Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

THAILANDE

Le Sud à l'heure de l'offensive anticommuniste

· Inprecor n° 6, 12 mai 1977 · p. 29-32 · 3 829 mots

(un reportage exclusif) La Thaflande est, depuis plusieurs mois, le théâtre d'opérations militaires contre-insurrectionnelles de grande envergure. Après avoir concentré ses efforts sur le Sud du pays, le gouvernement semble aujourd'hui vouloir étendre son offensive au Nord et au Nord-Est. Nous publions ci-dessous de larges extraits d'un long reportage qui nous a été envoyé de Bangkok. Son auteur a mené, en mars-avril, une enquête dans une dizaine de provinces du Sud thaflandais parmi les plus touchées par les opérations. Il témoigne de l'ampleur des moyens contre-révolutionnaires dont s'est doté le gouvernement, comme de la profondeur de la résistance.

• ° ° Le premier ministre thaflandais Thanin Kraivichien annonçait le 24 décembre le déclenchement d'une "énergique opération de nettoyage des zones infestées par les communistes" portant le nom de code "One War" et touchant les provinces de Surat Thani, Nakon Si Thammarat, Satun, Trang et Patthalung, toutes situées dans le sud du pays. Marquée par des évacuations de population et des bombardements massifs dans les zones visées, cette campagne prit une nouvelle dimension après la mort, le 16 février dernier, de la princesse Vibhavadi Rangsit, cousine et secrétaire particulière de la reine, tuée par les guerilleros alors qu'elle survolait le terrain en hélicoptère, une des zones de la province de Surat Thani les plus touchées par l'insurrection. L'évacuation de 4000 villageois annoncée le 24 février, l'arrivée de renforts destinés à soutenir une offensive massive dans les régions étendues déclarées "hors limites" c'est-à-dire bouclées pour l'assaut, le contrôle imposé sur la vente et la possession de toute une série d'articles susceptibles d'être utiles aux communistes, l'ordre de remise aux autorités de toute arme, enfin l'extension du couvre-feu à un très grand nombre de districts, ont fait du Sud et des deux provinces de Nakon Si Thammarat et Surat Thani en particulier, le siège d'une véritable guerre, en plein développement à ce jour. Lancée le ler mars, cette deuxième phase de l'opération a reçu le nom de "Two War". Parallèlement à cette offensive menée par la seule armée thaïlandaise, une première opération conjointe thaï-malaise était lancée plus au sud, le 14 janvier dans les provinces de Songkla et de Satun, le long de la frontière malaisienne, mettant en ligne 1500 soldats thai-

Ruang KAO landais et 2000 soldats malaisiens dans le district de Sadao. Cette opération dénommée "Big Star I" se terminait le 5 février par la prise de plusieurs camps abandonnés. Le 4 mars, la signature d'un nouvel accord entre les gouvernements des deux pays donnait à l'armée malaisienne le droit de pénétrer en territoire thailandais tout le long de la frontière commune. Préparée par cet accord, l'opération "Big Star II" commençait le 14 mars. Pourquoi le gouvernement a-t-il choisi de frapper dans le Sud et non dans le Nord-Est où les communistes ont d'importantes bases ? C'est là bien sûr que les "Forces armées populaires" ont frappé le plus durement depuis le 6 octobre, en attaquant de nombreux postes de police pour s'emparer d'armes, de munitions, de radio de communication, et en tendant aux convois militaires des embuscades qui, en quelques mois, ont infligé aux troupes gouvernementales des pertes se montant à plusieurs centaines d'hommes. Mais c'est là surtout que les bases communistes sont jugées les plus vulnérables, sans frontières amies auxquelles s'adosser. A quoi ressemblent sur le terrain ces opérations présentées par les militaires comme "les plus rigoureuses jamais entreprises dans le pays"? Les pertes communistes sont-elles aussi lourdes et les succès gouvernementaux aussi importants que le disent les communiqués officiels, diffusés par les mass-media sous le strict contrôle de la censure ? Quel est le prix payé par la population civile ? Ces choses-là sont à voir sur place. Nous nous sommes rendus pour ce faire dans les provinces du Sud thailandais. L'opération One War - Two War Surat Thani et Nakon Si Thammarat, les deux provinces les plus touchées par les opérations en cours, comptent parmi les plus riches du Sud avec un surplus de riz, des plantations d'hévéas et de café, des mines d'étain, des plages merveilleuses qui s'allongent sur la mer, un peuple vif et attachant. Le taux d'analphabétisme y est relativement bas, les pêcheurs n'y ont pas encore été chassés par le tourisme et, contrairement à la plaine centrale au nord de Bangkok, les paysans y vivent encore sur leurs propres terres.

