Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EUROPE

Abstentions massives face à l'Europe du capital

· Inprecor n° 55, 21 juin 1979 · p. 5-7 · 2 431 mots

France Grande-Bretagne Allemagne Écologie

Malgré les sommes gigantesques dégagées pour la campagne électorale européenne, celle-ci n'aura pas convaincu majorité des électeurs des neuf pays membres du Marché commun qui étaient appelés le 10 juin à désigner leurs représentants à l'Assemblée de Strasbourg. En effet, 6 européens sur 10 seulement sont allés voter. Cette abstention qui est le premier résultat important de ce scrutin a pris parfois des dimension beaucoup plus grandes. Ainsi, en Grande-Bretagne ce sont 70% des électeurs qui ont boudé les urnes, en France 40%, au Danemark 52%, en Irlande 42%, en Allemagne 30%, dans les pays du Benelux où le vote est obligatoire 20% des électeurs se sont néanmoins abstenus et 15% «seulement» en Itaoù le vote est également obligatoire. LE TRIOMPHE DE L'ABSTONTION

Les premiers commentaires se sont tous arrêtés longuement sur ce phénomène qui témoigne à coup sûr d'une réalité politique. Mais ils se sont presque tous perdus en conjectures sur l'absence de réalité de l'«idée européenne». Or les raisons de cette abstention massive semblent pourtant assez claires. Il y a bien sûr le fait qu'il ne s'agis-

Europe sait pas d'une élection qui allait modifier directement et immédiatement la composition des gouvernements des différents pays. Mais il y a aussi le fait que l'«Europe» capitaliste, celle des multinationales est une réalité bien concrète pour de larges couches d'électeurs: celle chômage, de l'austérité, de la marginalisation des jeunes et des femmes, du danger nucléaire, de la répression. Une réalité bien palpable dont ils ne veulent pas, mais face à laquelle aucune des grandes forces politiques, tant du côté de la bourgeoisie que du mouvement ouvrier, n'offre d'axe de lutte. Ceci est certainement la raison principale qui a déterminé cette désertion massive des urnes. En effet dans tous les pays, l'écrasante majorité des partis politiques, bourgeois et réformistes, sont pour cette Europe, malgré qu'ils présentent et qui prennent évidemment toujours devant lors d'une campagne électorale ( ce fut particulièrement le cas cette fois-ci en France).

Men Grande-Bretagne, Conservateurs, Travaillistes et Libéraux, et jusqu'au très réactionnaire Enoch Powell sont pour l'Europe alors qu'il existe une forte opposition, au sein du Parti travailliste et dans l'é-

Abstentions massives

lectorat ouvrier contre le Mar-

En Allemagne comme en Italie la campagne électorale a été à une seule voix car là aussi toutes les grandes politiques péennes» et même absolument d'accord sur toutes les questions tactiques (élargissement, augmentation des pouvoirs de l'Assemblée, etc.). Il en est de même en Belgique, au Luxembourg et en Hollande. Il n'y a une réelle bataille entre les pour et les contre la participation du pays à la CEE. Face à toute absence de choix, face surtout à l'absence de programme clair contre l'Europe du capital, beaucoup d'électeurs ont préfé-

Du fait de ce taux important d'abstention, il est difficile de tirer des enseignements généraux des résultats pour les rapports de force politiques nationaux pour tous les pays. Si l'on prend l'exemple de la Grande Bretagne, en effet, les 30% d'électeurs qui ont été voter sont principalement les Conservateurs les plus intéressés à l'Europe. C'est ainsi que le parti de Madame Thatcher remporte près de 70% des sièges à l'assemblée de Strasbourg parce que l'électorat travailliste ne s'est pas mobilisé. Mais sa victoire avait été bien moins nette

