Celui qui s'adresse à vous est un homme âgé de 68 ans, qui -est entré dans le mouvement communiste à l'âge de 14 ans dans les années 1921-22 si difficiles pour l'Union soviétique, et qui jusqu'à aujourd'hui est resté fidèle aux idéaux communistes malgré la répression cruelle et injuste qu'il a subie de la part d'un parti qui se dit communiste. Cette lettre n'est pas ma première tentative pour entrer en contact avec le mouvement communiste international. En février 1968, l'écrivain Alekser Egrofovitch Kosterine, communiste depuis 1916, et moi-même, nous avons envoyé aux CC des PC hongrois, italien et français une adresse, en leur demandant de la porter à la connaissance de tous les participants de la Conférence de Budapest des partis ouvriers et communistes. Si vous le désirez, il est encore possible aujourd'hui de prendre connaissance de son contenu. Elle a été publiée en russe en 1973 à Amsterdam par le Fends Herzen, dans un recueil intitulé "Réflexions d'un fou" (1). A moins d'être de parti pris, on ne trouvera rien dans cette lettre si ce n'est une inquiétude sincère pour le sort du mouvement communiste. Mais cette adresse à la Conférence de Budapest m'a valu de passer un an dans les cachots sombres. et humides du KGB de Tachkent ainsi que 4 ans et deux mois dans un hôpital psychiatrique spécial qui est la prison soviétique la plus terrible et où je fus battu et soumis à d'autres tortures physiques et morales. Quant à Kosterine, il n'a échappé à une arrestation que parce qu'il est mort peu de temps après l'envoi de cette adresse. Cette terrible expérience a montré qu'il était non seulement inutile mais dangereux de s'adresser aux PC des pays occidentaux. Toutefois, les communistes de ma génération ont été éduqués dans un esprit de profonde confiance à l'égard de ceux que nous considérions comme nos camarades de combat. Aussi ma femme, Zinaîda Mikhaflovna Grigorenko, fille d'un vieux bolchévik et elle-même communiste, s'est adressée en juin 1969 aux secrétaires généraux de vos partis qui se trouvaient à Moscou pour la conférence internationale des partis communistes et ouvriers. Mais Waldeck Rochet, Luigi Longo et John Golan ne jugèrent pas possible de faire écho à cet appel à l'aide lancé par une communiste dont le mari, lui-même communiste, était alors battu dans les cachots du KGB de Tachkent, sur l'ordre de gens qui se prétendaient eux aussi communistes. Il devint alors clair que les intérêts d'assistance réciproque entre les dirigeants des PC étaient placés plus haut que les intérêts du mouvement et qu'en conséquence il ne servait à rien de leur écrire. Mais voici que par les émissions de la BBC en langue russe, j'ai appris que les PC français et italien avaient déclaré que s'ils arrivaient au pouvoir, ils conserveraient le système de pluripartisme; quant au PC de Grande-Bretagne, il a, lors de son dernier congrès, adopté une résolution dans laquelle il invite le PCUS à accorder la liberté d'expression à tous les dissidents, y compris aux courants non marxistes. Cette information de la BBC a éveillé en nous communistes, inquiets du sort du mouvement communiste, une faible lueur d'espoir quant à la possibilité pour le mouvement de sortir de l'impasse totale dans laquelle la politique du totalitarisme l'a conduit. Nous ignorons le degré de sérieux de ce tournant du totalitarisme vers le pluralisme. S'il ne s'agit pas d'une simple manœuvre tactique dans le cadre de la lutte pour le pouvoir dans leur pays, force nous est de dire que cette déclaration a désigné précisément la chose essentielle qui manque à la société soviétique. C'est uniquement parce que le libre affrontement des idées a fait défaut que le développement de la science s'est trouvé freiné à un point extrême. La théorie de la relativité d'Einstein a été qualifiée d'obscurantiste, la génétique de mystique et la cybernétique de fausse science bourgeoise. Pendant de longues années, toute activité créatrice dans ces domaines, comme dans beaucoup d'autres, a été considérée comme une hérésie. Mais c'est surtout la science de la société qui a souffert. La bureaucratie du parti a décidé que l'on pouvait développer cette science par des directives, des résolutions et des décrets, et que seules les instances supérieures et les fonctionnaires pouvaient