Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EUROCOMMUNISME

Les trois dimensions de « l'eurocommunisme »

· Inprecor n° 5, 28 avril 1977 · p. 3-8 · 5 476 mots

URSS et Russie Stalinisme Italie État espagnol

I.L' « eurocommunisme» et la bourgeoisie impérialiste Ce que l'on désigne par "eurocommunisme" représente en premier lieu une codification de l'évolution qu'ont connue les partis communistes d'Europe occidentale depuis le 7ème congrès du Komintern et qui les a conduits - en dehors de courtes coupures de septembre 1939 au printemps 1941, et à l'époque de la guerre de Corée - à mettre en œuvre une politique de collaboration de classes toujours plus étroite avec leur propre bourgeoisie. Examiné sous cet angle, le dernier congrès du PCF, de même que l'abandon du terme "dictature du prolétariat" par les partis communistes italien, espagnol, britannique, suédois et belge constitue le pendant du Congrès de Görlitz pour la social-démocratie allemande. Après une assez longue période où la pratique réformiste quotidienne entrait en contradiction toujours plus aigue avec l' "orthodoxie" programmatique formelle - littéraire (le programme d'Erfurt à l'époque, pour la social-démocratie; les "principes du marxisme-léninisme" pour les partis communistes staliniens actuellement) - fut adopté finalement le programme de la pratique quotidienne. Le révisionnisme fut également codifié officiellement dans les écrits théoriques. Cela signifie-t-il que la codification officielle de la pratique néoréformiste des partis communistes de l'Europe occidentale ne changera pas grand-chose à leur pratique ? C'est clair que ces partis ont déjà pratiqué une politique de collaboration de classes depuis des dizaines d'années. Au sortir de la 2ème guerre mondiale, par leur participation au gouvernement, le désarmement des partisans, la participation active à la reconstruction de l'Etat et de l'appareil de répression bourgeois (y compris en pleine guerre coloniale) et de l'économie capitaliste, ils ont littéralement sauvé le système capitaliste en France et en Italie. La social-démocratie en Europe centrale à la fin de la lère guerre mondiale avait fait de même. Le rôle contre-révolutionnaire de la direction du PC avait déjà été éprouvé en Espagne républicaine en 1936-1938. A l'époque, cette politique était menée sous le couvert de la "défense de l'Union soviétique" . Maintenant, franchement, on reconnaît abandonner la théorie marxiste-léniniste de l'Etat. Mais cela change-t-il quelque chose à la pratique ?

Ernest MANDEL Pour répondre correctement à cette question, il faut comprendre que la dégénérescence réformiste des organisations de masse de la classe ouvrière constitue un processus et non pas un "événement". Dans ce processus, la pratique quotidienne, la théorie officielle (comme base de la formation des cadres), la nature du recrutement des militants, le rôle objectif de la lutte des classes, la compréhension même de la direction du parti, des cadres et des militants entrent en jeu comme autant de rouages imbriqués, qui ne peuvent être considérés ni comme éléments indépendants, ni comme formant un tout unique. Le militant moyen d'un parti communiste d'Europe de l'Ouest après le tournant vers, la politique de front populaire dans les années 1930 et 1940 a adhéré à ce parti malgré sa pratique réformiste, parce qu'il l'identifiait avec la Révolution d'octobre et avec l'Union soviétique, comme incarnation de la Révolution d'octobre de 1917. Aujourd'hui, c'est de moins en moins le cas. Dans le passé, les cadres de ces partis étaient préparés à des renversements tactiques du fait des mouvements brusques de la politique du Komintern (la tactique changeait tous les trois ou quatre ans). Les cadres actuels des partis communistes de l'Europe de l'Ouest, à quelques rares exceptions près, ont été engagés depuis vingt ou vingt-cinq ans, dans une tactique purement réformiste. Dans ce contexte, la codification du néoréformisme marque une nouvelle étape significative du tournant droitier de ces partis. La bourgeoisie impérialiste est bien consciente de ces changements. Elle n'est pas enchantée par la perspective d'une participation gouvernementale des "eurocommunistes", du moins aussi longtemps qu'elle n'est pas confrontée avec une crise révolutionnaire explosive. Elle se méfie toujours des partis communistes d'une manière qualitativement supérieure à ce qu'elle peut avoir encore des réticences face à la social-démocratie. Mais elle comprend que quelque chose a changé. Un des idéologues en chef de la guerre froide, le diplomate américain George Kennan, a exprimé cela clairement dans un entretien télévisé, reproduit dans le New York Review of Books du 20.1.77 : "Aujourd'hui, alors qu'on soulève des questions au sujet des partis communistes italien et français, il ne s'agit pas des mêmes partis communistes auxquels nous avons eu à faire face en 1947.

