Bokassa est tombé. Il n'y a pas de doute que l'impérialisme français a orchestré cette «opération ravalement» à la tête de l'Etat centrafricain. Mais cela ne peut nous faire oublier que ce sont les lycéens et les étudiants centrafricains qui, en occupant héroïquement la rue, en manifestant contre le dictateur, en refusant de jouer une fois encore le jeu infernal des «sujets de l'Empereur» ont engagé l'épreuve de force et précipité la fin du régime. La répression qui fut terrible a été dénoncée par Amnesty International. Le malaise qui traversa alors la diplomatie occidentale obligea l'impérialisme français à reconsidérer sa politique. Mais, sans les manifestations des jeunes centrafricains, il n'y aurait eu ni «révélations», ni commission d'enquête, ni suspension des aides françaises, américaines et autres, ni coup d'Etat. Aucune capitale occidentale, pas plus Paris que Washington, n'a le droit de revendiquer une quelconque sorte de parenté dans le discrédit soudain de Bokassa. Ce sont les jeunes de Centrafrique qui, en mourant torturés, étouffés à cinquante dans des gêoles, ont imposé la fin de l'effroyable mascarade qui durait depuis treize ans. LES HYPOCRITES DU GOUVERNEMENT FRANÇAIS
Lorsqu Amnesty national révéla la répression du 20 janvier 1978 (400 morts), Galley, ministre de la Coopération, parla de «pseudo-événements». Pour le gouvernement français, il n'y preuve d'une telle accusation et, de plus, il n'est pas dans la «trade la France de s'occuper de la politique intérieure des autres états. La belle affaire que voilà ! Le soi-disant Empire centrafricain est tenu à bout de bras par l'aide française. Le salaire des fonctionnaires et des militaires était régulièrement assuré par Paris. Les restes de ce qu'on peut encore appeler une économie dans ce pays exangue étaient aux mains des investisseurs français, quelques capitaux suisses, allemands ou autres. Le
Centrafrique
L'impérialisme français
la main dans le sac régime etait incrusté d'hommes d'affaires véreux, soudards à la retraite, de «conseillés», tous français, tous liés à divers services parisiens spécialisés dans le contrôle des régimes africains. Bokassa recevait très régulièrement dans ses chasses des ministres français ainsi que Giscard d'Estaing. Tout cet aéropage s'encanaillait en compagnie de cet inénarrable Empereur, ancien trouffion de l'armée coloniale française, alcoolique, paranoïaque, collectionneur de décorations et, paraît-il, mangeur de chair humaine. Le frisson exotique excitait ces bourgeois et, le soir venu, tout ce beau monde devait rire des truculences de Bokassa. Les séjours impériaux n'étaient d'ailleurs pas seulement de simples formes de politesse obligée. Qui pouvait rencontrer Giscard durant ses chasses centrafricaines où tout jourétait interdit? Le prési dent sud-africain ? Et lorsque les invités repartaient, ils avaient de quoi décorer leurs salons de dizaines de kilos d'ivoire ou de quoi remplir leurs coffres-forts de diamants que Bokassa pillait allégrement par décret impérial.
L'impérialisme français n'a-
vait pas une néo-colonie en Centrafrique. Il y avait une «colonie». Et cela doit nous inspirer une haine tenace contre ces tartuffes élyséens qui, la bouche en cul de poule, nous parlent aujourd'hui de la vive réaction de la France pour le respect des droits de l'homme.
Combien de temps encore la cinquième République pourra maintenir sans coup férir cette omnipotence dans les pays africains ? Combien de temps le silence pèsera-t-il sur cette partie de continent où l'impérialisme français décide de l'essentiel et parfois du reste ? Combien de temps ces milliers de militaires ? Combien de temps d'Etat, ces manipulations, ces trafics, ces meurtres, ces répressions ? Combien de temps cette hypocrisie?
Combien de temps, pour parler encore plus clairement, le mouvement ouvrier fran- mouvement çais va-t-il s'abstenir sur cette question et se contenter de protestations insignifiantes ? Des millions d'Africains vivent sous la botte française aussi que nous sommes encore incapables d'organiser de puissantes mobilisations contre notre propre impérialisme.
