Le 7 décembre 1975, les troupes indonésiennes entraient en force dans la partie orientale de l'île de Timor. Cette invasion militaire de l'ancienne colonie portugaise sanctionnait un premier échec de la politique timoraise du régime Suharto. Djakarta avait en effet essayé de conquérir de l'intérieur Timor-Est en s'appuyant sur de petits mouvements à ses ordres (Kota et Trabalhista), puis sur l'Apodeti et l'UDT. Mais le succès politique et populaire du Fretilin, l'avortement du coup d'Etat de l'UDT fomenté en août 1975, la proclamation de l'indépendance le 28 novembre, mettaient un terme à cette tentative. Il ne restait plus à Suharto qu'à décider de l'invasion militaire, directe et massive, profitant de la bienveillance du monde occidental, avant tout des USA et de l'Australie. La conquête de la République démocratique de Timor oriental devait être rapide, brutale et complète aux yeux des stratèges indonésiens. Mais, dès le début de l'année 1976, il' apparaissait clairement que le Fretilin avait été à même d'organiser une résistance efficace et durable (voir G. Fontaine, Inprecor n°43 du 5.02.76). Un génocide Si l'invasion fut bel et bien brutale, le contrôle du pays ne fut ni rapide, ni complet, loin s'en faut. Le régime de Suharto n'a pourtant pas lésiné sur les moyens pour briser la résistance de la population. Une enquête menée par un ancien consul australien à Timor oriental témoigne en effet de la gravité des exactions perpétrées par les troupes d'occupation. Selon les témoignages recueillis par J.S. Dunn auprès de nombreux réfugiés timorais au Portugal, peut-être 100 000 personnes auraient été tuées après un an d'intervention militaire indonésienne, soit environ 15% de la population totale ! Selon les réfugiés interrogés qui n'appartenaient pas au Fretilin, mais souvent à l'UDT, " ... les troupes indonésiennes tuèrent sans discrimination dès leur attaque contre Dili. Cependant, ... les exterminations dans les régions de montagne furent encore plus nombreuses qu'à Dili. Dans ces régions, des villages entiers furent rayés de la carte par les troupes indonésiennes, lors de leur avance vers l'intérieur. " La population chinoise de l'île a particulièrement souffert des exécutions arbitraires qui ont marqué l'avance des forces de Suharto. Pillages, viols et tortures accompagnaient ces massacres. J.S. Dunn concluait sans détour son rapport d'enquête en notant : "Une analyse de l'information que j'ai rassemblée auprès des réfugiés de Timor au Portugal permet d'ajouter des éléments importants aux rapports fragmentaires qui ont été reçus en Australie durant les douze derniers mois, de sources in-
Paul PETITJEAN donésiennes, timoraises-chinoises et du Fretilin. La conquête militaire de l'Est de Timor par les troupes indonésiennes fut une opération sanglante, dans laquelle des atrocités effroyables furent commises contre la population civile. En fait, ces informations relatives à l'attitude des indonésiens dans l'EstTimor suggèrent que les coups portés contre ce peuple pourraient bien, relativement dit, être le cas le plus grave d'atteinte aux droits de l'homme dans le monde à ce moment. Des rapports selon lesquels 1/6 dela population aurait été tué, ne peuvent être confirmés, mais le fait que de tels rapports existent éclaire l'ampleur de la tragédie qui se joue à Timor." Pressé de questions, et après avoir farouchement nié la validité de ces conclusions du parlementaire australien, le régime indonésien devait reconnaître le fait. Le 30 mars, Adam Malik, ministre des Affaires étrangères, déclarait : "il est possible que 50000 ou peut-être même 80 000 personnes aient été tuées pendant la guerre à Timor". (East Timor News n°4 d'avril 77). On n'est officiellement plus loin des 15% de morts dans la population de la RDTO! La résistance Malgré l'ampleur de cette répression, les forces indonésiennes s'enlisent dans une guerre d'occupation et de pacification sans UDT: "Union démocratique de Timor". S'est appuyée essentiellement sur les classes assimilées et privilégiées. Soutenue par l'administration portugaise. Devant l'échec de Spinola au Portugal et les succès du Fretilin à Timor, elle se tourne vers l'Indonésie. APODETI : "Association démocratique du peuple de Timor". A l'origine, voulait s'appeler "Association pour l'intégration de Timor à l'Indonésie". N'a jamais eu de base sérieuse dans KOTA et TRABALHIS TA : deux petits groupuscules dépendant de l'Indonésie. FRETILIN : "Front révolutionnaire pour l'indépendance de Timor oriental". Né de l'ASDT ("Association social-démocrate de Timor"). Influencé par la gauche et l'extrême-gauche portugaises et par les mouvements de libération des anciennes colonies partugaises en Afrique. A partir de sa base étudiante, il gagne un appui populaire urbain et rural grâce à sa campagne d'alphabétisation, sa lutte pour des coopératives, son combat pour l'indépendance et contre la mainmise indonésienne...
