Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ECONOMIE CAPITALISTE

Vers la prochaine récession internationale

· Inprecor n° 53, 24 mai 1979 · p. 3-6 · 2 241 mots

Économie mondiale Allemagne Japon et Corée France

Winfried WOLF LA FONCTION DU MARCHE MONDIAL •Lors de la publication de la première édition française du tome 1 du Capital en 1872, Karl Marx a ajouté un passage très intéressant du point de vue de ce que nous allons traiter dans cet article et qui ne se trouve pas dans l'édition allemande :

«Mais c'est seulement de l'époque où l'industrie mécanique, ayant jeté des racines assez orofondes, exerça une influence orépondérante sur toute la production nationale; où, grâce à elle, le commerce extérieur comnença à primer le commerce intérieur; où le marché universel 'annexa successivement de vastes terrains au Nouveau Monde l Amerique), en Asie et en Australie; où enfin les nations inlustrielles entrant en lice furent devenues assez nombreuses, c'est le cette époque seulement que latent les cycles renaissants dont es phases successives embrasent des années et qui aboutisent toujours à une crise généale, fin d'un cycle et point de lépart d'un autre. Jusqu'ici la lurée périodique de ces cycles st de dix ou onze ans, mais 1 n'y a aucune considérer ce chiffre comme constant. Au contraire, on doit nférer des lois de la production apitaliste, telles que nous veons de les développer, qu'il est ariable et que la période des ycles se raccourcira graduellenent» (Le Capital; Ed. Sociales, ivre 1, page 456 - éd. 1976).

Vers la prochaine

Ce passage sur les cycles économiques internationaux, rédigé il y a plus de cent ans, c'est-à-dire au début de la révolution industrielle, témoigne encore et toujours de l'acuité de l'analyse de Marx. Il n'est pas un mot qui ne rende compte de la réalité et particulièrement de celle qui nous concerne aujourd'hui : le troisième âge du capitalisme, des années 70 du XXe siècle. Le marché mondial prend en effet, et de plus en plus, une importance pour le développement de chaque cycle national. Après la fin de la période de long boom économique qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale, on assiste actuellement

June synchronisation des cycles industriels et simultanément, à un approfondissement de la crise économique, tout comme lors du boom économique de la première révolution industrielle il y a cent ans. Seule la durée des cycles a diminué; elle est aujourd'hui de cinq à six ans. TAUX D'EXPORTATION : DEPENDANCE DU MARCHE MONDIAL

L'existence d'un marché mondial capitaliste reflète bien l'extention de la division du travail l'échelle internationale : des parts de plus en plus importantes de la production nationale ne sont plus échangées sur le marché intérieur, mais marchandises ou - mais ce n'est qu'une médiation - contre des devises, c'est-à-dire des titres de créance pour le pays importateur et des avoirs pour le pays exportateur, en monnaie adéquate).

La phrase de Marx qui affirme que le «commerce extérieur commence à primer sur le commerce intérieur» est certes valable seulement pour un nombre restreint de petits pays impérialistes, si l'on considère strictement les quotas d'exportations; cependant, les taux (quotas). d'exportation - soit la part que représentent les exportations dans le Produit national brut (PNB) - sont fort importants pour les grandes puissances impérialistes.

Voici la part des exportations au PNB, en 1976, pour les pays impérialistes les plus significatifs :

Etats-Unis 8,3%

Japon 13,8%

France 20,3%

RFA 26,0%

Italie 26,8%

Grande-Bretagne 28,8%

Belgique 47,5%

Pays-Bas 54,3%

Le taux d'exportation relativement bas des Etats-Unis s'explique par l'importance extraordinaire du marché intérieur américain et par le fait que les USA soient une grande puissance économique; malgré un taux d'exportation faible, les Etats-Unis sont en effet, et de loin, le numéro un sur le mar-

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ché mondial. Le taux d'exportation des grands pays de la CEE, qui pour l'ensemble est de plus du double de celui du Japon, s'explique essentiellement par l'existence du Marché commun. Ainsi, 45% des exportations de la RFA se dirigent vers les pays de la CEE. Pour ce qui est des taux d'exportation trés élevés des pays du Benelux, il est dû à la petitesse (donc à l'étroitesse relative du marché interne) de ces pays impérialistes, pour lesquels sur 2 florins ou francs «gagnés», 1 provient des échanges avec T'étranger. LA MODIFICATION DE LA PARTICIPATION AU COMMERCE INTERNATIONAL

Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, d'importantes modifications se sont produites dans la part qui revient aux puissances impérialistes sur le marché mondial (cf. tableau ci-dessous).

