Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

IRAN

Rescapé de la prison d'Ahwaz, un militant du PST Omid Mirbaha témoigne

Inprecor n° 59, 19 septembre 1979 · p. 24-25 · 1 768 mots

Iran

• Dans quelles circonstances avez-vous été arrêtés, toi et les autres camarades du PST ?

- J'ai été arrêté en même temps qu'un autre camarade qui s'appelle Mohamed Pourkarvaz, lendemain des affrontements contre la population arabe de Khomamchar. qu'à Ahwaz, les milices du comité avaient décidé d'attaquer le siège de la Ligue culturelle arabe. Nous avons été arrêtés à proximité de ce local, par une bande de jeunes motards et cyclistes, de 15-16 ans, qui nous ont poursuivis et arrêtés en nous disant qu'un membre du Comité Khomeiny leur avait ordonné de nous interpeller.

Le jour suivant, bres du comité ont investi militairement un appartement se trouvaient sept autres de nos camarades. Ils ont également emporté tout ce qu'ils ont pu trouver, journaux, tracts, dos

• Que s'est-il passé après votre arrestation ? - Dès que nous avons été arrêtés, nous avons été emmenés au siége du comité et jetés dans une cellule après qu'ils aient vérifié trois ou quatre fois que nous ne portions aucune arme. Au bout d'un quart d'heure, un type est entré dans notre cellule. Il avait le visage masqué par un cheffieh. Il a commencé à nous insulter en nous traitant d'enfants de putain avant de commencer à frapper. Is nous reprochaient d'être allés au comité culturel arabe pour les prévenir de l'attaque qui devait avoir lieu contre eux.

Le lendemain eut lieu le premier interrogatoire. temps, quand nous voulions aller aux toilettes, nous devions subir toutes sortes d'insultes et de menaces. Un «gardien de la révolution» nous a même expliqué : «Alors salauds, vous êtes de la gauche. Ne vous en faites pas, on vous fera un grand cimetière.» Au cours de l'interrogails nous ont accusés d'avoir dirigé la manifestation qui

Rescapé de la prison d'Ahwaz,

s'était tenue la veille à Ahwaz pour protester contre le massacre de Khorramchar. Pendant tout l'interrogatoire, on avait des mitraillettes dans le dos, tandis que ceux qui nous interrogeaient passaient leur temps à charger et décharger leur révolver. Ils nous ont même expli qué : «Ne vous en faites pas, on a gagné en Iran, on va bientôt gagner en Afghanistan et bientôt, c'est l'Union soviétiaue ru'on va vaincre(...)» C'était l amat du premier interrogatoi re. Après, nous avons été emmenés à la prison de Karoun, la nouvelle prison d'Ahwaz. quart d'heure à peine après notre arrivée, nous avons entendu le hurlement d'un type qui a parce qu'on le frappait. Comme notre cellule donnait sur la cour de la prison, nous avons vu au bout d'une demi-heure «un gardien de la révolution» sortir de la salle d'où provenaient les hurlements. Les mains pleines de sang, il s'est écrié : «Voilà, je l'ai tué pour la cause de Dieu». Le directeur de la prison est entré et sorti à plusieurs reprises de la pièce où il assistait à cette scène de torture. Après cette à plusieurs reprises, des hommes masqués de chieffieh se sont approchés de notre cellulle et nous ont désignés du doigts et sincèrement on pensait que cela allait être bientôt notre tour.

• Qui est-ce qui vous a interrogé ? un procureur de l'ancien régime? - Non, c'était un jeune type de 28 ans, nommé Sartarian, qui venait de Qom et était le procureur islamique pour tout le Khouzestan. C'était une sorte de voyou, de lumpen. Le premier interrogatoire que j'ai eu avec lui a duré trois heures. Il expliquait : «Le tribunal islamique, c'est moi et le juge. Il n'y a pas d'avocat. Et moi, je pense que tu es coupable et à mon avis, tu dois être fusillé.» Et tout cela se passait devant ma car ils avaient convoqué ma mère pour accroitre les pressions contre moi Il n'arrêtait pas de dire que j'allais être fusillé et que le seul moyen de m'en tirer, c'était de dénoncer mes camarades d'écrire vingt

«pas une de plus, pas une de moins», pour décrire le fonetionnement interne du PST, s'établissaient Liaisons avec Téhéran où le journal était édité, quels étaient les noms des responsables des différents secteurs, donner la liste des noms et des adresses de tous les militants. «Collabore avec c'est le seul moyen de t'en tirer, de ne pas être fusilUn lé».

d'interrogatoire évoquait évidemment pour moi ce qu'étaient les interrogatoires des prisonniers politiques du temps du Chah. Je ne dis pas que le degré de torture physique ou psychologique ait atteint, du moins en ce qui me concerne, car avec les prisonniers arabes, c'était pire, ce qui se passait sous le Chah. Mais c'est un embryon, un début. Quand on te force à dénoncer tes camarades en menaçant de te fusiller en présence de ta mère, que celle-ci éclate en sanglots, alors que l'interrogatoire dure trois heures, qui peut t'assurer que demain, tortureront pas ta mère devant

Est-ce que les questions portaient sur le travail et l'intervention du PST à Ahwaz en direction de l'armée, des ouvriers et du peuple arabe ? - Oui, les questions portaient exactement sur les trois thèmes que tu as évoqués. Ils nous demandaient qui est le responsable du secteur ouvrier ? Qui est le responsable du travail dans l'armée ? Quels sont vos contacts et vos cadres dans ces mi-

? Ce qu'ils voulaient saétions, où nous intervenions et avec quelles forces exactement.

