MOYEN-ORIENT L'activité diplomatique internationale visant à trouver une "solution pacifique" au "conflit israélo-arabe" a été l'objet de nombreuses dicussions et spéculations dans la presse internationale, au sein du mouvement ouvrier et du mouvement de soutien à la résistance palestinienne. L'article ci-dessous est une contribution aux débats sur ces questions. Il traite essentiellement de la stratégie de l'Etat d'Israel et de l'impérialisme US et de l'attitude de l'OLP face aux négociations de paix. Depuis la fin de la guerre civile au Liban à l'automne dernier, la presse mondiale n'a cessé de claironner que 1977 pourrait être l'année de "la paix au Moyen Orient" '. Le président égyptien Anouar el-Sadate, à qui le dévouement pacifiste a valu les louanges de Jimmy Carter, a pris la tête de ce chœur. Les conditions objectives pour une "solution pacifique", paraît dire tout le monde , sont meilleures que jamais. Les régimes des trois Etats arabes "sur la ligne de front" - l'Egypte, la Jordanie et la Syrie - ont exprimé leur volonté d'enterrer la hache de guerre. Le régime saoudien, dont le poids dans les immédiatement consécutives à la guerre d'octobre 1973. Carter s'est aussi ouvertement fixé pour but de remettre la conférence au travail au cours de la seconde moitié de 1977. Les dirigeants israéliens, quoique sans enthousiasme débordant, déclarent qu'ils sont ouverts. Enfin, les pertes subies par l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) dans la guerre civile libanaise ont stimulé, dit-on, l'évolution "modérée" de cette organisation, augmentant ainsi la possibilité d'intégrer le mouvement de résistance palestinien dans les engrenages du processus de paix. Le nouveau président américain, libre de toute implication dans les erreurs précédentes, a déjà enclenché ce processus. En février, il a envoyé son nouveau secrétaire d'Etat en tournée dans l'Orient arabe. Sadate, le roi Hussein de Jordanie et Itzhak Rabin (qui, depuis, a été contraint de démissionner de son poste de Premier ministre d'Israel) lui ont rendu visite à Washington.
Jon ROTHSCHILD En mai, il doit rencontrer le président syrien Hafez el-Assad. Carter a même serré la main d'un représentant de l'OLP qui avait réussi à se faire inviter à un coktail de l'ONU. Mais il y a plus qu'une vague "paix" dans l'air. Les grands traits de ce qu'il est convenu d'appeler la "solution pacifique" se dessinent plus clairement. Voici la solution dont tout le monde parle. En bref, elle se résume aux éléments suivants : Israel céderait des parties importantes (voire toutes) des territoires occupés pendant la guerre d'aggression de 1967, rendant la majorité du Sinaî à l'Egypte et la plus grande part des Hauts-plateaux du Golan à la Syrie. Les forces israéliennes se retireraient pratiquement de la rive occidentale du Jourdain et de la bande de Gaza, au nord-ouest du Sinaî; ces deux territoires seraient incorporés à un Etat palestinien qui serait soit indépendant, soit fédéré avec la Jordanie ou la Syrie ou avec les deux. En échange de ces concessions israéliennes, les Etats arabes et l'OLP reconnaîtraient le droit à l'existence d'Israel dans ses frontières de 1967, il serait mis fin à l'état de guerre et un long processus de "normalisation" aboutissant finalement à la "paix" serait institué. Cette "solution pacifique" a été l'objet d'un grand débat - dans le monde palestinien, dans le mouvement arabe en général, dans les mouvements de solidarité anti-impérialistes et, d'une certaine façon, dans le mouvement ouvrier lui-même. Ce débat a surtout tourné autour de prises de position pour ou contre cette "solution pacifique" , débat extraordinairement nécessaire, ou autour de ses possibles conséquences. Pourtant, dans ce débat, une autre question a été laissée de côté : En est-il ainsi ? 1977 est-elle réellement l'année de la "solution pacifique"? Il existe plus d'une raison de penser le contraire. L'alignement de la classe dominante israélienne Aussi bizarre que cela puisse paraître, la plupart des discussions dans le mouvement ouvrier internafional et dans la gauche arabe à propos des possibilités de matérialisation de la "solution pacifique" ignorent un simple fait qui est décisif : aucun secteur de la classe dominante israélienne n'est favorable à l'établissement d'un Etat palestinien entre Israel et la Jordanie. En réalité, les divergences existantes dans les sphères dirigeantes en Israel - et il ne fait pas de doute qu'elles existent - portent sur une série d'options totalement différentes.
Commençons par ce qu'on pourrait appeler "l'extrême-gauche" de l'éventail sioniste, en allant vers les forces plus à droite. Les secteurs les plus "pro-palestiniens" de l'orientation sioniste ont récemment fusionné en un nouveau parti politique, du nom de Sheli, qui se prononce pour la "paix" et l' "égalité" en Israël. Parmi les fondateurs de ce parti se trouvent les responsables des "discussions" de Paris, en 1976, entre "Palestiniens" et "Israéliens" , discussions qui eurent beaucoup de publicité mais peu d'effet. Ses dirigeants les plus importants comprennent le général à la retraite Matatiahou Peled, qui était impliqué dans ces discussions, et Uri Avneri, ancien député et fanatique: de la paix sioniste qui, en temps de paix, s'est toujours opposé à la guerre contre les Arabes mais qui, dès les premiers coups de feu, soutint toutes les guerres contre eux. Le Sheli est en faveur d'un Etat palestinien. Il faut cependant noter que ce parti est considéré comme étant tellement en dehors du commun que la presse internationale le qualifie régulièrement de "courageux" (un brave petit parti, dit l'Economist). Quelle sorte d'Etat palestinien ces gens-là veulent-ils ? Dans une interview au magazine américain Newsweek du 6 décembre 1976, le général Peled s'exprimait en ces termes : "Je souhaiterais que l'Etat palestinien soit démilitarisé de fait, sinon de droit, sans aviation ni défense antiaérienne. En outre, l'Etat palestinien serait formé par la bande de Gaza et la rive occidentale du Jourdain, et les communications quotidiennes entre ces deux moitiés dépendraient d'Israël. Le Jourdain constituerait la frontière de sécurité d'Israel, car nous exigerions qu'aucune armée arabe ne puisse la franchir. " Telle est la proposition que fait ce brave petit groupe de sionistes qu'on dit anticonformiste et excentrique. Quant au principal courant, il est traversé par une division fondamentale. D'une part on trouve ceux qui, sous une forme ou une autre, sont favorables à l'annexion pure et simple de la rive occidentale, en une seule fois ou bien selon un processus d'absorption graduelle. Ce camp n'est pas homogène. Certains estiment qu'il serait plus facile d'assimiler les territoires situés sur la rive occidentale s'ils n'étaient pas affligés de tant d'Arabes, dont la place est de l'autre côté du Jourdain. D'autres considèrent que les habitants arabes devraient avoir le droit d'y rester en tant que citoyens de seconde classe de l'Etat juif. C'est ce camp qu'on désigne habituellement comme comme celui des "faucons". Ceux-ci se retrouvent surtout dans le bloc de droite du Likoud, qui détient 36 sièges sur 120 à la Knesset (le parlement israélien). Mais ils ont aussi de nombreux partisans au sein du Parti travailliste au pouvoir, Moshé Dayan par exemple. Par ailleurs il y a ceux qui estiment que. "la paix est plus importante que les territoires" . Ils recommandent par conséquent que certaines parcelles de la rive occidentale, en particulier les zones autour de Naplouse, au Nord, et de Hébron, au