Année RFA Grande-Bretagne France USA Japon

1937 9* 14

1950 12

1959 9 10

1978 11,9 6

Les conséquences des mutations des trente dernières années sur le marché mondial sont les suivantes : c'est la GrandeBretagne, ancêtre de l'impérialisme, qui a laissé le plus de plumes; sa part sur le marché mondial s'est en effet réduite de plus de la moitié. Quant aux Etats-Unis, force victorieuse de la Deuxième Guerre mondiale, et nouvelle grande puissance impérialiste, ils n'ont cessé perdre du terrain, avant tout au profit des pays militairement défaits en 1945, devenus aujourd'hui les concurrents directs de l'impérialisme US : l'Allemagne de l'Ouest et le Japon.

L'Allemagne de pour sa part connu une croisd'exportation dans les années 50 et 60, tandis que le boom à l'exportation du Japon poursuit encore aujourd'hui. LA SYNCHRONISATION

Comme le montre le graphique reproduit ci-contre, aucun cycle économique uniforme à l'échelle internationale s'est développé de façon durable après la Deuxième mondiale. Cela s'explique partiellement par les coups portés au développement du marché mondial, et dont les effets se prolongeront jusqu'au début des annees 50, par la guerre et l'immédiat apres-guerre.

L'explication principale réside cependant dans le long boom économique des années 50 et 60. Il a en effet contribué avant tout à ce qu'il n'y ait pas de crises PART DU COMMERCE MONDIAL (en pourcentage)

5 12 5 5 17 1,5 5 16 3 6,6 12,1 8,1 *1937 : Troisième Reich Sources : Mandel/Wolf, Ende der Krise, page 149 et Frankfurter Allgemeine Zeitung, du 31 mars 1979 effectives durables, en termes de baisse réelle de la production, mais plutôt des périodes de croissance ralentie (par exemple en 1957-1958). Dans ces conditions, une crise dans un pays ne risquait pas d'entraîner d'autres pays dans une spirale dangereuse; la désynchronisation déroulement des cycles ne pas interrompue pressions des récessions.

En second lieu, ce long boom a permis aux différents pays de mettre à profit ce développement non synchronisé des cycles, en faisant par exemple des efforts particuliers pour exporter, lorsque des tendances a à la crise apparaissaient sur le marché intérieur, alors que le boom se poursuivait au plan international. Ainsi, le caractère non-synchronisé des cycles économiques au niveau international était-il encore renforcé, et surtout, les tendances à la crise sur le marché intérieur résorbées.

La récession ouest-allemande des années 1966-1967 est sans doute la meilleure illustration de ce qui vient d'être dit : elle a eu lieu, ainsi que le montre le graphique ci-contre, à un moment où d'autres pays tels que le Japon, la France, la GrandeBretagne et l'Italie connaissaient une forte croissance, offrant du même coup leurs marchés à une offensive exportatrice, celle de l'Allemagne en l'occurence.

C'est donc en exportant que la RFA a surmonté sa récession, les années 1968 et 1969 formant ensuite la charnière pour le nouveau boom allemand. Dès la fin des années 60, une uniformisation tendancielle du cycle des crises est toutefois apparue, comme conséquence des tendances croissantes à la crise dans tous les pays. Il y a eu une prerécession internationale en 1971 - la RFA ne fut pas encore touchée. Puis, en 1974, le cycle des crises économiques s'est étendu à une si grande échelle (tous les pays impérialistes connaissent la crise en même de façon synchronisée) que toutes les issues ont été bloquées. Et on assiste aujourd'hui au déroulement de la crise la plus grave qu'ait connue le monde capitaliste depuis 1929. Dix-sept millions de personnes sont officiellement inscrites au chômage, rien qu'aux USA, au Japon, en Australie et en Europe l'Ouest. Depuis 1974, semble qu'aucun pays n'ait été réellement capable de sortir de ce cycle infernal dans lequel les enferme l'impérialisme. A une première année de boom en 1976, a succédé presque partout une croissance légèrement ralentie en 1977 (le boom fut en général freiné par le manque d'une forte demande de consommation). En 1978, une relance apparaît en rapport avec celle qui l'avait précédé deux ans auparavant (voir graphique).

