Inprecor 1974–2004

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"EUROCOMMUNISME"

Santiago Carrillo et la nature de l'URSS

· Inprecor n° 6, 12 mai 1977 · p. 14-17 · 2 741 mots

URSS et Russie Stalinisme État espagnol IVe Internationale

Nous publions ci-dessous un article d'Ernest Mandel consacré au dernier livre du secrétaire général du PCE, Santiago Carrillo. Il est intitulé "L'Eurocommunisme et l'Etat". L'"eurocommunisme" comme modèle révolutionnaire adéquat dans les pays capitalistes développés". Vu l'importance de cet écrit, nous en publions de même de larges extraits, spécialement ceux concernant la nature de l'URSS et le processus de dégénérescence bureaucratique. Dans sa contribution, Ernest Mandel renvoie à ces passages. Le secrétaire général du PCE, Santiago Carrillo, vient de faire paraître aux Editions Critica/Grijalbo, à Barcelone, un livre intitulé "Eurocomunismo y Estado" (l'Eurocommunisme et l'Etat). Ce livre représente le reflet le plus clair de tous les aspects contradictoires de "l'eurocommunisme" que nous avions mis en lumière dans le numéro précédent d'Inprecor (1). Le révisionnisme Nous ne nous étendrons pas largement sur la manière explicite dont Santiago Carrillo assume le révisionnisme néoréformiste de son parti. Rien n'y manque : la critique des parties "excessives" de "l'Etat et la Révolution" de Lénine; les références à la fameuse préface d'Engels de 1894-95 au livre de Karl Marx "Les luttes de classe en France 1848-1850" (p. 118), références identiques à celles des polémiques de BernsteinKautsky contre les bolchéviks, sans mentionner que ce texte avait été tronqué par la social-démocratie, et qu'Engels avait protesté contre ce faux; la "prolongation" théorique de la "tactique" du Front populaire et de "résistance" ; les sophismes sur les "aspects" de classe de l'appareil d'Etat, et d'autres "aspects" qui ne le seraient pas, etc. Ce qu'il faut souligner, c'est que, logique avec lui-même, Santiago Carrillo formule clairement les prémices théoriques et analytiques principales du réformisme. La révolution est impossible dans les pays capitalistes industrialisés. Il faut à tout prix éviter l'affrontement global avec la bourgeoisie et son appareil de répression; sinon, la défaite sanglante est inévitable (p. 83):

Ernest MANDEL "La question est de savoir si une transformation démocratique de la mentalité (sic) militaire peut être obtenue comme conséquence d'une crise sociale produite par des facteurs autres que ceux de la guerre. Au cas où la réponse serait négative, il faudrait renoncer au socialisme et se résigner éternellement à un statu quo politico-social, ou alors affirmer désirer, de façon démentielle, le déclenchement d'une guerre." Q'une crise révolutionnaire puisse désagréger et paralyser progressivement l'appareil militaire-répressif de la bourgeoisie, si le prolétariat fait preuve de la résolution, de l'audace, de l'initiative nécessaires, et s'il mobilise sa force énorme dans son ensemble - l'immense maiorité de la nation dans la quasi totalité des pays occidentaux -, sous la direction d'un parti révolutionnaire à la hauteur de sa tâche, cette idée n'est même pas envisagée, sans parler de ce qu'il puisse la réfuter. Tout aussi nette est la manière dont Santiago Carrillo assume le processus de social-démocratisation de son parti. Il est vrai qu'ill commence par affirmer : "... il ne peut y avoir aucune confusion entre eurocommunisme et social-démocratie sur le terrain idéologique, au moins avec la social-démocratie telle qu'elle s'est définie jusqu'ici. Ce qu'on appelle vulgairement 'eurocommunisme' se propose de transformer la société capitaliste, non de l'administrer; d'élaborer une alternative socialiste au système du capitalisme monopolistique d'Etat, non de s'intégrer à lui et d'être un de ses gouvernements de rechange." (p. 132). Remarquons que Carrillo ne dit pas renverser le capitalisme, mais bien le transformer, ce qui implique la transformation progressive, graduelle. Or, c'est la définition même que donnèrent de leur stratégie les révisionnistes réformistes sociaux-démocrates d'avant 1914, celle que Kautsky reprit après 1921. Sans s'en apercevoir, même quand il désire se démarquer de la social-démocratie d'aujourd'hui, il se réfère à l'acquis théorique de la social-démocratie classique. Nous n'avons jamais rien dit d'autre : le processus de social-démocratisation transforme des PC occidentaux (et quelques autres) en partis sociaux-démocrates classiques, non en partis sociaux-démocrates comme celui de Helmut Schmidt ou de Wilson-Callaghan.