Sud, puissent être rendues à la Jordanie en contre-partie d'un accord de paix global. Cependant, ces: "colombes de la majorité" soulignent la nécessité, pour Israel, de maintenir un "cordon de sécurité" formé de bases militaires et civiles tout au long du Jourdain. D'après leurs calculs, les territoires rendus à la Jordanie consisteraient alors en deux zones de 40 km de diamètre reliées entre elles par un étroit couloir à l'Est de Jérusalem et communicant avec la Jordanie par la route Jérusalem-Jéricho et par le pont Allenby. La plupart des dirigeants du Parti travailliste - dont le ministre des Affaires .c étrangères Ygal Allon, l'auteur du plan de colonisation de la rive occidentale - se trouvent dans ce camp. La situation globale peut donc être résumée de la façon suivante : la classe dirigeante israélienne toute entière, à l'exception d'une poignée insignifiante, est unie dans son opposition déterminée à toute forme de création d'un Etat palestinien sur la rive occidentale du Jourdain. Quant à la bande de Gaza, comme l'écrit l'Economist du 23 avril, même "la majorité des dirigeants actuels d'Israël", qui "estime que certaines parties de la rive occidentale pourraient éventuellement être rendues à la Jordanie" , l'a "tranquillement classée dans la catégorie des territoires annexés" . Les secteurs les plus "raisonnables" et les plus " colombes" de la classe dirigeante consentent à discuter de la possibilité de céder quelques parcelles de territoire à la Jordanie moyennant un accord de paix global incluant la destruction physique de tout mouvement de masse palestinien. Telle est la véritable politique israélienne, que ne contrarient pas quelques déclarations occasionnelles. On peut le vérifier en examinant la pratique réelle du régime sioniste sur la rive occidentale. L'absorption de la Rive occidentale et de Gaza Juin 1977 marquera le 10ème anniversaire de l'occupation israélienne de la rive occidentale et de Gaza (ainsi que du plateau de Golan sur le front syrien). Bien que, seul le secteur oriental de Jérusalem ait été formellement annexé, la politique poursuivie au cours de ces dix années a développé un processus d'intégration croissante de Gaza et de la rive occidentale à Israel. Ceci est clairement perceptible dans le domaine économique. Tout d'abord, contrairement à ce qu'on pourrait supposer, en dépit des dépenses militaires et de répression, non seulement la rive occidentale ne constitue pas une charge pour l'économie mais, par certains aspects, elle contraste avec le tableau peu resplendissant du reste de l'économie israélienne secouée par la crise. Selon Amnon Kapeliouk, dans un article du Monde diplomatique de janvier 77, le budget militaire consacré en 1976 à la rive occidentale s'élevait à 935 millions de livres israéliennes (en 1975, ce budget était de 731 millions; son accroissement provient essentiellement du coût de la répression des mobilisations arabes contre l'occupation). Cette somme était presque entièrement couverte par les impôts et les taxes perçus sur la rive occidentale elle-même. Le montant de la balance commerciale entre Israël et la rive occidentale représente un chiffre encore plus significatif :
en 1976 Israel avait un excédent de 140 millions de livres, soit 103 millions de plus qu'en 1975 et 50 millions de plus qu'en 1974. De 1968 à 1973, dernière année pour laquelle les chiffres semblent être disponibles, les exportations israéliennes vers la rive occidentale ont augmenté de 300%. (La plupart de ces chiffres sont tirés d'un article de Jamil Hilal, intitulé : "les modifications des classes sur la rive occidentale et à Gaza", publié d'abord en français dans la revue trimestrielle Khamsin puis en anglais dans MERIP Reports, le bulletin du Centre d'information et de recherche sur le Moyen
Orient, édité à Washington.) En calculant d'après le taux de change de 1973, le total de l'excédent de la balance commerciale d'Israel pour cette période était d'environ 513 millions de dollars. En fait en 1973, la rive occidentale repré-
Pre-June, 1967
Israeli Boundary
Nablus
Qalgiliya
ALLON ROAD
WEST BANK
Ramallah
Jericho
Bethlehem
HAhron
* COl onies.
militaires
* et civiles
• villages
MEST BANK arabes
- routes
STel Avivi
Miles
20
GIZASTRIP
Occupied by Israel légende since June, 1967
(carte tirée de The Economist)
Pre-June 1967 Israeli boundary :
Frontière israélienne d'avant 67
Allon Road : Route Allon
West Bank : Rive occidentale
Gaza Strip : Bande de Gaza sentait le second marché des exportations israéliennes, avec
189 millions de dollars, tout de suite après les Etats-Unis
(267 millions de dollars), mais avant la Grande-Bretagne et la RFA (140 et 137,6 millions respectivement). En 1973 également, la rive occidentale et Gaza importaient 88% de leurs produits d'Israel. Naturellement, les importations arabes déclinent de manière régulière et considérable tant que dure l'occupation de la rive occidentale. Les autorités israéliennes ont progressivement restructuré l'appareil de production de la rive occidentale et de Gaza, afin de mieux l'adapter à l'économie israélienne . Des restrictions ont été placées à l'importation en Israël de produits agricoles de la rive occidentale qui pourraient être compétitifs avec les produits israéliens. Par ailleurs, sur la rive occidentale, la production de biens qui devaient auparavant être importés en Israël de l'extérieur du Moyen Orient, a été stimulée. La production excédentaire de la rive occidentale a été indirectement exportée vers les pays arabes par l'intermédiaire de la Jordanie (ce qui constitue une des raisons de la politique "d'ouverture des ponts" entre la rive occidentale et la Jordanie). En 1969 quelque 48% de la production agricole de la rive occidentale et de la bande de Gaza étaient exportés vers les pays arabes et 18% seulement vers Israel. En 1973, le pourcentage des exportations vers les pays arabes était tombé à 27% tandis que le pourcentage de celles qui allaient vers Israel s'élevait à 39%. Durant la période 1972/73, 58% du total des exportations de la rive occidentale et de Gaza sont allés vers Israel. Selon les critères impérialistes, les territoires occupés représentent un marché réduit (environ 650 000 personnes vivent sur la rive occidentale et 450000 à Gaza). Cependant, pour Israël, dont la population n'excède guère les 3 millions, ce marché est significatif. C'est d'autant plus vrai que l'une des causes de la faiblesse structurelle de l'économie israélienne réside dans le fait que sa production n'est généralement pas compétitive sur les marchés mondiaux et qu'elle est boycottée par le monde arabe voisin, région capitaliste moins développée qui représenterait normalement le débouché naturel des produits du capitalisme avancé d'Israël. La restructuration des marchés et de l'appareil de production de la rive occidentale et de Gaza ont contribué à faciliter la solution du problème. L'exploitation de la main-d'œuvre arabe constitue le deuxième mécanisme par lequel les territoires occupés ont été de plus en plus intégrés à l'économie d'Israel. Il existe des divergences à ce propos au sein de la classe dominante israélienne. En effet cette exploitation est en contradiction avec certains principes du sionisme et elle a déjà eu des répercussions importantes dans la société israélienne; mais cela ne change en rien l'importance des échanges décrits plus bas. En 1969, le nombre total d'Arabes de la rive occidentale et de Gaza travaillant pour Israël était de 9000. En 1974, il était de 70000 et il continue à augmenter. Les statistiques israéliennes pour 1974 montrent que 30% de la population active de la rive occidentale et de Gaza ainsi que 50% de tous les salariés de ces territoires travaillaient en Israel. Ces travailleurs subissent une double exploitation. D'une part, ils sont exclusivement confinés aux travaux non qualifiés et sont moins payés que les travailleurs juifs d'Israel ; ("Bien que la discrimination soit illégale" , écrivait l'Economist du 23 avril, "beaucoup de patrons israéliens ont découvert qu'ils peuvent
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faire travailler un Arabe pour bien moins que ce qu'exigerait un Israélien et, qu'avec un peu d'adresse, ils peuvent faire des économies d'impôts et d'assurances. ") D'autre part, les travailleurs palestiniens sont obligés de payer les cotisations de Sécurité sociale et de. caisses de retraite. Comme ils ne sont sont pas citoyens du pays (la rive occidentale et Gaza n'ont pas été annexées, voyez-vous), ils n'ont droit à pratiquement aucun des avantages perçus par les travailleurs israéliens. L'Etat s'enrichit donc directement en s'appropriant un impôt sur les salaires, extorqué aux travailleurs palestiniens des territoires occupés. L'occupation a incontestablement stimulé la croissance économique de la rive occidentale du Jourdain et de la bande de Gaza. Les sources officielles prétendent que le taux de croissance annuel du PNB pour les années 1968/73 a été de 18%. Une étude publiée par la Fondation Carnegie pour la paix internationale évalue le taux de croissance réel à la moitié de ce chiffre. Mais cette croissance est d'un type particulier. Le rapport Carnegie estime aussi que les salaires touchés par les Palestiniens travaillant en Israël représentent directement un tiers et, indirectement, la moitié de l'accroissement du PNB. "En 1967, note cette étude, le gouvernement israélien n'a ni élaboré ni tenté