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THAILANDE Toutefois, ce sont aussi deux des provinces les plus politisées. Un instituteur de Nakon notait : "Plus le pays est riche, plus les fonctionnaires sont corrompus et plus ils oppriment les gens pour leur extorquer de l'argent. " Les districts de Pipun et de Chawang qui, au Sud a fourni le plus d'hommes au Parti communiste thaïlandais dès le déclenchement de la lutte armée en 1965. La chaîne montagneuse de Banthad, qui court du nord au sud et se ramifie dans ces provinces, présente, avec ses sources d'eau potable et son relief accidenté couvert d'une végétation très dense, des conditions géographiques extrêmement propices au développement de la guerilla. Selon les informations recueillies sur place, quelque 25 000 hommes seraient engagés dans les seules provinces de Surat Thani et Nakon Si Thammarat. Appartenant à diverses armes, armée de terre, marine, patrouilles de police frontière (BPP), ils sont placés sous le commandement de la 4ème armée régionale, dirigée par le général Pin Thammasiri. "L'objectif majeur de l'opération, explique un chef de police, est de retirer l'eau de l'étang où se trouve le poisson." II s'agit donc d'isoler les communistes de la population locale et de les couper de leurs sources d'approvisionnement. Cela signifie, en termes plus crus, l'évacuation forcée des populations civiles dans les zones "infestées" et un contrôle très strict sur la circulation et la vente de toutes sortes de produits, principalement de la nourriture, des médicaments et, bien sûr, des armes. Tout mouvement est interdit dans les zones déclarées "hors limites" de même que de 8 heures du soir à 5 heures du matin, dans les zones très étendues où le couvre-feu a été établi. Ces mesures préparent le terrain pour le déclenchement d'opérations militaires massives dans certaines régions. Partout enfin, l'action des forces armées est accompagnée d'une "guerre psychologique" visant à ""détacher les populations de l'influence communiste" , à les gagner aux valeurs "nationales" et - last but not least - à recruter des informateurs. De village en village on peut se rendre compte de quel prix la population civle paie toutes ces mesures. Evacuations et dommages économiques Des milliers de familles ont été délogées de leurs foyers et selon les fonctionnaires provinciaux elles sont prises en charge par l'Etat. Vue sur place, la réalité est assez différente. A Ban Song, des villageois qui avaient dû quitter précipitam.ment leur village de Ban Nua Klong, devaient se débrouiller pour survivre sans aucune aide gouvernementale, leurs plantations d'hévéas ayant été laissées à l'abandon. Dans le district de Prom Kiri, 200 familles qui avaient été évacuées le premier mars des villages numéro 10 et 1l n'avaient encore reçu, un mois plus tard, ni abri ni soutien d'aucune sorte, mis à part une bouteille de Nam Pla (sauce de poisson) par la famille. Ils en étaient réduits à vivre au crochet de parents ou d'amis. Tous les paysans parlent de la perte de leurs récoltes, en particulier de café et de caoutchouc. Dans les régions "hors limites" , la perte est totale puisqu'il n'est plus possible d'accéder aux cultures. Dans les zones sous couvre-feu, la situation n'est guère meilleur, l'extraction du caoutchouc en effet, ne peut se faire que de nuit : à 5 heures du matin, au moment de la levée du couvre-feu, les hévéas ne donnent plus de latex. En outre, les dévastations causées par les bombardements sont considérables. Les restrictions imposées sur les ventes et la circulation des produits de première nécessité sont également un lourd fardeau pour les paysans. Ne pouvant plus ramener du marché situé loin de leur demeure que des quantités ridicules de produits essentiels, ils sont contraints à faire de multiples et coûteux voyages. Dans les bus arrêtés pour contrôle, les voyageurs trouvés en possession de quantités excédentai res se font arrêter comme suspects communistes ou punir d'amende. Les marchands de leur côté, après avoir dû déclarer leurs stocks, sont contraints à noter chaque fois la quantité vendue et le nom de l'acheteur. Certains marchands "négligents" ont été arrêtés. Conséquences des dévastations, des contrôles et des entraves à la production, les prix montent. Arrestations et disparitions Les communiqués de police font régulièrement état "d'arrestations de communistes" et des camps de détention spéciaux ont été ouverts, comme celui de Phunpin près de Surat Thani. "Chaque chef de district ou de tambon paie un informateur qui est généralement un chef de village mis en place par les autorités, ou un volontaire villageois. Les gens donnent à la police les noms de tous ceux qu'ils n'aiment pas. Leurs informations sont toujours fausses. Par exemple, ils ont récemment signalé aux autorités que Phunpin allait être attaquée. "Mais les communistes ont attaqué à Don Sak où on ne les attendait pas" déclare un paysan. Les autorités ne sont en effets pas très regardantes sur la qualité de leurs informateurs. Ce qui est extrêmement grave, c'est que, communistes ou pas, les personnes ainsi. arrêtées sur la base de leurs dénonciations "disparaissent" le plus souvent. La tactique utilisée par la police pour se débarrasser d'un prisonnier qu'elle soupçonne d'être communiste et qui ne "coopère" pas, consiste à lui faire signer une déclaration de sortie avant de l'emmener à l'extérieur. Ou bien on ne le revoit jamais et la police peut toujours dire à la famille que la personne 'libérée" a rejoint le maquis, ou bien on retrouve son cadavre dans la forêt et le meurtre est alors attribué aux "terroristes". Ce type de disparition baptisé "assassinat secret" par la population, nous a été rapporté des dizaines de fois dans différentes zones. A la prison de Pipun, on a passé par les armes après le 6 octobre 1976 la plupart des prisonniers arrêtés depuis 1973 en vertu de |' "Acte anticommuniste" de 1952 et détenus sans avoir jamais été jugés. Tous avaient bien sûr signé leur "déclaration de sortie" avant d'être liquidés. Selon des sources bien informes, une pratique courante consiste après avoir exécuté le suspect, à lancer son corps par avion dans la jungle pour démoraliser les guerillas. La campagne militaire Quels sont à ce jour, sur le plan proprement militaire, les succès à l'actif des forces du gouvernement royal thaflandais? "Il est difficile de dire qui a l'initiative. Notre tactique opérationnelle consiste à attaquer la cible. Mais les communistes terroristes, eux, mettent des mines partout et il nous est très difficile d'atteindre nos objectifs. Alors nous concentrons

