Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BELGIQUE

Le statu quo ?

· Inprecor n° 5, 28 avril 1977 · p. 16-18 · 2 565 mots

Belgique Syndicalisme Italie Économie mondiale

Les élections législatives du 17 avril 1977 n'ont pas changé le panorama politique d'une manière significative. "Stabilité du corps électoral " titre l'ensemble de la presse, tout en y ajoutant une note partisane selon la tendance à laquelle chaque journal appartient. Le Peuple et Volksgazet constatent l'avance du PSB (Parti socialiste belge) ; les journaux catholiques mettent en avant le progrès spectaculaire des sociaux-chrétiens; et les libéraux peuvent se réjouir d'un statu quo (alors qu'un des leurs a assumé la responsabilité des nouveaux impôts). Le Soir, en général favorable au FDF, se réjouit du Fait que "la régionalisation s'est affirmée". Ce qui n'est pas contradictoire avec le fait que la Volksunie recule à nouveau en Flandre et le RW s'effondre. Car effectivement, derrière les moyennes se cache un développement de plus en plus inégal dans les différentes régions. CVP/PSC (Christelijke VolksPartij - Parti social chrétien) : le principal parti de la bourgeoisie du pays, à l'image de la Démocratie chrétienne - en Italie et au Chili - avec laquelle de multiples liens l'unissent. Ce parti dispose d'une large base populaire. "Divisé" en deux partis distincts depuis 1968, quand la question de linguistique y fit irruption. Tout en ayant officiellement supprimé les "standen" (Etats) en son sein, il est traversé par des courants politico-sociaux, dont la "Démocratie chrétienne" (liée au Mouvement ouvrier chrétien) et le CEPIC (courant droitier, lié aux groupements de cadres, professions libérales, indépendants et patrons) sont plus importants et, par ailleurs, ouvertement structurés. PLP/PVV (Parti pour la liberté et le progrès), PRLW (Parti des réformes et de la liberté wallones). Traditionnellemert, les libéraux étaient le parti de la petite-bourgeoisie et de la bourgeoisie urbaines. Après la grève de 1960-61, leur président tentait une opération de restructuration du camp bourgeois en essayant de briser la structuration de la société belge en une sphère chrétienne et une sphère socialiste, chacune avec ses partis, ses syndicats, ses mutualités, ses coopératives, ses journaux, ses organisations de jeunesse, etc. Ce projet reposait sur trois axes : un antisyndicalisme et un anticollectivisme virulents; le chauvinisme belgiciste; une ouverture en direction de la petite-bourgeoisie catholique sous l'égide du "pluralisme". Après l'échec de l'opération, le PLP éclata d'abord en trois morceaux régionaux (Flandres, Wallonie, Bruxelles), puis à Bruxelles même, en 3 ou 4 tronçons.

François VERCAMMEN La leçon essentielle réside ailleurs : malgré le chômage (qui oscille autour de 10% de la population active), malgré la politique réactionnaire du gouvernement Tindemans (exclusivement composé de partis bourgeois) et malgré l'unité persistante du Front commun syndical entre la FGTB et la CSC (qui a fait chuter le gouvernement par la plus puissante mobilisation ouvrière depuis 1960-61), le PSB ne parvient pas à capitaliser le mécontentement populaire. Les déplacements essentiels se situent donc au sein de chaque camp social (bourgeois et ouvrier). Les gains pour le mouvement ouvrier restent tout à fait marginaux. La bourgeoisie recompose ses forces Au sein de la bourgeoisie, le grand vainqueur c'est le CVPPSC. Il a été le pivot du gouvernement sortant, où il s'est

Les parti

Devenu quasi-fédéraliste à son tour, le PLP s'est à nouveau renforcé (sauf à Bruxelles, où le FDF lui barre la route). La constitution du PRLW (fusion du PLP wallon et de l'aile bourgeoise du RW) a attiré vers lui des personnalités bourgeoises de premier plan (Henrion, un des dirigeants de la Société générale, principal holding du pays). PSB (Parti socialiste belge) : principal parti ouvrier, de tendance réformiste. Il est traversé par différentes "sensibilités" selon les diverses pressions du mouvement syndical (la FG TB, Fédération générale du travail de Belgique). Il se situe plus à gauche et manifeste plus de combativité en Wallonie qu'en Flandres. Il subsiste un petit courant centriste, autour de l'hebdomadaire flamand "Links" La Volksunie (VU - en Flandres), le Rassemblement wallon et le FDF (Front démocratique des francophones - à Bruxelles) sont des partis bourgeois. Ils ont conquis une assise sociale large grâce à la méfiance vis-à-vis de l'Etat centralisé et unitaire. Leur origine, histoire, implantation sociale et base programmatique sont nettement différentes. a) La Volksunie prolonge la tradition nationaliste d'avant-guerre, ce qui lui a valu beaucoup de sympathie dans les milieux ayant collaboré avec l'occupant nazi, mais il exprime aussi indirectement la revendication démocratique du peuple flamand. Elle possède une popularité incontestable dans un