tirer les conclusions scientifiques de l'expérience. Cela a eu pour conséquence l'arrêt du développement de la science de la société. Sur toute une série de questions, la pratique a suivi un chemin totalement différent de celui indiqué par les classiques du marxisme-léninisme (l'exemple le plus criant est celui de la théorie de l'Etat), mais personne ne s'efforce d'en trouver les raisons. Ou plutôt, si. Il se trouve des "téméraires" pour essayer. Leur récompense, c'est le camp, la prison ou, comme pour Leonid Pliouchtch, l'hôpital psychiatrique spécial. Pour tout le monde, et pour les marxistes en particulier, il doit être clair que ce ne sont pas les militaires, ni les instances du parti, mais les théoriciens indépendants dans leurs conclusions de l'appareil du parti et du pouvoir, qui doivent développer la science. Même en physique, les théoriciens et les expérimentateurs remplissent des fonctions différentes, bien qu'ils aient entre eux des liens étroits. A plus forte raison dans les sciences de la société, où l'expérience se fait sur l'organisme vivant de la société, sur des dizaines et des centaines de millions de personnes, il faut une activité créatrice indépendante et une large discussion des conclusions théoriques; quant aux expérimentateurs, c'est-à-dire ceux qui dirigent dans la pratique le développement de la société, ils doivent se trouver sous le contrôle étroit de leur peuple. Seule l'absence de tout travail théorique et l'autonomisation de l'appareil du parti et de l'Etat ont pu conduire à l'anéantissement de dizaines de millions de personnes, dont l'Archipel du Goulag raconte l'histoire avec une immense force de conviction. Il est difficilement pardonnable d'avoir oublié aussi longtemps cette exigence fondamentale du marxisme : l'indépendance du travail théorique face à l'appareil du Parti. Marx et Engles, afin d'assurer leur indépendance dans leur activité théorique, n'entrèrent pas formellement dans le parti et ne considéraient pas ses décisions comme obligatoires. Lénine est le seul exemple d'individu où le théoricien et le pra-
ticien aient cohabité. Pendant longtemps il a réussi à mener, tout en étant un praticien très actif, un travail théorique indépendant des décisions du parti; mais même lui n'a pas réussi à conserver cet équilibre jusqu'au bout, et la pratique l'a emporté. C'est précisément à son initiative que le Xème Congrès a adopté la résolution qui, par la suite, a servi de fondement à l'interdiction de toute activité théorique. Par rapport à ce que nous venons d'exposer, la résolution du PC anglais revêt une signification extrêmement importante, pour ne pas dire capitale. Mais à la seule condition que le • PC anglais s'efforce réellement d'obtenir du PCUS qu'il accorde à son peuple le droit à une libre activité créatrice dans tous les domaines de la science et de la vie, qu'il explique sa position aux autres PC et qu'il obtienne leur soutien sur ce point. Jusqu'à présent, nous n'avons pas vu un tel effort. La presse soviétique n'a même pas mentionné cette résolution, et nous n'avons entendu aucune protestation à ce sujet de la part du PC anglais. Mac Lennan lui-même est intervenu au XXVème Congrès du PCUS, mais il n'a même pas dit un mot de cette résolution. Ce serait une erreur impardonnable et irréversible si cette résolution restait sur le papier, si elle ne devenait pas un document d'action. Le mouvement communiste international connaît une crise très sérieuse. On ne sortira de cette crise qu'en mettant en pratique cette résolution. La marche vers l'avenir pour lequel luttent les partis communistes, passe par la libération du peuple soviétique du joug bureaucratique. Sinon les assurances données par les communistes occidentaux comme quoi ils se battent pour "une société socialiste qui sera la démocratie la plus avancée dans l'histoire du pays" (citation reprise du compte rendu donné par la Pravda de l'intervention de G. Marchais du Plénum du PCF des 5 et 6 novembre 1975) resteront lettre morte. On ne croira pas vos déclarations. Et il serait stupide de les croire. Le socialisme est un phénomène international, de plus il s'agit de le créer sans que l'on dispose de modèle tout prêt. Ceux qui viennent en second ne peuvent qu'utiliser l'expérience de ceux qui marchent devant. Mais