront dans la période qui vient.

Il est intéressant de noter que les contradicteurs du FSM, des plus virulents aux plus modérés, sont venus à Mumbai, quitte a y organiser leurs propres initiatives. Venir à Bombay était, de la part même des « oppo-

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sants », un hommage, peut-être involontaire, rendu au succès du forum social. Le pôle d'attraction était bien le FSM, ce qui confirme l'importance de la dynamique mobilisatrice qu'il a initiée. La tenue d'initiatives parallèles n'a jamais posé problème lors des forums de Porto Alegre ou Paris, dans la

Le processus des forums sociaux est très « intégratif ». En Inde, au-delà des données politiques (désectarisation à gauche, urgence face à l'extrême droite hindouiste), il reflète probablement le pluralisme propre à la société elle-même. À en croire mes livres de référence (3), l'hindouisme est une représentation du monde qui permet d'englober les différences sans les nier. Il y a une tradition de tolérance qui contraste avec la violence des affrontements sectaires que peuvent déchaîner des enjeux politiques (la partition, la confrontation Pakistan-inde, la montée au pouvoir du BJP...). Une telle tradition de tolérance est un ingrédient démoCratique. Mais elle ne pousse pas nécessairement à l'unification des luttes. La différence est légitime, mais sa reconnaissance peut conduire au « chacun chez soi ». Le pluralisme de la société indienne apparaît ici à la fois comme un atout à préserver et un obstacle à surmonter pour construire des résistances et des alternatives communes. Un cadre de préparation « ouvert »

Le processus de préparation du FSM a pris, en Inde, des formes plus proches de celles qui existent en Europe qu'au Brésil. Le « modèle brésilien » est très spécifique. Le comité d'organisation brésilien du FSM (devenu secrétariat international) comprend huit composantes seulement. Il tient son autorité de l'équilibre constitué en son sein entre divers mouvements. Mais il y a plus. Le Mouvement des sans terres (MST) et la centrale syndicale CUT ne sont pas seuls sur le terrain ; ils bénéficient cependant d'une autorité peu contestée. Il en va de même, à l'arrière-plan politique, du Parti des tra3. Je renvoie principalement à deux livres : Max-Jean Zins, Inde, Un destin démocratique, « Asie plurielle », La documentation française, Paris 1999 (c'est une courte introduction générale, une synthèse bien faite, 200 pages) et à l'ouvrage collectif sous la direction de Christophe Jaffrelot, L'Inde contemporaine, De 1950 à nous jours, Fayard, Paris 1997 (un ensemble de chapitres thématiques, en général très intéressants, avec néanmoins un point aveugle de taille concernant tout ce qui touche mesure où elles participent d'un même mouvement de résistance global contre la mondialisation libérale et la politique de guerre. Le danger, à Mumbai, était que cela prenne une tournure de confrontation dure Finalement, le succès du FSM a été tel que les choses se sont plutôt bien passées. Pluralisme et processus ouvert vailleurs (PT) qui, sans être la seule formation de gauche, occupait une place particulière. Ce modèle « resserré » ne s'exporte pas dans des pays comme la France où aucun syndicat ne pourrait représenter seul le mouvement syndical dans un comité de pilotage des forums. Un problème de représentativité démultiplié par le nombre et la variété sans précédent des organisations qui s'investissent dans le processus. On comprend ainsi le rôle joué en Europe ou en Inde par les larges assemblées préparatoires et le caractère ouvert des comités d'organisation.

Bien entendu, en Inde, comme en Europe comme au Brésil, il n'y a pas égalité parfaite entre les organisations. Celles, mêmes petites, existant à Bombay (et Delhi) étaient privilégiées face à d'autres, souvent beaucoup plus importantes, mais dont les bases d'implantation étaient lointaines. Pas d'égalité non plus entre celles qui peuvent dégager des permanents ou trouver des financements, et celles qui ne le peuvent pas. On doit critiquer les inégalités persistantes qui se manifestent au sein même de notre mouvement. Mais en gardant le sens des proportions. Je me permettrai ici une remarque de vieux. Je milite depuis 1965 et je n'ai jamais vu, auparavant, de processus qui réussissait à associer autant d'organisations, aussi diverses, que celui que nous vivons aujourd'hui. Espaces de convergences et dynamiques militantes