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Mais entraîné par la fougue du raisonnement, Carrillo ne manque pas d'aller plus loin et de contredire de fait à la page 133 ce qu'il affirma à la page 132. Nous y lisons en effet :

"Nous communistes, nous assumons pleinement en ce qui nous concerne, les succès, les erreurs et les fautes, sans l'abjurer et sans la transformer en une légende triomphaliste, mais en l'abordant de façon critique. Si les partis socialistes et sociaux-démocrates adoptent pour leur part une attitude similaire, plus ou moins ouvertement, - parfois les partis politiques, les uns comme les autres, opèrent une autocritique bien plus au travers de la correction de leur stratégie et tactique que de l'analyse historique, au moins dans un premier moment - il n'y a aucune raison de ne pas surmonter la sci sion des années

20 et d'aboutir à une convergence sur la base du socialisme scientifique et de la démocratie. " (p. 133 - nous soulignons). On ne saurait être plus clair! Le malheur pour lui, c'est que le "socialisme scientifique" confirme les enseignements de plus d'un siècle de luttes de classe en Occident. Périodiquement, les affrontements globaux et frontaux entre le prolétariat et la bourgeoisie sont inévitables, non en fonction de "l'aventurisme" ou des "excès gauchistes" de tel ou tel "théoricien" , idéologue ou groupe minoritaire "provocateur" ", mais en fonction de l'exacerbation des contradictions internes du régime capitaliste. Ceux qui, par peur de cet affrontement global et frontal, ou pour des motifs tactiques ou stratégiques quels qu'ils soient, essaient de freiner et de fragmenter la mobilisation du prolétariat, ne le préparent pas à l'affrontement inévitable, le désarment politiquement et matériellement, n'évitent guère l'épreuve de force, ne sauvent guère la "paix" et la "démocratie" . Ils assurent simplement la victoire - le plus souvent violente et sanglante - de la bourgeoisie. Dans ce sens, la doctrine de l'eurocommunisme est une doctrine de démobilisation et de défaite du prolétariat européen au seuil des grandes explosions prérévolutionnaires qui se préparent avant tout dans le sud du continent. Il faut la combattre sans merci, si l'on veut assurer la percée de la révolution socialiste en Europe occidentale. La critique de l'URSS Ce n'est cependant pas sur cet aspect de "l'eurocommunisme" que nous voudrions centrer un premier commentaire du livre de Santiago Carrillo. Car ce livre ouvre une nouvelle étape dans l'affirmation du "deuxième" aspect de "l'eurocommunis- me" que nous ne cessons de mettre en lumière depiris un an. En effet, dans ce livre, Carrillo, beaucoup plus qu'aucun au.tre dirigeant de PC occidental, passe des critiques conjoncturelles et limitées de telle ou telle action des dirigeants du Kremlin et de leurs satrapes en Europe orientale à une critique systématique de la bureaucratie soviétique et des formes de pouvoir en URSS. A ce propos, il n'est pas excessif de parler d'un événement littéraire véritablement sensationnel, qui donne des armes importantes et à la lutte antibureaucratique dans les Etats ouvriers bureaucratisés, et à la lutte antistalinienne des militants marxistes-révolutionnaires dans le reste du monde. Ceux-ci devraient étudier soigneusement les passages significatifs du livre de Carrillo, et les utiliser systématiquement dans la discussion avec les militants des PC, surtout dans les pays où l'attitude critique à l'égard de la bureaucratie soviétique reste encore fortement en retard sur celle de Santiago Carrillo. Soulignons quelques-uns des aspects les plus positifs de cette deuxième partie du livre de Carrillo, auxquels se réfèrent les extraits que nous reproduisons dans ce numéro d'Inprecor : •Au moins à deux reprises, Carrillo met explicitement en question la théorie du socialisme dans un seul pays (p. 207 et p. 210). Il est vrai que le rejet de cette théorie est légèrement affaibli par une argumentation un tantinet "idéalisante": puisque Staline et les autres dirigeants du PCUS optèrent pour la "construction achevée du socialisme en un seul pays", ils furent obligés "d'accélérer les cadences" ", d'aggraver la fonction "accumulatrice" sur la consommation des masses, d'où la répression, l'absence de démocratie, etc. Cet "idéalisme" a un pendant "objectiviste" évident : "dans les conditions historiques concrètes, il n'y avait pas d'autre issue". Nous rejetons l'un et l'autre aspect de ce raisonnement comme contraire au marxisme. La dégénérescence stalinienne n'est ni le résultat d'un "choix idéologique" , ni le produit automatique des "conditions objectives" '. Il correspond à des intérêts d'une couche sociale déterminée - la bureaucratie soviétique. II résulte de la victoire politique de cette couche sur ses adversaires. Il n'en reste pas moins vrai que sous réserve de cette précision, la première mise en cause explicite de la théorie du socialisme dans un seul pays comme cause de la dégénérescence bureaucratique de l'URSS, par le dirigeant d'un PC de masse en Occident, représente une formidable revanche historique pour Trotski et le trotskisme. Elle légitime cinquante ans plus tard la lutte héroïque de nos camarades soviétiques, ces hommes de fer que furent les militants bolchéviks-léninistes d'URSS. Elle confirme ce dont nous n'avons jamais douté : l'histoire les réhabilitera et les honorera tous, du dirigeant le plus prestigieux jusqu'à l'ouvrier anonyme, tous assassinés par Staline, comme des géants de lucidité, de persévérance et de fidélité à la cause prolétarienne. Dans les conditions les plus difficiles dans lesquelles une avant-garde n'a jamais été placée dans l'histoire, ils ont conduit un combat apparemment sans espoir, mais qui, en définitive, permit de sauver le programme et le drapeau communistes, qui a rendu possible la reprise de la lutte consciente pour la révolution socialiste mondiale, lutte qui aujourd'hui rebondit de plus en plus nettement. •Carrillo traite explicitement de la bureaucratie comme d'une couche sociale privilégiée (p. 199, p. 206), qui n'est pas une classe sociale mais qui détient un monopole de pouvoir à tous les niveaux de la vie sociale (p. 208). Il ajoute d'ailleurs qu'il s'agit d'un véritable phénomène de "dégénérescence" (p. 115) et parle des "horreurs du stalinisme (p. 200). Douze millions de morts, affirmait Kroutchev à Simone Signoret selon les mémoires de celle-ci.

