Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ARMEMENTS

Derrière l'échec des négociations SALT

· Inprecor n° 5, 28 avril 1977 · p. 20-21 · 1 697 mots

Paix et armements URSS et Russie États-Unis

L'échec de la conférence sur la "limitation des armements" du 28/30 mars entre le secrétaire d'Etat américain Cyrus Vance et Leonid Brejnev a été qualifié de "recul" ou de "désastre" pour la cause de la paix - ou, au moins, pour l'administration Carter. Une telle affirmation se base sur le fait que Carter tenterait sincèrement de réduire les stocks d'armes nucléaires de part et d'autre et, ainsi, de réduire les possibilités d'un holocauste qui pourrait mettre fin à la civilisation sinon à toute l'humanité. Cette affirmation est, pour le moins , erronée. Vance présenta les deux options suivantes : 1/ Accepter des "coupures radicales" dans les systèmes porteurs de missiles intercontinentaux. Cette proposition revenait à une révision unilatérale de l'accord signé à Vladivostok en 1974 entre Ford et Brejnev. Cela laisserait les mains libres au Pentagone pour développer le missile Cruise, un bombardier à pilote automatique qui peut transporter des armes nucléaires. 2/ Ou poursuivre l'accord de Vladivostok, mais déférer la question de la limitation du missile Cruise et du bombardier Backfire, une arme soviétique de portée intermédiaire que le Pentagone qualifie d'intercontinentale dans la mesure où elle pourrait atteindre les Etats-Unis en cas de voyage simple course. Les propositions de Carter reçurent une telle publicité aux Etats-Unis que Murrey Marder, du Washington Post put calculer à l'avance (le 26 mars) les réductions que Vance proposerait à Moscou : "... une réduction de 25% ou (un niveau) d'environ 1 800 armes stratégiques d'un côté". Marder remarquait qu'une réduction de 1 800 signifierait "réduire les forces actuelles soviétiques de 740 et de ne réduire les forces US que de 328" Il notait également : "Ce qui préoccupe les dirigeants soviétiques c'est le grand avantage américain en fusées à tâtes multiples. L'avantage des USA est de 2 à 1, avec 8 500 bombes stratégiques et missiles à têtes multiples pour frapper les cibles soviétiques, comparé aux 4 000 bombes ou missiles à têtes multiples soviétiques" En fonction de ces considérations, Marder remarque : " ...les officiels US envisagent des échanges difficiles à Moscou en fonction des objectifs fixés par le Président Carter".

Joseph HANSEN Certaines autorités de Washington ont émis quelques critiques au sujet de la tactique de Carter : 1/ Sa prise de position sur les "droits de l'homme" qui était ouvertement dirigée contre le gouvernement soviétique en anticipation de la conférence a fortement irrité Brejnev; 2/ De même, la "diplomatie ouverte" de Carter échauffa quelque peu les officiels soviétiques. Habitués aux tunnels de la diplomatie secrète, ils ne supportent pas la lumière du jour. 3/ Les critiques affirment que aucune information ne fut fournie à l'ambassade soviétique à Washington et que les dirigeants du Kremlin ne connaissaient que ce qui était communiqué par les services telex. Carter semblait demander à Brejnev de signer en bas du contrat sans l'étudier. Afin de manifester un minimum d'indépendance Brejnev n'avait pas d'autre choix que de dire "Niet" Selon ces critiques amicales, les erreurs étaient essentiellement tactiques et découlaient de la naíveté de Carter dans ces marchandages rusés avec Moscou. ,Mais une image différente apparait si l'on considère les gains réalisés par Carter à Moscou. Tout d'abord, il faut noter sa réponse immédiate au "Niet" de Brejnev. Carter déclara lors d'une conférence de presse le 30 mars : " A l'évidence, si nous sentons, à la conclusion des discussions du mois prochain que les soviétiques ne négocient pas en toute bonne foi avec nous, et qu'un accord est peu probable, je serais obligé d'envisager un engagement bien plus profond dans le développement et le déploiement d'armes supplémentaires" Lors de cette conférence de presse Carter se déclara obstensiblement en faveur de "profondes coupures" dans les stocks d'armes nucléraires. Le résultat fut exactement l'opposé : il gagna une excuse pour accélérer la course aux armements qu'il convertit immédiatement en une nouvelle menace. Le secrétaire à la Défense Harold Brown continua sur la même lancée lors d'un petit déjeuner avec la presse le ler avril. Questionnée au sujet des coûts aditionnels au cas où le Président Carter déciderait que les Russes ne négociaient pas en bonne foi et ordonnait une accélération du développement des armes stratégiques américaines , il répondit : "S'il n'y avait pas d'accord sur les armes, cela irait chercher jusqu'à 4 milliards de dollars par an". Les dépenses actuelles en armes stratégiques sont de 10 milliards de dollars, somme dont il est déjà prévu qu'elle augmentera de 2 milliards par an dans les années à venir.

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Les officiels expliquèrent que Brown parlait de 2 milliards supplémentaires de hausse au cas où aucun accord ne pouvait être atteint avec l'Union soviétique.