que voyons-nous là-bas? Si en URSS les symptômes extérieurs les plus repoussants du culte de la personnalité ont au moins été liquidés, par contre il n'y a pas longtemps, je suis tombé sur un numéro de la revue Corée, où l'on nous montre le "Grand Chef, le Soleil rouge" Kim Il Sung en train de pêcher. Mais il ne fait pas que pêcher : il pense aussi au bien de son peuple. C'est écœurant à voir. On a honte que ce soit aussi un "communiste". Tant que le socialisme aura le visage qu'il a dans le "camp socialiste" , on pourra certes induire en erreur, à l'aide d'images de propagande, l'évêque Stockwood et bien d'autres mais tôt ou tard la vérité éclatera. Même des gens peu ouverts à la politique ne peuvent pas ne pas se demander pourquoi c'est la RDA et non pas la RFA qui a construit le mur de Berlin et miné la ligne de démarcation entre les deux Allemagnes, pourquoi des gens, au risque de leur vie, passent de RDA en RFA et non en sens inverse. Il suffirait que l'évêque Stockwood rencontre V.A. Chelkov, octogénaire dont la sagesse a été forgée par la vie et par son expérience spirituelle et qui est le président de l'Eglise chrétienne libre des Adventistes du Septième jour, pour que ses mirages de l'exprit se dissipent instantanément. Car que pourra opposer Stockwood au fait que, depuis 1930, Chelkov a été arrêté trois fois et a passé en détention au minimum 23 années, dont 55 jours dans la cellule des condamnés à mort dans l'attente de son exécution ? Et ceci uniquement pour une activité purement religieuse et pour avoir défendu la liberté de pensée et d'autres libertés humaines. Mais peut-être que sur son chemin Stockwood trouvera non pas Chelkov mais Serget Dimitrievitch Doudko, dont la formation religieuse inclut huit années passées dans les camps de concentration soviétiques. Et peut-être que ce ne sera pas Doudko, mais le baptiste Vints, qui vient d'être condamné à une longue peine de détention. Ou encore, une simple catholique de Lithuanie, Niolé Sadounafté qui, dans sa dernière déclaration devant le tribunal, le 17 juin 1975, a dit : "C'est le jour le plus heureux de ma vie : on me juge pour la chronique de l'Eglise catholique de Lithuanie qui lutte contre la tyrannie morale et physique. Cela signifie que l'on me juge pour la vérité et l'amour des gens... C'est à moi qu'est échu le rôle enviable de lutter pour les droits du peuple, et ma condamnation sera mon triomphe. C'est avec joie que j'irai en esclavage pour la liberté des autres. Et je suis prête à mourir pour que les autres vivent. " En tout cas, Stockwood rencontrera nécessairement quelqu'un de persécuté pour sa foi. Il ne peut pas ne pas en rencontrer dans la mesure où, dans ce pays, la religion est soumise à des persécutions illégales. En 1929, malgré le décret de Lénine du 23. 1. 1918 sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat, ainsi que de l'école et de l'Eglise, fut adoptée la législation sur les cultes qui liait à nouveau l'Etat et les "religions d'Etat", c'est-à-dire les religions qui dépendent en tout de l'Etat, ainsi que l'athéisme (en tant que système religieux dominant) avec l'Etat. Il s'est créé de fait une dictature de l'athéisme d'Etat, ce qui a signifié une immixtion dans la sphère de la religion et des convictions personnelles de chacun, et des mesures répressives très dures contre les croyants, en premier lieu contre ceux qui s'efforcent de propager la foi et qui entrent en conflit avec l'athéisme d'Etat. Ceci est en contradiction totale avec la déclaration des droits de l'homme et avec les conventions sur les droits que l'Union soviétique a signées. Aux Stockwood on ne parle pas de cette législation, qui d'une façon plus générale n'est pas portée à la connaissance de l'opinion. Sous les yeux de Stockwood se déroulent des tableaux idylliques; aussi peut-on pardonner aux Stockwood leurs erreurs. Par contre, on ne saurait pardonner aux communistes, et surtout aux dirigeants des PC, le fait que, bien qu'ils voient les tares du système, ils se taisent et essaient de persuader les autres et de se persuader eux-mêmes que la vérité ne peut que faire du mal. Tout au contraire, c'est votre silence qui est mauvais. Les crimes du stalinisme, tant qu'ils n'auront pas été totalement démasqués, nous étouffent et font rejaillir sur vous une boue indélébile. En URSS, l'élimination des horreurs du stalinisme a commencé. Un travail considérable dans ce sens a été fait par les XXème et XXI lème Congrès du PCUS. Mais l'essentiel reste à faire. L'essentiel, c'est précisément ce qui est dit dans la résolution déjà mentionnée du XXI Vème Congrès du PC britannique. Le fait est qu'au sein du PCUS, et surtout dans ses sphères diri-