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bombardements aériens et tirs d'artillerie là où nous supposons que se trouvent nos ennemis. Il arrive toutefois que des gens innocents soient tués et ceci alimente malheureusement la propagande communiste" , constatait à Vieng Sra un responsable militaire. Après des mois de bombardements intensifs, nul ne peut dire à combien se montent les pertes communistes. La seule chose certaine est que de nombreux villageois ont été tués, alors que les combattant des "Forces armées populaires" prenaient refuge dans d'autres régions. Il y a toutefois de bonnes raisons de penser que ces derniers se trouvent dans une situation difficile, dispersés en petites unités, harcelés de tous côtés et contraints à se déplacer constamment. Depuis plus d'un mois, leurs attaques d'envergure ont sensiblement diminué. En outre, les nouvelles forces, en majorités étudiantes, qui avaient rejoint les maquis du PCT après le 6 octobre, fuyant les villes, ont à affronter la période d'adaptation dans une situation. très dure. En dépit de ces difficultés, seules quelques dizaines de personnes se sont apparamment. rendues. Et on peut penser que les guerillas ne manquent pas de solutions de repli, même s'ils ont dû quitter momentanément certaines bases permanentes. Sur place, parmi les gens bien informés, personne ne croit qu'il soit possible d'anéantir ainsi le mouvement communiste. Tout au plus, son expansion pourrait-elle être freinée temporairement. La destruction des "sanctuaires" communistes est une des premières tâches de l'armée. Certains d'entre eux semblent avoir été atteints par les bombardements. Ainsi, le camp connu sous le nom de Kao Khao dans la province de Satun aurait été sérieusement touché au début de janvier. Des paysans vivant à proximité nous l'ont décrit comme une conque bien abritée, où les insurgés cultivaient riz et légumes; il ne s'agissait pas là, selon eux, d'une base permanente du PCT, mais plutôt d'une plaque tournante où se rejoignent des chemins reliant plusieurs provinces. Le camp était vide au moment du bombardement. Depuis bientôt un mois, l'aviation arrose aux missiles et, depuis le 22 mars, au napalm, le lieu connu sous le nom de Kung Ching, dans la chaîne montagnéuse de Banthad, district de Tha Sala. Légende ou pas, les autorités militaires sont en effet convaincues que Kung Ching abrite l'une des plus grandes bases fortifiées du PCT dans le Sud. On prétend qu'elle comporte des milliers d'hectares de terres cultivables, des mines d'étain et des souterrains capables d'abriter plusieurs milliers de personnes. Des falaises rocheuses entouraient ce camp d'une barrière naturelle infranchissable. Là encore, il est difficle d'apprécier l'importance réelle de cette base. Selon un résident qui semblait en savoir long et qui tenait pratiquement le langage d'un cadre du "Front patriotique thailandais", Kung Ching "n'est pas une base importante du PCT et si les militaires prétendent la détruire, il y aura peu de dommage pour les communistes. Le PCT a une vingtaine de bases fortifiées avec de grandes étendues cultivables mais ailleurs, dans des zones que l'armée n'a jamais su repérer." Une autre région est devenue la cible constante des militaires depuis le 16 février, jour où la princesse Vibhavadi Rangsit y a