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Nous avons utilisé depuis plusieurs années le concept de social-démocratisation graduelle des partis communistes de l'Europe de l'Ouest. Les récents développements confirment pleinement ce diagnostic. Il s'agit cependant, comme nous l'avons dit, d'un processus. Même si les partis communistes d'Europe occidentale ne soutiennent plus aujourd'hui la seule démocratie parlementaire bourgeoise (1) mais tout aussi bien la police bourgeoise à l'image de la social-démocratie classique, ils maintiennent encore des liens spécifiques avec l'Union soviétique et le "camp socialiste". Malgré toutes les critiques croissantes à la politique intérieure de la bureaucratie soviétique, ils conservent à son égard un rapport différent de celui des partis social-démocrates. Leurs rapports avec l'impérialisme international (aussi bien l'impérialisme américain, qu'européen et japonais), ne sont en aucune mesure identiqués à ceux qu'entretient la social-démocratie. A l'inverse, tant la bureaucratie soviétique d'un côté, que le capital international de l'autre, continuent toujours à se comporter différemment vis-à-vis des partis communistes et des partis sociaux-démocrates. Les limites, à ce jour non encore franchies, du processus de social-démocratisation graduelle des partis communistes d'Europe s'expliquent fondamentalement sur la base des intérêts propres, politiques et matériels, de l'énorme appareil bureaucratique de ces partis. Son existence est liée à son identité spécifique et cette identité est à son tour étroitement dépendante de son "rapport spécifique" au "camp socialiste" Si le processus de social-démocratisation devait être conduit à son "triste terme" , plus rien de justifierait alors l'existence spécifique de ces PC face à la social-démocratie. C'est ce risque que ne veulent pas (encore ?) encourir aujourd'hui des dirigeants des partis communistes. D'autres facteurs, tels que la tradition, les liens matériels toujours existants, les avantages que le parti communiste retire face au PS, dans les secteurs combatifs de la classe ouvrière, de son attachement à son identité historique, le danger que de nombreux membres et sympathisants ne rejoignent des organisations à gauche du PC, l'ensemble de ces facteurs forment une combinaison qui explique les limites actuelles du processus de social-démocratisation. Du point de vue historique, l''eurocommunisme" ne signifie pas seulement la confirmation de l'évolution droitière (accentuée) de la plupart des partis communistes d'Europe occidentale. Il explique une telle évolution à droite dans des conditions spécifiques, en soi et pour soi, nouvelles. Il se produit simultanément à une période d'essor croissant, en partie tumultueux, des luttes de classes en Europe du Sud, qui conduisent au seuil de situations pré-révolutionnaires et révolutionnaires. Dans de telles conditions, la pleine adhésion à la démocratie parlementaire bourgeoise et à la collaboration de classes y compris avec le grand capital (comme en Italie !) marque un tournant vers une trahison de classe plus aigue et plus ouverte qu'elle ne l'a été dans le passé. Ce qui s'est produit sur la scène politique en Italie ces dernières semaines en donne une illustration. Tout comme la social-démocratie après 1914, les "eurocommunistes" sont contraints de sacrifier non seulement la lutte de classes révolutionnaire, mais aussi les intérêts quotidiens immédiats des salariés sur l'autel de la réconciliation de classe avec la bourgeoisie. Qu'il soit indispensable de détruire l'appareil d'Etat et de répression de la bourgeoisie, si l'on veut empêcher que ces appareils soient utilisés pour la protection de la propriété privée, même contre la volonté démocratiquement exprimée de la majorité de la population, y compris au besoin avec la violence la plus sanglante : voilà une leçon qu'ils n'ont pas tirée de toute l'expérience chilienne. Au contraire, c'est la vieille "sagesse" de la social-démocratie qui s'affirme : éviter une épreuve de force globale avec la bourgeoisie. Et, lorsque l'exacerbation des contradictions de classes et la polarisation des forces politiques, dans le cadre d'une situation pré-révolutionnaire ou révolutionnaire, conduit à une telle épreuve de force, alors la conclusion politique tirée de cette "sagesse" est simple : freiner la mobilisation ouvrière, même si cela divisé les travailleurs et démobilise des couches entières du prolétariat. L'application réussie d'une telle ligne ne peut conduire qu'à la victoire de la contre-révolution. Par ailleurs, le facteur déterminant du tournant à