Une partie de l'extrême gauche indienne voit dans les forums des lieux où l'on se contente de parler (à grands frais !) sans agir. Selon la rhétorique de l'aile la plus « ultra », il y a d'un côté les vrais anti-impérialistes qui font Seattle et les manifestations anti-guerre et de l'autre de pâles réformistes qui tiennent des séminaires. Or, on peut en faire deux constats. Le premier, c'est qu'une grande partie des organisations qui assurent le succès des forums, jouent aussi un rôle très important dans les mobilisations militantes ; il n'y a pas séparation entre celles qui « bavardent » et celles qui luttent. Le deuxième, c'est que les forums ne représentent pas seulement un lieu irremplaçable d'échanges collectifs, mais aussi un formidable catalyseur d'actions

Depuis 2001, l'un des éléments de continuité du processus international des forums est le lien dynamique qui s'est créé entre les forums, les réseaux de campagnes militantes et les assemblées de mouvements (sociaux, puis femmes et anti-guerre). Le forum assure un cadre ouvert de convergences qui permet à toute organisation d'y participer à la seule condition qu'elle respecte la Charte de principe (une charte, rappelons-le, qui contient une opposition ferme à la mondialisation capitaliste) ; ce qui fait du forum un véritable espace de liberté, d'initiatives. Les forums offrent aussi un cadre au sein duquel, et à l'occasion desquels, les organisations militant sur les mêmes terrains peuvent se connaître et se réunir pour discuter de leurs campagnes. Où les assemblées des mouvements peuvent préparer un calendrier commun d'actions internationales. L'exemple le plus frappant en ce domaine reste l'extraordinaire journée mondiale de mobilisation anti-guerre du 15 février 2003, répondant à un appel lancé en Europe à l'occasion du forum de Florence puis, à l'échelle mondiale, à l'occasion du forum de Porto Alegre.

Les forums sociaux n'adoptent aucune déclaration et aucune déclaration n'est adoptée en leurs noms, ou au nom des tous les participants. Les appels, décisions et résolutions adoptés par les réseaux de campagnes, par l'assemblée des femmes ou par celle des mouvements n'engagent que les organisations qui les signent, qui y répon-

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dent. Mais si les forums n'aidaient plus à continentaliser et à mondialiser les luttes, ils perdraient beaucoup de leur sens. Afin de faciliter ce lien entre espace de liberté et actions, dans le cadre du FSM de Mumbai, des « tentes militantes » ont été mises à la disposition des réseaux pour qu'ils puissent se rencontrer. Les organisations de femmes se sont réunies, ainsi que l'Assemblée globale du mouvement anti-guerre (avec la préparation de la journée du 20 mars 2004). L'Assemblée des militants (ou des mouvements) a été, comme les précédentes, l'occasion d'une synthèse sur les échéances communes. La Charte et les partis politiques

Les partis politiques qui, en Inde, ont soutenu le FSM ont respecté sa Charte de principe. Mais cette dernière n'en a pas moins fait débat. La nature du document n'a pas toujours été comprise : certains y ont vu le programme d'un courant dont ils cherchaient (en vain) la direction. Mais, avec la montée des résistances à la mondialisation capitaliste, on a vu naître un mouvement de mouvements ayant chacun son orientation et ses terrains d'action ; pas un nouveau courant, spécifique et homogène.

La Charte exclut la participation des organisations armées aux forums. Elle ne dénie pas le droit à l'autodéfense des populations frappées par la répression. Elle n'exclut pas les mouvements qui considèrent qu'une lutte armée de libération peut être légitime. Elle ne réduit pas l'éventail politique des forces qui peuvent se retrouver dans un forum. En écartant les organisations militaires proprement dites, elle protège de la répression étatique l'espace démocratique des forums. Ce n'est pas une question à prendre aujourd'hui à la légère.

La Charte exclut aussi les partis politiques, alors qu'elle accepte les membres de gouvernements (une véritable contradiction interne). Ce point a ouvert un débat plus substantiel. Le fond de l'affaire me paraît politique ; et il est normal que la question se pose de façon différente suivant les pays et les périodes. La France, par exemple, est l'un des pays où les rapports entre mouvements et partis s'avèrent les plus problématiques. Il y a à cela des raisons anciennes (pratiques staliniennes...) et récentes (reniements des partis de gauche au gouvernement). Vue de France, la frontière établie envers les partis apparaît plutôt comme de gauche (défiance vis-à-vis de la social-démocratie), souhaitée par les mouvements les plus radicaux. Vue lade elle operaît comm? une mesure de droite, tournée contre les partis communistes de diverses dénominations.

