Le 25 novembre 1965 le général Mobutu commandant dé l'Armée nationale congolaise prend le pouvoir au Congo (Zatre). Il s'accorde un mandat de 5 ans, annulant ainsi les élections présidentielles prévues pour mars 1966. Le lendemain, il interdit toute réunion politique. Enfin, il s'arroge tous les pouvoirs législatifs. Ainsi se termine la première période de l'histoire du Congo indépendant. L'incroyable imbroglio des partis nationalistes petits-bourgeois avait permis à l'impérialisme et ses différentes fractions de réduire ce pays en un champ de bataille meurtrier où les divergences politiques jouaient un rôle secondaire comparé à celui des divisions régionalistes et du clientélisme ethnique. Le 25 novembre 1965, Mobutu, soutenu essentiellement par l'impérialisme américain, met un terme à cet éclatement politique de la petite-bourgeoisie. L'ère des MNC-Lumumba, de l'Abako, du PSA, du MNC-Kalonji, du CEREA, du Balubakat, etc. est close. Washington considère que le moment est venu de stabiliser les rapports de forces entre les masses et l'impérialisme et entre les différentes fractions impérialistes concurrentes. La bourgeoisie belge a raté en partie son opération néo-coloniale. Elle doit dorénavant se considérer comme "partenaire" des investisseurs américains. Pour en arriver là, il aura fallu une des plus sanglantes guerres civiles en Afrique noire, des milliers de morts, le génocide de certains groupes ethniques. La tâche de Mobutu en regard du projet impérialiste dont il est le mandataire, est fort complexe. Il s'agit de construire un appareil d'Etat digne de ce nom en rupture avec la gabegie parlementaire du passé : un Etat fort, centralisé, limitant les forces centrifuges des régionalismes, mettant la petite-bourgeoisie au pas et au travail dans un système caporalisé. Sur le plan économique, il s'agit de tout mettre en état de marche et d'engager des négociations avec les Bel ges et pour assurer une assise financière au nouvel Etat et "diversifier" les investissements étrangers. Enfin, il faut faire oublier que le nouveau régime est né de la défaite tragique de mobilisations populaires et d'insurrections nationalistes et de le doter d'une légitimité internationale. A cette époque, les rapports entre le Zafre et l'impérialisme se focalisaient sur les importantes ressources minières du Haut Katanga (aujourd'hui le Shaba). L'Union minière du Haut Ka-
C. GABRIEL tanga, contrôlée majoritairement par des capitaux belges, ne se contente pas d'un pillage désordonné. Elle régente littéralement la région dont elle contrôle les entreprises industrielles, les entreprises de construction, les industries alimentaires, les transports, les écoles et la police. L'Union représentait en 1960, avant la guerre civile, 7,5% de la production mondiale de cuivre et 60% de celle du cobalt... Société de droit colonial jusqu'en 1960, elle avait choisi d'opter pour un statut de droit belge et de transférer son siège social à Bruxelles 15 jours avant l'indépendance. Elle refusa par la suite d'optempérer à la décision du régime mobutiste, exigeant le transfert des sièges sociaux au Zafre. En 1966, elle disposait d'un stock de six mois de production dont le régime zatrois exigeait la réduction pour toucher sa part de 24,49%. Le refus de l'Union minière de se plier à ces deux exigences aboutit à sa nationalisation de ler janvier 1967 et à son remplacement par la Gécomine dont l'Etat est seul actionnaire. Le nouveau régime va dès lors se trouver à la tête de ressources financières considérables qui devraient lui permettre de stabiliser l'appareil d'Etat, de se construire une base sociale et d'investir (52% des recettes fiscales et 25% du PIB commercialisé sont aussi dégagés). Toutefois la nationalisation permettait aussi de relativiser le poids du capital belge, donc de redéfinir les rapports de forces entre les diverses puissances impérialistes. Celles-ci négociaient la nouvelle répartition du gâteau. En 1969, la Banque mondiale obtint pour l'Union minière un nouvel accord. Au terme de celui-ci, une filiale de sa Société générale de Belgique (majoritaire dans l'Union) assurerait la gestion de la Gécomine, moyennantune redevance égale à 1% du chiffre d'affaires. En outre, l'Union devrait percevoir pendant 15 ans 5% du chiffre d'affaires au titre de l'indemnisation. L'opération mobutiste prend corps. En 1970 le portefeuille de l'Etat compte 123 sociétés et 31 sociétés mixtes. La part directe de l'Etat dans le chiffre d'affaires de ces sociétés lui fournit 80% de ses revenus. La dévalutation de 300% en juin 67 était venue à point pour renforcer ce processus. Les experts américains attachés auprès de Mobutu ont bien fait leur travail. Le régime sembla stable après la révolte avortée des mercenaires en 67. L'impérialisme dispose dès lors en Afrique centrale d'un bastion décisif notamment en ce qui concerne l'Angola.
