Khomeini a fait plébisciter la République islamique. Mais il y a loin d'un
Michel ROVERE
97% de oui, à quelques décimales près. Le gouvernement Bazargan, le Conseil de la révolution et l'Ayatollah Khomeini auraient pourtant tort de croire que les résultats de leur référendum plébiscite sur la République islamique leur ouvrent une voie «royale » vers la stabilisation de l'ordre bourgeois en Iran.
D'abord on n'a pas voté partout. Le Kurdistan a boycotté massivement le référendum parce qu'aucune garantie n'avait été donnée sur les droits dans la future République islamique des minorités nationales. Le scrutin n'a pas eu lieu non plus au Turkménistan, à la frontière nord-est du pays où les combats entre Turkmènes occupant les terres et miliciens partisans de Khomeini ont continué pendant les deux jours du vote.
Dans les autres régions, la participation massive n'atténue pas les critiques qui commencent à être formulées de plus en plus largement contre les conditions et l'objet de cette consultation. Les formations de gauche (Moudjahidines, Fedayines, PST) et même l'opposition laïque libérale (Front national démocratique de Martine Dafftary) qui critiquaient l'organisation de ce référendum, le texte de la question (« pour la monarchie ou pour la République islamique») et dont certaines prônaient l'abstention ou le boycott n'ont pu faire entendre leurs points de vue dans les grands medias, surtout à la ra-
Iran les principales restent ă venir succes reférendaire à l'endiguement de la révolution iranienne... dio et à la télévision. Là, sur les étranges lucarnes iraniennes dirigées de main de fer par l'ancien exilé et conseiller de Khomeini, Ghotbzadeh, on pouvait voir défiler, à l'heure du souper, une ribambelle de mollahs qui concluaient invariablement leurs prêches par : « moi, pour ma part, je voterai pour la République islamique». Le seul religieux qui n'ait pas eu son bout d'antenne était le Cheikh Azzed dine Hosseini, leader de la communauté sunnite kurde. Il est vrai qu'il prônait l'abstention. Mais beaucoup plus que les conditions folkloriques scrutin (absence de listes électorales, pas de vote secret), c'est la question posée qui conférait à ce vote le caractère d'un vote anti-démocratique et plébiscitaire. Etait-il besoin de faire voter contre la monarchie un mois et demi après que l'insurrection unanime de tout un peuple, venant après plus de 13 mois de manifestations incessantes et de grèves ait mis à bas la dynastie Pahlavi. La monarchie a cessé d'exister au dernier de ces deux jours d'insurrection des 9 et 11 février. Mais appeler les Iraniens non seulement à voter contre la monarchie, mais pour la République islamique, avait un autre sens précis, celui de fixer à priori les limites de ce qu'il convenait de changer et de ce qu'il ne fallait pas bouleverser. L'Ayatollah Taleghani la lui-même expliqué : « La future Assemblée constituante pourra discuter de tout, sauf du caractère islamique de la République », c'est-à-dire du caractère bourgeois de l'Etat iranien.
Aprés le référendum :
épreuves de force
Ce référendum était une pièce essentielle dans la tentative de reconstruction et de consolidation de l'Etat bourgeois, entamée dès le jour de l'insurrection par le gouvernement Bazargan, le Conseil de la Révolution et Khomeini. Il visait à légitimer du sceau de la consultation populaire les atteintes aux libertés démocratiques, le refus de donner satisfaction aux revendications des masses travailleuses, des femmes, des paysans et des minorités nationales. Comprendre le caractère plébiscitaire de ce référendum, c'est aussi comprendre l'ampleur de certaines vacillations et de certaines capitulations.
Vacillation, la position de l'organisation de guérilla nationaliste populiste des Moudjahidines du peuple. Cette organisation islamo-progressiste, dont des centaines de militants ont été tués ou torturés par la dictature, a dénoncé le caractère politique frauduleux du référendum, mais elle n'a donné aucune consigne précise sur le boycott et ajouté qu'elle était pour la République islamique. LA CAPITULATION DU TUDEH
Mais la capitulation la plus grave, une fois encore, a été le fait du Parti Tudeh stalinien. Alors que le gouvernement Bazargan, le Conseil de la Révolu-
Get Khomeini refusent d'abroger les lois anticommunistes scélérates promulguées sous la monarchie Pahlavi (en particulier la loi de 1931 qui réprime les
agissements communistes), alors que le régime refuse de légaliser le Tudeh et les autres organisations ouvrières en expliquant que la loi reste la loi et qu'elle doit être appliquée jusqu'à ce qu'on en ait changé, les staliniens iraniens ont mené, par leur presse, une campagne militante active en faveur du «oui» à la République islamique. Leur argumentation laisse pantois. Ils expliquent, au nom de la théorie menchevique et stalinienne de la révolution par étapes, qu'il faut, à cette étape de la révolution iranienne, « préserver l'unité de toutes les forces révolutionnaire». Mais surtout ils ajoutent que la révolution iranienne est « une révolution populaire de tendance religieuse» et que le contenu que Khomeini donne à la République islamique recoupe point par point par point le programme du Tuedeh pour la phase actuelle. Avis aux femmes, aux travailleurs et aux nationalités opprimées.
