lundi 22 octobre: Tominova discute dans un café avec Gordon Wright, un avocat canadien venu pour le procès. Le flic qui suit partout la porte-parole de la Charte 77 s'est carrément installé à leur table et écoute. Il ne comprend rien. La conversation se rient en anglais. Gêné, au bout de quelques minutes: vous ?», «L'irlandais», lui ré. pond, moqueuse, Madame Tominova. Déçu, le fonctionnaire EXIGER L'APPLICATION DE LA LOI
Telle est l'ambiance à Prague. Un mélange de surveillance policière et d'ironie. Un Etat qui organise la peur, des opposants qui ne l'acceptent pas et qui «vivent dans la vérité», comme disait Vaclav Havel avant son arrestation. Cette vie «ramène l'individu sur la terre ferme de son identité, et en tant que choix politique, elle l'amène à jouer le tout pour tout.» (1) La veille du procès, Zdéna Tominova me disait : «Nous ne sommes pas des éléments subversifs, ni même des dissidents. Nous sommes des citoyens responsables».
Très émue par les nouvelles •sur la solidarité en Europe occidentale, elle a continué, en français : «Personnellement, je ne vois pas comment je pourrais accepter une autre décision de cette cour que la proclamation de l'innocence des six. Je suis pratiquement sûre d'être arrê ge avec les militants de arte 77 et du vons tée, mais jamais je ne cesserai la lutte pour leur libération. Je suis persuadé que tous nos amis pensent de la même façon». Elle parle lentement,
Usa tête à deux mains. Autour de nous, une trentaine de militants et de sympathisants du VONS et de la Charte, au fond d'un grand café aux banquettes de velours vert. Dehors, la sirène d'une voiture de police attire mon attention. Ils sourient. Ils ne viendront pas dans
«Nous ne combattons pas le socialisme», me précise-t-elle immédiatement, «le régime ». Elle s'arrête et dit: «C'est dur ce que je vais dire, mais c'est nécessaire : c'est le régime qui utilise le socialisme pour conserver son pouvoir et ses privilèges». Cette femme de trente-huit ans n'a jamais adhéré à un parti politique. Interprète, auteur de nouvelles et d'essais philosophiques, elle a toujours refusé «l'aide fraternelle» des troupes du pacte de Varsovie, en 1968. Cela a suffit pour en faire une rebelle, pour lui faire signer la Charte 77 dont elle est maintenant un des trois porte-parole officiels.
«Dans toutes les sociétés, me dit-elle, les lois ne suffisent pas. Encore faut-il les appliquer, vérifier constamment qu'elles le sont». Tel est le rôle du VONS. (*) (Journaliste à Rouge, hebdomadaire de la LCR française - SFQI -, présent à Prague lors du procès, expulsé)
La Charte 77 qui regroupe environ 1200 signataires se bat pour l'application en Tchécoslovaquie des droits démocratiques élémentaires, reconnus par la Constitution et le gouvernement : droit de réunion, d'association, de circulation des idées et des écrits. Le Comité pour la défense des personnes injustement persécutées (VONS) «s'est donné pour but d'étudier le cas des gens qui sont poursuivis ou emprisonnés pour avoir exprimé leur opinion. Celui aussi des victimes de l'arbitraire policier ou judiciaire.»
Créé en avril 1978, le VONS regroupe 22 membres. Après les arrestations de mai dernier, douze nouveaux membres se sont déclarés. Leurs noms et adresses, ainsi que les statuts du Comité, ont été déposés au trimunicipal de Prague, comme l'exige la loi. La Fédération internationale des droits de l'homme vient de reconnattre le VONS comme sa section officielle en Tchécoslovaquie.
Sa plate-forme n'est donc pas différente de celle de la Charte 77 dont il émane. Mais il concentre ses activités sur une tâche précise et regroupe des gens très actifs. Depuis sa création, il a publié 139 communiqués et traité environ 70 cas de répression et d'arbitraire. Les adresses et les noms des adhérents du Comité sont diffusés dans tous le pays, notamment en Bohème et en Moravie. Ils ainsi des informations sur des jugements et les illégalités commises par la police
et la justice. Les victimes sont pour la plupart des jeunes ou des ouvriers, certains isolés dans de petites villes de province ou dans des villages.