Le rêve mobutiste Cette croissance spectaculaire des recettes de l'Etat se situé dans un contexte d'extrême faiblesse du capitalisme indigène. Peu ou pas de capitalistes zafrois selon les secteurs. Les moyens d'accumulation se réduisent encore aux cadres régionaux par l'entremise des réseaux de clientèles et de notabilités tribales. Seules les prébendes gouvernementales et la corruption à Kinshasa pouvaient permettre à quelques individus un enrichissement par voie de spéculation. Les "pontes" du régime et la famille de Mobutu sont les premières à s'en satisfaire. Mais l'Afrique dans son ensemble est traversée par un processus complexe de différenciation au sein des classes dirigeantes. Le néo-colonialisme a engendré de nouveaux moyens d'enrichissement. On parle de plus en plus des "entrepreneurs nationaux" et on amorce ce grand rêve d'un "nouvel ordre économique international" qui assurerait l'avenir au petit capital indigène et lui permettrait de ne pas trop étouffer aux côtés des grands frères américains, européens et japonais. L'impérialisme n'est pas hostile à cette "période de puberté" des Etats bourgeois africains. Le "nouvel ordre économique international" devient la tarte à la crème des dîners diplomatiques, mais aussi des grandes conférences économiques. L'impérialisme se dispose à promouvoir une certaine industrialisation dans certains pays. Les marchés les plus importants deviennent ceux des "usines clés en main" et des infrastructures industrielles (1). Incapable de promouvoir seule sa roissance, la bourgeoisie africaine se fait faire la courte échelle par l'Etat néo-colonial lui-même, dispensateur de crédits et d'aides. Mobutu s'inscrira dans ce débat qui traverse l'Afrique bourgeoise. Les ressources de son régime, la puissance économique potentielle du Zafre, ses appuis internationaux semblent plaider en faveur d'un développement rapide du capitalisme privé zaîrois. L'heure de "l'authenticité" et de la "zafrisation" a sonné ! Nationalisations d'entreprises petites et moyennes, "zafrisation" du personnel dirigeant, telles furent les mesures prises à l'époque. En réalité, il n'y avait pas là une "révolution" , mais un prolongement de la politique ouverte par la nationalisation de l'Union minière. Encore une fois le capital belge est la principale victime. "Les mesures nationalistes adoptées par Mobutu au début des années 70 épargnèrent les firmes américaines. Les investissements des Etats-Unis dans les secteurs pétroliers, miniers et industriels ont crû rapidement. Avant la crise économique du Zafre l'année dernière, le volume des biens américains approchait un milliard de dollars. " (Africa Confidential, 4 mars 1977). Sur le plan idéologique, l'affaire est plus spectaculaire. La campagne pour "l'authenticité" zafroise et le culte de la personnalité de Mobutu ont constitué une fabuleuse entreprise de mystification. Elle vise beaucoup moins les masses miséreuses que la petite bourgeoisie urbaine, les étudiants, les fonctionnaires, les commerçants cossus, etc. Il s'agissait pour cette deuxième étape du régime : - de renforcer la centralisation autour du parti unique, le MPR; - de faire disparaître toute forme (aussi faible soit-elle) d'autorité échappant à la pyramide du MPR (lutte contre les églises, les collèges des missions chrétiennes...); - de gagner les diverses couches petites-bourgeoises oppositionnelles au travers d'un nationalisme délirant.