Le dernier exemple est celui de la Centrafrique. riposte des organisations ouvrières, le gouvernement français se paye le luxe de se présenter comme le sauveur du peuple centrafricain. Combien faudra-t-il de morts ailleurs pour que la bourgeoisie française découvre sous ses fenêtres parisiennes le définitif des travailleurs français ? PAS PLUS BOKASSA QUE
Bokassa fut mis au pouvoir le ler janvier 1966 par la France qui craignait que le président du moment n'ouvre le pays aux Soviétiques ou aux Chinois. Ce président était Dacko. Le 20 septembre 1979, Dacko débarque d'un avion militaire français pour remplacer Bokassa. La France en a décidé ainsi (1).
L'ampleur de l'opération militaire, les dispositions immédiates prises par les Français pour contrôler le pays, empêcher les manifestations, interdire à Patasse, autre opposant au régime défunt de rentrer, montrent une chose : Paris a craint que les Centrafricains occupent la rue et s'en prennent à la présence française. Incroyable coup de poker que de vouloir s'en défendre en faisant débarquer à Bangui les paras français. La télévision s'est chargée immédiatement de parler d'accueil chaleureux de la populachoses ment. Le Monde parle le 25 septembre d'une «capitale bien contrôlée pour rester sage». Mais le 27, il écrit : «Une nuit pour réussir techniquement un coup mili- coup militaire. Une semaine à peine pour arriver à un fiasco politique. Le bilan est sévère. Mais les faits sont là. Accueillis en «amis libérateurs», les soldats commencent être regardés sinon en cupants, du moins en de bien suspects garants du retour à la démocratie».
Le fantoche Dacko remplace Bokassa le fantoche. Première apparition publique du «président», première bourde : il qu'il est tout disposé à entretenir des relations avec l'Afrique du sud. O combien ces messieurs de l'ambassade de France devaient avoir envie de lui dire chut ! Deuxième bévue, Paris refuse à l'ancien Premier ministre de Bokassa, le sieur Patasse, de rentrer chez lui. Argutie grotesque sur une histoire de papiers non en règles, histoire de rappeler que la Centrafriquasiment territoire français. Qu'à cela ne tienne, Patasse, qui est malin comme un ministre de Bokassa, s'en va à l'ambassade libyenne de Paris, 1) Pas plus nous n'acceptons qu'un
Bokassa puisse se maintenir au pouvoir grâce à l'aide française, pas plus nous n'acceptons que ce soit l'impérialisme qui l'en déloge afin de barrer la route à une opposition de masse.
joue le jeu de celui qui va demander de l'aide à Kadhafi et finit par se rendre à Tripoli pour rentrer enfin à Bangui, le 4 octobre. Paris aurait voulu faire de Patasse l'opposant populaire à Dacko qu'il ne s'y serait pas pris autrement... Mais l'affaire est tellement obscure qu'il n'est pas impossible qu'un service parisien quelconque de coopération ou qu'un réseau gaulliste ait volontairement joué la carte de Patasse pour remplacer Bo-
En effet, il ne peut y avoir aucune ambiguité sur le climat politique qui règne dans ce genre de chasse gardée de la France. C'est un authentique imbroglio où coopèrent et se concurrencent divers réseaux de barbouses, divers services officiels, divers trusts menant chacun une politique. Ce ne serait pas la première fois que, dans un pays africain, messieurs geant de sources françaises différentes, bien que parfois très officielles, se trouvent mener des opérations politiques contradictoires.
Dacko, ce personnage qui, en 1962, déclarait déjà que, selon lui, «la seule aide vraiment désintéressée est celle de la France», proclame aujourd'hui le maintien des troupes françaises «aussi longtemps que nécessaire». Le personnage montre doute une certaine continuité. Patasse, de son côté, ne prend guère de risques en exigeant leur départ.
Dacko manquant visiblement d'imagination se met à constituer gouvernement dans lequel on trouve une majorité de dignitaires de l'ancien régime. Sylvestre Bangui, ancien ambassadeur à Paris, fondateur de son propre front de libération dans un salon du seizième arrondissement parisien, devient le ministre des Affaires étrangè-
Patasse exige un «gouvernement provisoire d'union natio-
Dacko invite les jeunes de Bangui à ne plus «se mêler de politique».
Patasse réplique en tentant de se faire le défenseur des jeu-
nes, des étudiants et des enseignants.
En définitive, Dacko est loin d'avoir pu stabiliser son pouvoir et Paris pourrait changer l'homme aussi vite qu'il est venu.