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associé à différents partis éclatés et minoritaires (le PVV, le PRLW, le RW). Cela lui a permis d'investir tous les rouages de l'appareil d'Etat, au point que ses adversaires (essentiellement wallons) ont commencé à parler de "l'Etat-CVP" (à l'image de l'Etat-UDR en France). Il a mené une campagne électorale, vantant les mérites personnels du Premier ministre sortant et appelant à la solidarité nationale et sociale pour combattre la crise. Parti interclassiste, il prétend préfigurer cet esprit solidaire, en unissant en son sein toutes les classes sociales. Cette image rassurante a été payante : le CVP progresse à nouveau de 3,26%, après une avance de 2% aux élections de 1974. Le PSC gagne 0,6% par rapport à 1974, mais ce gain est proportionnellement plus important en Wallonie qu'à Bruxelles (où le FDF marque de nouveau des points !). Dans l'ensemble du pays, le CVP-PSC obtient 1995855 voix, soit 36,20%. C'est essentiellement au détriment des autres partis bourgeois que ces déplacements s'opèrent : les libéraux flamands (PVV), principal partenaire gouvernemental, perdent 20% de leur électorat, obtenant 8,65%; La Volksunie recule légèrement, mais perd cette fois-ci deux sièges de députés (alors qu'elle avait limité les dégâts en 74). En Wallonie, le PS Crécupère une partie minoritaire de l'électorat (chrétien) du RW qui perd la moitié de ses électeurs (il passe de 4,82% à 2,42%). C'est essentiellement le "nouveau" PRLW qui en profite, passant de 4,4% à 5,41%: enfait, il s'agit simplement de la traduction électorale de lascission du RW qui a vu partirune partie de sa direction vers le PRLW.

politiques

secteur de la jeunesse, d'autant plus que le PSB flamand a toujours été ultra-unitariste (!) et que le PC est passablement discrédité. La dernière décennie, une néobourgeoisie cossue a a utilisé ce parti comme groupe de pression sur le CVP/PSC afin d'obtenir une restructuration de l'Etat belge en sa faveur. Ainsi, la VU connaît quatre courants en son sein : une aile socialiste-réformiste très minoritaire; une aile fasciste également minoritaire, mais active; et deux courants d'importance égale, le courant culturel "historique" et le courant néobourgeois, qui a pris en main la direction du Parti depuis deux ans. b) Le FDF est devenu le parti politique dominant dans la région bruxelloise. Socialement hétéroclite comme tout parti nationaliste de masse, il se compose d'un groupe bourgeois lié à l'appareil d'Etat et d'un courant plus populaire (notamment issu du PSB et du mouvement syndical) qui craint de payer les frais de la réforme de l'Etat belge. c) Le Rassemblement wallon est dirigé par des politiciens bourgeois. Il a su cependant capter partiellement la radicalisation ouvrière après l'échec de la grève de 1960-61 et les trahisons successives du PSB. En l'absence d'une véritable bourgeoisie wallone, le RW est tiraillé entre son programme ouvertement bourgeois et sa base populaire. Son éclatement en décembre 1976, le départ des politiciens bourgeois et son gauchissement verbal l'ont réduit à la portion congrue.