droite des "eurocommunistes" n'est plus aujourd'hui, comme en 1935 ou après l'agression. de l'impérialisme nazi contre l'Union soviétique, l'alignement sur les besoins immédiats de la diplomatie soviétique. Cette fois-ci, le facteur déterminant est la volonté de sortir du ghetto en politique intérieure, de briser l'isolement sur le plan parlementaire et de réaliser la jonction avec la social-démocratie et la petite-bourgeoisie "libérale". Ainsi, le tournant de l'"eurocommunisme" ne s'est produit en aucune mesure sur ordre de Moscou, ni même de façon plus ou moins simultanée. Des années séparent le moment du tournant dans des pays comme l'Italie, la Suède, la France, l'Espagne ; ce qui indique incontestablement que des facteurs nationaux et non pas internationaux ont été déterminants. Incontestablement, le tournant à droite des partis communistes d'Europe occidentale n'indispose aucunement le Kremlin. Il s'inscrit dans la politique de "coexistence pacifique" et de "détente", c'est-à-dire du gel en Europe des sphères d'influence respectives du capital mondial et de la bureaucratie soviétique telles qu'elles ont été établies à Yalta et Potsdam. Il est pourtant acceuilli avec malaise, quand il ne s'agit pas d'une hostilité ouverte, par la bureaucratie soviétique et ses bureaucraties satellites d'Europe de l'Est. Il y a à cela plusieurs raisons, au rang desquelles il ne faut en aucun cas compter la "fidélité" de Brejnev "aux principes du marxisme-léninisme" ni son amour pour la "dictature du prolétariat". L'une de ces raisons tient à ce que l'adhésion des "eurocommunistes" à la collaboration de classes avec la bourgeoisie, non pas pour couvrir quelques manœuvres diplomatiques du Kremlin, mais d'une façon de plus en plus déterminante du fait de l'opportunisme électoral et parlementaire - c'est-à-dire de l'intégration croissante à la société bourgeoise et à l'appareil d'Etat bourgeois - fait naître le danger, en cas de conflit entre l'Union soviétique et les impérialismes d'Europe occidentale le, que les "eurocommunistes" s'alignent sur leur propre bourgeoisie contre l'Union soviétique.

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Pour le moment, on ne peut que formuler des hypothèses à ce sujet. Le processus n'est pas encore suffisamment avancé pour que l'on puisse répondre par oui ou par non à cette question. Mais pour Moscou, la perte d'un instrument politique efficace dans la politique intérieure des pays d'Europe de l'Ouest signifierait une grosse défaite. Et le Kremlin se figure clairement le fait qu'un tel danger existe au moins potentiellement. Trotsky avait corectement prévu celà dès 1938, bien qu'il se soit trompé sur les rythmes de développement. Dans son article "Munich, dernier avertissement" ', il a écrit les lignes suivantes à propos de l'évolution des partis communistes d'Europe occidentale, qui devraient constituer le point de départ fondamental pour la compréhension de l'"eurocommunisme" : "En ce qui concerne l'ex-Komintern, sa base sociale à proprement parler, a une double nature. D'une part, elle vit des subsides du Kremlin, se soumet à ses commandements et, de ce point de vue, chaque ex-bureaucrate communiste est le jeune frère et le subordonné du bureaucrate soviétique. D'autre part, les différents appareils de l'ex-Komintern se nourrissent à la même source que la social-démocratie, à savoir des sur-profits de l'impérialisme. La croissance des partis communistes dans les années récentes, leur infiltration dans les rangs de la petite bourgeoisie, leur installation dans l'appareil d'Etat, les syndicats, les parlements, les municipalités, etc. ont renforcé à l'extrême leur dépendance vis-à-vis de l'impérialisme national au détriment de leur dépendance traditionnelle vis-à-vis du Kremlin. Il y a dix ans qu'a été formulée la prédiction que la théorie du socialisme dans un seul pays conduirait inévitablement au développement de tendances nationalistes dans les sections du Komintern... Aujourd'hui, nous pouvons prédire avec assurance le début d'une nouvelle étape. La croissance des contradictions inter-impérialistes, la proximité évidente du danger de guerre et l'isolement tout aussi évident de l'Union soviétique doivent inévitablement renforcer les tendances nationalistes centrifuges au sein du Komintern. Chacune des sections commencera à élaborer une politique patriotique pour son propre compte. Staline a réconcilié les partis communistes des démocraties impérialistes avec leur propre bourgeoisie. Cette étape est maintenant dépassée. Le procureur bonapartiste a tenu son rôle. Dorénavant, les communo-chauvinistes devront veiller sur leurs propres affaires, dont les intérêts ne cofncident absolument pas toujours avec la "défense de l'URSS" (Writings of Leon Trostky, 1938-39, pages 70-71). II.L' «eurocommunisme» et la bureaucratie soviétique