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• Carrillo reconnaît qu'il n'y a point de démocratie ouvrière en URSS, c'est-à-dire que non seulement la bourgeoisie grande et petite mais encore le prolétariat, ont vu l'essentiel de leurs droits politiques supprimés (pp. 201-202). •Carrillo admet que la dictature de la bureaucratie a des traits formels communs avec le fascisme et le totalitarisme, bien qu'elle en diffère évidemment par le fond (notamment pp. 199-200). Ce sont les mêmes termes que Trotski et notre mouvement ont utilisés depuis 40 ans, comme les termes " couche bureaucratique privilégiée", "dégénérescence bureaucratique" sont également des emprunts évidents à Trotski et au trotskisme. •Carrillo réhabilite explicitement Trotski et le trotskisme comme des représentants d'un courant du mouvement ouvrier qui ont eu raison sur un certain nombre de points (pp. 149-150), bien qu'il affirme qu'il faille critiquer ce courant et qu'il s'acharne particulièrement - on n'est pas surpris ! - sur la critique trotskiste de la politique des "Fronts populaires". Il réhabilite complètement Andrès Nin des accusations infâmantes formulées contre lui à l'époque par le PC espagnol et l'IC et appelle son assassinat "un acte abominable et injustifiable" (p. 152). Finalement, - et ce n'est pas le moindre mérite de cette systématisation théorique - Carrillo admet que les espoirs dans l'autoréforme de la bureaucratie suscités par le XXème Congrès du PCUS furent illusoires (p. 201), et que la bureaucratie est devenue pratiquement "inamovible" (p. 199). Les contradictions de Carrillo Mais si les progrès vers une analyse marxiste de l'Etat et de la société soviétiques, vers une explication du "phénomène stalinien" en des termes scientifiques, c'est-à-dire ceux du matérialisme historique, sont évidents dans "Eurocomunismo y Estado", les contradictions restent aussi multiples et patentes : 1 - Malgré la précision du caractère social de la bureaucratie en tant que couche privilégiée, Carrillo ne situe pas de manière précise la base matérielle de ces privilèges : le monopole d'administration (de gestion) des moyens de production et du surproduit social dans les mains de cette bureaucratie. Il ne formule donc pas la solution de rechange : gestion démocratique des moyens de production et du surproduit social, de l'ensemble de l'économie socialisée et planifiée par les producteurs associés, par des congrès de conseils de travailleurs librement et démocratiquement élus. 2 - Malgré le fait qu'il insiste beaucoup sur le "pluralisme politique" en Occident; malgré ses références à la "démocratie ouvrière" pour l'URSS, il n'y a aucune référence précise à la nécessité d'abolir en URSS, dans les "démocraties populaires" , en République populaire de Chine et dans tous les Etats ouvriers, le régime du parti unique. Il n'y a aucune précision sur le fait que la démocratie ouvrière est impossible sans la multiplicité des partis politiques, sans la jouissance des droits politiques et civils par tous (y compris le droit de grève et le droit à une presse d'opposition) sous la dictature du prolétariat.