geantes, une résistance sérieuse à la ligne tracée par les XXème et XXIlème Congrès s'est manifestée très vite, surtout après le XXIlème Congrès. Cela a eu pour effet de renforcer - et il ne pouvait en être autrement - l'éveil des forces sociales opposées à la dictature. Je veux parler du mouvement qui a été appelé à l'Occident la "dissidence" • Nous, participants de ce mouvement, nous l'appelons autrement : "le mouvement de Golgotha" . Et c'est la seule appellation correcte, car une seule chose nous unit : le fait d'être prêt à tous les sacrifices personnels pour protester contre l'injustice dans laquelle on s'efforce de maintenir notre peuple. Actuellement, dans la prison d'Omsk, mon ami Mustapha Djemilev, est en train de mourir. Ce jeune Tatare de Crimée, • âgé de 32 ans, a déjà été accusé trois fois sur la base d'accusations mensongères; aujourd'hui une quatrième tentative est en cours (2). La grève de la faim est la seule possibilité qu'il avait pour protester contre l'arbitraire total auquel il est soumis. Il en est maintenant à son sixième mois de grève de la faim. Il perd souvent connaissance, son cœur bat irrégulièrement, mais il refuse de céder. Imaginez seulement l'horreur de cette situation! De petite taille, réduit à l'aspect d'un •squelette, cet homme, d'une volonté et d'un esprit infléchissables, doux et sensible aux malheurs d'autrui, qui non seulement n'a pas commis de crime mais en est absolument incapable, cet homme demeure isolé, sans personne pour le défendre dans un pays dont les dirigeants disent qu'on y construit le communisme. Il doit mourir uniquement parce qu'un tas de bureaucrates devenus enragés ont jeté le peuple des Tatares de Crimée hors de sa patrie historique, et que lui, Diemilev, refuse de reconnaître la légalité de cet arbitraire. Qui donc a raison : ceux qui dénoncent l'expulsion de 1000 personnes de l'île de Diego Suarez, criant au génocide, ou celui qui exige la fin d'un génocide perpétré depuis 30 ans contre plus de 500 000 Tartares de Crimée ? Mustapha n'est pas communiste. Au contraire, le nom des communistes est associé à une répression sauvage et ininterrompue contre son peuple et contre lui-même. Simultanément, à l'autre bout du pays, dans la prison de Dniepropetrovsk baptisée hôpital psychiatrique spécial, on est en train d'assassiner l'esprit d'un autre de mes amis, le communiste Leonid Pliouchtch (3). Mathématicien remarquable, il aurait pu mener une vie tranquille, à l'abri de tout besoin. Mais le malheur est qu'il considère que le communisme ne se réduit pas à avoir la carte du parti. Il a élevé la voix pour protester contre la répression illégale des "dissi-
. A la suite de quoi il y a eu une perquisition au cours de laquelle on a découvert que Leonid Pliouchtch consacrait son temps libre à la philosophie marxiste. Cela, et surtout sa critique sévère de la falsification de la théorie marxiste de l'Etat, a été la cause de son arrestation et de son internement par la suite dans un hôpital psychiatrique spécial. Tel est le sort de tous les communistes qui osent critiquer les erreurs et la misère théorique des hiérarques du parti. Un autre ami, Sergef Pissarev, membre du PCUS depuis 1920, a subi pendant la période stalinienne 43 interrogatoires accompagnés de tortures qui l'ont rendu invalide à vie (déchirure des ligaments de la colonne vertébrale). Par la suite, il a été interné dans un hôpital psychiatrique spécial. Son seul