Pour mener le débat sur cette question, il faut donc reconnaître la variabilité des situations ; et discuter à partir des réalités, pas des mythes. On a, par exemple, entendu dire que les Italiens avaient « introduit » les partis dans le processus, à l'occasion du premier Forum social européen de novembre 2002. La réalité, c'est qu'un parti, le PT, était très présent dans le processus brésilien dès 2001, bien plus que d'autres partis en Italie.

L'expérience indienne ne me paraît pas univoque. Le fait que les partis politiques n'étaient pas co-organisateurs du FSM, au même titre que les autres organisations, me semble avoir facilité l'unité entre organisations de masse traditionnelles et mouvements populaires. Car il y a bien deux questions distinctes.

La première concerne la présence des partis. Si les forums étaient l'équivalent d'une conférence intersyndicale, la question ne se poserait pas : les partis en seraient absents. Mais les forums s'ouvrent à toute la

World Social Forum 2004 A Movement For Sociat

16-21 Jantary 2004

Mumbai, India « société civile » et à l'ensemble des luttes Les partis (en particulier les partis militants) sont alors naturellement là. Il vaut mieux, en conséquence, définir les espaces au sein des forums dans lesquels ils peuvent être représentés, des débats auxquels ils peuvent participer en tant que tels, sans remettre pour autant en cause la dynamique d'ensemble. La pratique des forums a déjà évolué en ce domaine, tant à Porto Alegre qu'en Europe et en Inde.

La seconde concerne le statut des partis doivent-ils être co-organisateurs des forums au même titre que les autres organisations ? Est-ce que, dans le contexte présent, cela aiderait ou compliquerait la construction des convergences unitaires ? La question est concrète. Peut-être parce que je viens de

France, j'ai tendance à penser que cela compliquerait plutôt les choses, au moins à l'échelle internationale. Et les critiques « de gauche » ne devraient pas oublier que c'est d'abord la social-démocratie qui bénéficierait de ce nouveau statut, tout simplement parce qu'elle a des moyens organisationnels et institutionnels incomparables, à l'échelle internationale

Ici encore, « l'angle de vue » diffère en Inde. La social-démocratie indienne est divisée. Plusieurs partis socialistes ou socialisants ont participé au Forum parlementaire mondial de Mumbai. Mais des personnalités et des courants de référence socialiste, le seu courant qui s'est investi systématiquement dans la préparation du Forum social fut celui des socialo-gandhiens, au sein de la NAPM, et qui, précisément, ne se constitue pas en parti. Cependant, la centrale syndicale socialiste, Hind Mazdoor Sangh (HMS), a été effectivement intégrée au processus du FSM.

La gauche indienne est avant tout communiste, y compris sur le plan électoral. Le Parti communiste indien (PCI, hier pro-Moscou) connaît un déclin, bien que sa

Dalit Wallare Onganiatin Da

confédération syndicale, l'AITUC (All India Trade Union Congress), reste importante. C'est le Parti communiste indien-Marxiste (PCI-M, qui devint, peu après la scission de 1964, « ni Moscou ni Pékin ») qui occupe une place charnière. Au niveau fédéral, il détient le principal groupe parlementaire de gauche. La confédération syndicale qui lui est liée est la CITU (Center of Indian Trade Unions). Les diverses organisations de masse de ces deux partis se sont investies dans le processus du FSM.

La gauche révolutionnaire en Inde est, à 90 %, d'origine maoïste. Le Parti communiste marxiste-léniniste (PCI-ML) est né d'une scission pro-Pékin au sein du PCI-M. Il s'est, depuis, divisé. Disons, en simplifiant, que les partis ML qui appartiennent à l'aile « guerre -> 192/493 - mai 2004 Infrecor

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du peuple » se sont opposé au FSM et que ceux qui s'identifient à l'aile « ligne de masse » s'y sont lié, de façon plus ou moins active. Des fédérations syndicales appartenant à ces courants ont contribué à l'organisation du FSM, comme l'AIFTU (All India Federation of Trade Unions) et l'AICCTU (All India Central Council of Trade Unions). Mais qui dirige donc ?

