Le mardi 29 mai, à 5 heures du matin, la police politique tchèque a arrêté les principaux dirigeants du Mouvement pour la défense des droits de l'homme, la Charte 77. Le jour suideux des trois porte-parole officiels de la Charte, ainsi que le responsable du bulletin d'information de la Charte et l'un des dirigeants du mouvement culturel tehèque clandestin, partie prenante de la Charte, furent accusés de subversion.
Certaines des accusations les plus graves ont été portées contre le responsable du bulletin d'information, Piotr Uhl. Il a été inculpé en vertu de l'alinea 2 de l'Article 98 du Code pénal, qui prévoit une peine de prison de 3 ans minimum et
Dans maximum. Ayant été emprisonné délit politique, Piotr Uhl risque automatiquement d'emprisonnement s'il est maintenant conmarxiste-révolutionnaire, est l'un des théoriciens du mouvement de la Charte 77.
son arrestation, il que les militants de la Charte avaient rédigé pour un livre à paraître sur le mouvement des droits de l'homme et qui doit être publié par le mouvement oppositionnel polonais, KSS-KOR. Il a aussi été, au
Charte, l'un des anique le mouvement doit s'organiser avec plus de rigueur afin de pouvoir résister à l'imrépression œuvre par le régime d'Husak. Il est l'un des principaux au-
Pays de l'Est teurs du documents n. 7 de la droits des ouvriers en Tchécoslovaquie et est le co-auteur du dernier document de la Charte concernant problèmes économiques auxquels sont confrontées les classes laborieuses en Tchéco-
Piotr Uhl est devenu trotskyste dans le courant des années 60 et, bien que n'ayant jamais appartenu à la IVe Internationale, a toujours été un opposant intransigeant au stalinisl'impérialisme. 1968, il fut l'un des principaux fondateurs et l'un des dirigeants du Mouvement de la Jeunesse révolutionnaire qui joua un rôle considérable dans la résistance à l'opposition soviétique. Arrêté avec d'autres membres de l'opposition en décembre 1968, Uhl fut emprisonné pour ses activités politiques. En 1973, il organisa la première manifestation publique qui eut lieu dans le pays pour protester contre la contre-révolution bureaucratique menée par Husak, au cours de l'automne 1969 : une manifestation de solidarité avec la lutte de la classe ouvrière Chili contre la junte militaire, Chili contre qui dénonçait en même temps l'hypocrisie l'Association des Juristes tchèques qui mollement contre la violation des droits de l'homme au Chili.
récemment, Piotr Uhl s'éleva contre les interdictions profes-
Allemagne ¡Ouest. Depuis l'automne 77, il était l'objet d'une surveillance permanente de la part de la police tchèque. Comme les trois autres membres de la Charte subversion, Uhl était, depuis sa création au printemps 1978, membre de Défense Personnes injustement poursuivies (mouvement connu sous le
VONS). Sa Anna Sabatova, dont le père purge actuellement une peine de prison de deux ans, en raison de ses activités de porte-parole de la Charte, est aussi un membre du VONS. Si son mari est condamné, Madame Sabatova, qui a deux jeunes enfants, devra faire face à des difficultés économiques considérables.
Les sept autres membres de la Charte accusés de subversion lourdes, mais risquent de sécondamnations qu'ils tombent sous le coup de l'alinea 1 de l'article 98, qui prévoit des d'une à cinq années de prison.
d'eux. Jiri Dienstbier, devint l'un des porte-parole de la Charte après l'arrestation de Jaroslav Sabata au début de nom très familier en Tchécoslovaquie au moment du Prinalors qu'il était journaliste politique de Radio-Prague. Envoyé à Washington comme correspondant l'invasion, Dienstbier fut par la suite rapà Prague, puis expulsé du Parti communiste et licencié de son emploi. Il défend les positions des dirigeants de l'ancien parti de Dubchek au sein de la Charte. Parmi les autres personarrêtées, se trouve le Docteur Vaclav Benda, célèvre philosophe chrétien, qui fut aussi
secrétaire du VONS. Le 4ème accusé est Dana Nemcova, une personnalité importante du mouvement culturel clandestin dont les membres ont constitué un élément important de la Charte 77 depuis la fondation.
Selon le Morning Star du 4 juin, quatre autres membres de la Charte et du VONS ont aussi été inculpés de subversion. D'un d'eux est Vaclav Havel, auteur dramatique tchèque mondialement connu. Havel a été personnalité du monde intellectuel de premier plan pendant le Printemps de Prague. Il fut
«Manifeste en 10 points», publié lors du premier anniversaire de l'invasion de la Tchécoslovaquie, dernière manifestation ouverte position à l'occupation tique du pays. Personnalité très active au sein de la Charte l'un de ses principaux porte-parole, Havel a été emprisonné de janvier à avril 1977 et fut condamné à 18 mois de prison avec sursis en octobre 77 pour ses activités politiques. tera automatiquement à toutes celles qui pourront être prononcées tenant. En dépit du fait qu'il était assigné à résidence, Havel avait courageusement assuré les fonctions de porte-parole temporaire entre l'arrestation de Jaroslav Sabata en octobre dernier et l'entrée en fonction de nouveaux porte-parole en février de cette année.