Qu'on en juge. "Jusqu'au début de l'année dernière, les hauts fonctionnaires responsables de nos 'provinces' portaient encore le titre de 'gouverneur' et portainet un uniforme. Nous avons supprimé le terme de 'province' et celui de 'gouverneur'. Nous avons supprimé l'uniforme. Aujourd'hui, la province est devenue 'région'. Cela n'a rien changé à ses attributions et à ses devoirs (sic) mais cela a tout changé dans ses rapports avec la population (re-sic). Nous avons changé le mot et le peuple a aussitôt compris et les abus ont disparu... Le MPR, qui n'est autre chose que la Nation organisée, est devenu l'appellation zafroise de ce qu'en d'autres pays on appelle l'Etat. " (discours à Dakar le 20 février 1973 de Sakombi Inongo, commissaire d'Etat à l'orientation nationale du Zafre). Que dire de plus après cette démonstration ? Ce bluff monumental aboutira d'une certaine manière à illusionner quelques groupes d'étudiants à l'étranger, quelques vieux naturalistes en exil. Par contre, sur le plan économique, le projet de développement d'une authentique classe dirigeante fit long feu. L'échec Le projet économique majeur de Mobutu durant cette dernière période a échoué. Construire un "capitalisme zafrois authen-
, épaulé par un secteur d'Etat fort et productif tout en maintenant le Zaîre au centre des investissements impérialistes en Afrique aura été une tâche bien trop complexe pour le régime. La crise économique internationale a terriblement frappé l'économie zafroise. La chute vertigineuse des cours du cuivre a entamé les recettes gouvernementales. L'anarchie de la gestion des entreprises nationalisées et la débilité congénitale des "entrepreneurs nationaux" ont entravé l'application des discussions gouvernementales. Enfin l'opération zalroise en Angola aux côtés du FNLA a aggravé toutes ces contradictions. La dette extérieure du Zaïre était à la fin de 1976 d'environ 700 à 800 millions de dollars, c'est-à-dire l'une des plus considérables au monde. Le 5 novembre 1976 s'est tenue à Londres une réunion à ce propos entre le gouvernement zafrois et le consortium des banques américaines, européennes et japonaises. L'accord survenu stipule que "son application devrait rétablir la réputation (.) du Zafre sur les marchés financiers internationaux". Les clauses durent les suivantes : - le Zaîre s'est engagé à payer immédiatement tous les intérêts dus sur les arriérés de paiements (40 millions de dollars) ; - le Zafre approvisionnera un fond spécial pour le remboursement des arriérés (40 à 50 millions de dollars avant février 77) ; - le Zatre engage des négociations avec le FMI pour que celui-ci ait un strict droit de regard sur la politique économique de ce pays; - si ces trois clauses sont satisfaites, le consortium fera "de son mieux" pour rassembler les fonds nécessaires à un crédit de 250 millions de dollars. En présentant le budget 77, Mobutu déclara qu'il s'agissait de "maintenir ou entretenir ce qui existe et pas d'innovation". II s'agit d'un "budget de guerre" (sic) : Exprimant partiellement l'échec de la zafrisation, il annonça que dorénavant les contrats d'entreprises avec l'Etat se feraient en faisant appel à la concurrence nationale et internationale. Et il condamna "les cadres du MPR qui étaient devenus des affairistes au détriment des fonctions administratives au moment de la zafrisation... et ceux qui ont confondu les biens des sociétés avec leurs biens personnels"