Ce qui est beaucoup plus important cependant, que ce malaise de la bureaucratie soviétique quant au comportement futur des "eurocommunistes" à l'égard de l'Union soviétique et du "camp socialiste" , c'est la crainte et l'hostilité du Kremlin face aux critiques acerbes que se permettent aujourd'hui les "eurocommunistes" concernant les pires excès de la répression bureaucratique : condamnation de l'invasion de la Tchécoslovaquie en 1968, condamnation de l'internement des opposants politiques dans les cliniques psychiatriques en Union soviétique, condamnation des atteintes aux libertés démocratiques et aux droits civiques, soutien de la "Charte des 77", protestation plus discrète contre la répression des grèves en Pologne, condamnation feutrée de l'expulsion de Wolf Biermann et de son expatriation. Nous nous heurtons là à un phénomène qui a été souligné avec une vigueur croissante par les marxistes-révolutionnaires dans leurs analyses de la crise du stalinisme depuis 1948, mais qui n'a pas été compris (ou pas complètement) par d'autres tendances critiques face à la direction soviétique : le fait précisément que la bureaucratie soviétique n'a pas complètement coupé le cordon ombilical qui la rattache au mouvement ouvrier international et, par là même, à la classe ouvrière internationale. Dès lors, tout ce qui se passe dans les partis communistes en dehors de l'Union soviétique (ou des "démocraties populaires") a des effets en retour sur les rapports internes de l'Union soviétique et de ces "démocraties populaires". Ces répercussions peuvent être dommageables, ou même franchement menaçantes pour la stabilité de la domination de la bureaucratie soviétique. En Europe de l'Est et en Union soviétique, ces déclarations des "eurocommunistes" en faveur du pluralisme politique et des libertés démocratiques trouvent évidemment un écho, non pas fait d'une quelconque adhésion au capitalisme et à l'Etat bourgeois, mais au contraire parce qu'elles sont perçues comme une alternative aux formes politiques actuelles de domination dans leur propre pays (c'est-à-dire comme un modèle alternatif d'Etat ouvrier). C'est là que réside l'énorme potentiel explosif objectif de l'''eurocommunisme" du point de vue du Kremlin. Quand Jimmy Carter se fait l'avocat des droits bourgeois en URSS, quand un Soljenitsyne traîne dans la boue la Révolution d'octobre, cela ne peut que servir la politique intérieure de la bureaucratie. Cela lui permet en effet de paralyser sa propre classe ouvrière par l'alternative : soit le chômage massif du régime capitaliste, soit le monopole du pouvoir par la bureaucratie! Mais quand Berlinguer, Carrillo et Marchais plaident du bout des lèvres pour le "pluralisme politique dans la construction du socialisme" , la situation se retourne contre le Kremlin. Soit il doit expliquer que les partis communistes les plus puissants du monde capitaliste sont passés dans le camp de l'impérialisme, soit il doit reconnaître qu'il y a aussi du point de vue de la classe ouvrière une alternative à la forme de domination du stalinisme et du néostalinisme. Dans ces deux cas, son autorité politique s'en trouve affaiblie et le champ de manœuvre de l'opposition politique en URSS et dans les "démocraties populaires" considérablement élargi. De ce point de vue, on peut affirmer sans exagération que |' "eurocommunisme" a ouvert une brèche profonde dans l'appareil stalinien international qui aggrave la crise de cet appareil, et avant tout, de ses rapports avec les masses en URSS et dans les "démocraties populaires". Il accélère par là-même objectivement le développement vers la révolution politique. N'y a-t-il pas une contradiction à affirmer par ailleurs que l' "eurocommunisme" représente principalement un tournant droitier, c'est-à-dire une adaptation à la social-démocratie d'Europe occidentale, à la petite bourgeoisie, et pour une

