Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ITALIE

Grève victorieuse à la Fiat : Nouvelle phase de luttes ouvrières

· Inprecor n° 494, juin 2004 · p. 3 · 884 mots

Syndicalisme Italie

Par Franco Turigliatto*

Les travailleuses et les travailleurs de la

Fiat à Melfi, dans la région méridionale de Basilicate, ont été les acteurs d'une longue lutte, qui a bloqué l'usine durant 21 jours en avril-mai, obligeant finalement la direction de céder à leurs revendications. Vingt-quatre ans après la défaite dramatique d'octobre 1980, qui changea radicalement les rapports de force sociaux dans le pays, les travailleurs de la Fiat renouent avec la victoire. Si la victoire d'une des usines n'est pas encore une victoire de tous les travailleurs de la Fiat - dont la situation reste précaire cet événement n'en est pas moins l'expression d'une nouvelle phase de la lutte de classes ouverte au cours de ces derniers mois. Melfi où le pré vert de l'exploitation

L'usine de Fiat-Sata (Société automobile de technologie avancée) de Melfi a été construite au début des années 1990 - elle a commencé à fonctionner en septembre 1993 — avec des aides publiques de l'État et des collectivités locales (sur les 6 600 milliards de lires investis par Fiat dans les établissements du Sud près de la moitié provenait, à divers titres, des aides publiques). Elle emploie actuellement 5000 salariés, 4000 autres travaillent dans les usines de sous-traitance. Elle produit 1200 voitures par jour. Le site productif de Melfi est une illustration de l'objectif dit du « pré vert » : une usine à la campagne, créée ex-nihilo, avec une classe ouvrière nouvelle, sans expérience et sans tradition syndicale — des jeunes travailleurs qui étaient sensés se mouler parfaitement dans la « logique de l'entreprise ». La lourde défaite subie par les ouvriers de la Fiat et la politique de « concertation » pratiquée par les trois grandes confédérations syndicales en totale subordination aux exigences patronales qui a provoqué des reculs substantiels sur le terrain salarial, normatif, de la flexibilité et de la précarité du travail, semblaient rendre ce projet « faisable ».

Grève victorieuse à la Fiat

Nouvelle phase

de luttes ouvrières

Durant dix années, la Fiat a réussi à imposer une exploitation féroce. Les travailleurs de Melfi étaient payés 20 % de moins que les autres salariés de la Fiat. Les cadences de travail imposées étaient inhumaines : 3 équipes sur 6 jours, obligation de travailler de nuit deux semaines de suite avec une seule journée de repos, nommée « ribattuta ». La majorité des travailleurs devaient de plus faire de longs et dangereux trajets pour venir à l'usine, parfois même 150 km, car le recrutement a été fait dans toute la région, lourdement touchée par le chômage. L'organisation interne de la fabrique reprenait le despotisme traditionnel de Fiat : au cours de la seule année dernière on a comptabilisé des milliers de sanctions disciplinaires.

La direction de la Fiat avait conditionné la construction de l'usine sur le site à des horaires et normes qui garantiraient l'utilisation maximale des machines. En conséquence l'usine fonctionne jour et nuit sans interruption avec la seule exception du dimanche. Les organisations syndicales acceptèrent également que les engagements se fassent sur des contrats précaires durant de longues années et surtout que l'entreprise puisse recourir à des « contrats de formation » qui excluaient automatiquement les travailleurs de plus de 32 ans.

Mais l'élément le plus innovateur du point de vue de l'exploitation des travailleurs a été l'introduction du système Tmc 2 qui a porté l'indice de rendement individuel de la cote 133 à 160. Ainsi, la saturation individuelle moyenne des ouvriers est arrivée à 94,3 %, contre 86 % auparavant.

Il faut en outre considérer que lorsqu'on impose des fermetures techniques, c'est-àdire en relation aux difficultés du cycle productif, celles-ci sont récupérées avec l'augmentation de la vitesse des lignes. Tout autour il y a les usines sous-traitantes, fonctionnant en parfaite syntonie avec les exigences de la maison-mère, selon le système du « flux tendu », et donc avec un système productif encore plus souple et avec des niveaux d'exploitation de la force de travail tout aussi intenses.

Ainsi la Fiat de Melfi est l'usine automobile la plus productive de l'Europe. Beaucoup de jeunes travailleurs, malgré les difficultés économiques et la quasi-impossibilité de trouver un autre travail ne résistent pas à ces rythmes infernaux, pour lesquels le « turnover » a toujours été très haut. Au cours de la lutte ardue des travailleurs Fiat en 2002 contre la énième phase de restructuration qui comportait la perte de dizaines de milliers de postes de travail, une des difficultés effectivement rencontrées a été le manque de mobilisation ouvrière de cet établissement, sur lequel la capacité de chantage de l'entreprise pesait encore très fort. Une lutte ouvrière exemplaire

Mais après une longue période d'incubation de la souffrance ouvrière, à l'improviste le bouchon a sauté. Les contradictions, le mécontentement et la rage devant ce système bestial d'exploitation ont explosé. La vieille taupe a travaillé au cours des ans. Les travailleuses et les travailleurs ont bloqué l'usine avec leurs collègues des autres entreprises sous-traitantes. Ils ont choisi de rester à l'extérieur des portes pour ne pas devoir résister au chantage et à la pression des * Franco Turigliatto est membre de la direction du Parti de refondation communiste (PRC), responsable de l'intervention dans les grandes entreprises, et militant du courant Bandiera Rossa, qui regroupe les militants du PRC qui s'identifient à la IV• Internationale. n° 494 - juin 2004

Une erreur sur cette page ?