ZAIRE Clé de voûte de cette réorganisation, la "rétrocession" va mettre un terme spectaculaire au projet de zafrisation. Pour autant, elle ne met pas un terme à celui de construction d'un capitalisme indigène. Elle le rationalise et le place sous le contrôle total du bon vouloir impérialiste. Le ler octobre 76 s'est tenu à Kinshasa une réunion du Comité de stabilisation et des membres de l'Association nationale des entreprises zaïroises (ANEZA). Décision y a été prise de réintégrer les anciens propriétaires dans leurs affaires à raison de 60% et d'une recherche de partenaires zaïrois pour les 40% restant. En matière de garantie pour ces investisseurs étrangers, on annonce une loi les mettant à l'abri des nationalisations. L'Etat se réserve l'exploitation minière, forestière, l'énergie et les transports en collaboration éventuelle avec les investisseurs étrangers. Toutefois, il est précisé que l'Etat pourrait rétrocéder une participation de ces secteurs à des "personnes privées ou morales nationales". Cette annonce spectaculaire n'aura été que la fin du processus de renégociation entre l'impérialisme, notamment avec la bourgeoisie belge et le Zafre. Au moment de la zafrisation, la Belgique avait réagi par le boycott de certains produits zaírois, par le refus de délais pour le paiement de dettes. Mais ce refroidissement dans les relations entre les deux Etats avantagea, par exemple, les capitaux français et scella les relations entre Mobutu et Giscard d'Estaing. Sous la pression de sa déroute économique, le Kinshasa dut accepter les nouvelles avances de Bruxelles. En septembre 75, le premier ministre Tindemans faisait un voyage décisif au Zafre. Il conclut un accord d'aide financière en échange d'une reprise du dossier des nationalisations de biens belges. Et en janvier 77, Mobutu se rendit en Belgique pour confirmer la nouvelle situation. Toutefois, au terme de ce voyage, le bilan est encore très modeste du côté des investisseurs privés belges, alors que le gouvernement belge semble faire un effort volontariste pour garantir le processus de "rétrocession". Mobutu fait alors preuve d'optimisme. Son ministre des Affaires étrangères déclare notamment, en janvier 77, à la commission mixte belgo-zafroise, que "si l'on y met le paquet (?), mon pays pourrait devenir le premier producteur mondial de café, de caoutchouc naturel, d'huile de palme et il pourrait figurer parmi les premiers fournisseurs de maîs, de riz, de sucre, de thé et de tabac" . Le crédit politique de Mobutu dans les capitales occidentales n'étaient sans doute pas du hiveau de ces déclarations tonitruantes. Du côté de la France, les rapports avec le Zaîre n'ont jamais pris ce cours conflictif. La nationalisation ne toucha que quelques entrepreneurs français et l'aide budgétaire est passée de 28,5 millions de FF en 1970 à 63 millions de FF en 1975. En 1974 s'y ajoutait un prêt de 85 millions de FF et un autre de 59,3 millions de FF en 1976. Pour les neuf premiers mois de 1976, le Zafre exporta vers la France pour 385,3 millions de FF (235,5 en 1975) et importa pour 437,7 millions de FF (401 en 1971). Fait significatif dans cette période, la principale exportation zafroise vers la France est le café ! Enfin et surtout, l'impérialisme était très intéressé par les projets d'industrialisation. L'ambassadeur du Zaïre à Paris déclarait le 23 décembre 1976 que " la France et le Zaîre se complètent mutuellement, la première disposant de la technologie avancée et le second des ressources naturelles illimitées dont la mise en valeur requiert des capacités et des compétences.