Les autres personnes Jiri Nemec, Otta Bednarova et Jarmila Belikova qui sont aussi membres du VONS. Selon le seul porte-parole qui ne soit pas emprisonné, d'autres sonnes dont les noms ne sont pas encore connus ont été appréhendées par la police.
Le régime d'Husak avait répété qu'il ne prendrait aucune mesure répressive contre la Charte 77 et qu'il limiterait son opposition à des mesures purement «politiques». L'assurance la récente en avait été donnée par Husak au Président autrichien, lors de la visite de ce dernier en Tchécoslovaquie au printemps. Mais de telles déclarations ne sont qu'opérations de relations publiques destinées aux media occidentales. En réalité, plus de 40 signataires de la Charte 77 sont en ce moment en prison, et ce, depuis la fin de la Conférence de Révision des accords d'Helsinki qui s'était tenue à Belgrade l'année dernière. Le régime a constamment renforcé sa pression sur le mouvement, montrant par tous les moyens qu'il voulait le briser.
La première phase de cette opération implique l'arrestation et l'emprisonnement des miliconnus et de militants vivant hors de la région de Prague. Un autre niveau a été atteint avec l'arrestation de Jaroslav Sabata en octobre dernier. Sabata, ancien dirigeant du Parti communiste, était l'un des porte-parole les plus efficaces de la Charte et le régime, voyant loin devant lui, l'accusa non pas de subversion, mais d'un délit apparem-
«d'insulte agent». Sur cette base, il put condamner Sabata à neuf mois de prison et ensuite prononcer une peine de 18 mois avec sursis pour avoir participé à la rédaction et à la diffusion de tracts en 1971. La mesure suivante fut d'expulser le courageux avocat du Mouvement, Josef Danicz, de l'Association officielle des Juristes tchèques. Cette mesure laisse à Husak la voie libre pour politiques au régime.
UN COUP MONTE commencer à Prague un procès politique préparé de main de maître. La phase suivante fut l'arrestation de Piotr Uhl et des autres dirigeants du mouvement dans la capitale tchèque.
Le fait que cette opération ait été préparée de longue date et avec le plus grand soin est démontré aussi par deux autres aspects des arrestations. d'abord le choix du moment où elles ont été opérées : l'annonce des inculpations fur rendue publique la veille de l'arrivée du Pape en Pologne. Ainsi que Z. Taminovna, le seul porte-parole de la Charte non arrêté, l'indiqua dans un communiqué du 31 mai, l'opération avait lancée au moment où les media des pays occidentaux auraient les yeux tournés ailleurs et où les correspondants en Europe de l'Est des étaient tous à VarsoLe second aspect qu'il est important de noter est le fait que les militants arrêtés étaient tous membres du VONS. Il est certain que le VONS est une écharde douloureuse pour la direction du Parti. Les règles édictées par le Kremlin aux régimes d'Europe de l'Est exigent la répression de toute opposition interne et stipulent que chaque fois que c'est possible la loi doit étre appliquée au pied de la lettre. Cela permet à la bureaucratie stalinienne de réaux protestations venant de l'Ouest contre la répression, en prétendant que les oppositionnels essaient de renverser les lois de l'Etat et que, par conséquent, ceux qui les soutiennent s'immiscent dans les affaires intérieures des pays d'Europe de l'Est. De tels arguments, bien entendu, n'auraient aucun poids auprès de vrais socialistes à l'Ouest, pour qui la loi établie n'a jamais été un totem intouchable, mais ils ont une résonnance auprès des bureaucrates du mouvement ouvrier et des cercles bourgeois. Les actions du VONS, cependant ont démonté cette machination en produisant des preuves détaillées des violations systématiques de la loi au cours des procès faits aux opposants
Mais la concentration membres VONS peut avoir une autre signification : ce que les services de relations publiques officiels diront aux correspondants de presse étrangers, c'est tiennent leurs promesses, vent répétées, de ne pas utiliser de «mesures contre la Charte. Bien au contraire, ils ne font que s'attaquer à une organisation qui est tout à fait indépendante de la Charte, le VONS. Ce type d'argument ne trompera personne en Tchécoslovaquie et ne diminera pas l'effet d'intimidation produit par les arrestations au sein soutiennent Charte, mais il fournira un prétexte à ceux qui, à l'Ouest, souhaitent oublier leurs courageu-
ses déclarations de soutien à la Charte lorsqu'elle apparut en 1977.