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part, au grand Capital ? Pour résoudre cette contradiction apparente, il suffit de formuler la question différemment : pourquoi les partis communistes d'Europe occidentale critiquent-ils aujourd'hui de plus en plus largement - même si cela reste tout-à-fait insuffisant - la répression interne à laquelle se livre la bureaucratie soviétique ? S'agit-il principalement de gagner les faveurs de la bourgeoisie occidentale, d'avoir "ses entrées dans les salons" ? Ce serait là une interprétation simpliste. Comme nous l'avons déjà montré, le fondement des tournants tactiques de l'"'eurocommunisme" ces dernières années est une question de politique électorale. Il s'agit de franchir un obstacle précis vers les électeurs (et même vers les militants syndicalistes proches des PC). De ce point de vue, la critique des "eurocommunistes" à la politique répressive de la bureaucratie ne peut en aucun cas avoir comme objectif le gain de voix bourgeoises ou des couches supérieures des "classes moyennes" L'opportunisme électoral vise la classe ouvrière et les couches moyennes modestes. C'est d'ailleurs dans ces secteurs que les partis communistes les plus puissants (avant tout en Italie, en France et en Espagne) peuvent escompter les résultats les plus significatifs de leur "eurocommunisme" . En d'autres termes, la critique croissante de la bureaucratie soviétique n'est pas essentiellement une concession à la bourgeoisie, mais au contraire à la classe ouvrière d'Europe occidentale. On ne peut pas relativiser cette analyse en arguant de l'influence réformiste et social-démocrate sur la classe ouvrière, c'est-à-dire du poids en son sein de l'idéologie bourgeoise ou petite-bourgeoise. Il y a indubitablement une part de vérité dans cette affirmation, mais seulement une part. En effet, c'est le PCI et non pas la social-démocratie, en Italie, qui a établi son hégémonie sur la classe ouvrière (et le mouvement ouvrier) depuis des décennies. Et il est difficile de présenter en Espagne, la classe ouvrière combative de ces dernières années comme totalement dominée par le réformisme. Au contraire dans la mesure où se produit un essor des luttes de classes er Europe du Sud, et en partie dans certains autres pays européens, une tendance anticapitaliste, et non pas de collaboration de classes, se développe avec cette montée dans de larges couches de travailleurs. Dans ces conditions, la critique croissante du Kremlin par les "eurocommunistes" n'est pas de façon significative une concession à l'idéologie et à l'influence bourgeoises dans la classe ouvrière, mais au contraire une concession à la composante antibureaucratique de la conscience moyenne des couches de travailleurs combatifs, qui est actuellement beaucoup plus puissante que dans le passé. Nous devons en déduire une attitude non pas négative, mais positive face à cet aspect de l' "eurocommunisme" . Ce serait pour le moins paradoxal que des marxistes-révolutionnaires, qui ont dénoncé les crimes commis par la bureaucratie soviétique contre sa propre classe ouvrière et celle d'Europe orientale depuis des dizaines d'années, hésitent soudainement parce que cette critique rencontre un faible écho même auprès des directions de nombreux partis communistes officiels à l'Ouest ! Ce que nous dénonçons, dans ce contexte, chez les "eurocommunistes", ce n'est pas leur "capitulation devant l'impérialisme" , mais leur inconséquence et leur manque de courage à pousser leur pensée jusqu'à ses ultimes conclusions. Une critique "objectiviste" du stalinisme, dans le style d'Ellenstein, qui cherche à tout expliquer par les "conditions objectives"; la défense vague du "pluralisme politique" , qui ne revendique pas clairement le droit de former autant de partis soviétiques différents que le souhaitent les populations laborieuses, en URSS et dans les "démocraties populaires" , y compris des partis d'opposition et une presse d'opposition; la référence à la "démocratie socialiste"

, sans se prononcer clairement et fermement pour le pouvoir démocratique des conseils, c'est-à-dire pour des conseils élus librement et démocratiquement comme épine dorsale de l'auto-administration des travailleurs : tout cela rend la critique actuelle des "eurocommunistes" faite aux rapports politiques en vigueur à l'Est incohérente et peu crédible. Seule une caractérisation marxiste de la nature de la bureaucratie soviétique, comme couche sociale privilégiée, seule la compréhension de l'imbrication de ces problèmes politiques avec ceux d'une société qui se trouve à mi-chemin entre le capitalisme et le socialisme, - et qui possède des rapports de production spécifiques, avec des contradictions et une dynamique spécifiques-, peuvent expliquer la réalité de la société soviétique, dans son infrastructure comme dans sa superstructure, et définir, scientifiquement, la perspective de la lutte pour briser le monopole bureaucratique du pouvoir, pour instaurer le pouvoir des travailleurs, pour la révolution politique. Tout cela fait défaut aux "eurocommunistes". C'est pourquoi nous critiquons leurs thèses sur la société