"crime" : il a lutté et lutte toujours pour la libération de gens dont il sait l'innocence. Je mentionnerai encore quelqu'un qui m'est très proche, le communiste Henrich Altounian. Uniquement pour avoir pris ma défense et s'être solidarisé avec mes déclarations, il a été successivement exclu du parti, de l'armée et arrêté. Il a passé trois ans en détention et s'est vu ensuite privé du droit de travailler dans sa spécialité (il est ingénieur radio). Ce sont les communistes que l'on traite de la façon la plus impitoyable. Les amis d'Altounian, les communistes Vladislav Nedobora, Vladimir Ponemarev et Arkadi Levine, pour s'être solidarisés avec Altounian, ont été exclus du parti et condamnés comme lui à trois ans de camp. A leur sortie de camp, comme Altounian, ils ont été privés de la possibilité de travailler dans leur spécialité. A. Levine est actuellement. citoyen d'Israel et, si vous le désirez, il pourra vous raconter plus en détails cette injustice. Mikola Roudenko (4), remarquable écrivain fantastique ukrainien, invalide de la grande guerre patriotique et communiste, s'était plongé dans la philosophie afin de mieux maîtriser le genre littéraire qu'est le fantastique. Les conclusions auxquelles il était arrivé l'ont conduit à s'adresser au CC du PCUS. Pendant plusieurs années, il leur envoya des propositions, demandant qu'elles soient examinées. Les vérités qu'il exposait étaient à ce point évidentes et importantes que logiquement il aurait fallu immédiatement les mettre à l'étude et s'occuper de leur mise en pratique. Mais la logique a cédé la place à la répression. Mikola Roudenko a été exclu du parti, chassé de l'Union des écrivains et interdit de publication, c'est-à-dire qu'on lui a retiré le droit de s'exprimer et de gagner sa vie en utilisant ses capacités personnelles. Aujourd'hui, cet homme âgé, invalide de guerre, est forcé de travailler comme gardien; il habite dans une petite chambre dont on peut l'expulser à tout moment dans la mesure où il s'agit d'un logement de service. De plus, il risque à tout moment d'être arrêté, car il refuse de renoncer à ses idées. Ma femme, Zinafda Mikhaflovna Grigorenko, communiste elle aussi, a été exclue du parti et s'est vue privée de tout moyen de subsistance uniquement parce qu'elle a refusé de me reconnaître fou et de condamner mes opinions. Au contraire, elle a lutté pour ma libération de l'hôpital psychiatrique spécial, c'est-à-dire en fait pour ma vie. Cinq ans durant, elle a mené une lutte courageuse, se trouvant sous la menace permanente d'une arrestation. On a exigé de notre fils cadet André Petrovitch Grigorenko, s'il voulait rester au Komsomol et à l'Institut, qu'il intervienne à une réunion du Komsomol et condamne nos idées et notre action. En fait, il est intervenu pour les défendre et les expliquer. A la suite de quoi, il a été exclu du Komsomol et de l'Institut. Cela ne s'est pas fait au cours dela réunion, dont les participants lui avaient manifesté leur sympathie. Mais de telles "erreurs des masses" se corrigent facilement... l'appareil bureaucratique en fait son affaire. Le comité du Kom= somol et la direction de l'Institut firent preuve de la plus grande docilité en exécutant jusque dans le détail les directives du KGB. Ces séances d'explication et de critique publique au cours de réunions, comme celle à laquelle a été soumis notre fils André est une des principales méthodes de terreur utilisées con-
tre les "dissidents" . Et tout le monde ne réussit pas à subir ces séances de mise en accusation sans baisser la tête. De telles séances sont préparées très soigneusement; les rôles sont distribués à l'avance, de façon à exercer sur celui qui y est soumis une pression morale très forte, de telle sorte qu'il renie ses idées, demande pardon et s'engage à ne plus jamais retomber dans ses erreurs. On ne néglige aucune méthode pour effrayer et briser la volonté de la "brebis égarée". En voici un exemple. La femme du communiste ukrainien Vladislav Nedobora, Sofia Zinovievna Karasik, qui est juive, a été soumise à une de ces séances pour avoir signé une déclaration prenant la défense de P.G. Grigorenko. Lors de cette réunion, il y eut des interventions "cent noirs" et pogromistes qui avaient un caractère ouvertement antisémite. Personne, si ce n'est Sofia Karasik, ne leur répondit. Je n'ai pas la possibilité d'exposer plus dans le détail ce procédé méprisable de pression sur la personnalité humaine. Si vous souhaitez en savoir plus, vous pouvez vous informer auprès de l'ancien communiste soviétique, aujourd'hui citoyen d'Israel, A. Lévine dont j'ai parlé ci-dessus, mais aussi auprès de mon fils André qui vit actuellement à Munich (5). Oui, notre fils a émigré en Allemagne, et il l'a fait à mon initiative. Vous pouvez imaginer toute l'horreur de la situation qui règne ici, si un père envoie son fils bien aimé dans l'émigration. Il n'est pas seulement mon fils, mais aussi mon ami le plus proche. Et c'est une séparation non pas pour un jour, non pas pour un mois, mais pour la vie si l'ordre des choses ne change pas dans notre pays. Mon fils qui est aussi un ami, vous pouvez l'interroger sur tout; il ne vous dira rien de mensonger. Toutefois, en ce qui concerne les "mises en accusation publi-