Qui a dirigé le processus indien du FSM ? Les ONG assurent certains. Le PCI-M, affirment d'autres. Alors, une alliance ONG/PCIM? Ces réponses ne sont pas très convaincantes. Loin d'être un simple « festival d'ONG », le FSM de Mumbai fut un grand rassemblement populaire. Et Bombay fut

Dynamiques

Aux yeux étrangers de l'Occident, l'Asie semble former un tout. Vue de l'intérieur, la région se fragmente entre Asie du Sud, du Sud-Est, du Nord-Est... Aucun bloc de pays ne constitue le « centre » de l'ensemble asiatique. D'importantes délégations sont notamment venues à Mumbai de Corée du Sud (400 délégués) et du Japon (450, plus les centaines de passagers du Peace Boat qui s'est ancré à Bombay au début du forum), notamment. Les Philippins étaient aussi nombreux, ainsi que les Tibétains en exil.

Mais pour que le FSM s'enracine véritablement dans l'ensemble asiatique, il faudrait qu'il se réunisse ultérieurement aussi

STOP BUSH FIRE FROM SPREADING PAKISTAN SOCIAL

The Association of Strong Ma

JANUARY 18.2004

Mumbai choisie notamment parce que le PCI-M y était faible.

La question me semble mal posée. Un forum social de grande envergure n'est pas préparé sous une direction unique, mais par une combinaison de mouvements qui, chacun, marque de son empreinte le processus d'ensemble. Dans le cas indien, on peut nommer parmi les principaux acteurs des « mouvements populaires » de la NAPM, les organisations de masse traditionnelles (du PCI-M, mais d'autres aussi), des ONG, les mouvements dalits (et adivasis, bien que dans une moindre mesure), les mouvements femmes (avec une dynamique propre), des réseaux chrétiens et la montée des associations régionales. asiatiques en Asie du Sud-Est et en Asie du Nord-Est. Le Pakistan

Pour le FSM de Mumbai, la question clef était celle du Pakistan. Depuis un demi-siècle, le Pakistan et l'Inde vivent une situation de guerre froide ponctuée de confrontations militaires. Le conflit a pris une dimension nouvelle, chaque protagoniste étant doté d'un armement nucléaire opérationnel. Il était donc très important que des Pakistanais puissent participer au Forum. Mais cela n'avait rien d'évident, dans un pays gouverné par le BJP et dans une agglomération dirigée par le Shiv Sena, où le danger de provocaPerspectives Orient-Occident

Avec Mumbai, un nouveau pas a été franchi dans l'internationalisation des forums sociaux.

Un pas qui doit permettre l'enracinement du processus en Asie, mais aussi l'intégration des réalités asiatiques au sein même du FSM. Il y a eu un renouvellement des thématiques, concernant la pauvreté, la précarité et les oppressions, ainsi que l'introduction de la question nucléaire dans la problématique anti-guerre. Il n'y a pas cette proximité « latine » qui, en Europe, facilite l'identification avec Porto Alegre. Mais nous avons rencontré en Inde une tradition politique très riche.

À l'occasion des séminaires, des collectifs de campagnes ou de réunions diverses, les contacts militants se sont considérablement élargis entre organisations de l'Ouest et de l'Est. Les « No Vox » européens ont participé aux marches des

CALISMI 9 WORLD! BRELA tion est constant. Les tensions indo-pakistannaises constituaient un septième obstacle à surmonter, et pas des moindres.

Le FSM s'est finalement réuni dans une conjoncture politique favorable ; la reprise des pourparlers entre New Delhi et Islamabad. Mais la frontière n'aurait pas été ouverte sans une mobilisation impressionnante au Pakistan, avec la tenue d'un Forum social pakistanais (5 000 participants, 3 000 d'entre eux déclarant vouloir se rendre à Bombay, 1 200 à 1 500 déposant effectivement une demande de visas pour se rendre à Bombay, qu'ils furent environ 450 à 650 à obtenir - ces chiffres doivent être encore vérifiés). Une forte délégation de parlementaires est aussi venue rencontrer ses collègues indiens. dalits. Des syndicats ont noué des liens, travaillé ensemble sur des questions comme les privatisations et la défense des services publics. Les réseaux femmes se sont consolidés ou élargis. Les mouvements anti-guerre de plusieurs continents se sont rencontrés... C'est tout une trame militante internationale qui se tisse à travers les forums sociaux et qui contribue à donner vie à un nouvel internationalisme.

La balle est maintenant dans le camp des Européens, des Latino-américains et des instances du Forum social mondial.

C'est à eux de faire en sorte que la rencontre Occident-Orient qui s'est produite à l'occasion de Mumbai se prolonge. Que les thématiques et les organisations asiatiques trouvent toute leur place dans le processus international du FSM, dans la coordination des résistances à la mondialisation capitaliste.

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