Le gigantesque projet d'Inga, projet clé du Zafre et de l'impérialisme pur l'Afrique centrale (barrage hydro-électrique et zones industrielles) a permis au groupe franco-allemand Alsthom-Siemens de décrocher le marché de fournitures et de travaux d'installation de tout le complexe électro-mécanique d'Inga II. Ce projet vise à fournir l'énergie électrique nécessaire aux régions du Bas-Zaïre et du Shaba. Ajoutons que ce projet s'est attaché le concours d'une multitude de consortiums représentant les intérêts impérialistes les plus diverses. Le consortium Inga-Shaba s'est encore récemment vu attribuer un crédit de 68,5 millions de dollars par un groupe de banques américaines, après ceux alloués par l'Import-Export américaine, la Banking Corporation de Londres, la société suédoise Asea et la société italienne Cogepi Sadelmi. L'opposition à Mobutu L'opposition au régime est à l'image de la défaite de 1965. Extrêmement faible, éclatée et le plus souvent expatriée, elle fut jusqu'à présent incapable de menacer Mobutu. Elle n'a jamais pu donner naissance à une opposition révolutionnaire, malgré le verbiage marxisant de certains groupes. Elle garde son caractère nationaliste encore très marqué par le "Lumumbisme" . Nulle part ailleurs en Afrique noire, la défaite infligée à la gauche nationaliste n'aura été aussi profonde et aussi durable dans les rangs de la génération suivante. L'opposition "marxisante" provient pour une part des maquis de l'Est et de l'Ouest qui existaient en 1965. Ses militants caractérisaient leurs luttes comme de libération nationale et engageaient la lutte armée. Nationalistes et sans grandes forces sur le terrain, deux organisations vont apparaître dans les débris du Conseil national de libération de 1965. Le Parti révolutionnaire du peuple et le Parti révolutionnaire marxiste congolais, scission du premier. Tous deux disposent d'une présence armée dans l'Est, mais il est impossible d'en connaître réellement l'importance. Il semble que leurs échos soient plus forts en Europe parmi certains groupes maoîstes que sur le terrain. Toutefois, la nouvelle situation peut redonner vigueur à une influence de ces groupes dans certaines régions. L'Union générale des étudiants congolais, après diverses tournants et crises, donna naissance à l'Union des étudiants progressistes congolais (UEPC) puis à un regroupement politique intitulé Mouvement national de libération du Congo (MNLC). D'un nationalisme radical, ce courant représente essentiellement une force militante en Belgique. Le MARC (Mouvement d'action pour la rénovation du Congo) est par contre sans ambiguîté un groupe nationaliste de droite lié à certains secteurs libéraux belges. Son journal Miso Ga, publié en Belgique, reflète de pures préoccupations manœuvrières vis-à-vis du pouvoir central et une stratégie de "carte de rechange" . Les contacts avec le FNLC ne sont pas publics, mais il semble que des relations aient été établies lors d'un voyage des dirigeants du MARC à Luanda, en Angola. Le FNLC enfin, provient d'un regroupement politique de troupes d'origine zafroise ayant combattu aux côtés du MPLA durant la guerre civile angolaise. Leur chef militaire Mbumba est effectivement l'ancien chef de la gendarmerie katangaise.
Mais il est difficile de croire que ce FNLC se soit construit exclusivement sur la base de ce corps d'armée maintenu. Ces troupes pourraient trouver leur origine dansles populations frontalières du Shaba et de l'Angola. Toutefois. cela ne change rien aux ambiguftés du FNLC. Les gendarmes katangais dirigés par Mbumba permirent la sécession katangaise de Tshombé et des Belges en juillet 1960. Ils furent associés en 1964 à la répression des maquis nationalistes sous le gouvernement central du même Tshombé. Ils furent de toutes les répressions et de toutes les opérations véreuses de Bruxelles. A la chute de Tshombé, ils passèrent en Angola pour servir le colonialisme portugais et protéger les mines de diamant. A partir de 74, leur histoire s'estompe et on les retrouve en 1975 aux côtés du MPLA, "anti-impérialistes" et surtout antimobutistes. Il est nécessaire de préciser que ce FNLC est très peu connu à l'extérieur. Un tel mouvement apparaît peu capable d'une autonomie politique. Il semble, de manière plus évidente encore, que ni Luanda ni La Havane se soient lancées dans cette opération. La question est donc