Redonner au pouvoir un semblant de légitimité tel est l'objectif modeste de l'impérialisme. C'est donc la réponse du peuple centrafricain qui déterminera la tactique et les marges de manœuvre de la France. Dacko, Patasse ou un autre. REDONNER FORME ET FORCE AUX SYNDICATS
La bataille pour les libertés démocratiques dans un pays semi-colonial peut culminer par l'exigence d'une Assemblée constituante souveraine. Le «programme de transition» indique sans ambiguité la dialectique de cette démarche. «Le poids spécifique des diverses revendications démocratiques et transitoires dans la lutte du prolétariat, leur liaison réciproque, leur ordre de succession sont déterminés par les particularités et les conditions propres de chaque pays arriéré, pour une part, considérable par le degré de son retard» .
La bataille pour les libertés démocratiques sans restriction en Centrafrique ne peut s'exprimer à l'étape actuelle par un mot d'ordre central comme celui de l'assemblée constituante si auparavant les masses n'ont pas commencé, même partiellement, à se doter d'organisations politiques ou syndicales. Le panorama centrafricain aujourd'hui est essentiellement marqué par les politicards réactionnaires comme Dacko, Patasse ou Bangui.
Les enseignants qui manifestaient le 26 septembre exprimèrent à la fois les perspectives que doit se tracer le mouvement de masse et les confusions actuelles qui le traversent. Après avoir rappelé que «ce n'était pas à un homme de décider mais au peuple tout entier», les leaders enseignants préciserent leurs vues. «La lutte continue, direntils, et elle continuera tant que n'aura pas été mise en place une véritable démocratie». Celle-ci passe par «l'instauration des libertés démocratiques, des élections legislatives, l'épuration de larmee, du parti, de la fonction publique». Et on entendit même des propos élogieux pour le président ivoirien, Houphouet Boigny, ainsi qu'une demande aux françaises de rester, sans pour autant sortir de leur rôle (Le Monde du 28 septem-
S'il ne fait pas de doute que l'essentiel de la bataille aujourd'hui doit porter sur les Centrafricain doit pouvoir avoir des activités politiques, doit s'engager librement dans un quelconque groupement politique, doit pouvoir faire grève, doit pouvoir manifester, doit pouvoir lire ou diffuser les journaux qu'il désire. Il faut dire non au parti unique.
seulement que question des élections pourra prendre une autre forme qu'une caricature de démocratie; c'est masses pourront exiger une véritable assemblée nationale souveraine. Il n'est pas possible de dissocier cet objectif des moyens avec lesquels les masses pourront avancer. Il faut des syndicats étudiants, enseignants, ouvriers et paysans qui soient totalement indépendants de l'Etat libertés démocratiques, il ne peut s'agir d'une demande pas-
Spire, d'une exigence adressée à Dacko ou à Patas.
garantie d'imposer ces libertés, c'est de construire sans attendre des organisations de masses indépendantes, syndicats et tions, c'est de rompre avec toute illusion envers les troupes françaises ou quelconque épuration du parti de Bokassa. Il faut que les travailleurs, les jeunes et les paysans s'organisent pour imposer leurs droits politiques. Dacko et Patasse n'ont pas le monopole de la politique. Tout et des politiciens bourgeois. Il faut des associations de jeunesse qui soient indépendantes des notabilités et des ministères. Il faut la liberté de la presse. Alors, et alors, seulement, l'exigence des libertés démocratiques sortira des discours dominicaux pour prendre le chemin de la rue et des champs. LES TYRANS ET L'AFRI-
QUE RESPECTABLE
Le Monde écrit le 22 septembre qu'après «la chute des tyrans de l'Ouganda et de la
Guinée équatoriale, voici enfin que disparait un des hommes qui ont le plus déshonoré les jeunes nations indépendantes
d'Afrique». En quelque sorte, il y aurait une Afrique démocratique et une Afrique non démocratique. Ou, plus prosaiquement, en ce qui concerne les intérêts impérialistes, il y aurait des états néocoloniaux dont le fonctionnement, la «rationalité», la respectabilité correspondent aux besoins nouveaux des investisseurs et il y aurait ces vestiges des premiers âges où un dictateur, au milieu d'une incroyable anarchie, d'un pillage frénétique et d'un régime d'opérette, ne garantit même plus les intérêts immédiats des capitalistes. Le journaliste du Monde confond évidemment les deux choses. Je partage avec lui l'idée que l'impérialisme ne peut plus se permettre, pour des raisons économiques certaines, des pays où il n'est même pas possible d'envoyer un chèque sans être certain qu'il ne finira pas dans la poche du dictateur local.