Mais le succès du oui au référendum ne signifie nullement que la bataille engagée par Bazargan, le Conseil de la Revolution et Khomeini pour recons truire l'Etat bourgeois, que leur bataille pour endiguer le flot de la révolution iranienne soit gagnée.
La crise de l'Etat bourgeois iranien après l'insurrection des 9 et 11 février, l'ampleur de la crise économique et sociale, la combativité du mouvement de masse et des nationalités opprimées, alimentée par une année de combats incessants, par l'une des plus grandes grèves générales de tout un siècle et par une victoire contre la dictature, in-
•la difficulté du nourégime à nouvelle domination bourgeoiLA CRISE DE L'ARMEE IRANIENNE
A tout seigneur, tout honneur : la crise de l'Etat bourgeois iranien se concentre pour une bonne part dans la crise de l'ex-armée impériale. L'armée iranienne avait commencé à se désagréger sous l'impact des mobilisations de masse. Lors des 9 et 11 février, certaines unités, à Téhéran essentiellement, ont été battues militai rement, mais c'est surtout au niveau politique que l'armée iranienne a été défaite, lorsqu'il n'était plus en mesure de mener le contre-coup d'Etat capable d'écraser la mutinerie des homofars et le soulèvement poqui l'accompagnait... Mais dès le premier jour, Bazargan et Khomeini se sont employés de toutes leurs forces, - y compris au prix d'une rupture avec les organisations de guérilla - à éviter que cette armée défaite ne soit détruite. Des unités entières se sont déclarées du jour au lendemain, avec armes et officiers, « khomeinistes». Certes les généraux ont été épurés, puisqu'à partir de ce grade les promotions se faisaient uniquement sur critères politiques, de la main même du Shah. Mais, comme le notait le Journal de Téhéran, « un peu partout les colonels ont remplacé les généraux et ainsi du sang neuf (!!!) est insufflé dans l'armée». Le gouvernement a même organisé des défilés militaires et le même Journal de Téhéran notait que par ces démonstrations, gouvernement tient à prouver à l'opinion publique que l'armée et les forces de sécurité marchent de concert avec le régime islamique. Cette manifestation scellera l'amitié et la collaboration entre l'armée et les forces de sécurité d'une part et le clergé musulman de l'autre. Ce sera aussi une manifestation de reprise en main par le gouvernement des mesures d'ordre dans le pays et les prémisses de la dissolution progressive des autres organisations chargées actuellement des services de sécurité (c'est-à-dire les milices)».
Mais il y a loin encore du projet politique à la réalité. L'armée iranienne, cette armée impériale modelée par le Shah et les conseillers US, armée défaite par la mobilisation de masse et l'insurrection populaire n'est pas l'outil politico-militaire dont disposaient les régimes populistes égyptien et irakien kien en 1952 et 1958 pour contenir le mouvement de masse et écraser toutes les dissidences. L'affaire du Kurdistan le montre, où les provocations montées par la garnison de Sanandajd contre les Kurdes ont finalement entraîné la démission du chef d'Etat major, le général Gharani, alors que le régime hésitait à envoyer d'autres unités de l'armée impériacombattre les Peshmergas kurdes...
Au Turkménistan aussi, Bazargan et Khomeini n'ont que leurs « miliciens » combattre les Turkmènes n'ont agité la menace d'une intervention directe de l'armée que comme dernier moyen de chantage pour obtenir un cessez-le-feu. Aujourd'hui, l'engagement direct de l'ancien appareil répressif du régime, outre les effets désagrégateurs pourrait développer en son sein, accentuerait surtout l'usure du régime et la défiance existante à l'état latent à l'égard de Bazargan, du Conseil de la Révolution et même de Khomeini. La manière dont le régime a tenté de taire purement et simplement les événements au Kurdistan montre l'étroitesse de ses marges de manœuvres. LES COMITES KHOMEINI
Aujourd'hui dans les régions ou dans les secteurs sociaux les plus agités, ce sont les comités Khomeini, drapés dans les plis de la « révolution », qui sont en première ligne pour endiguer le mouvement de masse et gagner le répit nécessaire à la reconstruction d'un Etat bourgeois fort. Ces comités Khomeini, nommés d'en haut par le Conseil de la Révolution, ont entrepris de chapeauter et de «diguer» toutes les structures d'auto-organisation existantes. Ils coiffent les comités de quartier dont le rôle se réduit de plus en plus à celui de milices, ils jouent, dans des villes comme Ahwaz, Ispahan, Tabriz - principaux centres industriels d'Iran -, le rôle de municipalités ou de préfectures. Leurs représentants dans les usines combattent directement les tentatives des travailleurs de constituer des syndicats de classe indépendants, de développer le contrôle ouvrier.