soviétique. Mais la discussion sur cette question avec leurs cadres et leurs militants est aujourd'hui qualitativement plus facile que par le passé. C'est un progrès, et non pas un recul. D'incurables sectaires, qui voudraient l'ignorer, présentent les choses comme si |' "eurocommunisme" , soit n'était qu'une "machination" de connivence avec le Kremlin pour faciliter la "détente internationale" , soit au contraire signifiait l'abandon dès-à-prés ent de la "défense de l'Union soviétique" Le premier argument est ridicule. Croit-on sérieusement que le Kremlin ait ordonné à Carrillo, Marchais, Berlinguer de critiquer le Kremlin ? Le deuxième argument ouvre des voies dangereuses. En effet, ni en Tchécoslovaquie, ni en Pologne, pour ne pas parler de l'URSS, il ne s'agit aujourd'hui d'un conflit entre l'impérialisme et la société soviétique. La restauration du capitalisme n'est pas à l'ordre du jour dans l'immédiat. Dans tous ces cas, il s'agit d'un conflit entre la bureaucratie soviétique et des couches (ou la majorité) de la population laborieuse opprimée, étroitement encadrée et atomisée, et en aucun cas d'une tentative de restaurer la propriété privée (seuls les derniers des imbéciles entrent dans le jeu des calomnies grossières de la bureaucratie à ce sujet.) Dans ce conflit entre la classe ouvrière et la bureaucratie, nous nous trouvons cent pour cent aux côtés de la classe ouvrière, quel que puisse être le niveau de conscience des travailleurs (s'il est bas et confus, c'est une conséquence de la dictature bureaucratique, et il ne pourra s'élever qu'au tra-

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vers de la lutte pour le renversement de cette dictature). Celui qui identifie ce conflit entre la bureaucratie et la population laborieuse avec le conflit entre la société soviétique et le capital international capitule devant le stalinisme. III.L' «eurocommunisme» et la classe ouvrière d'Europe occidentale Le fait que ce tournant droitier politico-programmatique des "eurocommunistes" se produit simultanément à un essor des luttes de masses et à une aggravation de la crise sociale, -tout au moins dans les pays d'Europe du sud où se trouvent les plus puissants partis "eurocommunistes" -, permet déjà d'expliquer la contradiction entre le fait que les "eurocommunistes" doivent faire des concessions simultanées à la pression réformiste petite-bourgeoise de droite et à la pression antibureaucratique de gauche. La compréhension de cet aspect spécifique de l' "'eurocommunisme" permet d'appréhender ses contradictions internes, et avant tout les contradictions de sa dynamique, plus complètement que dans le seul rapport à la bureaucratie soviétique. Le stalinisme classique constituait un système renfermé sur lui-même, qui correspondait à une logique sociale déterminée (même s'il s'agit d'une logique qui pouvait conduire à une folie totalitaire). L'Union soviétique était la patrie de tous les travailleurs du monde entier et la capitale de la révolution mondiale. Tous les intérêts de tous les secteurs du mouvement ouvrier international devaient absolument être subordonnés à ceux de la défense de l'Union soviétique. Ces intérêts étaient représentés par le "Comité central du PCUS", avec à sa tête le secrétaire général omniscient. Toute critique du Comité central ou du secrétaire général était immédiatement l'expression de la pression (l'influence) politique de la classe sociale ennemie et, en dernière analyse, la manifestation d'une trahison de classe. Celui qui ne s'alignait pas inconditionnellement derrière Staline se situait "objectivement" contre le socialisme, et pour l'impérialisme. A partir du 20ème congrès du PCUS, au moins, si ce n'est depuis la réhabilitation de Tito, ou même depuis la rupture entre Moscou et Belgrade, ce système fermé a laissé apparaitre de plus en plus de failles. Chez les "eurommunistes" peu de choses a pu être sauvé de la faillite. Il est aujourd' hui ouvertement ou tacitement reconnu que l'on peut se trouver "au sein du mouvement ouvrier international" tout en dressant une critique impitoyable de la politique de la direction soviétique sur de nombreuses questions. En même temps, on reconnait_ouvertement ou tacitement que, loin d'être un "paradis des travailleurs" , la société soviétique présente sous nombre d'aspects des traits qu'aucun parti "eurocommuniste" ne pourrait introduire en cas de renversement du capitalisme dans son propre pays. A la place d'une série de dogmes solides, se trouvent aujourd'hui de plus en plus d'interrogations critiques et l'exigence timide de discussions ouvertes (auxquelles nous devons