ETAT ESPAGNOL Au terme d'une période d'hésitations et de manœuvres politiques successives, acculé à l'impasse par la puissance des mobilisations qui se sont développées depuis le début de l'agonie de la dictature franquiste et ont culminé dans la grève générale du 12 novembre 1976, le gouvernement espagnol s'est finalement décidé à légaliser le PCE à la veille des élections générales dont la tenue a été confirmée pour la date du 15 juin. Mini-coup de force à l'égard de la droite franquiste, qui a d'ailleurs provoqué une réaction immédiate au sein de l'Etat-major, cette décision va néanmoins dans le sens des intérêts bien compris de la bourgeoisie espagnole. Elle apparaît comme la levée du dernier obstacle sérieux pour une transition relativement contrôlée jusqu'à présent, de la dictature franquiste à un régime monarchiste de "démocratie défigurée" l'article ci-dessous cerne les grands traits. Comme nous l'avions indiqué dans le n°3 d'Inprecor du 31 mars 1977, la légalisation du PCE était l'option la plus réaliste pour la bourgeoisie espagnole. Le gouvernement ne pouvait pas résister plus longtemps à la puissante pression du mouvement de masse en faveur de la légalisation des partis ouvriers, des syndicats et autres organisations. En outre et surtout, il ne pouvait pas rendre crédibles les élections convoquées pour le 15 juin tout en maintenant le PCE dans la clandestinité. Préalablement à cette légalisation, le gouvernement a édicté un certain nombre de lois profondément restrictives concernant la liberté d'opinion. Ainsi, ni la monarchie, ni l' "unité nationale", ni l'armée ne peuvent être critiquées ou mises en cause dans la presse. Une nouvelle loi a été adoptée simultanément, la "loi anti-pamphlet", qui permet de punir de six ans de prison tout "excès" dans la presse. Ceux qui, dorénavant, réclameront justice pour les crimes franquistes, ou réclameront des comptes à Fraga pour le massacre de Vitoria, etc., s'exposeront à l'application de cette loi (voir note). Outre ces décrets, la bourgeoisie bénéficie pour soutenir la campagne électorale de ses partis, des immenses biens matériels et moyens de communication de l'appareil du "Mouvement" que lui a légué le franquisme; le fonctionnement de la prochaine Assemblée, les nouvelles Cortes, est pré-déterminé
JABUTROS Juan FERNANDEZ par un décret-loi qui exige la majorité des deux-tiers dans les deux chambres pour tout changement important de la législation; de même, la majorité électorale a été fixée à 21 ans... Mais malgré tout, les circonstances de la légalisation du PCE ont confirmé les hésitations et les craintes de la bourgeoisie face à une telle décision. Elle craignait principalement que cette légalisation ne stimule la mobilisation et la solidarité des masses pour la légalisation de tous les partis sans exclusive et pour la conquête de la liberté et de la démocratie sans restriction. La peur de cette "peste" qu'est pour elle le mouvement de masse a conduit la bourgeoisie à brandir aussitôt la menace de son pilier fondamental : l'armée. Immédiatement après la décision de légalisation du PCE, le général Pita da Veiga, ministre de la Marine, a présenté sa démission. Quelques heures plus tard, le Conseil supérieur de l'armée rendait publique dans la presse, à la radio et à la télévision, une déclaration affirmant son désaccord avec la légalisation du PCE, sa décision de rester uni et de ne pas céder un pouce sur la question de "l'unité de la patrie", de la défense de la Monarchie et de la défense du drapeau rouge et or (l'emblême du franquisme, le drapeau national de l'Etat espagnol). Mais ni les pièges électoraux, ni l'"orgueil" des généraux ne pouvaient bloquer le mouvement de masse. Il fallait en outre que le PCE s'engage activement pour permettre à la bourgeoisie d'instaurer cette démocratie défigurée, cet "Etat fort" appuyé sur la Monarchie qu'elle a en projet. Et il a suffi de quelques jours pour que se produisent trois manifestations graves de cette politique suivie par le PCE. L'engagement à une trêve sociale Le 15 avril, quelques jours seulement après la légalisation du PCE, une "journée de lutte nationale" était organisée par les Commissions ouvrières (CO) et l'USO. Après la rupture de la COS, cette journée apparaissait comme une épreuve de force des CO face au syndicat socialiste, l'UGT, traité de façon relativement sectaire. Mais le jour de la mobilisation, le PCE lui-même a fait machine arrière dans la mobilisation des masses, allant jusqu'à accepter que les rares exemples de mobilisation apparaissent comme un discrédit pour les CO.