TIMOR ORIENTAL fin. Des troupes d'élite du régime ont été envoyées à Timor : les Marines KKO de l'ile de Java orientale, les commandos
RPKAD du centre de Java... Les forces indonésiennes stationnant sur le territoire de la République démocratique s'élèvent maintenant à environ 45 000 hommes. Quinze navires de guerre assurent le blocus de l'île et pilonnent de leur artillerie lourde les zones côtières. Une partie du matériel qui devait être envoyé au Cambodge à la veille de la chute du régime
Lon Nol a été déviée vers l'Indonésie. Il sert maintenant à combattre le Fretilin. L'aviation et le napalm sont largement utilisés. Pourtant, le Fretilin, avec une armée qui s'élèverait à environ 15 000 hommes, dont un corps féminin d'environ 1000 femmes, déclare contrôler aujourd'hui 85% du territoire et une large majorité de la population. Un rapport "hautement confidentiel", qui aurait été préparé par des représentants de l'Eglise ayant visité le territoire et dont la presse australienne a été informée, aboutit aux mêmes conclusions quant à la popularité et la force du Fretilin (1). Les pertes indonésiennes sont considérables. Selon les témoignages recueillis par Dunn, 3000 soldats, peut-être 5 000, auraient été tués par les forces de libération. En tout, les pertes s'élèveraient à 14000 soldats mis hors de combat. Les troupes d'occupation ne contrôlent qu'un certain nombre de villes (Bacau, Dili, Same, Lospalo, Maubisse), des axes routiers et des zones côtières directement sous le feu de son artillerie navale. Pour résister à l'invasion indonésienne, le Fretilin a poursuivi la mise en place de réformes engagées dès avant la proclamation de l'indépendance : mouvement d'alphabétisation, mise en place d'un réseau sanitaire, organisation de coopératives agricoles, développement des milices villageoises, mise en place d'un commerce d'Etat... Sur le plan politique et diplomatique, quatre ministres du gouvernement de la RDTO, dont le siège extérieur est établi à Maputo au Mozambique, ont tous réaffirmé, le 5 avril, les données d'une négociation éventuelle en publiant une déclaration en 5 points : retrait inconditionnel des troupes indonésiennes et droit du peuple de Timor-Est à l'indépendance, en conformité avec les résolutions de l'ONU; détermination à défendre la cause de l'indépendance; dénonciation de manœuvres et d'interventions d'individus agissant en dehors du CC du Fretilin et du gouvernement de la RDTO ; nécessité pour le régime de Suharto de reconnaître sa défaite et son erreur sur tous les plans ; établissement de relations de coopération avec tous les Etats de la région, sans ingérence dans les affaires intérieures de chacun (bulletin de la "Campaign for independant East Timor" de Sidney, du 6 avril). L'enlisement 1975 avait consommé l'échec de la tentative d'assimilation "pacifique" de Timor oriental par l'Indonésie. 1976 sanctionne l'échec de l'invasion militaire du pays. Le régime de Suharto est maintenant engagé dans un conflit de longue durée qui risque de lui coûter cher, aussi bien sur le plan intérieur qu'international. Le moral des troupes d'occupation est bas, et des tensions se manifestent entre les principales divisions militaires. Une partie des officiers supérieurs indonésiens semble vouloir faire porter à Suharto la responsabilité de la faillite de sa politique timoraise. Les gouvernements américain et australien comptaient sur une victoire rapide des forces javanaises. Il n'en est rien. Le rapport de Dunn est maintenant connu dans le monde entier. Une enquête sénatoriale a dû être ouverte aux USA et Djakarta dénonce violemment Sidney pour avoir laissé faire son parlementaire, qui n'enquêtait pourtant qu'à titre privé. La nervosité de la dictature indonésienne est d'autant plus justifiée que le Fretilin a les moyens d'organiser une résistance prolongée. Les troupes d'occupation se sont complètement la population. De nombreux habitants des villes ont préféré rejoindre les zones libérées plutôt que de rester dans les centres urbains occupés où règne la disette. A Dili, 20000 personnes ont même demandé un passeport pour le Portugal. La production agricole de l'île permet au Fretilin d'assurer l'alimentation minimale de la population établie dans les zones qu'il contrôle, malgré le blocus organisé par Djakarta. Il semble qu'il ait pu armer ses troupes grâce au matériel laissé sur place par les forces portugaises et que le manque de munitions ne menace pas dans l'immédiat. La configuration du terrain rend la "pacification" très difficile et, durant la seconde guerre mondiale, 400 commandos australiens, soutenus par la population, purent infliger quasi impunément de lourdes pertes à 20 000 soldats japonais. Néanmoins, surtout si l'on tient compte de la petitesse du pays et de la faiblesse numérique de la population, l'état d'isolement dans lequel se trouve la lutte de libération à Timor oriental représente à terme un danger réel. L'Indonésie a les moyens de faire durer longtemps l'occupation militaire, avec son cortège épuisant de souffrances pour les masses timoraises. Pour faire face à ce danger, le Fretilin dépendra d'abord de la qualité des liens qu'il saura entretenir avec la population qu'il organise; donc, sur l'ampleur des mesures sociales qu'il pourra prendre en sa faveur. Il devra aussi saisir toutes les occasions pour lier son combat à celui de la population de Timor occidental et des autres minorités occupées ou menacées (Irian/Papouasie, Nouvelle Guinée, îles Molluques, Kalimattan...) par la puissance indonésienne. II doit enfin pouvoir compter sur l'appui du mouvement ouvrier international. Abcès purulent au flan de la dictature indonésienne et de la diplomatie américaine et australienne, la question timoraise s'impose à nouveau sur l'arène internationale. Les dirigeants du Fretilin espèrent une aide des Etats ouvriers, du mouvement ouvrier international et des mouvements de libération. Elle doit lui être accordée !
JR PARTAIN La situation en octobre 1971 (1) cité dans "Timor, hier la colonisation portugaise, aujourd'hui la résistance à l'aggression indonésienne" de Marcel Roger, publié aux éditions de l'Harmattan, Paris 1977.