posée pour l'instant : qui peut avoir décidé de cette intervention, quels sont les objectifs immédiats du FNLC ? Curieuse guerre où l'envahisseur semble éviter d'attaquer les centres miniers, où l'on ignore la ligne de front et la puissance de feu engagée et où l'impérialisme traite sans se presser le "sort" de milliers d'Européens et d'Américains demeurant L'intervention au Shaba En mars, le Zaîre se déclare agressé au Shaba par des mercenaires venant d'Angola et encadrés par des Cubains et des Soviétiques. L'ambassade américaine à Kinshasa précise qu'il s'agit des "anciens gendarmes katangais" . Deux villes frontalières sont prises : Dilolo et Katanga, ainsi que Kisenge à 80 kilomètres à l'intérieur. Aussitôt Kinshasa demande une aide, à Washington, officiellement, pour des pièces de rechange de matériel militaire. Le Département d'Etat prétend avoir envoyé entre un et deux millions de dollars de médicaments, de rations alimentaires, uniformes et équipements divers, à l'exclusion d'armes et de munitions. Bruxelles, à la veille des élections, envoie des armes légères. Paris fait un premier geste en faisant parvenir munitions et pièces détachées. Les forces du FNLC atteindraient environ 1500 à 2000 hommes selon les estimations occidentales. Kolwezi, centre minier et économique du Shaba occidental, serait menacé. Le dimanche 10 avril, un communiqué de la présidence française annonce ce que, déjà, l'opinion publique connaissait. "Le gouvernement du Zaîre, victime de l'étranger, a fait appel à la solidarité de tous les pays membres de l'Organisation de l'unité africaine. Le gouvernement marocain a fait savoir qu'il entendait répondre à cet appel par une aide effective en moyens militaires. Les deux gouvernements ne pouvaient en assurer le transport rapide, les autorités françaises ont répondu positivement à leur demande. " Tous les mots ont un sens! L'intervention de 10 avions-cargo Transall et d'un DC8 dès le 11 mars, révèle que l'aide impérialiste était une question de jours, voires d'heures pour préserver Kolwezi. Le Zaïre est présenté comme agressé par l'étranger et il y est fait référence à l'OUA. Voilà comment se justifie la dite légitimité de l'intervention franco-marocaine au Zaïre.
Les directions bourgeoises africaines ont parfaitement compris que malgré l'interpénétration effective de capitaux impérialistes dans leur continent, l'intangibilité des frontières, la non-ingérence et la coexistence pacifique de l'"unité africaine" sont des questions de vie ou de mort pour la stabilité de leur régime. Les clauses de la charte de l'OUA sont des plus claires à ce propos. Toute l'idéologie panafricaine est en fait justifiée, paradoxalement, par ce respect scrupuleux de l'intégrité territoriale. La "marche verte" du Maroc sur le Sahara l'avait mis dans une position difficile au sein de l'OUA. Il se refait une virginité diplomatique en volant au secours d'un Etat frère menacé par l'étranger! Le gouvernement français justifie son intervention en utilisant la même argumentation et en faisant référence à l'OUA dans ses déclarations. Du côté africain, Mobutu a reçu un soutien assez large, y compris de la part de Rangoolam, président en exercice de l'OUA et dirigeant du Parti travailliste mauricien, affilié à la très respectable Internationale socialiste. L'Egypte, pour sa part, envisage une aide militaire ultérieure, sans doute à cause de ses excellentes relations commerciales avec le Zaïre, notamment par l'intermédiaire de la société privée El Nasr. Du côté des pays impérialistes, un certain vague à l'âme s'est fait sentir. Officiellement, les Etats-Unis ont marqué leur réserve, ce qui a fait dire à Mobutu qu'il était "amèrement déçu". Washington s'est déclaré "totalement étranger" à la décision marocaine. Il Popolo, organe de la Démocratie chrétienne, parle "d'ambiguïté européenne que Giscard cherche à forcer par un geste anachronique". Le même journal dénonce "la faillite d'une politique qui repose encore, après 20 ans de décolonisation, sur la logique des bafonnettes... et qui ne permettra pas de rétablir des rapports nécessaires au développement d'une nouvelle démocratie africaine". Young, le représentant américain à l'ONU, se permet quant à lui d'affirmer que ni les Russes, ni les Cubains ne sont engagés dans les combats : "Nous sommes paranolaques à propos du communisme et de la