d'appliquer un plan systématique et général pour modifier la structure économique de la rive occidentale et de la bande de Gaza. Il n'existait pas non plus de plan israélien pour changer les rapports économiques extérieurs des deux territoires occupés. Ce qui arriva aux économies de la rive occidentale et de Gaza en 1967 fut pourtant plus complexe et non moins profond que si un tel plan avait réellement existé." Au cours des derniers mois la presse internationale, arabe en particulier, a publié de nombreux articles sur le thème : "un Etat palestinien établi sur la rive occidentale et sur Gaza serait-il économiquement viable ?" Etrangement, peu de ces articles ont songé à poser la question la plus immédiate et la moins abstraite : la classe dominante israélienne est-elle prête à renoncer à des territoires qui se sont révélés si rentables ? Evidemment, la réponse dépend de facteurs politiques autant qu'économiques. Céder quelques parcelles de territoire à la Jordanie serait une option négociable dans le contexte d'un accord général sanctionnant l'extension et l'approfondissement des rapports de subordination économique entre la rive occidentale et Israël (et, peut-être même, l'imposition de tels rapports à la Jordanie). Par contre, il serait tout à fait hors de question pour Israël de céder des territoires à un Etat palestinien indépendant, fédéré à un pays arabe, participant au boycott d'Israel. Mais le problème de l'intégration de la rive occidentale n'est pas simplement économique. Ce territoire a été un lieu d'élection pour l'établissement de nombreuses colonies juives. C'est particulièrement important, car on peut affirmer pratiquement sans risque de commettre une erreur, que tout territoire sur lequel le régime établit des colonies est destiné à rester israélien quoi qu'il arrive. Après tous, Israel est un Etat colonial et, comme on dit là-bas, "les colonies ne sont pas faites pour être défaites". En plus de la douzaine de colonies éparpillées dans les zones centrales du Nord et du Sud de la rive occidentale, un cordon étendu et permanent de colonies a été établi le long du Jourdain. Se référant à un projet initialement proposé par Ygal Allon en 1969, l'Economist écrivait le 23 avril : "le plan Allon autorise le retour de la majorité des terres de la rive occidentale à la Jordanie, mais il souligne pour Israel la nécessité de se doter d'une frontière de sécurité ou d'une ligne de colonies israéliennes le long du Jourdain. En fait, la politique d'installation de colonies israéliennes a donné naissance à une double ligne : l'une se situe le long du fleuve, l'autre à 18/20 km à l'ouest, dans les collines près de la frontière d'avant 67. Une large route, non encore asphaltée, a été construite dans les collines; elle est connue comme la 'route Allon' ou parfois comme la 'limite de démarcation des colonies'... Tout à fait légalement, de nouvel les colonies se sont installées, semaine après semaine. La zone d'environ 70 km de long sur 20 km de large est sillonée de routes, de lignes électriques et de systèmes d'irrigation... Les nouvelles fermes israéliennes sont irriguées avec abondance tellement même que plusieurs villages arabes sont menacés. Ce projet israélien a déjà provoqué la confiscation par le rachat ou par la force armée, de 70% des terres de la vallée du Jourdain. A l'extrêmité la plus septentrionale de cette étendue de terres bordée par la route Allon, se trouve Maale Adumin, un complexe industriel israélien au sud de la route Jérusalem-Jéricho. Dans le numéro du 22 avril de la revue bimensuelle Events, Elizabeth Monroe, ancienne correspondante de l'Economist au Moyen Orient, écrivait : "En un mot, la zone Allon n'est pas du tout un couloir mais une large étendue de terres, pénétrant profondément dans les collines, jusqu'à 10 km de la route Ramallah-Ramboué. A la hauteur de Ramallah, elle ne laisse libre qu'une aire de moins de 40 km, en tant que 'foyer arabe' et il est difficile de concevoir comment ce foyer pourrait être relié à la Jordanie autrement que par une route dominée des hauteurs tenues par les Israéliens." Le facteur idéologique Mais il ne faut pas tomber dans un déterminisme économique • grossier. Même si cela impliquait certains sacrifices importants, l'Etat sioniste ne pourrait-il pas céder, pour des raisons politiques, la majorité de la rive occidentale à un Etat palestinien en échange d'un accord de paix qui signifierait la reconnaissance de l'Etat sioniste lui-même ? Après tout, les dirigeants israéliens déclarent avoir cet objectif essentiel. Un tel échange est peu probable et le devient de moins en moins, au fur et à mesure que se prolonge l'occupation. La raison en est la nature même du sionisme. L'Etat d'Israel a été fondé par l'expropriation et l'expulsion violente de la population arabe de Palestine. Depuis sa formation - en fait, dès avant sa formation - cet Etat s'est basé sur ce qu'il est convenu d'appeler la politique des "faits accomplis". Cette politique peut être résumée de la la manière suivante : puisqu'il y a si peu d'Israéliens-Juifs et tant de millions d'Arabes, et puisque l'Etat juif repose sur l'application du principe de la domination juive sur les Arabes, les "faits" juifs doivent toujours prévaloir sur les "faits" arabes. Une telle conception laisse peu de marge de manœuvre. L'hégémonie israélienne sur le monde arabe doit être constamment réaffirmée. Israel peut faire des concessions,
tout comme un bon maître peut traiter humainement ses serviteurs, mais seulement volontairement et à partir d'une position dominante. Un "fait" arabe ne peut jamais contredire un "fait" israélien. C'est un aspect de l'idéologie sioniste, mis en pratique par la politique de l'Etat sioniste, qui est fréquemment négligé dans l'analyse des révolutionnaires. Il semble bizarre, "anormal" et il l'est effectivement; mais seulement dans la mesure où l'Etat sioniste est lui-même anormal. L'histoire des relations israélo-arabe est parsemée d'attitudes israéliennes qui paraissent totalement incompréhensibles hors de ce contexte. Un exemple récent suffit à illustrer ce point. Le second accord de désengagement du Sinaî, signé à l'automne 1975, représentait une claire capitulation du régime égyptien. L'Egypte se retira pratiquement de la guerre, en acceptant des conditions qui l'empêchaient pratiquement d'exercer ultérieurement sur l'Etat israélien toute menace ou pression pour obtenir de nouvelles concessions. En échange, Israel renonça à une étroite bande de désert absolument inutile et, en réalité, renforça ses lignes de défense militaires. La seule concession réelle était de céder quelques petits puits de pétrole dans le Sinai, pour lesquels Tel Aviv reçut de larges compensations de la part de Washington. A juste titre, les révolutionnaires dénoncèrent universellement l'accord comme une trahison égyptienne (voit Inprecor n° 34 du 25 septembre 1975). Néanmoins, les Etats-Unis durent exercer une pression formidable pour obliger le gouvernement israélien à l'accepter. La population israélienne y était massivement opposée et le régime était divisé. On alla même jusqu'à spéculer sur une chute du gouvernement si l'accord était signé. Toute cette agitation fut mise au compte du "tremblement de terre", la crise politique résultant de la guerre d'octobre et de ses suites. Comment peut-on expliquer ce comportement du régime israélien ? Elle était apparemment irrationnelle, sauf qu'Israel est un Etat sioniste. Et pour cet Etat sioniste, c'était parfaitement rationnel d'agir ainsi. Cette petite bande de sable dans le Sinaf, voyez-vous, n'était pas "accordée" à l'Egypte par Israël. Elle avait été reprise à Israel par des soldats égyptiens, qui avaient imposé un "fait accompli" par la force armée. L'accord de désengagement sanctionnait ce "fait". Auparavant, il y avait un "fait" israélien et il avait été remplacé par un "fait" égyptien. Pour le sionisme, cela constituait en effet un véritable "tremblement de terre" La rive occidentale ploie sous les "faits" israéliens. Et là, il s'agit de Palestiniens, une espèce d'Arabes beaucoup plus redoutables que les Egyptiens pour l'Etat sioniste. L'intégration économique de la rive occidentale est un élément suffisant en soi. Mais en outre, la substitution des "faits" israéliens par des "faits" palestiniens serait suffisamment importante pour poser la question d'une crise de survie du sionisme lui-même. Cela ne ne produira pas dans une quelconque conférence à Genève, on peut en être certain.
