TUNISIE La période (1) qui s'étend de mai-juin 1976 - mois marqués par le développement de mouvements revendicatifs de grande ampleur - à la fin de l'année 1976 - au cours de laquelle éclatèrent de vifs débats sur le budget à ''l'Assemblée nationale" - fut caractérisée par : 1 - une mise en sourdine des rapports conflictuels avec le régime lybien afin de mieux traquer "l'ennemi intérieur" de plus en plus menaçant; 2 - un retrait relatif de Bourguiba de l'avant-scène (il se maintient néanmoins dans sa fonction d'arbitre entre les différentes fractions bourgeoises) ; 3 - une relative reprise en main du mouvement de masse avec l'aide occulte de la bureaucratie syndicale, permettant au pouvoir de reprendre son souffle afin de préparer un nouveau plan d'attaque contre les travailleurs. Le plan quinquennal fut qualifié de "plan de développement économique et social ". Son but avoué : viser au décollage économique pour 1981, ceci au travers d'une accélération constante de la croissance, d'un degré d'autonomie suffisant au niveau des ressources alimentaires, du plein emploi. La campagne exceptionnelle orchestrée autour des augmentations de salaires décidées au mois de janvier 19/7, présentées comme l'œuvre sociale du gouvernement Nouira, devait servir de prélude aux applications des mesures du nouveau plan. Ce régime qui veut faire du social, réclame en contre-partie la paix sociale pendant les cinq années à venir. Après quoi, les travailleurs n'auront plus à contester quoi que ce soit. Le décollage est en effet prévu pour 1981: Une marge de manœuvre réduite La récession économique internationale avec son cortège de chômeurs et l'inflation se traduit au niveau de la bourgeoisie tunisienne par des capacités de plus en plus restreintes à pouvoir faire face aux exigences des masses laborieuses. La petitesse des ressources pétrolières et une industrie quasi inexistante contraignent les classes possédantes à tirer leurs profits de la spéculation foncière, à diriger leurs investissements vers les secteurs improductifs tels l'immobilier, le tourisme (secteur qui se voit octroyer une place de choix dans le cadre du nouveau plan). Vu la conjoncture économique internationale et ses retombées sur l'économie tunisienne, l'ap-
ЗАТИНІЯО ЯОМІТ M. AZEZ & A. MALIK pel aux capitaux impérialistes se fait encore plus pressant. La BIRD tient donc la première place dans le financement du Vème plan, avec 30% des investissements prévus. Les pays du Golfe, la RFA et la France occupent la seconde place, avec respectivement 25%, 16% et 10% du volume des investissements. De l'avis même des experts qui ont élaboré le plan, le taux d'endettement extérieur sera de 45% du Produit intérieur brut (PIB) en 1981, si le plan est appliqué (il s'élevait à 30% en 1976). La balance des paiements, toujours seion le rapport de synthèse de la première session de préparation du plan, accusera au cours des cinq années un déficit croissant, nécessitant un appel de plus en plus important aux capitaux extérieurs. Et, paradoxalement, tout cet ensemble de mesures est qualifié de "plan de développement" : Et pourtant le déficit courant passerait de 130 millions de dinars à 275 millions de dinars (2) en 1981. Le déficit de la balance commerciale passera à 400 millions de dinars. En outre, les investissements prévus seront dirigés pour l'essentiel vers le tourisme, la sous-traitance et la recherche pétrolière. Une place importante est certes accordée aux industries dans le cadre de la loi 72. Cette place est réservée aux capitalistes européens à la recherche d'une main-d'œuvre à bon marché et aux industriels de l'Amérique du Nord qui manifestent un vif intérêt pour les opérations de sous-traitance en Tunisie. Ce nouveau plan de "sous-développement" ne diffère guère de ceux qui l'ont précédé. La différence réside dans la part plus grande acquise par les capitaux impérialistes, auxquels s'ajoutent actuellement les capitaux provenant des pays arabes disposant de ressources pétrolières. Ceci traduit une subordination encore plus importante de la "bourgeoisie nationale" à ses maîtres impérialistes; ceci implique de nouvelles mesures antisociales et un système répressif plus adéquat pouvant s'adapter aux nouvelles exigences des luttes des masses exploitées, et opprimées. Par ailleurs, l'improvisation mise à part (39% des investissements qui ne sont même pas encore identifiés, selon les "experts"), ces injections de capitaux viseraient pour une part à donner des gages aux classes moyennes et, notamment, la petite-bourgeoisie affairiste afin qu'elle puisse tirer profit des bénéfices que lui accorde la loi 72. Ceci vise évidemment à