, vous n'avez pas tellement besoin d'interroger quelqu'un. Vous avez pu constater de vos propres yeux ce qui s'est passé avec Soljenitsyne et Sakharov. Vous l'avez non seulement vu, mais votre presse y a participé. En tout cas, les journaux soviétiques ont publié un exposé des injures que la presse communiste occidentale leur a adressées. Hier par exemple (25 novembre 1975), la Pravda a publié sous le titre "Réponse à un renégat" le contenu d'un article de l'Humanité rempli d'attaques injustes contre Sakharov. J'admets parfaitement que l'on ait des désaccords avec les idées de Sakharov, mais nullement que l'on intervienne du côté de ses persécuteurs, alors que l'on sait pertinemment que dans sa patrie, on le poursuit sans cesse, qu'on ne lui laisse pas ouvrir la bouche et qu'il se trouve en permanence sous la menace de mesures répressives. Et cela n'est pas seulement vrai de Sakharov, Peut-on vraiment approuver la conduite de quelqu'un qui, voyant que l'on bat un homme aux mains liées et avec un baillon sur la bouche, se joint à la foule des gens qui applaudissent à ceux qui le battent ? La condujte de votre presse à l'égard de Sakharov et de Soljenitsyne est analogue à celle de ceux qui hurlent avec les loups. Certes, votre presse a tout à fait le droit de ne pas être d'accord avec certaines opinions et d'avoir son propre point de vue sur n'importe quelle question, mais dans le cas présent, votre devoir est de déclarer : "Nous sommes er désaccord avec Sakharov (ou Soljenitsyne), mais nous ne dirons rien contre eux tant que leurs travaux ne seront pas publiés dans leur propre patrie. " Malheureusement, votre presse se conduit de telle façon que les journaux soviétiques ont la possibilité de persécuter Sakharov au nom de votre presse, sans même avoir à recourir à des matériaux intérieurs. Mon propre "chemin de Golgotha" a commencé à la conférence du parti du rayon Lénine de Moscou le 7 septembre 1961. Et ceci pour avoir commis le "crime terrible" d'être intervenu contre la volonté de l'appareil du parti et d'avoir, en plus, proposé des choses aussi "horribles" que la suppression des hauts revenus des fonctionnaires du parti et de l'Etat ainsi que leur révocabilité la plus large. Ces "crimes" m'ont valu la plus lourde sanction à l'intérieur du parti ; on m'a également relevé de mes fonctions de titulaire de chaire à l'académie militaire et envoyé en Extrême Orient. Je dénonçai ces mesures de répression comme illégales; par la suite, j'établis des liens avec les "dissidents" et protestai contre toutes les mesures de répression qui parvenaient à ma connaissance. Ce qui m'a valu au cours des 15 dernières années d'être victime des mesures de répression suivantes : après deux ans d'exil en Extrême Orient, je fus arrêté, déclaré fou et envoyé dans un hôpital psychiatrique spécial. Simultanément, je fus rétrogadé du rang de général à celui de simple soldat, puis chassé de l'armée, sans avoir reçu de salaire depuis le jour de mon arrestation, sans indemnité ni pension (une pension de 120 roubles au lieu des 300 roubles fixés par la loi ne m'a été versée que 20 mois après mon arrestation) ; puis il y eut une deuxième arrestation, de nouveau l'hôpital psychiatrique spécial et la suppression de ma pension. Cette dernière mesure visait plus particulièrement ma femme. On la punissait en laissant sans aucun moyen de subsistance deux invalides - ma femme et un fils invalide de naissance. Ma femme était punie pour avoir pris la défense de son mari. Ainsi sur les 15 dernières années, j'ai passé deux ans en exil et six années et demi dans les cachots du KGB et les prisons les plus terribles, celles que l'on appelle des hôpitaux psychiatriques spéciaux. De plus, je suis resté environ 7 années sans pension ni autre revenu. Ce qui est le plus scandaleux, c'est que des punitions comme la dégradation et l'expulsion de l'armée sans paiement de salaire ni indemnité de sortie, ainsi que la privation de pension et sa diminution de 300 à 120 roubles sont illégales du point de vue de la loi lorsqu'elles s'appliquent à des gens déclarés fous par les tribunaux. De plus,