présence cubaine en Afrique. " Le lendemain, le Département d'Etat a tenu à préciser que ce point de vue "n'est pas en désaccord avec celui du Président". Carter l'a d'ailleurs confirmé le 15 avril. Toutefois, l'amiral Peter Hill-Norton de l'OTAN parle d'initiative française "raisonnable" et le secrétaire américain de la Défense, Harold Brown, explique que "les Français, avait une marge de manœuvre beaucoup plus grande que les EtatsUnis... en ce qui concerne les réactions internationales... et face à leur propre opinion publique intérieure". En réalité, ces apparentes contradictions du langage impérialiste révèlent la difficulté de la situation. D'une part, personne ne croit à la présence de Cubains et de Soviétiques du côté du FNLC. Kinshasa a été incapable de montrer ces "Blancs" abattus par l'armée zaïroise, "combattant torse nu et sans papiers d'identité". Certes, le FNLC a trouvé armes et entrainement durant la guerre civile angolaise. Cependant, ni l'Angola en pleine crise économique, ni Cuba investi dans la construction de l'Etat bourgeois angolais - qui est d'ailleurs res-
ZAIRE pectueux de l'OUA - ne s'aventureraient dans cette opération (2). D'autre part, la chute de Mobutu et l'ouverture d'une nouvelle guerre civile dans ce pays plongeraient l'impérialisme dans les pires difficultés face à un continent noir déstabilisé du Cap à l'équateur. Une telle situation compromettrait le règlement au Zimbabwe. L'Afrique du Sud se trouverait encore plus isolée. L'aide soviétique se ferait probablement plus substantielle en direction du groupe nationaliste. A terme, une nationalisation des mines du Shaba et du complexe d'Inga serait une menace qu'un nouveau régime pourrait faire peser. Au centre de tout cela, l'inexistence d'un remplacement potentiel de Mobutu, qui puisse gérer un Etat stable et centralisé, est mis en relief. Lorsque le sénateur américain Clark, président de la sous-commission des affaires africaines, insiste pour que le gouvernement américain ne s'engage pas dans une nouvelle affaire du Vietnam, il répète ce qu'un autre sénateur, Humphrey, affirmait au sujet de l'Angola en janvier 1976 : "Le national isme angolais trouvera probablement qu'il est une force plus puissante (en Afrique) que le communisme soviétique. " C'est une façon d'exprimer une volonté nouvelle d'une fraction de l'impérialisme américain d'intégrer les courants nationalistes plutôt que de risquer leur radicalisation. Comme l'a écrit P.J. Franceschini : "La France voit se dégrader encore une image de marque qui, dans le Tiers-Monde, l'associait à l'impérialisme et la range aux côtés des régimes blancs d'Afrique australe et de certains dictateurs africains... Etait-il nécessaire, et même très digne, de reconnaître à la hâte Luanda pour se l'aliéner de la sorte ? L'Angola est, elle aussi, riche de ressources précieuses pour l'Occident. " (Le Monde, 16.04.76). Le débat est donc ouvert entre diverses fractions de la bourgeoisie (3). En un mot, on n'a guère peur du FNLC, mais on craint essentiellement la vacance du pouvoir. La presse a parlé quelques jours du départ précipité de Mobutu. L'idée semble repoussée. Mobutu en sursis L'affolement occidental tient beaucoup plus à l'effritement •du pouvroir central de Kinshasa, à la désorganisation de l'armée zafroise, à la précarité de l'autorité gouvernementale, qu'à la puissance militaire du FNLC et à sa détermination politique. On fait semblant de croire à un projet de sécession katangaise oubliant de mentionner que la première du genre fut orchestrée à Bruxelles. Il est vrai que dans ce pays, la guerre civile ne manquerait pas de reprendre cet aspect d'éclatement régionaliste, tant est faible le poids centralisateur de l'Etat sur certaines régions périphériques. Mobutu a échoué dans son projet d'Etat fort. Il a failli dans ses plans de développement harmonieux du capitalisme zaîrois et des investissements étrangers. Les derniers événements ne vont pas rétablir la confiance des banquiers américains et européens. La crise va s'aggraver. Mobutu est donc en sursis. L'aide franco-marocaine a repoussé les échéances. La drôle de guerre du Shaba, dont on ne connaît ni la ligne de front, ni l'ampleur des combats, a pris son aspect le plus sordide lorsque à peine arrivés, des soldats marocains ont tué deux enfants et violé leur mère. L'agression est bel et bien impérialiste.