Et l'impérialisme U.S. ? A ce point de l'analyse, un facteur très important a été laissé de côté : l'impérialisme américain. Admettons que les dirigeants israéliens ne veulent pas céder la rive occidentale à un Etat palestinien. Mais n'est-il pas vrai que l'Etat sioniste, pour sa survie même, dépend de l'impérialisme US ? Supposons que l'oncle Sam, à court de pétrole et cherchant des débouchés à ses capitaux dans le monde arabe, se décide à frapper du poing sur la table. En dernière analyse, la classe dominante israélienne ne devrait-elle pas se soumettre à la volonté de son maître ? La réponse est oui, mais seulement en dernière analyse. La stratégie impérialiste US dans l'Orient arabe continue à être essentiellement guidée par une considération fondamentale, qui n'a pas varié depuis des décades : quelle que soit l'évolution vers la droite des régimes arabes, Israël est le seul Etat de la région qui dispose d'une stabilité économique et politique suffisante ainsi que d'une puissance militaire adéquate pour jouer véritablement et efficacement le rôle de gendarme de l'impérialisme. Si la guerre civile du Liban a prouvé quelque chose à l'impérialisme américain, c'est bien que la forteresse sioniste reste indispensable au maintien de la stabilité dans la région, quels que soient les intentions et les efforts contre-révolutionnaires des régimes arabes. L'occupation syrienne du Liban, bien qu'incontestablement appréciée par l'impérialisme US et bien qu'ayant finalement été un succès, ne soutenait guère la comparaison avec l'efficace guerre-éclair contre-révolutionnaire à la mode israélienne. La classe dirigeante américaine a donc partie liée non seulement avec la "survie" d'Israël mais aussi avec son hégémonie dans l'Orient arabe. Telle est la base réelle de l'alliance Washington-Tel Aviv. Cela ne signifie pas que Washington ne saisira pas toutes les occasions d'étendre son influence dans les Etats bourgeois arabes, de consolider les plus pro-impérialistes d'entre eux, de leur accorder toute l'aide possible pour maintenir leur domination sur leurs propres peuples. Cela n'implique pas non plus que les intérêts américains et israéliens coincident complètement. Des situations peuvent survenir - et se sont déjà produites - au cours desquelles Washington forcera les dirigeants israéliens à accepter une tournure des événements qui ne sera pas de la convenance de ces derniers. Mais cela signifie que l'impérialisme US ne sacrifiera à aucun prix les intérêts stratégiques décisifs d'Israel sur l'autel d'une amélioration des relations entre les USA et Tes Etats arabes. Cela veut dire aussi que, quand bien même l'Etc Israel dépend de l'impérialisme américain pour sa survie, la relation de dépendance n'est pas totalement unilatérale. Il y a donc des limites au-delà desquelles l'impérialisme US ne peut pas pousser Israel. Washington peut forcer Tel Aviv à faire certaines choses, mais en payant un prix tellement élevé qu'il deviendrait contre-productif d'utiliser de telles méthodes. Les relations américano-israéliennes sont complexes, à la fois en étroite symbiose et médiées par des facteurs très intriqués. La question se pose alors de savoir quelle est l'importance d'un Etat palestinien pour l'impérialisme US. Washington est-il tellement intéressé à l'existence de l'Etat palestinien qu'il
prendra le risque d'exercer la pression correspondante à cet intérêt ? A ces deux questions on doit répondre clairement non. De toute façon, pas dans l'état actuel des choses. L'idée d'un Etat palestinien sur la rive occidentale a été évo* quée par divers politiciens américains, à plusieurs reprises au cours des huit dernières années. Pour toute cette période, il n'existe cependant aucun signe indiquant qu'un quelconque secteur de la classe dominante appuie sérieusement ce projet. Il n'y a de toute manière aucune trace de la moindre pression exercée en ce sens sur Tel Aviv. La dernière vague de spéculations à propos d'un engagement américain sur l'Etat palestinien est née d'un discours de Carter dans une petite ville du Massachussets, le 16 mars, où il fit référence à la nécessité d'un "foyer" pour les réfugiés palestiniens. Il est donc utile d'examiner cette référence d'un peu plus près. Carter énuméra trois points qu'il qualifia de "préconditions à la paix". La première était que les Arabes devaient reconnaître "le droit à l'existence d'Israel ; le droit à l'existence permanente d'Israel". Cela, dit-il, impliquait la normalisation à long terme des "frontières entre Israël et la Syrie, le Liban, la Jordanie, l'Egypte". En deuxième lieu, des "frontières permanentes" devaient être établies, dont le tracé était à discuter entre Israéliens et Arabes. En troisième lieu, il était nécessaire de "s'occuper du problème palestinien". Voici la citation complète : "Jusqu'à présent les Palestiniens prétendent qu'Israel n'a aucun droit de se trouver là, que la terre appartient aux Palestiniens et qu'ils n'ont encore jamais renoncé à leur engagement public de détruire Israel. Il faut surmonter cela. Il faut donner un foyer aux réfugiés palestiniens qui ont souffert depuis de nombreuses, nombreuses années. Et la manière juste de résoudre le problème palestinien est de s'adresser d'abord et tout de suite aux pays arabes et, ensuite, en second lieu, aux pays arabes négociant avec Israel." Tout cela revient donc au point suivant : les "Palestiniens" doivent reconnaître le droit à l'existence "permanente" d'Israel en échange de quoi ils devraient être dotés d'un "foyer" - quelque part. L'un des commentaires les plus éclairés du discours de Carter, il faut le reconnaître, vint du ministre des Affaires étrangères d'Israël, Ygal Allon, qui exprima l'opinion de son gouvernement dans une interview publiée dans Le Monde du 2 avril. Allon se plaint de l'interprétation donnée au discours de Carter en France : "A la lecture du texte du président Carter, et aussi en prenant connaissance des explications que lui-même en a donné à des journalistes, il apparaît que M. Carter n'a pas parlé d'une patrie pour le peuple palestinien mais d'une patrie pour les réfugiés palestiniens. Et il a ajouté que le problème palestinien doit être avant tout présenté aux Etats arabes eux-mêmes 'et ensuite - là je cite -les pays arabes doivent négocier avec Israël'. Le président Carter a de la sorte indiqué : primo, que le problème palestinien est avant tout un problème de réfugiés palestiniens dans l'esprit de la résolution 242 du Conseil de sécurité ; secundo, il estime que ce problème est essentiellement un problème arabe qui doit être résolu par les Arabes eux-mêmes; tertio, il affirme que la négociation doit se faire entre les Etats arabes et Israel et non entre des organisations et Israël. Et enfin, en répondant à une question, il a clairement indiqué qu'il concevait le 'homeland' dans le cadre de la nation jordanienne." Allon a ensuite expliqué son interprétation du mot "homeland" : "C'est très simple. Même un individu isolé a une patrie. Tout individu qui s'installe dans un pays en fait sa patrie. Et lorsque M. Carter exprime le souhait que les réfugiés palestiniens aient une patrie dans la nation jordanienne, je trouve en cela une définition que est très proche de la nôtre." Le constat que les définitions sont très proches est exact. Il en existe déjà les indices. Le 30 mars, le Conseil de sécurité de l'ONU a ajourné indéfiniment un débat prévu à son ordre du jour sur le Moyen Orient. Pourquoi ? L'Egypte avait préparé une résolution incluant l'affirmation que toute solution durable au conflit israélo-arabe "devrait comprendre la création, en Palestine, d'un foyer national indépendant pour les Palestiniens" . La délégation égyptienne fut informée que la délégation américaine mettrait son veto à toute résolution contenant une pareille formulation, et les Egyptiens décidèrent qu'il valait mieux la remettre à plus tard. Un foyer est une chose. Un foyer national indépendant en Palestine en est une autre bien différente. En fait, il est à peu près évident qu'il n'y a pas de fossé sérieux entre les positions américaines et israéliennes à cette étape des négociations, et il est encore plus clair qu'il n'existe aucune pression américaine sur Israël pour combler ce prétendu fossé. Au contraire, ils sont d'accord sur les deux questions essentielles. Aucun n'est favorable à l'établissement d'un troisième Etat