il m'a été impossible de trouver une assistance juridique pour ma défense. Aucune des réclamations venant de ma femme ou de moi-même n'a reçu de réponse : ni du tribunal, ni du procureur, ni du gouvernement, ni de la direction du parti, ni du présidium du Soviet suprême d'URSS. L'appareil bureaucratique par son silence total durant plusieurs années montre qu'il est tout puissant face à un individu, qu'il peut faire de cet individu ce que bon lui semble. Il peut le réduire en poussière et aucune loi ne protégera l'individu. Le but du mouvement des "non-conformistes" n'a jamais été formulé, mais il apparaît clairement dans la pratique. Il consiste à démontrer que la répression qui s'exerce contre eux ne s'appuie pas sur des lois écrites mais sur l'arbitraire. Tous ceux qui s'intègrent à ce mouvement mettent à nu l'arbitraire, n'exposant au danger que leur propre personne et faisant des choix selon leur appréciation et leurs possibilités. • Vladimir Boukovsky a donné le coup de grâce à 10 expertises psychiatriques. Il est alors apparu que l'on a transformé des personnes saines sur le plan psychiatrique en "fous" et ces internements se sont transformés en un fait public. Pour cela, il a été gratifié de 12 ans de privation de liberté qui s'ajoutent aux 6 années précédentes infligées pour des "crimes" analogues. De ce fait, en commençant son action de dénonciation de l'arbitraire, un jeune homme de 20 ans s'est ouvert un chemin qui passe par les camps et les prisons; sa condamnation à 12 ans de prison s'achèvera quand il atteindra la cinquantaine. Toute une vie consacrée au service des gens. N'est-ce pas un acte d'héroisme? Je suis fier du fait qu'un tel homme m'ait honoré de son amitié. •Semion Gluzman, médecin psychiatre que je n'ai jamais rencontré mais qui, sur la base de ce que j'avais publié dans le "samizdat" à propos des poursuites et du jugement dont j'avais été victime, a écrit et publié "Expertise psychiatrique par défaut de P.G..Grigorenko". Il lui en a coûté 7 ans de camp et de prison. • Valentin Moroz, après avoir purgé une première peine pour avoir dénoncé les actions russificatrices des autorités en Ukraine, a écrit "Reportage de la réserve Béria" dans lequel il démontrait l'inhumanité des camps et prisons soviétiques à notre époque. En "récompense" , une nouvelle peine énorme. •Edouard Kouznetsov cherche à détourner un avion tout en sachant que cette tentative ne sera pas couronnée de succès, et de fait tous ses amis et lui-même sont pris par les agents du KGB. Mais c'est en héros qu'il va vers cet acte encore plus téméraire qu'un défi à la mort. Résultat : arrestation et condamnation à mort. Mais son affaire, ainsi qu'il l'espérait, a ému le monde entier et attiré l'attention de l'opinion publique sur l'émigration juive d'URSS, démontrant devant le monde entier la duplicité des autorités qui, d'un côté ne donnent pas d'autorisation de départ mais qui, de l'autre, affirment que parmi les Juifs soviétiques il ne se trouve pas de candidat au départ. La vague de protestation qui a touché le monde entier a sauvé la vie d'Edouard mais, malheureusement, nous les communistes soviétiques qui avons pris le "chemin du Golgotha" , n'avons pas entendu la voix de l'opinion publique communiste internationale. Nous n'entendons pas du tout sa voix et, ébranlés, nous nous demandons : Pourquoi doit-on s'émouvoir lorsque des communistes souffrent dans les prisons du Chili et se taire ou trouver des justifications lorsque des communistes et des non communistes totalement innocents croupissent dans les prisons et les camps inhumains de l'Union soviétique en nombre plusieurs fois supérieur? Maintenant seulement - enfin - L'Humanité s'est prononcé pour la défense de Leonid Pliouchtch; les représentants des partis communistes italien et français ont pris position avec le soutien du PC espagnol. Le congrès du PC britannique a voté une résolution sur le PCUS qui fera date. Mais comment pouvons-nous