ETAT ESPAGNOL Il y a un exemple particulièrement significatif. A Barcelone, les ouvriers du bâtiment étaient en grève depuis le 29 mars. Dès le lendemain de sa légalisation, le PCE s'était efforcé de faire reprendre le travail, en s'opposant aux décisions des assemblées générales et des assemblées de délégués des grévistes. Pour cette raison, six délégués membres du PSUC avaient été expulsés des assemblées. Le patronat refusait toute négociation avec les travailleurs. Pour eux, la journée du 15 avril, par la jonction de leur grève avec la mobilisation générale et l'ouverture des négociations dans le secteur de la sidérurgie-métallurgie (360 000 travailleurs sont concernés par cette convention collective), apparaissait comme une occasion de débloquer la situation et de forcer les patrons à négocier. Mais dès la veille du 15, le secrétaire général de la fédération des CO du bâtiment déclara publiquement qu'il n'y aurait pas de mobilisations à Barcelone le 15. Il y en eut à peine, et la direction de l'USO dût rejeter publiquement la responsabilité de cette situation sur la direction du PSUC. Entre temps, la très grande majorité des travailleurs de la métallurgie a commencé à élire des délégués pour mener à bien la négociation de leur convention collective. Cette élection a été soutenue par l'UGT, la CNT, le courant unitaire des CO, etc. Mais la direction des CO et l'USO s'y opposent là où. ils sont influents et proposent la négociation dans le cadre des structures du syndicat officiel (franquiste). Plus encore que par le passé, le PCE œuvre à la démobilisation et à la division des luttes, comme garantie de sa loyauté politique à la bourgeoisie. Le Comité central du PCE La première initiative publique du PCE après sa légalisation a été la tenue de son Comité central. Et la première décision de ce Comité central a été de "tranquiliser" le pays et l'armée quant à ses objectifs. Si la bourgeoisie craignait que cette légalisation ne provoque un mouvement de débordement, le PCE affirmait publiquement sa volonté de défendre la "démocratie" dans les limites imposées par le pouvoir, de défendre cette démocratie défigurée et de le faire ouvertement. Point par point, le PCE a répondu à la note du gouvernement : "Si la monarchie continue à agir avec décision pour la restauration de la démocratie, dans la prochaine Assemblée, notre parti pourrait considérer la Monarchie comme le régime constitutionnel démocratique...". "L'Espagne est une réalité historique que nous défendrons, et tout en reconnaissant le droit à la différence, nous défendrons l'unité de notre Patrie commune..." "En tant que symbole représentatif de cet Etat qui nous reconnaît, nous avons décidé d'arborer aux côtés du drapeau rouge du Parti communiste, le drapeau rouge et or de l'Etat espagnol ..." . Telles sont les principales déclarations de Santiago Carrillo à l'issue de ce Comité central. Le pacte constitutionnel La bourgeoisie veut justement se servir de ces élections pour en faire un instrument capable de passer de la "réforme du franquisme" à l'instauration et à la stabilisation d'un monarchie constitutionnelle, pilier de "l'Etat fort", où les libertés des masses se trouvent sévèrement amputées et où cet épouvantail qu'est la "démocratie à l'espagnole" soit accepté et défendu par les organisations ouvrières majoritaires. Tant le PCE que le PSOE ont malheureusement décidé de jouer le jeu. Le "réalisme" des réformistes a atteint un point tel que disparaissent de leurs programmes pour les élections deux revendications démocratiques élémentaires aussi décisives dans la situation actuelle que l'autodétermination immédiate des nationalités opprimées et la lutte pour la République. Pour les réformistes, il s'agit précisément d'empêcher que la lutte pour l'Assemblée constituante ne rencontre un écho de masse. Pour ce faire, ils proposent un "pacte constitutionnel" Cette tactique repose sur la volonté de négociations et de compromis avec la bourgeoisie, dont le prix est l'acceptation de ce cadre de libertés amputées qu'elle projette. Cette tactique ne vise nullement à jeter par dessus bord toute la constitution franquiste, ni à appeler à la lutte contre cette prochaine Assemblée antidémocratique, pour sa dissolution et la convocation d'élections libres. Elle signifie au contraire la reconnaissance de cette Assemblée et vise à lui confier la tâche de rédiger la nouvelle constitution ("nouvelle" parce qu'il faut bien en dire quelque chose), pour que cette constitution rédigée par les Cortes de la Monarchie