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L'ANNEE DU TOURNANT

L'année 1979 apparaît comme étant l'année du tournant. Quelques pays commencent déjà à régresser, d'autres, comme le Japon, et en partie la RFA, connaissent leur dernière année de reprise. Passons donc en revue les différents pays et leur situation en 1979, année qui ne figure pas sur le graphique. * Le boom de l'économie américaine se trouve sans aucun doute déjà derrière elle : l'explosion des profits (réelle jusqu'à présent) et l'inflation permanente qui continue à augmenter à un taux de 10% par an incitent de manière croissante les syndicats et la classe ouvrière à résister à la politique des salaires de Carter. Le chômage, bien qu'il ait baissé, se maintient toujours à un taux de 5,8%. Les prévisions pour la date de la prochaine crise ne sont pas tranchées: 1979 ou 1980 ? Selon la Citybank, l'automne 1979 constituerait la probabilité la plus sérieuse. * En France, il ne saurait être question, pour l'instant, d'une reprise plus importante malgré la victoire des partis bourgeois aux élections de mars 1978. aux élections

-Japon RFA France Italit USA 1950 51 32 55 34 1999 56

A vrai dire, là aussi, on assiste à une hausse des profits, mais les capitalistes français ne sont pas enclins à investir. Parallèllement, le taux d'inflation a de atteint un nombre à deux chiffres (plus de 10%), tant et si bien que l'on peut s'attendre à voir bientôt des remèdes politico-économiques appliqués à la conjoncture, Officiellement, le nombre de chômeurs est de 1,4 millions (en fait 1,8); c'est, malgré le redressement, un record historique qui est franchi ! De nouvelles menaces de licenciements massifs pèsent; par ailleurs, un grand nombre d'usines sont occupées par les ouvriers. On comprend aisément, ces conditions, que les patrons ne prévoient rien de bon et soient plus ou moins déjà en attente de la prochaine * La situation économique italienne offre grosso modo le même tableau. Jusqu'à fin 1978, le redressement a été plus que discret. On s'attend malgré tout une légère amélioration en 1979. Mais l'inflation a déjà atteint le taux de 13% (c'est le record de la CEE), ce qui risque fort de la faire passer du trot au galop ! L'opposition des syndicats et avant tout de la clas55 Sí 39 1960 61 61 63 c4 1965 66 61 68 Taux de croissance du Produit Intérieur Brut (en %)

se ouvrière en réponse à la politique d'austérité et au chômage croissant (1,6 millions de personnes), l'instabilité politique élections à venir, tout cela signifie que dans ce pays aussi, le redressement prendra fin en 1979. * L'économie britannique a, quant a elle, connu en 1978 une croissance timide, la première depuis la crise; cette croissance est le produit avant tout d'une réduction importante des salaires réels. Le nombre de chômeurs (1,4 millions) est, comme partout ailleurs, très élevé pour une periode de reprise economique ! Quant au taux d'inflation, il est en train de grimper et atteint juste les 10%. L'offensive de printemps de la classe ouvriè. re britannique a montré que, quel que soit le gouvernement (travailliste ou conservateur), il n'est pas possible pour le capital d'imposer à court terme le

«remède radical» dont il aurait besoin. Attendre et voir venir la crise due à l'état du marché mondial et qui, sans aucun doute, viendra s'abattre sur l'île britannique : telle est la devise de * Il n'y a guère que le Japon qui sorte un peu du cadre 1970 71 12 73 74 1975 76 77 78 79 1980

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général. Au cours de ces trois dernières années, il a en effet connu des taux de croissance appréciables. En 1979, on s'attend à une croissance réelle du même ordre; même le taux d'inflation est (encore) bas, 4% environ. Cependant, sur le front des chômeurs, on retrouve le schéma devenu désormais traditionnel : 1,3 millions de personnes sont officiellement inscrites et jusqu'à présent, il n'y a pas eu de réelle diminution du chômage. Par contre, on constate une forte augmentation du nombre d'heures supplémentaires, qui servent en fait à remplacer les équipes de travailleurs «exceptionnels» (travail temporaire), mises en place durant la longue période du boom écono-

En guise de conclusion et de bilan, on peut dire suivante : il y a de très fortes raisons de croire qu'une nouvelle récession internationale s'annonce à l'horizon. Elle peut surgir dès la fin 1979 dans certains pays, en 1980 dans d'autres. Entretemps, la politique des différents pays impérialistes, et avant tout des Etats-Unis, pourrait être décisive, au moment où ils se trouvent de nouveau confrontés au choix bien connu entre la peste et le choléra; s'ils veulent stopper l'inflation (en augmentant le taux de

Grande-Bretagne crédit, en étranglant les dépenses publiques), alors on se précipite tout droit dans la récession; s'ils laissent le char s'emballer ou même accentuent sa vitesse (avec de nouveaux programmes ou des programmes tardifs, comme en RFA, de relance), l'inflation sera encore plus forte et les manœuvres de freinage d'autant plus risquées.

Quel que soit le cas de figure, le cycle international des crises économiques mène à toute allure à la prochaine grande crise, avec comme seul héritage pour le mouvement ouvrier, un record de chômage absolu, séquelle de la crise précédente !

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