trouvé la mort : celle de Ban Nua Klong, dans le district de Vieng Sra. Elle était considérée jusque là par les populations avoisinantes comme une zone "libérée" , les soldats gouvernementaux ne pouvant plus y pénétrer sans y risquer leur vie. Depuis le 24 février, des centaines de familles en ont été évacuées et un pillonnage d'artillerie lourde (105 mm et 155 mm) maintenu 24 heures sur 24, a préparé l'avance des troupes commencée le 13 mars. Les deux premières unités envoyées sur place ont subi de lourdes pertes dues aux mines et aux embuscades. Depuis quelques semaines toutefois les militaires ont pu occuper certaines positions, et des sources locales admettent qu'ici l'armée a remporté quelques succès. Mais pour combien de temps? Aujourd'hui Ban Nua Klong est une zone désertée, fantôme, vidée de tous ses habitants. Il s'agit là d'un pur et simple retour aux pires jours de 1970 où, sous la dictature de Thanom et Prapass, Ban Nua Klong avait subi le déchaînement des forces armées et de la police. Le seul résultat de ces brutalités avait été de pousser davan tage de gens à rallier les communistes. La guerre psychologique Indépendamment des quelques succès proprement militaires - très relatifs pour l'instant - il ne faut pas oublier que l'ensemble de l'opération vise à isoler les communistes de la population rurale matériellement mais surtout psychologiquement. Qu'en est-il à cet égard ? Car c'est bien sur ce terrain là qu'il faut finalement juger des résultats de la campagne en cours. Un des volets de l'action psychologique consiste à organiser sur une large échelle des séances de "formation" pour les habitants des zones considérées comme "rouges". Nous avons assisté à Vieng Sa à un de ces rassemblements destinés à faire entendre la "Voix des villageois", nom donné officiellement à ce programme. Il s'agit de "ramener les gens fourvoyés du côté du gouvernement", en leur indiquant le respect des trois valeurs - Nation, Religion, Monarchie - considérées comme un bagage psychologique permettant de résister au communisme en leur apprenant comment répondre à sa propagande et, point essentiel, quel type de renseignements secrets rapporter aux autorités. Pratiquement, la séance à laquelle assistaient 200 adultes, en majorité des femmes et des vieillards, ressemblait à quelque chose située à mi-chemin entre une classe enfantine et une cérémonie religieuse. D'autre part, les fonctionnaires de province sont maintenant tenus à se rendre dans chaque village, en civil, et accompagnés d'un médecin ou d'un spécialiste des questions agricoles. L'arrivée des troupes qui suit généralement de peu est présentée comme une mesure de "protection du peuple". La même équipe, chargée du travail psychologique, revient dans le village une fois après l'entrée des troupes, et son action est complètée par celle d'unités spéciales des forces de police. Ce type d'action est-il efficace ? Un journaliste local n'hésite guère à répondre : "Dans le passé aussi le gouvernement a essayé de mettre sur pied des campagnes de ce genre. Il n'aura pas plus de succès aujourd'hui qu'il n'en a eu hier. Les fonctionnaires ont toyjours regardé les paysans comme s'ils étaient des animaux, En outre, les gens sont toujours plus pauvres et les actions psychologiques ne leur remplissent pas le ventre."

