Inprecor 1974–2004

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MOYEN-ORIENT

Le Moyen-Orient après le traité de Washington

· Inprecor n° 50, 12 avril 1979 · p. 3-4 · 1 526 mots

États-Unis Palestine et Israël

• Le traité entre l'Egypte et Moyen-Orient. Israel, avec la participation directe des Etats-Unis, a été signé avec une mise en scène digne des films hollywoodiens d'autrefois. Pourtant, le contraste a été total entre cette mise en scène artificielle et les réactions avec lesquelles l'événement a été accueilli dans le monde et notamment dans les pays les plus directement intéressés. Ni en Egypte, ni en Israël la signature n'a provoqué de manifestations analogues à celles qui avaient accompagné le fameux voyage de Sadate tout le monde se rend compte en effet que le traité ne garantit aucunement le rétablissement de la paix dans la région et que les résultats acquis ne sauraient être plus précaires.

Il est par ailleurs significatif que les alliés fidèles des EtatsUnis, les neuf pays de la Communauté européenne, n'aient pas pavoisé non plus. Leur déclaration commune, au-delà de quelques formules stéréotypées, met l'accent sur le fait que l'accord entre l'Egypte et Israël ne représente pas un règlement global, même pas dans les termes des résolutions du Conseil de Sécurité de l'ONU. Puisque les signataires de la déclaration n'ont jamais fait preuve de sollicitude excessive pour les droits du peuple palestinien, leur réticence exprime la crainte que l'opération menée par Carter ne s'achève par un échec, sans désamorcer aucunement le potentiel explosif de la situation au

Editorial

Le Moyen-Orient

aprés le traité

de Washington

L'appréciation des Neuf a été encouragée par la réaction non seulement des Etats arabes dits du front de la fermeté, mais aussi des Etats arabes les plus conservateurs. En effet, ni l'Arabie saoudite ni la Jordanie n'ont accepté les invitations qui leur ont été faites de participer à l'opération Begin-Sadate-Carter. Quant aux Palestiniens, leur front s'est incontestablement Non seulement les réactions ont été beaucoup plus homogènes qu'après le voyage de Sadate en Israël, mais Yasser Arafat a dû faire de la surenchère en proposant, entre autres, à la réunion des ministres des Affaires étrangères de Bagdad, une série de l'Egypte et les Etats-Unis (dont la rupture des relations diplomatiques avec Le Caire, la suspension de toute aide à l'Egypte, la fermeture des ambassades arabes à Washington, le retrait des banques américaines de tous les dépôts en pétro-dollars, fermeture des espaces aériens aux lignes d'aviation américaines, nationalisation de tous les biens dans le monde arabe, etc.). Finalement - ce qui est encore plus important - les populations des territoires occupés ont donné une réponse absolument claire : elles se sont mobilisées massivement primant leur refus total à l'opération qu'on veut leur imposer. Il sera donc très difficile, même pour les dignitaires éventuellement disposés au compromis et à l'intégration, de se placer sur ce terrain.

Toutes ces attitudes s'expliquent parfaitement si l'on considère les termes et la portée réelle du traité qui a été signé. Nous ne pouvons pas les analyser ici en détail. Mais il est clair pour tout le monde que, si l'accord met fin à l'état de guerre entre l'Egypte et Israël, il ne fait pas le moindre pas vers la solution - ou préparation d'une solution - des problèmes plus généraux de la région qui furent à la base du conflit prolongé entre les deux signataires. Sur ce terrain l'échec de Sadate est presque complet. Begin s'est refusé de la façon la plus nette à faire la moindre concession, et, par son triple refus dans son discours à la Knesset (non au retour aux frontières de 1967, non à la restitution de la partie orientale de Jérusalem, non à un Etat palestinien), il a encore une fois annoncé la couleur en ce qui concerne sa conduite future. Si l'on ajoute que, justement après la visite de Sadate, Israël a installé un nombre important de nouvelles colonies dans les territoires occupés et qu'il investira plus de douze milliards de franes pour la création d'autre villages, pour un total de 70000 personnes, le tableau sera complet. Quant à l'autonomie de la Cisjordanie et de Gaza, le gouvernement israélien n'a pas non plus fait mystère de ses intentions: il s'agira d'une autonomie strictement administrative, dépourvue de tout contenu politique, et les forces armées israéliennes resteront les garantes de l'ordre dans ces zones aussi.