Mais cette Afrique-là n'est que la partie la plus rouge du spectre néo-colonial de l'Afrique. Bokassa arrachait la peau d'un ministre qui avait cessé de plaire et crevait les yeux des lycéens. Macias, en Guinée équatoriale, avait fait arrêter toute activite économique et le pays ressemblait à s'y méprendre au refuge guyannais du révérend Jones Amin Dada se servait de son pouvoir pour amuser la galerie et exterminer une partie de la population. Tout cela fait de ces individus des personnages de légendes macabres. Mais si la presse occidentale se sert d'eux avec autant de cynisme, c'est pour que leurs dépouilles accrochées à la proue du navire cachent les Houphouët Boigny, les Ahidjo, les Senghor, les Mobutu qui ripaillent sur les ponts supérieurs.
Mobutu, un démocrate ? Alors qu'il est certain que ses troupes, en 1978, étaient aux côtés de Bokassa pour réprimer les écoliers de Bangui et que le peuple zaïrois n'en finit plus de mourir de misère et d'oppression.
Ahidjo, un démocrate ? Alors que toute opposition est interdite au Cameroun, qu'en 1971, on exécutait encore sur la place publique les opposants au régime et que la police politique demeure toute puissante.
Houphouët et Senghor, démocrates ? Alors que leurs longévités présidentielles sont jalonnées de répressions, d'interdictions, d'emprisonnements.
Et tous les autres... Où se trouve cette Afrique démocratique dans ce panorama où n'existent que des régimes de parti unique, des syndicats intégrés, des polices politiques, des armées encadrées par la France, des économies de misere et de pillage (2) ?
Bokassa, Macias et Dada ? C'est la partie émergée de l'iceberg. Pour s'en convaincre une sur la Centrafrique et regardons de quelle démocratie nouvelle se réclament ces paras français. Observons le caractère hautement démocratique d'un Dacko ! Au fait, pourquoi l'ambassade de France a-t-elle vidé le palais de Bokassa ainsi que divers ministères des archives du passé, pourquoi vider Bangui de toute la paperasse bokassienne ? La démocratie retrouvée n'exigerait-elle pas que toute la lumière soit faite ? Ou faut-il croire que les activités sanglantes de Bokassa n'étaient rien d'autre que celles d'un exécutant? Troupes françaises hors d'Afrique 2) C'est à la conférence franco- africaine de Kigali, en 1979, que fut désignée une «commission d'enquête» de juristes pour confirmer ou infirmer les aceusations de répression faite par Amnesty. La commission, composée d'hommes liges des régimes bourgeois africains, comme le Sénégal, confirma, Visiblement Paris avait déjà lâché Bokassa comme le confirment certaines «fuites» sur une rencontre houleuse entre le dictateur et un ministre français et la prépara-
Non, l'Afrique néo-coloniale dans sa totalité n'a rien à voir avec la démocratie. La domination de l'impérialisme dans ce continent n'a pas engendré une simple flaque de sang en Centrafrique, mais bel et bien un fleuve, qui va de Dakar à Pretoria, sans épargner le moindre pays.
Il y a donc lieu de dénoncer sans relâche l'utilisation qui est faite par l'extrême-droite l'affaire Bokassa pour exacerber le racisme. La dénonciation du «roi nègre» ne s'adresse plus à celui qui fut au pouvoir. Cette propagande s'adresse à nos frères de classe, à ceux que l'on expulse de France, a ceux qu'on exploite et qu'on opprime.
On veut leur faire payer deux fois leur drame, une première fois sous les dictatures d'invidus comme Bokassa, une seconde fois quand le monde découvre leur enfer. Les bons «démocrates», en toute logique, expliquent que lorsqu'on se donne un Bokassa comme chef, c'est qu'on est soi-même un complice et qu'en conséquence, l'Afrique n'est qu'une terre de sauvages.
Il faut stopper cette propagande à la racine. Il faut expliquer sans relâche que ces régimes n'existent qu'adossés, épaulés, soutenus, construits par l'impérialisme (3).
5 octobre 1979 tion depuis juin ou juillet de l'opération militaire. Cette fameuse commission fut pourtant l'objet d'un satisfecit général en Afrique, à propos de l'indépendance des magistrats. 3) II semblerait qu'un film sur l'opération militaire française Kolwesi en 1978, au Zaïre, soit en cours de tournage. Si cela se confirmait, il n'y a aucun doute que les militants anti-impérialistes se rendront massivement devant les cinémas pour donner leur avis.