Le FDF de son côté, maintient sa progression, contre vents et marées, et contre tous les pronostics pessimistes. Il semble récupérer l'essentiel des voix libérales avec qui il se présentait en cartel en 1974 (ce qui rend le calcul difficile). Le PSC se maintenant, c'est à nouveau le PSB bruxellois qui fait les frais de l'opération. Simonet (ex-commissaire de la CEE) n'a pas eu le temps de redresser une fédération en pleine crise et, de plus, divisée sur le plan linguistique (les "Lions rouges", les socialistes flamands de Bruxelles, se présentent sur une liste séparée). Au-delà des élections, la bourgeoisie recompose graduellement ses forces politiques. En Flandre, le CVP a utilisé la période 1974- 1977 pour se structurer, s'homogénéiser et s'implanter en profondeur. A Bruxelles et en Wallonie, la bourgeoisie ne dispose pas d'un instrument analogue. Pour le moment, le FDF ne donne pas de signes de décomposition interne. En Wallonie, la remontée limitée du PSC (qui ne dispose pas de base sociale solide) et la récente création du PRLW, parti moderniste et incisif, ne font pas (encore) le poids par rapport au PSB. Néanmoins, la crise économique et la prochaine réforme de l'Etat acculeront la Volksunie et le FDF à se déterminer : déjà la VU a adopté un programme libéral (démystiLe Parti communiste belge est très minoritaire tant au niveau électoral (2,7%) qu'au niveau militant. Alors qu'en Wallonie il dispose toujours d'une certaine influence syndicale (notamment à Liège et à Charleroi) ; en Flandre, sa seule supériorité vis-à-vis de l'extrême-gauche réside dans sa continuité historique. Sa petitesse et l'existence d'un courant prosoviétique (à Liège surtout) freinent son évolution "eurocommuniste". L'extrême-gauche. Deux organisations ont émergé : AMADA/ TPO (Alle macht aan de arbeiders - Tout le pouvoir aux ouvriers), organisation mao-stalinienne et la LRT/RAL (Ligue révolutionnaire des travailleurs), la section belge de la IVème Internationale. Il existe une multitude de groupes politiques (notamment dans la gauche chrétienne, la gauche flamingante,....) et des centaines de comités d'action, groupes femmes. Les syndicats. Il y a deux grandes organisations syndicales, l'une "socialiste" ', la FGTB, et la CSC (Confédération des syndicats chrétiens). Tous deux sont statutairement indépendants. Mais la FG TB est regroupée dans l'Action commune socialiste avec le PSB, les Mutualités socialistes, les Coopératives. La CSC fait partie du MOC (Mouvement ouvrier chrétien) qui comprend les Coopératives, les Mutualités, des organisations de femmes, de jeunesse (JOC/KAJ) et une grande organisation culturelle (les Equipes populaires, le KWB).

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BELGIQUE fiant sa démagogie sociale), en rapport parfait avec les options du patronat : cogestion, assainissement des finances publiques, rentabilité des entreprises, politique des revenus. Le FDF, en posant sa candidature au pouvoir, met un doigt dans , engrenage qui a coûté la vie au RW. Va-t-on vers un grand parti "centriste" et "réformateur", ce qui implique la bipolarisation à l'anglaise ? Ou bien vers un renforcement des "familles" traditionnelles, ce qui implique la persistance de deux partis bourgeois, un chrétien et un autre libéral ? Le débat, en cours depuis des années, n'est pas prêt de se terminer, et surtout est loin d'être amorcé sur le terrain même. La stagnation électorale des partis ouvriers Comme nous l'avons dit, la véritable contradiction se situe au sein du camp ouvrier. Certes, le PSB progresse dans l'ensemble du pays (sauf à Bruxelles). C'est particulièrement frappant en Flandres où il n'avait cessé de régresser depuis 1968. Seul le co-président flamand du PSB, Willy Claes, perd des voix qu'il avait glanées en 1974 par une campagne à l'américaine. A Gand, il gagne 2%, grâce à l'impact de la gauche socialiste sur cette fédération. En Wallonie, le PSB confirme le progrès déjà obtenu en 1974 et celui des élections communales de 1976. Il est significatif surtout dans la région liégeoise, dans la ceinture ouvrière. Malheureusement, ces gains ne sont pas à la mesure de la situation objective (chômage, crise économique, "cure oppositionnelle" , mobilisation en Front commun syndical). En plus, si le PSB gagne un peu sur "sa droite" (notamment des travailleurs qui ont voté RW ou PSC), sans récupérer pour autant les pertes subies depuis 1965; il gagne également sur sa gauche, au détriment du Parti communiste. Tout cela reste extrêmement modeste : en comparaison avec 1974, le PSB passe de 26, 14% à 26,28%. Si on ajoute à ces chiffres du PSB ceux du PC et de l'extrême-gauche, on constate même une stagnation, voire un léger recul des voix ouvrières : 29,75% (1974) vers 29,69% (1977). Le Parti communiste connaît un recul général et parfois spectaculaire (entre 25 et 33% de son électorat). Ainsi, selon les dernières nouvelles, il perdrait ses deux députés au Hainaut; le siège de Van Geyt, président du Parti, à Bruxelles était incertain (il passe de 29626 à 20 123, c'est-à-dire de 3,6% à 2,4%). Dans l'ensemble du pays, il passe de 3,23% à 2,70% (en perdant 17 100 voix) et de 4 à 2 députés (1 à Liège; 1 à Bruxelles). A Anvers, le recul est catastrophique : de 1971 à 1977, le PC passe de 17 276 à 10200 voix (soit une perte de 41% de ses électeurs). Les pertes du PC ne sont que très partiellement récupérées par l'extrême-gauche (LRT, AMADA, et une partie des listes écologiques), qui obtient environ 45 000 voix. En fait, le PC perd essentiellement vers l'extrême-gauche en Flandres et à Bruxelles. Mais en Wallonie, c'est le PSB qui en profite, devant l'échec patent de la gauche révolutionnaire.