entre Israel et la Jordanie. Aucun des deux n'est prêt à discuter avec l'OLP avant que cette dernière reconnaisse le droit à l'existence "permanente" d'Israel. Ce qui nous amène au deuxième aspect important : qu'en est-il de l'OLP? Où se situe-t-elle dans les manœuvres diplomatiques en cours et quelles sont les relations entre la position de l'OLP et la situation au Liban ? Sur la nature de l'OLP Du 12 au 20 mars, l'attention générale s'est concentrée sur la réunion du Conseil national palestinien (CNP) au Caire,. Le CNP, sorte de parlement palestinien en exil (avec 291 membres, dominé par l'OLP), ne s'était pas réuni depuis juin 74, lorsqu'il avait parcouru un chemin considérable vers la "solution pacifique". Les sessions de 74 se tenaient au moment où la force diplomatique internationale de l'OLP atteignait son apogée. Le second accord de désengagement égypto-israélien n'allait être signé qu'un an plus tard; les Etats arabes en étaient encore à se chauffer au soleil de la victoire politique remportée lors de la guerre d'octobre 73 ; la société israélienne connaissait des troubles politiques et économiques, toujours sous le coup du "tremblement de terre"; le rapport de forces entre l'Etat sioniste et l'impérialisme américain était moins favorable au premier que durant toute la période précédente ; les Etats arabes, qui avaient déclenché la guerre d'octobre avant tout pour débloquer la diplomatie et pour avancer à grands pas vers une solution pacifique, paraissaient bien placés pour marquer réellement des points. Dans ce contexte général, la direction du mouvement de résistance palestinienne se trouvait devant un choix critique : s'intégrer dans les ef-
forts des Etas arabes pour trouver une solution pacifique ou rejeter cette dernière, nager contre le courant de la diplomatie arabe et internationale et continuer la lutte pour la libération de la Palestine toute entière. Opter pour la seconde solution cependant, aurait impliqué un réexamen complet du mouvement de résistance, de son programme, de ses méthodes de lutte, de ses alliances, etc. En fait, ceci aurait exigé une rupture si profonde avec le passé de la Résistance qu'il se serait nécessairement agi de la transformation révolutionnaire de ce mouvement. Dans un article publié dans Inprecor n°13 (28 novembre 1974), nous donnions une analyse des raisons pour lesquelles l'acceptation par l'OLP de la "solution pacifique" était inévitable, étant donné le programme et le caractère de classe des organisations de résistance. A notre avis, cette analyse a généralement passé l'épreuve du temps et reste valable pour ce qui est de l'appréciation des rapports de l'OLP aux négociations de paix actuelles. On peut la résumer en six points : 1 - L'OLP telle qu'elle s'est développée après la guerre de 67 présentait trois différences fondamentales par rapport à l'ancienne OLP, création de la Ligue des Etats arabes : d'a d'abord, elle "se basait sur la notion d'indépendance par rapport aux régimes arabes. On retrouvait au centre de l'idéologie du Fatah la conception que la lutte de libération palestinienne devait être dirigée par les Palestiniens eux-mêmes, et non par les gouvernements arabes dont l'incapacité ou l'absence de volonté de combattre le sionisme avaient été trop largement démontrés. Deuxièmement, tandis que la vieille OLP limitait ses activités à l'arène diplomatique et propagandiste, le Fatah comptait sur la mobilisation de la masse des réfugiés palestiniens, insistant sur l'idée que si la libération de la Palestine ne pouvait pas être achevée par les régimes arabes, elle devait être accomplie par la lutte armée des Palestiniens eux-mêmes. Ainsi, le Fatah appela à la guerre populaire contre l'appareil d'Etat israélien et il se définit comme un élément de la lutte mondiale du monde colonial contre l'impérialisme. Troisièmement, et c'est le point le plus important, le Fatah concrétisa ses paroles. Il ne se limita pas à expliquer la nécessité de la lutte armée : il la déclencha. Et avec un succès assez considérable." 2 - Pour toutes ces raisons, le mouvement de Résistance d'après 67 représentait un progrès important par rapport à l'ancienne OLP et, dans cette mesure, un progrès pour la révolution arabe dans son ensemble. Mais la Résistance souffrait aussi des faiblesses qui devaient s'avérer décisives. "On peut résumer de la façon suivante l'essentiel de ces faiblesses : le programme politique du Fatah ne dépassa jamais le nationalisme bourgeois (tel qu'il s'exprimait dans le but programmatique de l'organisation : la création d'un Etat palestinien démocratique et laïc). En même temps, la base sociale de l'organisation était limitée aux réfugiés, fait qui joua un rôle positif en donnant au Fatah l'audace révolutionnaire caractéristique de ceux qui n'ont rien à perdre, mais qui entraîna également un ultimatisme qui créa un gouffre insurmontable entre la lutte armée et le but programmatique final. En d'autres termes, le Fatah était une organisation qui dirigeait un mouvement de masse mais était incapable de lui offrir soit un programme socialiste révolutionnaire pour orienter sa stratégie générale, soit un programme de transition capable d'élargir la base du mouvement et de le diriger à travers la voie complexe de la lutte politique et sociale de la région." 3 - Cette faiblesse fondamentale se reflétait dans un certain nombre de propositions spécifiques qui désarmaient le mouvement de résistance face aux attaques des régimes arabes, particulièrement le principe de "non intervention" dans les "affaires internes" des Etats arabes, isolant le mouvement de résistance des luttes des masses arabes. 4 - Ces proposition "étaient des produits directs du programme politique bourgeois du Fatah. Ce programme envisageait la possibilité de détruire l'Etat sioniste sans déclencher une profonde révolution dans les rapports sociaux dominant dans l'Orient arabe. En fait, les dirigeants du Fatah considéraient la lutte contre l'Etat sioniste fondamentalement comme une lutte visant à éliminer de la Palestine une des forces sociales arriérées qui avaient déjà été éliminées de pays comme l'Egypte, la Syrie et l'Irak : à savoir une communauté religieuse dont la direction jouissait d'énormes privilèges. Les Juifs israéliens étaient conçus simplement comme un regroupement d'hommes de même religion et non pas comme une nationalité. L'Etat sioniste était vu comme une forme extrême de communauté religieuse qui avait été imposée en Palestine par l'impérialisme que les dirigeants du Fatah considéraient comme un phénomène essentiellement politique : la domination des petites nations par les grandes. Ainsi, pour les dirigeants du Fatah, la lutte contre l'Etat sioniste représentait une convergence entre la lutte contre l'impérialisme et la lutte contre le féodalisme; le but était de réaliser une profonde sécularisation, c'est-à-dire abolir tous les privilèges religieux et la séparation entre les communautés juive et musulmane imposée par l'Etat sioniste. Ainsi, le but de la lutte était de démocratiser et de séculariser la Palestine de la même façon que l'Egypte avait été démocratisée et sécularisée par la révolution nassérienne ou que l'Irak avait été démocratisé et sécularisé après le renversement de la monarchie en 1958. La future Palestine libérée dirigée par un Etat démocratique et laïc prendrait sa place parmi les Etats modernes anti-impérialistes du reste du monde arabe et du 'Tiers-monde' en général." 5 - Par conséquent, le mouvement de résistance souffrait d'une profonde contradiction : "Le programme politique et le but stratégique du mouvement étaient bourgeois par nature, exprimant objectivement les intérêts de classe de la bourgeoisie palestinienne en exil. Objectivement, l'appel pour la création d'un Etat démocratique et lafc en Palestine signifiat l'établissement d'un autre Etat bourgeois, avec sa propre structure de classe, son hymne national et un siège aux Nations unies. La direction du mouvement était petite-bourgeoise par sa composition et sa conscience politique. La base sociale du mouvement se trouvait parmi les éléments déclassés des camps de réfugiés; de 1967 à 1970, il ne pénétra jamais de façon consistante parmi les ouvriers et paysans palestiniens des territoires occupés. Cette contradiction profonde entre le programme et la base devait rendre le mouvement incapable de répondre à ses tâches."