La presse occidentale s'évertue au contraire à parler d'offensive diabolique des soviétiques en Afrique. Le FNLC ne serait que leur marionnette. II se livrerait à un projet "d'expansion dans le Nord" à partir de l'Angola. En fait, l'URSS sans avoir des relations fraternelles avec Kinshasa a maintenu une présence et quelques échanges. Par ailleurs, il y aura bientôt 90 coopérants polonais au Zaïre. Le nouvel ambassadeur de Pologne déclarait en mars 1977 que "les perspectives de coopération étaient encourageantes et prometteuses" Les entreprises yougoslaves Out Put, Patizawski Put et Energoinvest ont des bureaux de représentation sur place. En 1975, le Zafre a exporté vers la Roumanie pour 6 millions de dollars de produits miniers, alors que Bucarest exportait en échange pour 2 millions de dollars d'équipement. La société Autractor vend à Kinshasa tracteurs, camions et outillage roumain. Une société agricole zafro-roumaine a été créée. Trois cents coopérants roumains travaillent dans ce pays. Enfin, la Bulgarie engage une coopération avec le Zafre notamment par sa société minière Techo Export-Stroy. Si les Soviétiques souhaitent sans doute le départ de Mobutu, dans le cadre de leurs espoirs diplomatiques en Afrique centrale, ils n'envisagent certainement pas l'intervention en force que décrivent les journaux occidentaux les plus grossiers. De son côté la Chine a le triste privilège de se trouver aux côtés de Mobutu contre vents et marées. Décisive dans la riziculture zafroise et dans divers autres secteurs agricoles, dans l'aide technique, elle se permet de construire aussi le symbole idéologique du régime : le Palais du Peuple à Kinshasa. Le Renmin Ribao du 19 mars reste sans ambiguité. On y lit que "des milliers de mercenaires venaient du territoire angolais et avaient envahi impunément plusieurs villes frontières du Shaba de la République du Zaïre. Sous la direction du président Mobutu, les forces armées zafroises leur ont opposé une vaillante résistance. Nous soutenons résolument l'armée et la population zaíroise dans leur juste lutte. " Tout le reste est à l'avenant. Pekin soutient sans aucune réserve Mobutu et reprend la totalité de sa propagande. Aux côtés de la CIA, des Marocains, des Israeliens, au nom de "l'antihégémonisme", plastronnent les experts chinois à Kinshasa.
18 avril 1977 NOTES (1) Olivier Giscard d'Estaing, président du Centre européen du commerce international, déclare en 75 que le but du CECI est de "développer au plus haut niveau les supports économiques entre un groupe choisi (sic) de pays d'Afrique, d'Amérique latine et d'Asie et des entreprises européennes en vue d'établir des relations fructueuses et durables". Il faisait une tournée au Sénégal, Côte d'Ivoire, Cameroun, Gabon et... Zaî(2) Carter déclarait le 15 avril qu'il "est exact que la venue des troupes cubaines, force militaire disciplinée, a aidé au rétablissement de l'ordre et qu'elle a évidemment stabilisé la situation" en Angola. (Le Monde, 19.04.77). (3) Les avions français sont officiellement revenus à leur base le dimanche 17 avril. Mais on annonce une "équipe nombreuse" pour renforcer la mission militaire française au Zaíre.