LA FORCE DE
La force de la répression repose en partie sur l'ignorance des faits par la population. Ces jugements restent confidentiels, le Rude Pravo, organe central du PC, passe son temps à vanter les mérites du socialisme et à promettre un avenir radieux. «Des conneries, rien que de conneries dans ce canard», me commente un sympathisant du VONS en feuilletant le Rude Pravo du jour. C'était mardi, le verdict du procès devait tomber le soir même. La seule mation» sur l'événement donnée par la lettre d'un lecteur canadien. Il y affirme que les dissidents, plutôt que de salir l'image du socialisme en Occident, feraient mieux de dénoncer les brutalités et la répression qui règne dans les pays capitalistes, en particulier aux USA et au Canada.
Quand le VONS publie et diffuse des informations précises sur la répression et l'arbitraire ordinaire, il met done une d'une bureaucratie qui prétend parler au nom de la classe ouvrière. On a peine à croire, en Europe occidentale, à l'importance de ce combat. On ne peut même pas comparer avec la situation sous les dictatures fascistes. Là bas, contrairement à un Pinochet par exemple, Husak et ses accolytes signent les Accords d'Helsinki, parlent au nom de la classe ouvrière et du mouvement ouvrier international, proclament dans leur lois tous les droits dé-
C'est sur cette contradiction permanente entre les parole. et les actes qu'agissent les militants du VONS et de la Charte 77. «On estime à plusieurs centaines le nombre de personnes emprisonnées pour raisons politiques», me dit une militante du VONS. Certains ont simplement refusé de signer un texte condamnant la Charte, ou pire, une femme a été licenciée de son travail «parce qu'elle continuait à voir son mari, signataire de la Charte 77». «Mais pas que ces cas», me précise-t-on. «Il y a qui refusent de partir au service militaire, ceux qui sont emprisonnés un ou deux ans pour une rixe avec la police.»
UN REFUS DE LA CLANDESTINITE
Appliquer la loi est donc subversif, en Tchécoslovaquie. C'est du moins ce que pense le gouvernement et le tribunal de Prague qui viennent de damner six militants du VONS pour leurs activités légales. Pourtant, a proclamé avec ironie Jiri Dienstbier à ses juges, «si le VONS avait existé dans n'y aurait-il pas eu autant de condamnations; peut-etre que notre cher président Husak n'aurait pas fait autant de pritravail, se
VONS journée.
au mois de juillet, à Ostrava.
son !». Mais ce «légalisme» est aussi une force. En arrivant à soigneusement planquées, m'attendais à des rendez-vous clandestins, à rencontrer des gens dans des endroits sombres. Rien de tout cela.
C'est dans le plus grand café de la ville, en face du Théâtre national, que l'on m'a invité Tout le monde s'y est retrouvé pendant le procès, toutes tendances et réunies. Blues jeans, cheveux longs, les filles en pantalons, ils sont tous là, jeunes pour la plupart, autour de grandes bières Pielsen. Ils se parlent quelque-fois dans l'oreille et disparaissent à deux ou trois pour une réunion. Tendus à l'approche du verdict, ils agissent ensemble avec une solidarité impressionante.
Toutes les opinions sont acceptées. La Charte et le VONS comprennent les militants de tendances très différentes : catholiques, libéraux, libéraux,
trotskystes, sociaux-démocrates ou libertaires, ils se serrent les coudes. Et discutent librement de leurs idées, de l'avenir de leur combat. Tous s'affichent militants et signataires de la Charte, ils discutent librement avec des étrangers. Quand les flics viennent contrôler les papiers, ils constinuent à discuter, comme si de rien n'était. Eux, ils refusent de présenter leur carte d'identité.
Une détermination qui impressionne. Mais on aurait tort de généraliser. Si l'on n'est plus à l'époque stalinienne, où en se déclarant opposant on prenait son billet pour le Goulag, le régime a d'autres méthodes pour maintenir marginale son opposition. «Les informations ne viennent pas toutes spontanément» remarque un militant du VONS. «Quelquefois les gens pensent que nous sommes des provocateurs, beaucoup ont peur de s'adresser à nous».