6 - La situation nouvelle après la guerre d'octobre amena la direction de la Résistance à modifier sa stratégie. "La conception centrale devint celle d'empêcher Hussein de rétablir son contrôle sur les territoires que l'Etat d'Israel serait peut-être obligé de lâcher sur la rive occidentale duJourdain. Le mouvement de l'OLP visant à se faire reconnaître comme le seul représentant légitime du peuple palestinien ne représente pas un changement dans le but programmatique du Fatah. Il s'agit simplement du prolongement et de l'adaptation aux circonstances actuelles des principes fondamentaux de l'organisation depuis sa fondation : indépendance par rapport aux régimes arabes et limitation de la lutte palestinienne à la révolution bourgeoise démocratique... Dans les circonstances actuelles, lutter pour. l'établissement d'un Etat sur la rive occidentale du Jourdain est simplement le moyen le plus efficace de continuer la lutte pour l'établissement d'un Etat démocratique et lafc en Palestine... La direction de l'OLP maintient son but à long terme d'établir un Etat démocratique et laïc en Palestine... Pour la direction du Fatah, la revendication d'un Etat démocratique et laïc n'a jamais été conçue comme une revendication transitoire ou immédiate. Il s'agit du but programmatique, du but final. Dans le passé, les dirigeants du Fatah pensaient que, dans les conditions du Moyen Orient, ce but ne pourrait être atteint que par la guerre populaire. Ils croient maintenant qu'on peut l'atteindre par une évolution pacifique en commençant par l'établissement d'un Etat palestinien sur la rive occidentale du Jourdain." De juin 1974 à mars 1977 Ce changement de stratégie - pas de programme ni de caractère - de l'OLP fut partiellement codifié lors de la réunion du CNP en juin 74 préparatoire à la conférence arabe au sommet d'octobre 74 au cours de laquelle l'OLP, ayant opéré le tournant demandé et accepté d'être intégrée dans "l'offensive de paix! des Etats arabes, fut formellement désignée comme "seul représentant légitime du peuple palestinien" nion du CNP de 74 approuva une plateforme en 10 points affirmant la volonté de l'OLP de "libérer le territoire palestinien et d'édifier l'autorité nationale indépendante et combattante du peuple sur toute une partie du territoire palestinien qui sera libérée. " En dépit du ton militant, l'implication de cette affirmation fut comprise ainsi : l'OLP accepterait volontiers l'établissement d'un Etat palestinien sur la rive occidentale. En même temps cependant, la réunion de juin 74 du CNP réaffirmait l'engagement de l'OLP à poursuivre son but à long terme. En somme donc, la direction de l'OLP, agissant en fonction de son programme et de sa nature, ajustait sa stratégie de façon à éviter d'être isolée des efforts pour parvenir à une "solution pacifique". En raison des facteurs exposés plus haut, à l'époque - été 74 et peu après - apparut que la concrétisation de la solution pacifique était une possibilité réelle. La classe dominante israélienne cependant, se résolut à tenir bon et espéra que la situation changerait. Elle a changé. La réunion de mars 77 du CNP au Caire se tint dans un cadre profondément modifié. En premier lieu, le rapport de forces entre Israel et l'impérialisme américain a changé en faveur du premier. Deuxièmement, selon toutes les informations dignes de foi, la force militaire d'Israël est plus grande aujourd'hui qu'elle ne l'a été depuis des années. Assurément, le fossé entre la puissance israélienne et la puissance des Etats arabes s'est élargi et ne semble pas devoir être comblé dans le futur. L'accord de désengagement de septembre 75 entre Israel et l'Egypte a effectivement effacé la menace d'une attaque surprise égyptienne et, par l'ouverture du canal de Suez et la possibilité de développer la zone du canal, a donné à la classe dominante égyptienne un motif puissant pour éviter à tout prix un futur conflit militaire dans le Sinaf. Ainsi Israel est sous pression beaucoup plus faible que toutes ces dernières années et peut se permettre d'aborder les négociations de paix en cours, avec détermination et sérénité. En revanche, la situation du mouvement de résistance s'est dramatiquement détériorée. Son pouvoir au Liban, le dernier pays dans le monde arabe dans lequel l'OLP avait disposé d'une relative liberté d'action, a été brisé. Ses marges de manœuvre par rapport aux Etats arabes, lesquels ont presque tous accepté de la part de la Syrie : domination du Liban, tutelle sur l'OLP, ont rétréci. Au vu du nouveau rapport de forces, il y eut une spéculation considérable (et, au sein des cercles diplomatiques bourgeois, l'espoir) que la session de mars 77 du CNP marquerait logiquement le pas suivant dans l'évolution de l'OLP : la reconnaissance du droit "permanent" d'Israel à l'existence, ce qui vaudrait à l'OLP une invitation à la conférence de Genève et qui placerait le régime israélien en position délicate. Divers ballons d'essai furent lancés. Le secrétaire général des Nations unies, Kurt Waldheim, après des discussions privées avec Arafat, laissa entendre qu'un tel changement dans le programme de l'OLP était à l'ordre du jour. Sadate, le dirigeant arabe qui pousse le plus vigoureusement l'OLP à franchir ce pas, fit nombre de déclarations indiquant que les Palestiniens (entendez l'OLP) seraient prêts à reconnaître l'Etat sioniste en échange d'un Etat pour eux-même. Dans une interview à Time Magazine publiée plusieurs jours avant la réunion du CNP, par exemple, Sadate déclara : "Je crois que les Palestiniens sont prêts pour la paix. Mais on ne doit pas leur dénier les droits humains. On devrait leur accorder une patrie sur la rive occidentale et la bande de Gaza. Ils sont prêts." Le journaliste insista. Est-ce que les Palestiniens étaient réellement prêts à faire la paix avec Israël, demanda-t-il. "Oui", répondit Sadate sans ambigufté, "ils sont prêts pour la paix avec Israe|" La façon dont "les Palestiniens" étaient censés exprimer qu'ils étaient prêts était claire. Des personnages tels que Sadate laissaient percevoir qu'il y aurait des tentatives d'amender la charte nationale palestinienne, le document fondamental antérieurement adopté par l'OLP, dont de nombreuses clauses appellent à la destruction de l'Etat israélien. Ainsi, lorsque la réunion s'ouvrit, les spéculations internationales tendaient à se centrer sur l'issue de tels efforts pour amender la charte. Allaient-ils réussir ou non ? Qui allait gagner : Arafat ou les "partisans du Front du refus" ?
Que s'est-il passé au Caire ?
En réalité pourtant, rien de tel ne s'est produit. Aucune force représentée à la réunion du CNP n'alla jusqu'à suggérer l'amendement de la charte. Des signes clairs qu'il en serait ainsi sont apparus la veille même de la session. Dans une interview à Newsweek publiée début mars, Farouk Qaddoumi, membre du Fath et homme de confiance d'Arafat, "délégué politique en chef de l'OLP" ", réaffirmait l'objectif de son organisation : "Il y a deux phases (initiales) pour notre retour. La première phase s'arrête aux frontières de 1967 et la seconde aux frontières de 1948... La troisième phase, c'est l'Etat démocratique de Palestine. Nous nous battons donc pour ces trois phases. J'espère que Yitzhak Rabin sait aussi cela." La déclaration en quinze points approuvée à une écrasante majorité par le CNP à la fin de sa session (par 194 pour et 13 contre, dont 9 délégués du Front populaire pour la libération de la Palestine et 4 "indépendants") commence, dès la première phase, par réaffirmer la charte nationale. Outre qu'elle réaffirme la charte et s'exprime en termes assez militants sur les activités et les buts généraux de l'organisation, la déclaration note explicitement : "Le CNP décide de renforcer la solidarité arabe sur la base de la lutte contre l'impérialisme et le sionisme, de la lutte pour la libération de tous les territoires arabes occupés et de l'engagement à soutenir la révolution palestinienne afin de recouvrer les droits nationaux inaliénables du peuple arabe de Palestine, sans reconnaissance ni réconciliation. " (point 9). Personne ne s'est trompé sur l'identité de ceux que cette phrase visait. Par ailleurs, tout en rejetant toute idée de révision des objectits derniers de l'OLP (sans même d'ailleurs l'envisager), la déclaration en quinze points de mars 77 était plus ambigue que celle de juin74, quand elle affirmait que l'OLP postulait à la création d'un Etat palestinien sur la rive occidentale. Le point 1l affirme la "poursuite" de la lutte pour les droits du peuple palestinien, entre autres le droit à "l'établissement de son Etat national indépendant sur son sol national" . C'était la première fois que le CNP (ou l'OLP) avait utilisé la formule d' "Etat" en se référant aux territoires libérés de l'occupant israélien. (La déclaration de 1974 faisait référence à une "autorité" nationale.) Et le dernier point de la déclaration "réaffirme" le "droit" de l'OLP à "participer d'une manière indépendante et sur un pied d'égalité à toutes les conférences, instances et démarches internationales concernant la cause palestinienne et le conflit arabo-sioniste... , ce qui est une référence claire à la conférence de Genève ou autres réunions de même ordre. Dans une interview au Monde publiée dans l'édition du quotidien parisien en date du 22 mars, Yasser Arafat lui-même soulignait dans les termes les plus fermes l'acceptation par l'OLP de l'Etat palestinien. J.P. Peroncel-Hugoz lui demandait : "L'idée de l'instauration d'un Etat palestinien sur toute parcelle de territoire libéré de votre pays rencontre-t-elle toujours une opposition au sein du Conseil national ?" Peroncel-Hugoz écrit alors : "En insistant sur chacun de ses mots, M. Arafat a répondu : 'Il n'y a aucun Palestinien aujourd'hui qui rejette l'instauration d'un Etat sur chaque parcelle de notre sol libérée de l'occupant. Notez bien mes paroles : aucun Palestinien'."