TUNISIE recomposer la base sociale du régime qui commence déjà à s'effriter. Dans la perspective de renouer, à court terme, de nouvelles relations avec le régime de Khadafi pour le réglement du contentieux portant sur le plateau continental de GABES (pétrole off shore) et, à plus long terme, d'une éventuelle fusion par la mise en place préalable d'une équipe de direction adéquate ; c'est vers les pétrodollars lybiens que se tournent les yeux de la bourgeoisie tunisienne. Pour l'instant, l'appel d'air se fait à partir des pays du Golfe. Prêts et investissements continuent à affluer en provenance du Koweit et d'Abou Dhabi. Les structures économiques ainsi que certaines structures politico-sociales ne sont pas fonctionnelles pour l'absorption de tels capitaux et pour répondre aux exigences de toute cette réorganisation. Des banques arabo-européennes (la BIAT, etc.) se créent; d'autres spécialisées dans l'étude de projets financiers commencent à voir le jour. La restructuration et la modernisation des petites et moyennes entreprises, outre les visées politiques évidentes, participent des mêmes objectifs. Sur le plan social, l'Islam, en tant qu'idéologie rétrograde et instrument politique aux mains du pouvoir, reprend une bonne place dans les vieilles institutions remodelées. La relance de telles structures réadaptées se trouve être une nécessité pour le régime dans les nouvelles relations ainsi créées avec les pays islamiques du Machrek. Cette idéologie s'avère aussi être un moyen de politique intérieure ayant une fonction de ciment protecteur contre la désagrégation de la cellule familiale et "la dégradation des mœurs" . Une levée de boucliers des couches les plus réactionnaires s'effectue depuis des mois déjà. Elle repose évidemment sur des intérêts économiques et politiques. Le chômage croissant est pratiquement irréductible sous un pareil régime. Les faveurs accordées aux capitalistes européens et américains ne peuvent que colmater quelques brèches au niveau des investissements. L'industrie de sous-traitance, employant surtout du personnel féminin, ainsi que le gonflement croissant des administrations arrachent des milliers de femmes à leurs tâches ménagères. Femmes hors du foyer pour neuf heures par jour au moins, femmes contestataires dans l'entreprise - qui se syndiquent pour revendiquer leurs droits en tant que travailleuses - ceci suscite une dynamique double•ment dangereuse pour le régime. Le retour aux sources de l'Islam serait un choix judicieux sur le plan idéologique : "matraquage" à l'université, Islam au foyer, Islam institutionnalisé, retour des femmes au foyer. Ces dernières étant tenues d'élever de bons enfants musulmans. La crise de l'emploi et la faible capacité de la bourgeoisie à y faire face devraient l'inciter à freiner l'emploi féminin et à utiliser un dérivatif : les femmes travailleuses au foyer, c'est-à-dire le travail à domicile pour les productions de tapis, de produits textiles divers, etc. La politique de l'emploi, dans le cadre du nouveau plan, trouve là sa nouveauté ! Ce remodelage des structures exige de la part des classes dirigeantes une très grande souplesse et des moyens dont elles ne disposent pas dans l'état actuel des choses. Pour parer au plus pressant, pour assurer sa stabilité politique, il lui faut remettre sur pied l'instrument-clé de son système de domination : le Parti du Néo-Destour. (Parti socialiste destourien, depuis 1964). La restructuration du PSD Fissuré par des crises successives, déchiré par des batailles de clans, de moins en moins crédible aux yeux même d'une partie des couches moyennes (sa clientèle traditionnelle), le Parti se sclérose et perd de son poids. Son recrutement, fondé pour une large partie sur le clientélisme, ne peut lui assurer pendant longtemps une base d'adhésion relativement stable. Adhérents plus que militants actifs, les jeunes intègrent actuellement le parti sur la base d'avantages matériels et de quelques promesses de promotion sociale. Privé d'une idéologie cohérente - la seule référence toujours ressassée restant "l'épopée de la période de libération nationale" dans laquelle le Néo-Destour et le Combattant suprême s'identifient - le parti ne peut plus répondre de façon durable, ni en termes politiques, ni organisationnellement, aux exigences de la nouvelle période. Contesté par une jeunesse de plus en plus radicalisée, il se raidit et utilise l'arme de la répression. Le syndicat des étudiants -l'UGET - n'a plus d'existence légale depuis 1971. Les tentatives multiples pour créer un syndicat à la solde du pouvoir pour briser le mouvement ont toujours