LA REPRESSION
Cette peur est l'arme essentielle du régime. Non la peur de la prison, mais celle de perdre son emploi et tout ce que l'on a péniblement acquis. Un signataire de la Charte 77 est constamment surveillé. Il est la plupart du temps licencié et ne trouve pas d'emploi à sa qualification. Des philosophes deviennent gardiens de nuit, des ingénieurs laveurs de carreaux. Les primes qui entrent pour une large part dans le salaire, sautent. Un ouvrier voit subitement ses conditions de travail se détériorer. On vous coupe le téléphone; si vous habitez un appartement propriété de l'Etat, on vous vire.
Le philosophe Julius Tomin, qui a perdu son emploi de gardien de nuit dans un zoo, il y a trois semaines, nous raconte sa vie quotidienne: «Deux flics sont installés sur mon pallier, avec un petit poste émetteur. Ils y mangent et jouent aux dames toute la journée. Ils empêchent les gens d'entrer chez moi pour boire un café. Même les enfants qui viennent visiter mon fils sont refoulés. Mes amis n'osent plus venir me voir.» Au mois de juin, sa femme, Zdéna Tominova, a été attaquée et battue dans un escalier par des individus masqués. Il se rend immédiatement à l'hôpital et ne va done pas à
Le lendemain son directeur lui demande pourquoi il s'est battu avec des inconnus dans le 200. En fait, un groupe l'attendait aussi, cette nuit-la, et la police avait averti son directeur avant même la bastonnade. La bureaucratie policière n'avait pas compté sur l'imprévu...
Cette vie, peu d'hommes et des femmes sont prêts à l'accep-
La situation économique s'est brusquement détériorée
CHARTA
(Ivan Steiger, Listy)
ces derniers mois. Les prix ont augmenté de façon spectaculaire. «Jusqu'à 200% pour certaines marchandises comme les vêtements» me dit-on. J'avais effectivement trouvé très élevés les prix affichés dans les vitrines : pas de chaussures à moins de 300 couronnes (150 F), pas de vestes à moins de 700 couronnes (350 F). Le moyen d'un ouvrier s'élève à 2200 couronnes (1100 F par mois). Les queues devant les magasins d'alimentation fréquentes, les coupures de gaz et d'electricité, quotidiennes. La corruption et le marché noir ont pris des proportions
Pour la première fois depuis longtemps, le Rude Pravo a dénoncé des cas de corruption spectaculaires. «Mais ils ne font évidemment rien contre elle» me précise-t-on immédia-
HUMILIES ET HONORES
Les aléas de la planification bureaucratique la favorisent, au contraire. Ainsi m'explique une amie : «Quand certaines cigarettes viennent à manquer - c'est fréquent - tu dois connaître le marchand et payer plus cher pour en avoir. Les paquets qui restent sont planqués sous l'étalage et le vendeur deux couronnes de mieux par
De cette aggravation de la situation économique, on ne parle pas dans les lieux publies. Apparemment, la population se tait. Pourtant, me raconte-t-on, dans les familles beau-
Dans les réunions amicales, c'est le principal sujet de conversation. «La masse des travailleurs vit en contenant son mécontentement, dans l'humiliation. Elle n'a pas de moyen d'expression autonome, et il est difficile de faire le pas d'une action collective.» C'est le cas, pourtant quelques fois (voir encadré).
Il y a bien sûr une autre image de la classe ouvrière, celle que l'on rencontre rue Prikopé, au centre de la ville. Les trams traînent sur leurs rails, le soleil d'automne est froid et vous vous trouvez face à une centaine de portraits placardés sur un grand mur
ôcre. J'ai d'abord cru qu'il s'agissait du Comité central et je trouvais fort irrespectueux ces passants qui marchaient d'un pas pressé sans le saluer. Un ami m'explique qu'il s'agit des «héros du travail», les petits fils de Stakhanov. Tous des hommes d'ailleurs, certains cravates, un sourire en coin, l'œil fier, d'autres un casque de mineur sur la tête. En Tchécoslovaquie, «L'Homme de marbre» ne prend pas encore la poussière dans les caves des musées. Il est couvert de gloire, reçoit des salaires et des primes considérables. On le voit à la télé, il reçoit des fleurs dans les manifestations officielles. Pourtant il lui arrive aussi, comme un certain Sakmar dans les mines de Stanice, de se faire casser la
Celui-là avait plus que dépassé les normes et dû se faire recoudre à l'hôpital.