Quel était l'enieu ? Que penser de tout cela ? La réaction générale de la presse internationale à la session du Caire du CNP a été d'estimer que les "modérés" y avaient eu le dessus. Le "Front du refus", le bloc des organisations palestiniennes qui rejettent la "solution pacifique", a été balayé, obtenant à peine 13 voix (même pas l'ensemble de leurs délégués) contre la déclaration finale en quinze points. La direction de l'OLP a été mandatée pour participer à la conférence de Genève sous certaines conditions et l'acceptation d'un Etat palestinien sur la rive occidentale s'est faite dans la plus parfaite limpidité. Par ailleurs, on a fait beaucoup de tapage sur le caractère "militant" de la réaffirmation de la déclaration de lutte à long terme contre l'existence même de l'Etat sioniste. La contradiction apparente est-elle le résultat d'un compromis entre le Front du refus et la direction autour d'Arafat ? Ce dernier était-il vraiment prêt à reconnaître formellement et définitivement Israël en échange de l'Etat sur la rive occidentale, et en aurait-il été empêché par les tenants de la "ligne dure" ? Ces questions passent à côté de la réalité. En fait, la direction autour d'Arafat n'a capitulé devant personne à la réunion du CNP - ni devant le Front du refus, ni devant Sadate. L'OLP d'Arafat est simplement restée fidèle à elle-même comme elle l'a été avec une constance remarquable tout au long de son évolution de la stratégie de "guerre du peuple" à la stratégie de la "solution pacifique" et de l'Etat palestinien. Comment cela? - D'une part, il est impossible de s'opposer de façon cohérente à la création d'un Etat sur la rive occidentale sans définir une stratégie révolutionnaire pour la libération de la Palestine, et il est impossible de le faire sans définir un programme révolutionnaire pour la révolution sociale dans l'ensemble de la région arabe (c'est ce qui, soit dit en passant, explique l'incohérence notoire et la vertigineuse faillite programmatique des organisations du Front du refus). De ce fait on ne pouvait pas attendre d'opposition cohérente de la part de la direction autour d'Arafat, qui est une direction bourgeoise avec un programme bourgeois. C'est par ailleurs une direction cohérente et on pouvait donc en attendre qu'elle repousse l'incohérence du Front du refus tu profit de la logique de fer (bourgeoise) de la création de l'Etat sur la rive occidentale. - D'autre part, renoncer à faire allégeance au projet ultime d'éliminer l'Etat sioniste et de le remplacer par quelque chose d'autre et en particulier le faire sous la pression de tel ou tel Etat arabe, aurait signifié l'abandon de la raison d'être même de l'OLP telle qu'elle existe aujourd'hui. Le trait le plus décisif qui distingue l'OLP d'Arafat de l'ancienne OLP, c'est que tandis que cette dernière était représentative de différents Etats arabes non-palestiniens, la première est basée sur - et représente -, à la fois subjectivement et objectivement..: des Palestiniens. Non pas le "peuple palestinien" qui, comme la plupart des "peuples" est divisé en classes et ne peut donc pas avoir un "seul" représentant légitime ou autre, mais la bourgeoisie palestinienne actuelle et potentielle. D'ailleurs, précisément du fait que l'OLP d'Arafat a mené depuis des années une lutte véritable
contre l'Etat sioniste, elle a donné forme même de façon déformée aux aspirations des masses de réfugiés palestiniens qui n'ont pas reconnu et ne reconnaîtront pas le "droit" de l'Etat sioniste à les exproprier en permanence. De ce fait, la reconnaissance formelle du droit pour Israel d'exister "en permanence" conduirait à abandonner à la fois le caractère nationaliste palestinien et la base de masse de l'OLP telle qu'elle existe actuellement. C'est ce que la direction autour d'Arafat a refusé de faire au Caire et elle se battra à tout prix pour maintenir cette position à l'avenir. On peut faire une analogie, inexacte en termes de classe, mais utile cependant, ayec la bureaucratie syndicale. La direction d'un syndicat authentique - c'est-à-dire d'un syndicat qui s'appuie sur les travailleurs - peut être corrompue au-delà de toute limite raisonnable : elle peut vendre la peau des travailleurs à chaque occasion qui se présente, les trahir politiquement, voler leurs cotisations et piller leur caisse de pension vieillesse. Mais elle n'adoptera pas une déclaration .formelle stipulant : "Les employeurs ont seuls le droit de déterminer unilatéralement les salaires et les conditions de travail des ouvriers. " A vrai dire, il peut y avoir des dirigeants de prétendus syndicats qui agissent ainsi. Mais dans pareils cas, il ne s'agit pas de syndicats mais d'institutions corporatistes ou franchement fascistes d'un type ou d'un autre. De même, la direction de certaines organisations palestiniennes pourrait affirmer formellement : "Nous reconnaissons le droit de l'Etat sioniste à une existence permanente." Yigal Allon qui ne peut pas se permettre de commettre des erreurs sur une question pareille, l'a exprimé au mieux dans son interview au Monde en disant qu'il était sans objet de spéculer sur ce qui pourrait arriver "si l'OLP cessait d'être l'OLP". Et pour que l'OLP cesse de l'être, il faudrait que l'un ou l'autre de ces deux événements se produise : soit une défaite du mouvement palestinien si écrasante qu'elle prive la direction autour d'Arafatde toute base qui lui permette de résister à la pression des Etats arabes, auquel cas une capitulation serait probable; soit l'élimination de la direction actuelle de l'OLP accompagnée éventuellement de sa liquidation physique, par des agents d'un autre régime arabe. Il est assez évident qu'Arafat lui-même en est conscient, car le véritable affrontement lors de la réunion du CNP au Caire n'a pas opposé Arafat aux "partisans du refus" mais l'a opposé aux agents du régime arabe le mieux placé pour présider à la liquidation politique (et physique) du mouvement palestinien actuel : le régime syrien de Damas. L'affrontement qui se poursuit au sein du mouvement palestinien aujourd'hui ne se déroule pas principalement entre les partisans du refus et les avocats de la solution pacifique par la création d'un Etat palestinien, mais entre ces derniers et ceux qui se préparent en puissance à une "solution pacifique" qui ne vise pas à la création d'un Etat palestinien, ignore totalement les Palestiniens et envisage des mesures pour épauler cette attitude par la force armée. Les protagonistes de cet affrontement sont les dirigeants de l'OLP autour d'Arafat d'une part, et le régime syrien de l'autre. Le véritable champ de bataille se trouve au Liban et non pas dans les couloirs du Caire. Le projet syrien au Liban Le régime syrien détient le pouvoir politique et militaire au Liban aujourd'hui. Les menées de ce régime pour s'installer comme occupant ont été à première vue contradictoires. Après avoir développé une offensive militaire sans merci contre la résistance palestinienne et la gauche libanaise, en alliance avec la droite chrétienne, les dirigeants syriens ont opté pour une chaude "réconciliation" avec la direction de l'OLP. Tout en s'engageant vigoureusement dans la mise en place d'un Etat fort qui repose sur la liquidation de toute liberté d'action pour le mouvement palestinien et l'élimination de la gauche libanaise en tant que force politique significative, les Syriens ont autorisé les Palestiniens à conserver leurs positions dans certains secteurs au sud du Liban. Au cours de la première semaine d'avril, des soldats syriens sous l'uniforme de la Safka (l'organisation "palestinienne" contrôlée par les Syriens et largement représentée au comité exécutif de l'OLP), ont même mené une offensive militaire commune avec le Fath et d'autres forces contre les milices chrétiennes soutenues par Israel au sud. Pourquoi ces changements constants? Le projet syrien est déterminé par deux facteurs essentiels : d'abord le besoin de "stabilité" du régime, ce qui veut dire la destruction ou la neutralisation de toutes les forces politiques qui pourraient être à nouveau à l'origine des troubles incontrôlables; ensuite, les besoins du régime tels qu'ils découlent du conflit avec Israel et des négociations en cours actuellement. La réponse du Baas syrien à la première exigence s'est faite sans détours ni complications. Toute manifestation d'activité politique à Beyrouth et dans presque tout le reste du Liban est strictement interdite. La presse en langue arabe est censurée. La répression est profonde et impitoyable tout en étant intelligemment sélective et en évitant en général soigneusement la provocation. L'assassinat de Kamal Joumblatt, bien évidemment approuvé à l'avance