soit ensuite soumise à un référendum. La position des révolutionnaires face aux élections Quelle réponse, quelle ligne d'action doit-on proposer au mouvement ouvrier et populaire ? Une tâche la résume : combattre le projet du gouvernement en luttant pour l'élection libre d'une Assemblée constituante. C'est avec cet objectif que nous avons envisagé notre participation aux élections. Dès qu'elles ont été annoncées, la LCR a proposé à tous les partis ouvriers et nationalistes révolutionnaires la formation de listes électorales communes, sur la base d'un programme commun qui s'oppose au projet de la Monarchie (amnistie, légalisation sans exclusive, autodétermination, élection d'une Assemblée constituante, République, soutien aux luttes, refus du "pacte social"). Il s'agissait d'une base minimale permettant d'imposer toutes les libertés sans restrictions face au projet de "réforme du franquisme" Des listes ouvrières uniques sur ce programme auraient certainement encouragé suffisamment l'action de masse pour que le projet électoral de Suarez en soit sérieusement ébranlé. Et quand bien même la bourgeoisie aurait pu maintenir jusqu'au bout ses élections antidémocratiques, ces listes uniques auraient permis l'élection d'un nombre largement suffisant de députés pour que leur démission collective dès la première session des Cortes les contraigne à se dissoudre et que la bourgeoisie soit forcée de convoquer des élections à une Assemblée constituante. Pour les directions du PCE et du PSOE, cela aurait signifié l'abandon de leur politique de concessions à la bourgeoisie. Pour cette raison, ils ont farouchement repoussé cette proposition. Leurs listes respectives ont déjà été rendues publiques, et leur décision de se présenter séparément a été ratifiée. Ce-
la n'a donc plus grand sens que nous maintenions la proposition de listes ouvrières uniques, même si nous ne retirons rien de nos critiques à la politique du PCE et du PSOE. Nous continuerons cependant à défendre une proposition de campagne unitaire sur les thèmes suivants : - maintien de l'appel à la lutte pour une Assemblée constituante; appel aux militants de ces partis et à l'ensemble des travailleurs pour qu'ils l'exigent; - proposition d'une série de meetings communs pour exiger l'amnistie totale, la légalisation sans exclusive et la pleine liberté d'expression ; - engagement à inclure dans tous les programmes des organisations ou des listes électorales ouvrières, lés revendications adoptées unitairement par les différents secteurs de masse concernant leurs problèmes spécifiques (centrales nucléaires, mouvement des femmes, jeunesse...) ; - solidarité active des partis ouvriers légalisés avec ceux qui ne le sont pas encore : soutien aux campagnes de signatures pour la formation de listes électorales, possibilité de prises de parole dans les meetings...; - engagement commun à rejeter la proposition de "trêve sociale pendant les élections" qu'avance la bourgeoisie, et à ne renoncer à aucune lutte revendicative de masse ; - engagement dès à présent à lutter pour la dissolution immédiate des prochaines Cortes. Aujourd'hui 18 avril, un accord a été signé entre la LCR, OIC et AC pour l'impulsion en commun d'un regroupement électoral sous le nom de "Front pour l'unité des travailleurs"
23 TAT3
Cette décision, dont les considérants seront rendus publics très prochainement, inclue l'engagement des trois partis à favoriser l'élargissement de cet accord, au niveau central ou local, à d'autres organisations ouvrières et nationalistes révolutionnaires.
CO : Commissions ouvrières; organisation syndicale, toujours illégale, contrôlée centralement par le PCE.
UGT: Union générale des travailleurs; syndicat légal, contrôlé par le PSOE.
USO : Union syndicale ouvrière ; syndicat d'origine chrétienne d'orientation socialiste "autogestionnaire"
COS : Coordination des organisations syndicales; cet organisme où étaient représentées les CO, l'UGT et l'USO a éclaté tout récemment.
PSOE : Parti socialiste ouvrier espagnol.
PSUC : Parti socialiste unifié de Catalogne : nom du PC en
Catalogne.
OIC : Organisation de la gauche communiste.
AC : Action communiste.
Ces deux organisations révolutionnaires se réclament à des degrés divers de la lutte de l'opposition de gauche contre le stalinisme, et du trotskysme.
NOTE
Fraga Iribarne : ancien ministre de l'Intérieur dans le gouvernement d'Arias Navarro au moment où ont éclaté les événements de Vitoria, en mars 76. La police avait tiré sur les manifestants, faisant 4 morts et plus de 100 blessés.