Dans leur entreprise de main, ils bénéficient de l'inexistence ment ouvrier organisé et centralisé, de l'opportunisme de certaines forces politiques, deh notamment. Mais cette tentative de reprise en main se heurte à des obstacles, par exemple quand l'aile la droitière du régime a tenté d'intégrer à ces comités Khomeini SA VAK, la gestapo du Shah. Si, au Turkistan et au Turkménistan, on a pu voir les comités Khomeini devenir les instruments ouverts de la contre-révolution, dans d'autres secteurs, dans d'autres zones, la bataille engagée par le régime pour les arrimer au char de la reconstruction de l'Etat n'est pas totalement gagnée. Et ces comités peuvent même devenir, à l'occasion de prochaines crises politiques ou explosions sociales, de nouveaux cadres de structuration et de politisation du mouvement de masse. L'AMPLEUR DE LA CRISE ECONOMIQUE ET SOCIALE
Car ce qui mine en profondeur les tentatives bourgeoises de reconstruction de l'Etat, c'est l'ampleur de la combativité et la profondeur de la crise économique et sociale.
Un an de manifestations de rues. Entre 15 et 20000 morts. Six mois de grèves générales. Une insurrection victorieuse contre la cinquième armée du monde et la plus vieille royauté encore existante. On comprend le sentiment de confiance en soi qu'ont les masses iraniennes. En se battant, les masses iraniennes des villes et des campagnes ne souhaitaient pas seulement en finir avec le roi des rois, lumière des aryens. Elles voulaient en finir aussi avec une vie de misère, avec l'exploitation et l'oppression, l'analphabétisme et la faim. C'est cela qu'incarne pour eux d'ailleurs le mot d'ordre vide de République islamique.
Il ne faut pas oublier que c'est la crise du modèle de développement iranien, la faillite de la « révolution blanche» qui a nourri l'essor du mouvement de masse contre le régime incapable de liquider le sous-dévelopment et l'arriération.
Le Shah prétendait faire de son pays, avant 1985, le Japon ou la RFA de l'Asie mineure. Après quinze ans de « révolution blanche» , 63% de la population est encore analphabète. Il y a trois millions et demi de chômeurs sur une population active de onze millions. La moyenne du revenu paysan est de 550 francs par mois et par... famille.
Il y a quinze jours, les pluies de mars trempaient d'un mètre d'eau tous les bidonvilles du sud de Téhéran où vivent presque deux
A LIRE AUSSI «La bataille de Doshan Tappeh» -interview d'un «homofar». De Michel Rovere : «La nouvelle phase de la révolution iranienne». (numéro 46, 1er mars 1979).
La revendication pour la terre, pour le pain, pour l'école, la santé et le logement, pour des salaires décents, se contentera bientôt plus des prêches sans contenu sur la République islamique.
Malgré la récente hausse de 9% des prix du pétrole et même si Bazargan, contrairement à ses promesses sur la préservation des richesses naturelles iraniennes, maintenait le niveau de production de six millions de barrils atteint sous le Shah, le régime n'apparaît pas en mesure de résoudre une crise économique, qui certes a été aggravée par les six mois de grèves, et aujourd'hui par le sabotage économique et le refus d'investir (la moitié des entreprises françaises ont fermé leurs portes en Iran), mais qui découle de la dépendance structurelle à l'égard de l'impérialisme et du modèle de « développement» choisi depuis des décennies.
A côté d'une industrialisation très partielle( usines de monta- montage) et de l'accroissement des dépenses improductives (achats d'armes, spéculation foncière, fuites des capitaux), les revenus fabuleux du pétrole n'ont servi qu'à accroître la dépendance économique du pays. De 1974 1978, les exportations iraniennes (non compris les produits pétroliers) ont augmenté de 10% avec comme principaux postes les fruits secs, les tapis, le coton brut et les cuirs ! Dans le même temps les importations augmentaient de 200% ! Aujourd'hui, toujours si l'on excepte le pétrole, l'Iran importe 25 fois plus qu'il n'exporte !
Pour corriger ces distorsions monstrueuses de l'économie, il faut rompre avec la logique de l'exploitation impérialiste, distribuer la terre gratuitement à ceux qui la travaillent (l'Iran, autrefois grand exportateur, est devenu dépendant à 60% des importations pour l'alimentation). nationaliser lés grandes branches industrielles, mettre sur pied un plan de reconversion totale de l'économie, mener une politique de grands travaux et de construction (écoles, logements).
Dans tous les pays du monde semi-colonial, toutes les révolutions qui ont eu lieu depuis le début du siècle ont montré qu'aucun gouvernement capitaliste n'était capable de mettre en œuvre une telle politique, quelque soit sa phraséologie de
Le référendum islamique n'a résolu aucun des grands problèmes auxquels sont confrontés les travailleurs, les chômeurs, les paysans, les femmes et les minorités nationales dans l'Etat
Cela signifie que les principales conflagrations, politiques et sociales, restent
Et que les tâches internationalistes de soutien à la révolution iranienne sont plus d'actualité que jamais.
3 avril 1979