par les autorités syriennes (bien qu'on ne connaîtra jamais à coup sûr celui qui a pressé la détente), a éliminé le seul personnage qui, malgré sa faillite réformiste, aurait pu rassembler la gauche libanaise contre le projet syrien. La réaction des masses face à ce meurtre - deuil massif chez les Druzes principalement , accompagné d'un massacre d'ordre religieux de plusieurs douzaines de chrétiens exécutés plus ou moins au hasard - a exprimé le degré de désarroi, de démoralisation et d'épuisement qui affecte la gauche au Liban, et pas seulement ses dirigeants. Parallèlement, les Syriens resserrent leur contrôle sur le mouvement palestinien. L'interprétation syrienne des accords du Caire, qui sont sensés régir les relations entre le gouvernement libanais et les organisations palestiniennes, inclut des appréciations comme celles-ci : aucune activité de commandos palestiniens autre que celles définies par la Ligue arabe ; désarmement de fait des camps de réfugiés; les autorités libanaises doivent être tenues informées de tous les rassemblements et de toutes les festivités au moins 24 heures à l'avance ; etc. Les Syriens avancent prudemment dans la mise en œuvre de ces mesures, mais ils n'avancent pas moins fermement. Cependant, les Syriens n'ont pas tenté d'exterminer le mouvement palestinien et ils ont même pris des mesures militaires pour empêcher les milices chrétiennes et leurs supports israéliens de le faire. De toute évidence, les Syriens veulent confiner l'OLP à certaines régions dans le Sud (à l'origine la région de l'Arqoub, connue parfois sous le nom de "Fathland"'). Le mouvement est voué à se maintenir sous le contrôle étroit
des Syriens, mais à se maintenir tout de même. La raison n'en est pas mystérieuse. Dans des négociations avec Israel, de tous les Etats arabes la Syrie est dans la plus mauvaise position. "La Syrie ne peut se permettre aucune concession face à Israël pour aboutir à la paix", se plaignait le Président Hafez el-Assad le 27 avril dernier. "Nous n'avons rien à lâcher". Précisément. L'Etat égyptien a quelque chose à donner à Israël, à savoir la paix. En effet, malgré la nature du régime de Sadate, à cause de sa taille même, de son potentiel militaire, et de sa position dans le monde arabe, l'Egypte constitue une formidable menace à long terme pour l'Etat d'Israel. Cette leçon a été confirmée lors de la guerre d'octobre. L'Etat d'Israel est prêt à faire de larges concessions territoriales à l'Egypte, à lui rendre la plus grande partie sinon la totalité de la péninsule du Sinaï en échange d'un traité de paix durable et exécutoire qui éliminerait la menace d'une guerre avec l'Egypte. Outre le fait que l'armée jordanienne est en général considérée comme la mieux entraînée du Moyen Orient, un accord durable avec la Jordanie permettant l'institutionnalisation de l'intégration de la rive occidentale dans l'économie israélienne (même si cela s'accompagne d'une certaine forme d'autorité politique de la Jordanie sur certains secteurs de la rive occidentale) et l'établissement d'échanges commerciaux entre Israel et la Jordanie constitueraient indubitablement une proposition attrayante pour la majorité de la classe dirigeante israélienne. Le front syrien quant à lui, est le moins préoccupant pour les dirigeants sionistes. L'armée syrienne n'est pas et ne constituera jamais une menace sérieuse pour la puissance militaire israélienne. Aucun secteur de la classe dominante en Israel n'a jamais sérieusement envisagé d'établir quelque rapport économique que ce soit avec l'Etat syrien. Les hauteurs du Golan occupées sont incrustées de bases israéliennes et il est difficile d'imaginer ce que l'Etat syrien pourrait offrir aux Israéliens en échange de l'évacuation de cette zone. En définitive, Tel Aviv n'a pas de raison de se plaindre de la situation sur le front nord. Il y a une base matérielle à des négociations sur l'offre faite à ces deux régimes d'accords de paix séparés les plus intéressants possibles. Mais Damas n'a vraiment rien que convoite Israel. Cela ne laisse à Assad qu'un espoir : établir un contrôle suffisant sur la résistance palestinienne pour pouvoir l'utiliser comme gage dans les négociations avec Israël. Assad va proposer le contrat suivant, sous une forme ou sous une autre : rendez-nous les hauteurs du Golan et nous réglerons les "problèmes palestiniens" pour vous, une fois pour toutes. Vu le besoin actuel pour le régime syrien de préserver son image "radicale" au sein du monde arabe, la forme initiale de cette proposition inclut la solution du "problème palestinien" par la création d'un Etat palestinien. Mais vu qu'il est de plus en plus évident que les Israéliens ne discuteront même pas un tel projet et que l'impérialisme US ne les y contraindra pas, le régime syrien sera forcé de faire un choix : soit rejeter les exigences israéliennes et renoncer à récupérer les hauteurs du Golan par le biais de négociations de paix, soit accepter les exigences israéliennes et en finir avec le mouvement palestinien sous la forme où il existe aujourd'hui. La politique syrienne actuelle vis-à-vis de l'OLP est basée fondamentalement sur la création des conditions qui permettront au régime d'être à même de faire ce dernier choix. Pour faire ce choix, il faut deux conditions : 1) Forcer la direction autour d'Arafat à capituler sur la question de la reconnaissance permanente d'Israel ou, sinon, éliminer cette direction politiquement et (ou) physiquement. 2) Etre en position de réduire rapidement et efficacement toute résistance potentielle à cette politique qui proviendrait soit du mouvement palestinien soit de l'éventail des forces politiques au Liban ou en Syrie. Il est évidemment impossible de prédire avec certitude le choix que sera amenée à faire la direction syrienne. Il dépend de trop nombreux facteurs qui ne peuvent pas être déterminés par avance. Mais il est absolument évident que Damas considère décisif de pouvoir maintenir sa liberté de choix et cela implique qu'elle soit en position d'éliminer définitivement le mouvement palestinien de la scène politique au Moyen Orient, d'avoir des agents syriens comme Zuhair Mohsen de la Safka bien en place dans l'OLP, prêts à prendre le vent et à exécuter les ordres d'Assad, tout cela au nom du "peuple palestinien" Ainsi, le conflit entre la direction autour d'Arafat et le régime syrien, malgré les hauts et les bas des sourires et des poignées de mains, est un conflit assez fondamental. Il peut être défini en une phrase : Arafat est voué à se battre pour un Etat palestinien; Assad non seulement ne l'est pas, mais se prépare à faire table rase de cette idée et à agir en conséquence si le besoin s'en fait sentir. Il n'y aura pas de paix Quelles sont alors les perspectives ? Il est difficile de faire des prévisions précises dans une région aussi fluctuante que le Moyen Orient. Les plans le plus soigneusement établis ont tendance à s'effondrer, à être renversés par des forces sociales et politiques incontrôlables. Les démarches diplomatiques se poursuivront certainement. Il est cependant nécessaire de faire trois remarques essentielles. D'abord, l'Etat d'Israel ne cédera aucun territoire de la rive occidentale ou de Gaza à un Etat palestinien à moins que ne se produise un changement brusque et dramatique dans les rapports de forces, dont il n'y a pas le moindre indice. Ensuite, l'impérialisme US n'exercera aucune pression significative sur l'Etat d'Israel pour l'y forcer. Enfin, la question de l'Etat palestinien est ainsi écartée et rejetée pour l'avenir prévisible, tant que ces deux premiers points restent déterminants. Au-delà deces considérations, il est hasardeux de s'avancer. Des Etats arabes, un ou plusieurs, vont-ils conclure un accord sans les Palestiniens et étayer cet accord par le recours à la force armée contre les Palestiniens ? Ou les Etats arabes ne s'avèreront-ils pas capables ou désireux de le faire, ce qui conduirait à l'échec des espoirs et des efforts de "paix" et en conséquence à la probabilité d'une cinquième guerre israélo-arabe ? Il est trop tôt pour se prononcer. En tout état de cause, il n'y aura pas de paix pour les Palestiniens. En effet, au-delà des discours, des banquets, des contorsions et des tractations des participants aux conférences, des siroteurs de coktails au Nations unies et des diplomates à navettes, les faits essentiels demeurent : par sa nature, l'Etat sioniste n'a qu'un type de paix à offrir à la masse des Palestiniens et c'est la paix de la domination et de l'oppression, la paix du silence. L'Etat sioniste n'a pas changé de nature, pas plus que son arrière impérialiste américain. Il est bon de ne pas l'oublier.
5 mai 1977.