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lors des élections nationales de mai dernier. A part ce cas tout à fait extrême de la Grande Bretagne, le «tassement» de la gauche dans ces élections, largement mis en avant par l'ensemble de la presse est tout à fait relatif. Il existe certes et est le prix que les partis traditionnels du mouvement ouvrier paient pour ne pas offrir la moindre alternative aux partis bourgeois face a l'Europe du capital, renforçant ainsi ces derniers. Un recul de 2% du SPD a enregistré en Allemagne au profit de la CDU qui frise ainsi la majorité absolue. Mais en

Italie le PCI fait le même score que pour les élections législaves des 3 et 4 juin alors que le

PSI progresse légèrement (de que la Démocratie- chrétienne, elle, perd 1% par rapport à ses résultats de la semaine dernière. En France de même, le résultat global de la gauche est le même que lors des législatives de mars 1978, même si l'on enregistre des modifications de la répartition des votes entre les différentes forces.

EN FRANCE, UNE CAMPA-

GNE «HEXAGONALE»

Les résultats du serutin en France sont particulièrement inenjeux dans cette campagne par les uns et les autres, non pas sur la question de l'Europe, mais pour la préparation des élections présidentielles de 1981. La campagne a en fait pris la forme d'une «primaire» entre l'UDF (formation appuyant Giscard d'Estaing) et le RPR de Jacques Chirac dans un camp, et le PS et le PC dans l'autre. Cette bataille n'a pas manqué de semer la confusion dans l'électorat. En effet, dans chaque camp, les partis «européens» convaincus (l'UDF et le PS) étaient soumis à la pression d'un parti qui brandissait le drapeau de la souve(le RPR et, surtout, le PCF). Les premiers se voyaient donc contraints de modérer leurs enthousiasme européen... alors que les seconds affirmaient que, malgré tout, ils étaient pour rester dans cette Europe et la construire. Il fallait vraiment vouloir suivre cette campagne et surtout saisir les arrière-pensées de chacun pour s'y retrouver.

Les objectifs nationaux de Giscard d'Estaing et de Georges Marchais ont été partiellement atteints dans cette campagne. Le Président de la République entendiit en effet utiliser scrutin - sachant qu'une majorité pro-européenne existe dans le pays - pour faire reculer de façon drastique le RPR, ce parti gaulliste qui était encore en

1978 non seulement le premier parti de la majorité, mais le premier parti de France. Pour cela il a utilisé une tactique payante à court terme, tout du moins. Il a en effet caché tous les vieux requins de l'UDF derrière le visage rassurant de Madame Simone Veil qui a porté seule la campagne et dont le «non professionnalisme» pouvait séduire un électorat abreuvé depuis des mi litiques un peu rances !

En même temps la liste de Madame Simone Veil recevait l'investiture officielle sous la forme du soutien ouvert du Premier ministre Raymond Barre qui participa même à ses côtés à des réunion publiques.

Jacques Chirac, quant à lui, pensait pouvoir, dans cette campagne surmonter la contradiction dans laquelle se trouvent les gaullistes depuis plusieurs années, avec leur politique qui vise à soutenir et à participer à un gouvernement dont ils ne cessent de critiquer l'action. Mais la campagne du RPR, essentiellement centrée sur les attaques au gouvernement Barre, au sein du mouvement gaulliste, son électorat. Et le résultat catastrophique du RPR (qui, avec nier parti loin derrière le PCF) souligner l'impasse dans laquelle il se trouve. En effet, le RPR ne peut pas porter du gouvernement à sa conséquence logique l'opposition, pour deux raisons. Tout d'abord, parce qu'il porterait ainsi la responsabilité d'une crise politique qui amèrait coup sûr une majorité de gauche au gouvernement et, d'autre part, parce que le parti gaulliste n'a pas de vocation d'opposition. Il s'est formé et développé comme Parti-Etat, investissant tous les rouages des institutions et, avec la disparition de l'aura populaire de de Gaulle, c'est cette seule réalité qui lui donne sa base électorale. Un passage à l'opposition pourrait lui