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directeur de publication: J.F.Godchau, imprimerie Rorographie Montreurt, commission parifaire n°59117

THAILANDE C'est bien ce que reconnaissait en d'autres termes un haut fonctionnaire à Ban Nasarn dont le témoignage d'une exceptionnelle franchise, et très éloigné des vérités officielles débitées généralement à cet échelon, mérite d'être cité : "Avant le 6 octobre, les communistes terroristes tuaient d'une manière sélective les policiers et les fonctionnaires corrompus. Depuis, ils se sont mis à attaquer tous les gouvernementaux, descendant des montagnes par groupes de 100 à 150 pour détruire des postes de police, visiblement toujours bien informés par les villageois du moment propice à l'assaut. Depuis le déclenchement des opérations militaires massives, on note une différence importante : les attaques sont maintenant l'œuvre des villageois eux-même et non des commandos venus de la montagne. De district est rouge. A ce niveau d'inflitration, le travail politique et psychologique pour changer les idées des gens ne peut plus être mené. Tout sur place confirme ce jugement. Le long de la route bordée de forêts denses qui relie d'importantes bases militaires, entre Ban Nasarn et Klong Prab, le chauffeur du taxi ne cesse de signaler les endroits où les forces gouvernementales sont récemment tombées dans des embuscades. A part un cordon continu de soldats qui contrôlent maintenant la route en permanence, on ne croise que des voitures bondées de militaires. Pas un civil, rien qu'un calme presque inquiétant. Presque partout apparaît une étroite complicité entre les communistes et la population : "Le gouvernement prétend que nous devions verser 10 bath par mois aux communistes; ce n'est pas vrai", déclarent des paysans évacués de leurs villages dans le district de Tha Sala (province de Nakon). "Les communistes cultivent de tout et avant la guerre, ils venaient régulièrement nous vendre leurs produits en échange de ceux dont ils manquaient. Dans le passé, les militaires sont venus ici trois fois. Mais maintenant, c'est le plus dur. Ils nous ont dit que cela pouvait durer de 2 à 8 mois. Dans notre hameau, ils ont arrêté 5 paysans. Ils disent qu'ils sont là pour nous protéger des communistes, mais ils ne nous demandent pas notre avis. Les 'hommes de la jungle' eux, nous consultent avant d'attaquer un poste de police ou de tuer un officiel." Finalement, tous les témoignages concordent : si les opérations militaires proprement dites permettent effectivement de couper momentanément et par la force la coopération entre la population et les combattants des "Forces armées populaires", c'est au prix d'un fardeau exorbitant imposé aux paysans. A partir de là, l'action psychologique tourne à vide dans un climat hostile; elle est incapable de rallier vraiment les populations au gouvernement. Les perspectives Les responsables militaires donnent l'impression d'être plus déterminés cette fois-ci que par le passé à en finir avec le communisme. Peut-être le processus de guerre révolutionnaire en cours pourra-t-il un moment être freiné, mais finalement le courant semble aller irrésistiblement dans le sens d'une croissance des forces qui sympathisent avec les insurgés. L'offensive en cours touche en effet avant tout les populations civiles et le cycle répression-résistance est enclenché. 32'