Le contexte international a beaucoup changé depuis les premiers temps de la Charte 77. Pendant les premiers mois de 1977, dans la foulée de la Conférence de Révision des Accords d'Helsinki à Belgrade et au moment le plus fort de l'offensive de Carter en faveur des droits de l'homme, de nombreuses secteurs de la bourgeoisie à l'Ouest s'efforcèrent de se servir le plus largement possible des mouvements pour la défense des droits de l'homme en Europe de l'Est afin de gagner la neutralité neutralité de la bureaucratie soviétique dans des champs d'activité qui n'avaient rien à voir avec les droits politiques de la classe ouvrière dans le bloc soviétique. C'était aussi le moment où des partis, comme français, le Parti communiste voulaient élargir leur champ électoral en prenant leurs distances par rapport à la répression en Europe de l'Est. Il en résulta un chœur de protestations apportant un soutien à la Charte 77 de la part de tous les partis sociaux démocrates et des 13 partis communistes du monde capitaliste. De même, un grand nombre de gouvernements occidentaux s'élevèrent les persécutions frappant les membres de la Charte.
Mais aujourd'hui la Conférence de Belgrade n'est plus à l'ordre du jour; l'image de Carter, champion des droits de Thomme, s'estompe de plus en plus; l'administration américaine désire créer le «climat adéquat» pour la signature des accords Salt II lors du sommet Carter-Brejnev à Vienne ce mois-ci et le Parti communiste français est en train de prendre du recul et apporte à nouveau son soutien aux régimes staliniens d'Europe de l'Est.
Un article paru dans l'International Herald Tribune, en est un signe révélateur. En février, le principal correspondant du New-York Times en Europe de l'Est écrivait que le mouvement de la Charte mains d'extrémistes trotskystes et maoïstes et suggérait qu'il n'était plus nécessaires prendre au sérieux. Cet article fut généreusement reproduit dans le quotidien du Parti communiste, Rude Pravo, pour l'édification de ses lecteurs - partant probablement de la théorie que n'importe qui était en droit de mettre en doute la parole de la presse tchèque, mais on ne pouvait manquer de croire ce qu'affirmait cette source inestimable d'informations sur la vie politique tchèque, le correspondant à Belgrade d'un quotidien new-yorkais. NECESSITE D'UNE CAMPAGNE DE MASSE
Le mouvement de la Charte a en effet beaucoup changé pendant ses deux années et demies d'existence. Tout d'abord, ce fut un groupe informel, sans structure, regroupant les signataires d'un court texte qui a donné son nom au mouvement. Quelques-uns des signataires, et particulièrement un certain nombre de ceux qui avaient été les premiers dirigeants du Parti communiste au moment du Printemps de Prague, souhaitaient que la Charte se maintienne à ce niveau, sans structures et entièrement a-politique. Ils ont eu tendance à se désinvestir de toute activité sein du Mouvement, bien qu'à l'occasion, ils aient rédigé des textes pour réclamer une diminution des activités et un rejet du «radicalisme». Mais le courant principal du mouvement a répondu en disant que ce n'était qu'en renforçant l'organisation du mouvement et en développant ses racines dans la société tchèque que la Charte pouvait survivre et agir comme une force réelle du Tchécoslovaquie. Les défenseurs de cette position ont gagné et le centre de gravité du mouvement s'est déplacé vers des couches plus jeunes, dont beaucoup étaient trop jeunes pour avoir impliqués dans les événements de 1968 et 1969. Toutes sortes d'activités nouvelles se sont développées à l'intérieur et
Mouvement de la
Charte. Des journaux sont appasur des thèmes aussi larges et divers que les affaires économiques, les affaires internationales, les événements en Pologne, la théorie politique, la poésie et la littérature non censurées. Les documents de la Charte ont changé d'orientation et alors qu'au début ils traitaient surtout des principes généraux de la défense des droits l'homme et des droits démocratiques, ils publient maintenant des articles sur des sujets plus concrets et intéressants un public plus large, tels que les scandaleux manques de sécurité pour ce qui concerne le nucléaire en Tchécoslovaquie, le refus systématique de reconnaître les droits de la communauté roumaine en Tchécoslovaquie qui représente 2% de la population, et plus récemment une analyse détaillée des problèmes économiques auxquels sont confrontées les familles ouvrières dans tion. A l'initiative de Jaroslav Sabata et d'autres dirigeants de la Charte, des liens ont été tissés avec l'opposition en Pologne, le KSS-KOR.
Le développement de ces activités présente pour le régime le danger que la Charte s'ancre suffisamment dans la société tchèque et soit alors indestructible. Dans un contexte de difficultés économiques sans cesse grandissantes et de tentatives pour diminuer le niveau de vie de la classe ouvrière, le régime ressent clairement le besoin de réagir avec vigueur pour briser le mouvement. Il met à profit ce qu'il considère comme un moment particulièrement favorable sur le plan international pour frapper dur le mouvement à la tête. Dans les prochaines semaines, l'engagement de la gauche du monde capitaliste dans la lutte pour les droits politiques fondamentaux sera mis à l'épreuve d'une manière aiguë. La responsabilité internationale du mouvement ouvrier et démocratique est engagée à l'égard des frères et sœurs d'Europe de l'Est. Un axe central d'action s'impose aujourd'hui à tous : une campagne de masse pour défendre les militants de la Charte accusés de subversion.