Cette contradiction impasse, pour l'instant insurmontables étant donné les rapports de forces politiques et sociaux dans le pays, est apparue au lendemain du scrutin au cours de la réunion de l'instance dirigeante du RPR. Les ministres gaullistes avaient dès dimanche soir, publiquement, exposé leurs critiques à la campagne de J. Chirac, mais ils lui ont néanmoins réaffirmé leur confiance car, eux aussi, sont pris dans la contradiction du mouvement gaulliste. Ce que Claude Labbé, Président du Président du groupe parlementaire RPR, exprimait lorsqu'il expliquait mardi que, étant contre «les socialo-communistes, les gaullistes gaullistes sont dans la majorité par conséquent».

Les batailles au sein de la majorité sont cependant loin d'être terminées. D'autant plus que, s'il y a eu effondrement du RPR, la liste Veil-Barre-Giscard n'a pas obtenu un triomphe tant par rapport aux objectifs qu'elle s'était fixé, qu'aux sondages qui tous dépassaient la barre des 30%. La liste du «Parti du Président» n'obtient que 28% des voix (c'est-à-dire moins que les voix reçues par Giscard d'Estaing au premier tour des présidentielles de 1974); la liste Premier ministre sort donc clail'UDF est loin d'exister en tant que parti - en opposition au

-, et d'ailleurs, à l'Assemblée de Strasbourg ses composantes siègeront dans des familles politiques différentes. Les deux partis de la majorité n'obtiennent que 45% 46,7% si l'on y ajoute les voix de Servan-Schreiber.

Dans le camp ouvrier les reclassements de voix ne sont pas radicaux. L'objectif PCF était de rééquilibrer en sa faveur les rapports des forces électorales de la gauche. Si cela s'est effectivement réalisé, c'est par le tassement enregistré par le PS alors que le parti de Geor-

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ges Marchais maintient exactement ses positions de mars 78. Le parti de Mitterand a perdu un peu plus de 1% des voix par rapport à mars 78. Le PS était en eftet dans une situation difficile dans cette campagne, talonné à l'extérieur par le PC et gêné à l'intérieur par l'accord de direction entre le courant Mitterrand et le CERES • (qui a les mêmes positions que le PCF sur l'Europe), devant absolument se différencier de l'UDF, il a donné dans le bleu-blancrouge comme les autres tout en se déclarant le plus européen de tous.

De plus, campagne, il a effectué une véritable campagne de réhabilitation de la social-démocratie qui, après les performances d'un Callaghan ou d'un Schmidt est assez difficile à avaler pour un électorat attiré ces dernières années par le «renouveau du socialisme» que semblait présenter le Parti socialiste français.

Le PCF, quant à lui, est le seul qui ait tambour battant tions, positions chauvines et réactionnaires qui ont atteint des sommets ces dernières semaines. On peut donner quelques exemples comme cette inscription anti-allemande sur la Mairie de Longwy: 1870, 1914, 1940: Assez !». Ou bien les tracts de la cellule Dassault du PCF qui expliquent que grâce aux communistes la France dispose de bombardiers français ! Ou ce tract de la Fédération de l'Eure (région de culture de champignons) qui affirme : «Oui aux champignons à la grecque; non aux champignons grecs !». Et on pourrait poursuivre longtemps. Le résultat le plus dramatique, c'est que, face à la position pro-Europe impérialiste du PS, ce chauvinisme outrancier, ces réponses réactionnaires, démagogiques, fausses et dangereuses, ont pu apparaître comme des réponses dans les régions plus particulièrement touchées par la politique communautaire (c'est le cas dans le sud-ouest de la France). 3,1% POUR LA LISTE TROTSKYSTE EN FRANCE

Un des resultats les plus significatifs de ce scrutin en France est le résultat obtenu par la liste présentée par Lutte ouvrière et la LCR (section francaise de la IVe Internationale) Pour les Etats-Unis socialistes d'Europe» et par la liste présentée par les écologistes. La première a recueilli 3,1% des voix (plus de