échoué jusqu'ici. Le BNED (3) existe bel et bien, mais n'est autre qu'une structure ultra-minoritaire tenue en laisse par le PSD et dans laquelle, la petite-bourgeoisie bureaucratique en fermentation, trouve son cadre politique propre, parallèlement à l'école néo-coloniale dont elle se nourrit. Au sein des entreprises, le rôle d'encadrement est dévolu à la bureaucratie syndicale qui ne peut à elle seule contenir l'effervescence des masses à chaque coup de boutoir des luttes de classes. Face à cela, les cellules destouriennes, en tant que structures politiques dans les entreprises sont maintenues et renforcées. Conjointement s'opère une relance des cellules professionnelles qui doivent tenir lieu de structures intermédiaires entre le parti et le syndicat; plus précisément, elles doivent aider la bureaucratie syndicale dont les faiblesses sont criantes. Le PSD, déclarait le ministre de l'Intérieur Belkhodja, lors d'une réunion des cadres destouriens en octobre 1976, "représenté au sein de toutes les entreprises, veille à la bonne gestion de celles-ci et à ce que les employés soient attachés au régime. Ainsi, est-il logique que la cellule professionnelle participe à toutes les activités de l'entreprise, sans pour autant se substituer au syndicat, car les responsabilités doivent être réparties avec clarté et précision afin d'éviter la confusion. " La sonnette d'alarme est tirée. Le danger guette aujourd'hui le parti lui-même. La mise en place d'une école de formation de cadres est déjà entamée. Son contenu est des plus significatifs. En plus des falsifications habituelles de l'histoire du "Vieux Destour" et du "Néo-Destour" , de nou-
veaux chapitres viennent s'ajouter. Ils traitent de l'organisation et de la structuration du parti, du syndicalisme et, enfin de l'antagonisme "socialisme-communisme" . Il est même question de la Révolution d'octobre et de Lénine. La réaction spontanée des participants à engager un débat sur ce thème est vite réprimée. Rapidement, ce sujet est rayé de la série de conférence de "l'école de formation"'! La jeunesse destourienne, par ailleurs, se renforce et se réorganise. Les séminaires et les congrès se multiplient. Cette offensive traduit la nécessité éprouvée par le régime de redonner un souffle nouveau à son organisation, tellement la période de l'après-bourguibisme hante la bourgeoisie. Le PSD doit survivre, en se rénovant, à la disparition du Bonaparte, son leader et son guide. C'est le voeu le plus cher qu'elle a, malgré les contradictions qui existent en son sein. Le parti doit, coûte que coûte, continuer son œuvre unificatrice, être le canal par lequel se consolide "l'unité nationale" La relève doit être assurée dans le calme social ! La bourgeoisie dans son ensemble mène de front cette bataille. Les luttes de clans n'ont pas pour autant disparu. Les affrontements de demain se feront autour de la succession à la direction du parti, après la disparition physique de Bourguiba. Mais la bataille décisive se jouera ailleurs, sur le terrain des rapports PSD-syndicat. Comment mener à bien l'offensive contre les travailleurs, afin de s'approprier définitivement l'organisation syndicale, en matant toute velléité d'opposition ou de débordement de l'appareil par les travailleurs combatifs. Pour cela plusieurs mesures s'imposent dès aujourd'hui. Le pacte social L'offensive revendicative menée par les travailleurs, avec des expériences de luttes nouvelles, des débordements de plus en plus massifs dans certains secteurs traditionnels, où les luttes sont les plus dures, mit la puce à l'oreille du pouvoir. La nouvelle tactique adoptée par les représentants des classes possédantes s'avérait relativement efficace à court terme, mais insuffisante à moyen et à long terme. La bureaucratie syndicale ne peut plus mener le même type de jeu. Mise au pied du mur par le parti qui l'obligeait à prendre une position claire contre les "grèves sauvages" elle dévoilait son rôle aux yeux de larges couches de travailleurs. Mais actuellement, dans le cadre du Vème Plan et afin d'attaquer les lendemains de l'après-Bourguiba dans une position offensive, la bourgeoisie développe son grand jeu : non seulement les "grèves sauvages" ne seront plus tolérées, mais aucune velléité de contestation, y compris sur le 'terrain revendicatif, n'aura sa raison d'être. Pour cela, il fallait contraindre la bureaucratie syndicale à participer à l'élaboration puis à la signature d'un pacte social qui assurerait au régime une paix sociale pendant les cinq ans à venir. Entretemps, la bourgeoisie aura le loisir de préparer la relève en mettant de l'ordre dans ses affaires.