La réaction dure de Carter au "Niet" de Brejnev déclencha les applaudissements de la droite, des faucons, des partisans du Pentagone. Carter avait montré qu'il était "leur" président. Ainsi, Carter a atteint ce qui était sans aucun doute, l'un de ses objectifs. Les journalistes réactionnaires Evans et Novak, qui avaient toujours présenté le nouveau président comme une véritable catastrophe se prononcèrent ainsi le 2 avril : "Le président Carter est désormais bien placé auprès des Conservateurs du Congrès et du Pentagone, sans avoir perdu un poil de sa base libérale démocrate. Carter semble avoir émergé de a débâcle de Moscou renforcé politiquement de tous les James Reston dans le New York Times du 3 avril écrivait que Carter avait désormais "consolidé sa base politique chez lui" A court terme il s'agissait d'une bonne politique mais d'une diplomatie douteuse. Par sa défense des droits de l'homme Carter rassura ses partisans libéraux, et, par sa proposition ouverte d'un blocage des nouvelles armes et d'une réduction plus radicale des anciennes armes, il rassura ses critiques conservaleurs. Carter réussit également à renforcer son image d'homme du peuple direct. Le dirigeant de la puissance impérialiste la plus puissante et la plus rapace est pour la "diplomatie ouverte" • Pas moins que ça ! Brejnev se retira dans son coin sans un mot à dire. Il ne pouvait que s'en prendre à lui-même pour le fait de poursuivre une pratique introduite par Staline pour imiter les impérialistes. Les plaintes de Gromyko Comment les manoeuvres de Carter influencent-elles l'ensemble des relations entre les Etats-Unis et l'Union soviétique ? Les fuites provenant des chancelleries indiquent que, de l'avis général, pas grand chose ne va changer substanciellement. Le secrétaire de l'ONU Kurt Waldheim déclara le 2 avril à Vienne qu'il y avait peu de chances de voir une nouvelle guerre froide, même si les rapports entre les deux pays s'étaient rafraichis. Le Kremlin veut évidemment poursuivre la détente. On peut en juger à partir des remarques de Gromyko lors d'une conférence de presse le 31 mars. Le ministre des Affaires étrangères soviétiques tenta de contrecarrer les avantages publicitaires gagnés par Carter par un langage qualifié de "dur " par la presse occidentale. Seulement des extraits de ce discours sont disponibles à New York, mais ils suffisent à montrer que Gromyko était loin d'être "dur". Il serait plus juste de dire qu'il était plaintif. "Nous sommes pour un accord qui freinerait la course aux armements et supprimerait la menace d'une guerre nucléaire. On ne peut pas parler de stabilité quand une nouvelle direction arrive et efface d'un trait tout ce qui a été réalisé précédemment. Nous aimerions que nos relations soient plus stables, et nous aimerions qu'elles soient basées sur les principes de la coexistence pacifique et, encore mieux, qu'elles soient amicales"

Cela venait du fond du coeur de ce bureaucrate stalinien dont le désir le plus ardent est de faire bonne impression auprès du nouveau locataire de la Maison Blanche. Il pour -suit dans la même veine : "'Il a été suggéré que nous supprimions la moitié des missiles soviétiques que les USA considèrent "trop lourds". Qu'est-ce qui a changé depuis Vladivostock ? Qu'est ce qui dicte une telle révision d'un accord signé plus tôt ? Rien. L'accord de Vladivostok continue à fournir une bonne base pour conclure un nouvel accord de limitation des armes stratégiques. Gromyko expliqua qu'une version des faits circulait à l'Ouest selon laquelle Vance avait proposé "un vaste programme de désarmement" que la direction soviétique avait rejeté. Il affirma que cette version était "fondamentalement fausse". "Personne ne nous a proposé un tel programme" . Il fit la remarque suivanfe : "Les résulfats des discussions avec le secrétaire d'Etat indiquent une divergence substancielle entre les positions de l'URSS et celle des Etats-Unis, mais cela ne signifie pas qu'il existe des obstacles insurmontables" Gromyko essaya même de paniquer Carter : "A la lumière des récentes propositions américaines, nous avons le droit de poser la question de la liquidation (des bases stratégiques américaines en Europe et dans d'autres régions) marins atomiques, des bombardiers et autres véhicules capables de transporter des armes nucléaires. C'est ce qu'exige notre sécurité" Gromyko aurait mieux fait de faire deux simples contrepropositions : 1/ De mener toutes les futures négociations ouvertements, éliminant ainsi toute diplomatie secrète entre les deux gouvernements; 2/-De commencer à détruire toutes les armes nucléaires, peu importe qui en détient le plus. Des commissions paritaires pourraient en être chargées pour éliminer toute suspicion et les autres membres du club nucléaire devraient participer à ce travail pour la cause de la paix. Evidemment, aucune puissance capitaliste ne s'est jamais engagée dans le désarmement. C'est justement cela qui est important. Un véritable défi permettrait de démasquer immédiatement la nature frauduleuse de la manoeuvre de Carter. Une autre politique pourrait être poursuivie - de préférence en combinaison avec la première -, à savoir celle d'abandonner la collaboration de classe et de marcher vers la révolution prolétarienne. Mais la bureaucratie soviétique est incapable de faire un tel tournant; car cela entrainerait la révolution politique chez elle. La Maison Blanche comme le Kremlin vivent dans une crainte égale de la révolution où que ce soit dans le monde; ce qui les oblige à former un bloc contre-révolutionnaire. C'est là que réside la base fondamentale de la détente et la raison pour laquelle elle continuera. (Cette article a été traduit de Intercontinental Press du 11 avril 1977). Voir à propos du même sujet l'article de Jon Rothschild : ("SALT, MIRV, MAD... Détente ?") dans le numéro 5/6 d'Inprécor, du 3 août 1974.

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