prendre part le plus largement possible). Nous avons travaillé depuis fort longtemps sur ces questions et nous avons obtenu des résultats beaucoup plus sérieux d'un point de vue marxiste, que tout autre courant du mouvement ouvrier international. Mais aucune muraille de Chine ne sépare "l'infaillibilité" du "Grand Staline" de celle de nombreux "mini-Staline" à l'échelle nationale, régionale ou locale. Si la direction du PCUS peut se tromper, alors il en va de même pour les directions du PCI, du PCF, du PCE. L'exigence d'une réflexion critique sur la politique actuelle de la bureaucratie soviétique (à commencer par la réflexion critique sur l'histoire de la société soviétique) conduit immanquablement à l'exigence d'une réflexion critique sur la politique actuelle des "eurocommunistes" eux-mêmes (et d'abord par la compréhension qu'ils ont de leur propre histoire). En d'autres termes, la dynamique de l' "eurocommunisme" élargit indubitablement le champ de la démocratie ouvrière, de la libre discussion interne et publique au sein du mouvement ouvrier et des partis communistes d'Europe occidentale et dans les organisations de masse plus ou moins influencées ou contrôlées par eux, avant tout les syndicats. On ne peut pas se prononcer des années durant en faveur du "pluralisme" dans l'Etat et la société (y compris pour l'Etat ouvrier futur) et en même temps s'accrocher au dogme du parti "monolithique" ou même des syndicats "monolithiques". Mais l'élargissement du champ de la démocratie ouvrière, qu'a objectivement permis la dynamique de |' "eurocommunisme" , se heurte aux conséquences objectives, mais avant tout subjectives du tournant droitier de l'''eurocommunisme". On ne peut pas prêcher la "tolérance" et la "démocratie" et croire que l'on peut faire avaler impunément aux travailleurs combatifs une politique d'austérité (en Italie) ou de pression (en Espagne). De fait, I' "eurocommunisme" conduit inévitablement, tout au moins dans la phase de montée des luttes de masses, à des différenciations croissantes dans les syndicats dirigés par les partis communistes et dans ces derniers aussi - d'autant plus quand il s'agit de partis de masse (et spécialement parmi les jeunes et les travailleurs combatifs) -, à un ébranlement accentué du contrôle bureaucratique des secteurs significatifs de travailleurs d'avant-garde et à l'exigence grandissante du droit de tendance dans les partis communistes, les syndicats et les organisations de masses. Si l'on compare les résultats de l'orientation suivie par Berlinguer en 1976-77 avec ceux de la politique de Togliatti en 43-47 dans les grandes entreprises du nord de l'Italie, on peut voir facilement la différence. Indépendamment de la révolte de la base ouvrière et syndicaliste contre le cours suivi par Berlinguer - voir l'appel soutenu par des délégués de plus de 600 conseils d'usine, appel que nous avons publié dans le N° 4, nouvelle série d' Inprecor -, au sein du Comité central du PCI commencent à se différencier trois tendances : une "aile droite" autour

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d'Amendola, un "centre" autour de Berlinguer, "'une aile dure" , autour de Cossutta et des anciens staliniens du type de Longo. Un même phénomène s'est déjà manifesté dans le PCE, où une aile de "gauche", autour de Camacho s'était opposée à une " aile droite" favorable à la dissolution des commissions ouvrières, alors que le "centre" autour de Carrillo, après avoir pactisé avec la droite, s'est retrouvé finalement avec Camacho sur ce point. Nous ne nous faisons aucune sorte d'illusion sur la possibilité "d'autoréforme" de la bureaucratie stalinienne, que ce soit celle d'URSS ou celle des partis "eurocommunistes" de masse des pays impérialistes. Ces partis ne peuvent pas se transformer en partis révolutionnaires ou centristes, "sous la pression des masses" . Mais nous sommes absolument convaincus qu'une nouvelle période de la crise de ces partis — à un niveau supérieur - s'est ouverte dès le moment où, sous les effets de la dynamique de l' "eurocommunisme", , le verrou du contrôle bureaucratique s'est relâché. Quelle sera l'issue de cette crise, quels secteurs des travailleurs combatifs se libéreront de l'appareil bureaucratique, dans quelle mesure les oppositions internes dans ces partis imposeront certaines limites à la dapacité de manoeuvres de leurs directions, voilà autant de questions qui ne seront tranchées que par les rapports de forces. Et la conformation de ces rapports de forces est déterminée, en dernière analyse, de façon décisive par l'activité des masses et le rôle des marxistes-révolutionnaires