3I2IMUT Depuis des mois, des commissions spéciales, regroupant les représentants des syndicats patronaux (UTICA-UNA), ceux de la centrale syndicale et ceux du PSD, travaillent d'arrache-pied pour mettre en place un pacte social que toutes les organisations devraient respecter jusqu'à la fin 1981. La campagne qui s'ensuit est orchestrée autour de trois thèmes : production, productivité et paix sociale. Ils représentent l'essentiel du contenu du pacte ! Une telle campagne se voulait justifiée par les dernières décisions d'augmentations générales des salaires. Après la croissance vertigineuse des prix des denrées de première nécessité décidée par le même gouvernement, sans contre-partie, le voilà qui décide, plus d'une année après, d'octroyer une augmentation de onze dinars mensuels pour la Fonction publique et de 10 dinars mensuels pour le secteur privé et semi-étatique. Si les prix de certaines denrées, qui avaient augmenté de plus de 100%, sont plus ou moins maintenus à un niveau stable, d'autres continuent à monter, tels ceux des produits du textile, le café dont le prix en kilo a triplé après une première augmentation de 45%. Les transports et loyers continuent de croître, comme d'habitude. Au regard des augmentations elles-mêmes, le tiers en est déjà absorbé directement par les impôts sur le salaire mensuel. Certains travailleurs qui voyaient dans ces augmentations un gain substantiel pour leurs revenus ont vite déchanté. Les primes promises pour les secteurs santé et éducation notamment sont remises à plus tard en attendant leur fractionnement. Mais quelles sont les significations politiques des récentes me sures? Il y en a deux principales. Premièrement, désamorcer la poudrière, en mettant un cran d'arrêt aux luttes en cours. Par exemple, l'ensemble du personnel hospitalier était à deux doigts d'une grève générale. Le préavis de grève venait à expiration. La direction syndicale donnait son accord. Entretemps, des tractations au sommet se poursuivaient. Trois semaines de marchandages et voilà que le gouvernement Nouira prend ses décisions conjointement avec l'adoption de sa charte sociale. Les promesses seront, pour une fois, tenues. Deuxièmement, il faut faire comprendre aux travailleurs que ces augmentations de salaires sont l'œuvre des efforts conjugués des "partenaires sociaux", sous l'égide du Parti. Elles ne sont donc en aucune mesure le résultat de la lutte des travailleurs, mais "un acquis politique du régime" , comme le disait Nouira. Il s'agit pour ce gouvernement de faire admettre l'idée que les grèves revendicatives ne permettent pas d'aboutir à des résultats. Le gouvernement est conscient des problèmes qui se posent. C'est lui qui prendra les décisions en temps opportun. Pour cela, il faut faire confiance à la direction syndicale qui transmet les doléances des travailleurs. Il n'y a pas de raisons de provoquer des troubles. "La grève devient ainsi un luxe" devait déclarer le premier ministre. Les augmentations de salaires sitôt annoncées, la direction syndicale se lançait dès le lendemain dans une campagne de grande envergure à travers tout le pays pour inciter les travailleurs à retrousser leurs manches, afin d'accroître la production et la productivité tout en s'abstenant de revendiquer.
TUNISIE Mais une situation aussi délicate ne peut durer que le temps d'une campagne. Car la plupart des revendications ne sont toujours pas satisfaites. Pis encore, elles ont purement et simplement été laissées de côté. Dans bon nombre d'entreprises, l'application de la législation est restée lettre morte, en ce qui concerne tant l'avancement que les différentes primes réclamées. En outre, l'augmentation des prix qui va suivre automatiquement, vu l'inflation galopante, ne peut que remettre tôt ou tard sur la tapis les revendications légitimes des travailleurs. Pour se prémunir contre de telles éventualités, mettre un terme à l'agitation perpétuelle au sein des entreprises et lier durablement les mains aux travailleurs, la bureaucratie syndicale s'ingénie en s'appuyant sur les structures du parti, à mettre en place une nouvelle législation sociale répressive. Une circulaire émanant du ministère des Affaires sociales vient 'justement d'être publiée. De nouvelles structures se mettent en place. Il s'agit de structures paritaires consultatives, commissions régionales de conciliation et bureau régional de conciliation, où gouvernement et représentants de l'UTICAUNA et de l'UG TT siègent côte à côte, pour arbitrer en cas de conflit social, notamment en cas de grèves ou de lockout.
L'appareil de l'UGTT apparaît ainsi de plus en plus clairement aujourd'hui comme une structure de l'appareil d'Etat bourgeois. La porte est maintenant ouverte aux corporations de cadres pour qu'ils constituent à l'intérieur de l'UGTT leur propre syndicat. C'est déjà chose faite depuis deux semaines pour les médecins de la Santé publique. Il revient aux travailleurs de se défaire de leurs directions syndicales qui trahissent leurs intérêts, et de faire sauter le carcan bureaucratique qui les enchaîne. Le rôle des bureaucraties syndicales apparaît maintenant au grand jour. Les expériences récentes des travailleurs leur montrent la voie à suivre : ils doivent dire non au pacte social, non à la législation répressive et ne faire confiance qu'à leurs propres luttes. Les regroupements clandestins qui se sont formés ici et là lors des dernières luttes témoignent déjà d'une maturité relative de la conscience politique de certaines franges de travailleurs avancés, dont les révolutionnaires doivent saisir toute l'importance. Il ne saurait être question de baisser les bras, au jourd'hui pas plus qu'hier. NOTES (1) Voir Inprecor, N° 58, 28.3.76 (2) Un dinar = 11 francs français (3) BNED : Bureau national des étudiants destouriens