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Le problème se pose de savoir pourquoi le traité a été, malgré tout, signé. Le fait est que les parties concernées auraient dû escompter des conséquences encore plus négatives si la signature n'avait lieu. Carter aurait non seulement renoncé à une opération de prestige qu'il compte exploisurtout pour renforcer sa position à l'intérieur, mais il aurait aussi fait la preuve, dans un moment extrêmement délicat, que les Etats-Unis ne sont pas d'agir efficacement et d'obtenir des résultats concrets dans une région très importante pour eux et pour l'impérialisme en général. Pour Sadate le choix était déchirant : soit signer en avalant la couleuvre, soit remettre tout en question en sanctionnant la faillite de toute son opération. Il a estimé probablement qu'il avait brûlé tous les ponts derrière lui et qu'il ne lui restait qu'à miser sur un accord à long terme avec les Etats-Unis, qui au Moyen-

One peuvent, de toute évidence, se contenter de l'alliance avec Israël ou des accords avec l'Arabie saoudite. Un tel accord - pense-t-il - pourrait surtout l'aider à faire face à une situation économique qui ne cesse de se détériorer et qui est susceptible de provoquer des explosions sociales majeures. Begin, pour sa part, était celui qui avait le moins de raisons d'hésiter : la signature du traité peut lui permettre d'améliorer son image de marque aux yeux des larges secteurs de masses qui sont fatigués de l'état de guerre permanent, alors que ses déclarations à la Knesset et les garanties obtenues de Washington le couvrent face aux ultras du sionisme. Voilà pourquoi les trois ont signé. En même temps, chacun mise sur une dynamique de la situation qui favorise son projet. Begin espère que l'Etat sioniste se trouvera dans une situation stratégique plus favorable; Carter que les Etats arabes conservateurs entreront, en fin de compte, dans l'opération; Sadate que l'autonomie des territoires occupés aura des contenus plus réels, tendanciellement en direction de l'indépendance et de la future création d'un mini-Etat palestinien qui mettrait l'OLP au pied du mur.

En réalité, toutes les forces de la région ne disposent que de marges d'action très réduites : ce qui s'est passé depuis le voyage de Sadate et même après Camp David la confirmé davantage. Le régime égyptien, s'il ne peut pas risquer de s'isoler de tous les autres pays arabes pendant une longue période, ne peut pas non plus risquer une rupture avec Israel, susceptible de mener à une nouvelle confrontation militaire aux conséimprévisibles (par exemple, une nouvelle ferme ture du Canal de Suez aurait des répercussions économiques catastrophiques). Les Etats arabes conservateurs souhaitent, fond, une pax americana aux frais des Palestiniens, mais ils ont peur qu'une trahison ouverte de la cause palestinienne ne les discrédite davantage yeux des masses. Ils voudraient exploiter la nouvelle conjoncture pétrolière, mais ils savent que de nouvelles difficultés économiques accrues des puissances impérialistes ne resteraient pas sans conséquences pour eux. Ils détestent être traités par Washington comme des partenaires de deuxième ou troisième ordres, mais indépendamment de manœuvre ou de tout chantage économique éventuels, ils ne veulent pas que Moscou rentre en force dans le jeu politique de la région. Les pays de la fermeté ont aussi leurs problèmes, malgré une grande stabilité apparente. Le régime syrien, notamment, n'est pas sans difficultés intérieures et il pourrait se trouver de nouveau face à des problèmes dramatiques au Liban : de toutes façons, la tâche qu'il a assumée de garant de l'ordre dans pays, lui impose des responsabilités écrasantes (tout cela, en passant, explique pourquoi il a esquissé un rapprochement avec l'Irak). Quant aux Etats-Unis, leur problème réside, en dernière analyse, dans le fait que, dans l'intérêt de leur stratégie globale, ils devraient établir des rapports d'alliance stable avec des forces dont les intérêts sont profondément conflictuels.

Il faut ajouter que toutes les difficultés et les contradictions ont été multipliées par la mobilisation révolutionnaire des masses iraniennes qui ont balayé l'autocratie de Reza Pahlavi et fait sauter le rempart principal de l'impérialisme dans la région. La révolution iranienne a impliqué une évolution spectaculaire du rapport de forces dans toute une partie du monde, en altérant profondément le qui existait au moment du vo-

Get même de l'accord de Camp David. L'impérialisme cherche désespérément à remplacer l'Iran Shah par un autre bastion et il doit éviter à tout prix de nouvelles explosions au Moyen et au Proche-Orient. Israël aussi a perdu un allié décisif. Les Palestiniens ont vu s'ouvrir devant eux une perspective inespérée il y a un an: leur isolement a été brisé. Dans tout le monde arabe - et pas seulement dans le Mashrek - les masses ont accueilli avec enthousiasme les événements iraniens et vont sans aucun doute en tirer des leçons précieuses. Tout cela aussi explique l'atmosphère maussade dans laquelle le traité de Washington a été signé.

L'édifice où se trouvait l'Ambassade israélienne à Téhéran est désormais occupé par les représentants de l'OLP. Un déménagement qui est un symbole et qui pèsera lourd sur l'avenir de toute la région.

29 mars 1979

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