La combinaison de deux crises Cette réalité électorale éclatée renvoie néanmoins à un problème politique précis qui pèsera de tout son poids sur la formation du nouveau gouvernement et sur les liens que le mouvement ouvrier entretiendra avec lui. Depuis la grève générale de 1960-61 que la social-démocratie avait trahie, la formation sociale belge connaît un vaste processus de réorganisation. Celle-ci affecte la stratégie industrielle du patronat, la structure hégémonique bourgeoise et ses partis politiques, le développement du mouvement ouvrier et syndical, l'émergence d'une nouvelle avant-garde, etc. Elle s'articule autour de deux axes : - le contrôle social et politique sur le mouvement ouvrier afin d'assurer le redéploiement industriel dans la phase d'expansion économique (1959-74) et, maintenant, dans la crise pour reconstituer le taux de profit; - la réforme de l'Etat ("la question communautaire"), en crise depuis que le mouvement ouvrier wallon s'est emparé de la revendication fédéraliste en 1961, depuis lors rejoint pas la néobourgeoisie flamande qui agite le même mot d'ordre afin de sé tailler une place politique à côté de la bourgeoisie traditionnelle des grands holdings. La combinaison des deux crises rendait la Belgique de plus en plus "ingouvernable" mais, contrairement à l'Italie, sans que le mouvement ouvrier ne pose sa condidature au pouvoir. Ainsi, la bourgeoisie a essayé à partir de 1974, à travers le gouvernement Tindemans (sans le PSB), de résoudre d'abord la question communautaire par l'intégration de toutes les fractions bourgeoises dans l'appareil d'Etat, réformé d'abord, renforcé ensuite. Ce projet échouait, essentiellement à cause de la crise économique qui frappait la Belgique de plein fouet depuis l'hiver 1974-75. Dès ce moment, le patronat a rectifié le tir : son projet avoué et à long terme, c'est d'assurer une intégration plus poussée de l'ensemble du mouvement syndical dans le système capitaliste (principalement par la cogestion dans les entreprises). Ce qui postule, à son tour, un gouvernement CVP-PS C soutenu (plus ou moins ouvertement) par les directions syndicales FGTB et CSC. C'est la menace principale qui pèse sur l'ensemble du mouvement ouvrier et populaire. En fait, elle s'est déjà matérialisée avant et pendant ce scrutin : le PSB (qui campe constamment dans l'antichambre du pouvoir) a cyniquement et consciemment freiné et empêché la préparation d'une alternative ouvrière à la crise. Déjà il a reçu lui-même le contre-coup : au cynisme des sociaux-démocrates a correspondu l'apathie et le "conservatisme" des masses populaires. En particulier, les travailleurs chrétiens, mobilisés avec leurs compagnons de la FG TB, ont à nouveau voté en masse pour le principal parti bourgeois du pays, le .CVP-PSC. Le mouvement ouvrier belge s'engage dans une nouvelle expérience de collaboration de classe. Les travailleurs, la masse des 2 millions de syndiqués, laisseront-ils faire ? Il dépendra de leur réponse sur le terrain que la Belgique suive la voie "allemande" ou "latine".

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