3 - Malgré le fait que l'autoréforme de la bureaucratie est rejetée; que la bureaucratie est analysée comme pratiquement inamovible; que la question est posée de savoir si la forme actuelle du pouvoir en URSS n'est pas déjà devenue un frein pour le développement des forces productives et d'une "authentique démocratie ouvrière" (p. 208), Carrillo ne formule nulle part la conclusion évidente : la nécessité d'une révolution politique pour renverser la dictature bureaucratique. 4 - Malgré le fait qu'il dénonce en termes sévères cette dictature, il ne formule nulle part l'évidente solution de rechange : non pas un retour à un parlementarisme bourgeois (qu'il ne propose d'ailleurs pas), mais l'institutionalisation du pouvoir des travailleurs, du pouvoir des conseils ouvriers (soviets) librement et démocratiquement élus, avec la révocabilité réelle des délégués, la réduction réelle des revenus de tous ceux qui exercent des fonctions de pouvoir au salaire d'un ouvrier qualifié. 5 - Malgré l'insistance sur la "démocratie ouvrière" , Carrillo est plus que discret quant aux implications évidentes de cette démocratie pour le mouvement ouvrier des pays capitalistes, à commencer par son propre parti et le mouvement syndical au sein duquel celui-ci joue un rôle dirigeant : reconnaissance du droit de tendances; retour au centralisme démocratique de l'époque léniniste, avec liberté de discussion entière au sein des organisations ouvrières, y compris de discussion publiques; abandon et rejet de toutes les pratiques de manipulation bureaucratique allant à l'encontre des procédures de démocratie ouvrière. 6 - Malgré le rejet explicite de la théorie du "socialisme dans un seul pays", Carrillo n'en tire point la conclusion logique : le cours vers la révolution socialiste internationale, le rejet du "national-communisme" , l'abandon de toute utopie de "transformation socialiste" du seul "Etat espagnol" , l'orientation en faveur des Etats-Unis socialistes d'Europe et du monde, la nécessité d'une nouvelle Internationale communiste de masse inféodée à aucun Etat, expression authentique des seuls intérêts du prolétariat international, des seuls intérêts des exploités et opprimés du monde entier. C'est sur ces contradictions et d'autres que nous n'avons pas encore mises en lumière, que nos camarades centreront leurs critiques dans les discussions fraternelles avec les militants de "l'aile marchante" de l'eurocommunisme. Mais ils ne sépareront pas ces critiques dela mise en question du "projet" eurocommuniste dans son ensemble, c'est-à-dire avant tout de sa stratégie réformiste qui sert objectivement la bourgeoisie et le sauvetage du régime capitaliste dans la crise révolutionnaire qui monte. Ils ne feront pas cette séparation, car il y a un lien évident entre les contradictions de Santiago Carrillo et son projet politique. Ces contradictions ne sont ni le produit du hasard, ni le produit de failles de la "raison pure" . Elles correspondent à la nature même du parti et de la direction qui les a produites. Les quatre premières contradictions correspondent à la volonté de ne pas couper définitivement et irrévocablement les ponts avec la bureaucratie soviétique. L'eurocommunisme est un pro-

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duit de la crise du stalinisme. Il n'est ni le dépassement ni la solution de cette crise, ni dans le sens bourgeois, ni dans le sens prolétarien. Les trois dernières contradictions correspondent à l'incapacité des dirigeants eurocommunistes de chevaucher le tigre de la démocratie ouvrière (sans parler de celui du pouvoir ouvrier !) tout en cherchant à l'enfermer dans la cage de l'Etat bourgeois et du pouvoir du capital. C'est un exercice périlleux en période de montée révolutionnaire des luttes de masse, un exercice qui risque d'entraîner des suites mortelles. «EUROCOMMUNISME»

Mais si ces contradictions sont sans issue pour les directions eurocommunistes, elles ne le sont point pour les militants de ces partis. C'est vers ces militants qu'il s'agit maintenant de se tourner résolûment pour un dialogue de plus en plus prometteur. Le livre de Carrillo nous offre à ce propos des munitions puissantes.

3 mai 1977. (1) Inprecor n°5 du 28 avril 1977. - "Les trois dimensions de l'eurocommunisme"

Santiago CARRILLO

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