L'action de la Charte 17 et du VONS est donc difficile. Elle demande patience et courage.
rencontre sympathie, sympathie encore trop passive. Julius Tomin qui descend quelquefois dans la rue pour «parler gens», pour les informer simplement de ce qui se passe, estime à environ deux cents le nombre de personnes qui ont manifesté dans et autour du Tribunal au moment du procès. «C'est déjà beaucoup» pense-t-il. Ils se sont regroupés une soixantaine le lundi midi, rue Spaléna, face au bâtiment surveillé par la police. Dispersés, certains ont été arrêtés (37, le lundi après-midi, sept jeunes de moins de 18 ans, le mardi soir) et gardés à vue. L'attitude de la population était caractéristique : elle passait, comprenant visiblement très bien ce qui se passait, n'osait pas manifester.
L'INFLUENCE DU
MOUVEMENT OUVRIER
OCCIDENTAL De même, si les résultats du procès marquent un léger recul du pouvoir face à la solidarité internationale, ils sont très graves et aboutissent l'emprisonnement de militants précieux Parmi les plus importants. Jiri Hajek, porte-parole de la Charte 77, insiste longuement sur l'importance de la solidarité internationale qui doit se poursuivre : «Nous accueillons avec beaucoup de reconnaissance toutes les manifestations de soutien aux Droits de l'homme, mais nous devons accorder une importance particulière à tout ce qui vient de la gauche». C'est la plus efficace contre un régime et une police qui parlent et agissent au nom de la classe ouvrière. Le VONS va continuer ses activités. Pour Jiri Hajek, «ceux qui sont intéressés au développement d'une socialiste acceptent de telles initiatives pour le développement des droits civiques, comme une force qui aide ce développement. Je comprends que les éléments bureaucratiques soient hostiles à toute initiative civique, parce qu'ils veulent manipuler la population».
Les six condamnés vont subir de très difficiles conditions de détention. Anna Sabatova, la femme de Petr Uhl, condamné à cinq ans, nous explique: «J'aurai beaucoup de problèmes matériels avec mes deux enfants. Quel droit aurai-je de voir Petr Uhl ? Si le procès est confirmé en appel, je ne le verrai qu'une fois tous les six mois, pendant une heure, et je ne pourrais lui donner qu'un paquet de deux
* «TCHECOSLOVAQUIE - REPRESSION»
- BROCHURE regroupant les communiqués du Tchécoslovaquie libre et socialiste» Paris - 75011
7 «LISTY» en français, n. 12, sur le procès
Commandes au CICR - J.J.Marie Appt. 2A2 - 111, rue de Reuilly - 75012 Committee» 14 Elgin Court, 16
7. LABOUR FOCUS ON EASTERN EUROPE
111 Cazenove Rd. London N 16 kilos. Je pourrai lui écrire, mais me répondre il ne pourra qu'une fois tous les quinze jours. Une seule autre personne de la famille peut lui écrire, et personne d'autre.» Comme Jason beau père, roslav Sabata,
Petr Uhl subira le régime de catégorie, extrêmedeuxieme sévère, car il a déjà été ment condamné. Il lui est interdit de fumer ou de recevoir de l'argent. Il doit même attendre quinze jours pour changer
Les quatre de sous-vêtements.
autres emprisonnés seront en
«première catégorie», n'est guère mieux. Pendant la détention préventive, ce régime les obligeait, par exemple, à rester debout dans leur cellule toute la journée. Interdit de lire et de s'asseoir plus que quelques minutes par jour, sur les six condamnés de
Ainsi,
Prague et tous leurs amis actuellement emprisonnés attendent de nous une solidarité à la hauteur de leur courage. De cela, on est persuadé quand on revient de Prague.
dans la vérité», de
(1) « Vivre
Vaclav Havel, dans n.
revue «Alternative», édide la tions Maspero.
Documents du VONS et du procès
VONS publiée par le «Comité du 5 janvier pour une
Commandes a C. Fontaine - 30 bis, rue des Boulets
7 DOSSIERS EN ANGLAIS, par le «Charter 77 Defence
Montpellier Road, London W5