Ainsi, au début de l'année, la radio du PCT donnait un bilan encore incomplet des pertes infligées aux forces gouvernementales dans l'ensemble du pays en 1976 : 1.015 tués, 1300 blessés et 146 prisonniers. Ces chiffres ne paraissent nullement exagérés et ceux de 1977 seront sans aucun doute bien supérieurs. Durant dix ans, de puis le déclenchement de la lutte armée en 1965, le PCT a consacré la majeure partie de ses efforts au travail de propagande et de formation politique, touchant ainsi de larges secteurs de la population rurale qui ne se laisseront pas facilement convaincre par le type de guerre psychologique organisée aujourd'hui massivement par le gouvernement. Le mouvement communiste s'adresse à des convaincus. Les populations rurales font en effet l'expérience quotidienne de la corruption des fonctionnaires et des policiers, de l'inefficacité du système bureaucratique, bref, d'une oppression constante de la part des représentants du gouvernement à tous les échelons. Le massacre des étudiants de l'université Thamassat le 6 octobre, le coup d'Etat militaire et le retour à la dictature, ont en outre donné une impulsion sans précédents à la lutte révolutionnaire. Si les événements d'octobre 76 ont été largement ressentis dans le pays, on ne peut pas dire en retour que l'ampleur de la guerre déclenchée dans le Sud soit clairement perque par la population de Bangkok. Bien sûr, les mass media rapportent largement les communiqués militaires mais il y a la censure et le théâtre des opérations est relativement éloigné. Il s'agit pourtant de la guerre anti-insurrectionnelle la plus dure qu'ait jamais connue la Thailande. L'espoir d'une évolution graduelle de la société thailandaise est mort le 6 octobre et le pays s'est maintenant engagé dans une voie qui paraît sans retour. C'est exactement la situation que redoutait un homme de droite aussi peu suspect de communisme que Somchai Rakwijit, ancien dirigeant d'un groupe de recherche de l'ISOC, qui déclarait en février 76 : "Alors que les communistes gagnent du terrain, et de ce fait, alourdissent la menace qui pèse sur la majorité des thais qui aspirent à un système de gouvernement démocratique stable et efficace, les modérés seront contraints à développer une résistance plus grande vis-à-vis des communistes. On peut donc envisager que si ces derniers poussent leur 'guerre populaire', les Thais modérés et apparamment apolitiques se constitueront en une force majeure. Si cela se produit, la Thatlande ne deveindra certainement pas un autre Vietnam. Néanmoins, les conditions tragiques d'un nouveau Vietnam pourraient être créées si une prise du pouvoir inconsidérée par quelque faction militaire et (ou) par l'extrême-droite, en venait à provoquer une opposition violente et générale chez les modérés et ceux qui aspirent à la démocratie. L'extrême-droite pourrait alors recourir à des mesures répressives et indifférenciées qui pousseraient la majorité du peuple thai dans les bras des communistes. Le résultat le plus probable serait alors une guerre civile, l'émergence en force du PCT et de l'armée de libération populaire, et un nouveau Vietnam." ("Trends in Thailand II", Singapore University Press, 1976).

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