Peut-tu donner des précisions sur le sort des prisonniers - Dans notre cellule, on a vu défiler des jeunes Arabes de 14 à

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des paysans qui avaient été arrêtés parce qu'ils avaient quitté leurs pour aller au Koweit chercher du travail. Ils les accusaient de vouloir émigrer pour aller suivre des entraînements de guérilla en Irak. Il y avait aussi six dirigeants du mouvement arabe qui avaient fait pard'une délégation qui s'était rendue à Qom pour rencontrer les ayatollahs Khomeiny et Taleghani pour leur exposer les revendications des Arabes. Ce n'étaient pas des « extrémistes» ou des séparatistes.

d'entre eux avaient été persécutés sous le régime du Chah.

réfugiés en avaient été également torturés par la police politique irakien-

La principale accusation portée contre eux, c'était participer l'organisation

«Mercredi noir» ou de vouloir séparer le Khouzestan de ran, alors que les ayatollahs

Khomeiny et Taleghani savaient exactement à quoi s'en tenir sur les opinions de ces dirigeants de la communauté arabe, puisque la délégation n'avait demandé que l'autonomie culturelle et surtout une amélioration des conditions de vie des travailleurs arabes qui sont parmi les plus exploités de tout l'Iran. Le chômage touche es sentiellement les Arabes au

Khouzestan.

Le sort des Arabes qui voulaient aller au Koweit est effroyable.

On en a vu 33 dans notre cellule sur les 120 qui avaient été arrêtés. J'ai pu voir les traces de tortures qu'ils avaient subies. Ils avaient, entre autres, été fouettés sur les pieds avec des câbles électriques. J'ai vu les pieds d'un gosse de 13 ans qui étaient noirs de coups de fouet; on leur avait écrasé les couilles avec les pires insultes

Il s'agissait évidemment pour le procureur Sartarian, avec ce prétendu complot des séparatistes de guérilleros, de camoufler le massacre des Arabes qui avait eu lieu à Khorramchar.

Peux-tu donner des détails justement sur la répression anti arabe à Khorramchar ? - Sai été arrêté le lendemain du massacre de Khorramchar. Ce sont les fameux «gardiens de la révolution» qui attaqué avec des mitraillettes lourdes et des blindés le local de la Ligue culturelle du peuple arabe à Khorramchar. Non seulement apres cette attaque, ils ont tiré sur les Arabes qui sont sortis de chez eux pour manifester, mais ils interdisaient d'emmener les blessés vers les hôpitaux, les laissant crever en plei ne rue.

Et là encore, le procureur Sartarian s'est illustré de la pire manière. Nos camarades du PST qui ont été arrêtés Khorramchar et les prisonniers arabes ont été traités de façon effroyable. Le procureur Sartarian avait fait arrêter 16 jeunes arabes qui avaient entre 16 et 20 ans. L'un était accusé d'avoir trois chargeurs de kalasknikov; pour un autre, le seul chef d'inculpation, c'était d'avoir fait partie de la Ligue culturelle du peuple arabe. Ils ont arrêtés à 7 h du soir. 10 h, ils étaient fusillés. Cela montre quel rôle jouent ces fameux tribunaux islamiques.

L'un des 16 fusillés avait eté blessé. Il perdait son sang en abondance et était allongé sur une civière. Il a été fusillé sur son brancard. C'est Sartarian lui-même qui lui a ordonné de pencher sa tête en dehors de la civière, avant d'ordonner: «Maintenant tuez-le, ce n'est pas la peine de salir la civière.»

Sartarian en personne, avec des coups de poings américains, qui torturait prisonniers arabes. nos camarades arrêtés, ils leur ont bandé les yeux, emmenés dans la cour de la prison, alignés le long d'un mur et ont opéré un simulacre d'exécution. Quand les 16 ont été fusillés, ils ont emmenés nos camarades voir les corps des suppliciés. A pludes prisonniers arabes devant nos camarades.

Peux-tu décrire exactement l'origine sociale de ces fameux «gardiens de la révolution» qui sont partout à la pointe de la répression contre le mouvement ouvrier ou les nationalités opprimés au Kurdistan, au Turkméi. stan ou au Khouzestan ? - Ce corps des «gardiens de la révolution» joue par rapport au gouvernement islamique un peu le rôle que jouait les «javid guards», les gardes impériaux, sous le Chah. Ce sont eux qui sont en première ligne dès qu'il s'agit de frapper, de

Run mouvement d'opposition. On ne connaît pas leur nombre exact mais on avance généralement le chiffre de 60000. Pour la plupart, ce sont des fils de «bazaris», recrutés pour l'essentiel dans les villes religieuses, les villes saincomme Qom, Desfoul, Ispahan. côté de ces fils de «bazaris», il y a aussi des paysans sans travail, des chômeurs qui sont at(1500 F) de la paie. A Khorramchar les «gardiens de la révolution» ont exigé au modes affrontements de Ils sont encadrés par d'anciens officiers de l'armée du Chah. Parfois, surtout quand ils participent à des affrontements directs, dans les régions des nationalités opprimées, ils sont encadrés par d'anciens officiers de l'armée du Chah qui ont tourné leur veste et se sont ralliés au gouvernement islamique. Car, pour l'instant, sentiel de l'armée iranienne est plutôt dans une position d'expectative. Les officiers ont été traumatisés par la victoire de l'insurrection, l'exécution de plusieurs dizaines d'officiers et ils hésitent à obéir à un régime qui n'est pas stable. Ils ont peur d'avoir à répondre demain ou après-demain des ordres qu'ils auront exécutés aujourd'hui. C'est parce que des officiers refusent de s'engager trop dans de nouvelles tueries régime doit avoir recours à ces corps francs que sont les «gardiens de la révolu-

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