dans les luttes de masses et dans les confrontations politiques et programmatiques. L'atout de taille dont a bénéficié jusqu'à présent |' "eurocommunisme" dans des pays comme l'Italie, la France ou l'Espagne, tient au fait qu'il semblait représenter aux yeux des masses une stratégie politique d'ensemble crédible. Le contenu réformiste de cette stratégie en était en partie dissimulé (et peu pris au sérieux : les campaganes anticommunistes de la grande bourgeoisie jouent un rôle important dans la dissimulation de cet aspect aux yeux des larges masses). Ce qui séduisait, et séduit encore en partie, tient au fait que pour la première fois depuis 1948, il semble possible de se dégager de la situation de blocage politique qui durait depuis des années, situation que les masses identifient instinctivement ou semi-consciemment à l'approfondissement de la crise sociale du capitalisme du troisième âge. "La gauche unie gagnera de plus en plus de voix. Elle emportera la majorité au Parlement après deux ou trois poussées électorales. Et quand viendra l'épreuve de force, elle se trouvera en bonne position": c'est ainsi que nombre de travailleurs comprennent I' "eurocommunisme"; les travailleurs allemands comprenaient de la même façon la "stratégie d'affaiblissement" de Kautsky et la "tactique longuement éprouvée" d'Ebert-Scheidemann (les précurseurs historiques de la stratégie de |' "eurocommunisme"). Mais plus s'aggravent les difficultés économiques du capitalisme du troisième âge, plus se renforce l'attaque des patrons contre les avantages acquis par les travailleurs, plus la crise sociale et les affrontements de classe s'approfondissent objectivement, plus vite cette stratégie approche de l'épreuve de vérité. La collaboration avec la bourgeoisie, ou même un "compromis historique", ne sont plus possibles sur la base de nouvelles réformes. Elles exigent de nouvelles offrandes, qui seront arrachées à la classe ouvrières, afin de relever le taux de profit. Aussi positive et vraisemblable que les larges masses puissent juger "l'alternative politique de gauche" elles sont de moins en moins prêtes à laisser amputer leur niveau de vie ou leurs libertés démocratiques pour de tels sacrifices. A ce niveau, elles doivent se heurter à l'appareil du PC. Et cette confrontation est grosse d'une crise sévère de l' "eurocommunisme" , comme conséquence même de sa dynamique idéologique et politique. Une issue négative à cette crise, c'est-à-dire une défaite de la classe ouvrière face au patronat et à l'Etat bourgeois, par suite de la récupération de leurs luttes par la bureaucratie du PC et de l'absence d'alternative politique impliquerait une modification du rapport de forces en faveur du capital qui pourrait avoir de lourdes conséquences. Une victoire de la classe ouvrière dans cette crise (qui est impensable sans le renforcement qualitatif d'une nouvelle direction révolutionnaire) nécessiterait l'implication de larges masses de travailleurs dans une pratique d'auto-organisation anticapitaliste et de grèves politiques de masses, contre la volonté des "eurocommunistes". Elle ouvrirait la voie à la révolution socialiste en Europe occidentale. D'une façon ou d'une autre, la "stratégie eurocommuniste" est condamnée à la faillite. Nombre de travailleurs, de jeunes et d'intellectuels intègres, qui ont été encouragés par |' "eurocommunisme" dans leur attitude critique envers le stalinisme, se battront demain au tout premier rang pour les intérêts de leur classe, et de la révolution socialiste. Une politique principielle et ferme d'unité d'action pour des solutions immédiates et des revendications transitoires qui répondent aux besoins urgents des masses, qui se combine avec une explication patiente et pédagogique de l'essence du stalinisme, de notre programme socialiste, des conseils ouvriers et de notre alternative stratégique, sont les armes déterminantes pour leur ouvrir la voie vers nos propres rangs. L' "eurocommunisme" n'est qu'une gare de transit, sans horaire. Il n'y a pas d'autre issue pour les communistes authentiques que la voie du léninisme, de la la IVème Internationale.

15 avril 1977 NOTE (1) A la suite des évènements de Bologne en février-mars 1977, le dirigeant communiste Buffalini a expliqué lors de la session du Comité central du PCI du 14.3. 1977 que •"contrairement aux années 1950 et 1960... la police défend aujourd'hui l'ordre démocratique (!) face aux adversaires du régime démocratique. " On croit entendre un Hilferding ou un Severing à l'époque de l'apogée de la République de Weimar!

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