622000 votes) et la seconde premier lieu le scandale de la loi électorale de "proportionnelle corrigée qui exige de recueillir

5% des voix 5% des voix pour avoir un représentant et être remboursé des frais de campagne. Cette loi inique a été votée par les 4 grands partis (PS et PC compris) qui se sont ainsi assurés le monopole de la «représentation» à l'Assemblée de Strasbourg. Le résultat de la liste trotskyste est d'autant plus important si l'on tient compte du monopole sans précédent de la presse écrite et parlée par les grands partis qui ont disposé de nombreuses heures sur toutes les antennes pour présenter leurs positions, alors que les «petites listes n'ont eu droit chacune qu'à 255 secondes (4,5 minutes) dans le cadre de la campagne «officielle» et n'ont été invitées à aucun débat organisé par les radios et chaînes de télévision. Il s'agit d'un boycott organisé comme nous l'ont dit les opérateurs de la télévision qui avaient reçu consigne de ne pas filmer le rassemblement de Mériel des 2 et 3 juin, où 40000 personnes étaient venues soutela liste «Pour les EtatsUnis socialistes d'Europe» !

Pour pallier partiellement ce boycott par les ondes, Lutte ouvrière et la LCR ont organisé le vendredi 8 juin, durant une heu-

June émission de radio-libre qui a pu être entendue dans la région parisienne.

Malgré ce black-out, la campagne menée par les des deux organisations a obtenu un résultat important avec 3,1% des voix, c'est-à-dire 15% de l'électorat du PCF. De plus les résultats détaillés montrent que pourcentage dépasse 4% (done 20% de l'électorat PCF) dans les grosses concentrations ouvrières de la région parisienne et dans les régions touchées par la crise et qui ont connu de formois (c'est le cas de la Lorraine où, pourtant, l'implantation des deux organisations est faible).

Ces résultats confirment de la seule campagne internationaliste, anti-chauvine et anti-capitaliste qui se soit fait entendre dans ces élections.

Echo que l'on avait pu enregistrer au cours des nombreux meetings organisés dans toute la

France qui ont connu une affluence importante et au cours du rassemblement organisé par

LO et la LCR les 2, 3 et 4 juin à Mériel à côté de Paris et auquel 40000 personnes ont participé.

En ce qui concerne les voix écologistes (4,4% en France mais aussi 3,5% en Allemagne) il faut noter des scores particuélevés dans les régions frappées par le nucléaire : plus de 10% en Alsace, 14% à Flamanville !

Dans les autres pays, les listes révolutionnaires ont également obtenu des résultats significatifs. Ainsi en Grande-Bretagne

Tariq Ali, malgré le raz-de-marée d'abstention, a recueilli 1% des voix; en Belgique, nos camarades de la LRT ont recueilli

17000 voix, alors que la liste présentée par les centristes faisait un résultat légèrement supérieur. Au Danemark, le Parti socialiste de gauche, VS, malgré ses 3,5% n'obtient pas de représentant. En Italie, où la proportionnelle intégrale est en vigueur, le PDUP, avec 1,1% a un élu, et Democrazia Proletaria également avec 0,7% des voix (même résultat que pour les élections nationales).

Bernadette Devlin a obtenu en Irlande du Nord 32000 voix -après une campagne centrée sur la lutte contre la répression de l'impérialisme britanique. Cette campagne fut appuyée par les militants camarades de Peoples Democracy, sympathisants de la IVe Internationale.

La majorité de ces voix de protestation contre l'Europe du capital, l'Assemblée européenne ne les entendra pas dans l'hémicycle de Strasbourg mais elles résonneront plus fort encore dans toutes les luttes qui nous attendent contre l'Europe du chômage et de l'austérité, du tout-nucléaire et de la répression que cette assemblée nous prépare.

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