apprendre ces faits nous, les soviétiques ? On n'en trouvera pas une ligne dans la presse soviétique. Vos journaux, lorsqu'ils publient ces documents, ne sont pas mis en vente. De ce fait, les seuls à nous informer sont la BBC, la Voix de l'Amérique et Radio Liberté, et autres stations de radio de ce type. Mais on les brouille. Mais oui, chers camarades, on les brouille. A ce propos, voilà un sujet de réflexion. Je pense qu'il se trouvera chez vous des économistes capables de calculer le coût d'une telle opération. Je pense que la somme est importante. Le pays est couvert entièrement de stations de brouillage. Mais cherchez dans le budget, où sont donc inscrits les fonds qui lui sont destinés ? Voilà un exemple sur la façon d'informer le peuple de la part du gouvernement soviétique et de lui cacher les fonds qui lui sont consacrés. Pourquoi vous taisez-vous ? Pourquoi acceptez-vous que l'information concernant votre action soit défigurée ? Prenons pour exemple le 34ème congrès du PC de Grande-Bretagne. Les informations concernant ce congrès ne mentionnent même pas l'existence de cette résolution adressée au PCUS mais font en revanche la citation suivante : le congrès constate que "l'Union soviétique et les autres pays socialistes continuent leur marche en avant inébranlable, ignorant une inflation incontrôlée et un chômage massif" . Nous n'examinerons pas ici l'appréciation qui est donnée de la situation en Union soviétique. C'est un thème particulier. Mais il est tout à fait évident qu'en ne mentionnant pas la résolution se rapportant directement au PCUS, l'information concernant le congrès n'est pas objective, et je mesure mes paroles. Mais vous vous taisez. Vous permettez que l'information concernant vos propres affáires ne soit pas objective. En vous conduisant de la sorte,
vous laissez entendre que certaines de vos déclarations sont destinées seulement à une "consommation interne" et voussont utiles en tant que démarche tactique dans votre lutte pour le pouvoir. Une politique honnête des partis communistes ne peut pas ne pas se soucier des intérêts de tout le mouvement communiste. Et ces intérêts exigent une analyse critique de l'expérience de l'URSS. Il n'est pas suffisant de dire, comme Georges Marchais, que le PCF tend vers une "société socialiste qui sera la démocratie la plus avancée de l'histoire du pays" sommes repus de ces expressions. Le PCUS en parle encore plus que le PCF. Nous, communistes soviétiques - ainsi que les communistes de France, d'Italie, de Grande-Bretagne et d'Espagne, sommes en droit de poser une question importante : adopterez-vous ou non la "démocratie avancée" de l'URSS ? Si vous ne l'adoptez pas dans sa totalité, qu'y puiserez-vous ? L'épouvantail d' "'ingérence dans les affaires intérieures" semble toujours - on ne sait pourquoi - vous effrayer. Mais, tout d'abord, ce qui se passe en Union soviétique ne peut être seulement considéré comme une affaire intérieure. Lénine l'avait déjà dit au tout début de l'instauration de la république des soviets. Il avait coutume de dire qu'on ne peut plus juger le socialisme d'après les traités scientifiques - et donc pas d'après les déclarations des dirigeants des partis communistes occidentaux -, mais d'après la pratique vivante de l'Etat soviétique. C'est bien pour cela qu'il a appelé notre pays l'enfant du prolétariat mondial. Mais pas un seul véritable créateur ne peut être indifférent au développement de son œuvre et à ce à quoi elle tend. C'est pour cela qu'on ne peut être passif et, si nécessaire, prendre position de façon critique sur les questions où les principes communs à tous ceux qui ont l'intention de prendre le chemin du socialisme, sont en jeu. En outre, il serait bon d'aborder le problème de l'ingérence dans les affaires de l'URSS d'un point de vue identique à celui qui permet de s'ingérer dans les affaires de tout autre pays. Voici ce que Luigi Longo écrivait dans l'Unita à propos de la mort de Franco : "Maintenant se pose devant le peuple espagnol, devant toutes les forces démocratiques d'Europe et du monde entier, le problème de la liquidation de l'héritage sanglant du régime dictatorial. Le franquisme doit suivre Franco dans la mort. " Puis : "Le départ du dictateur... ne peuf en soi résoudre les problèmes de l'Espagne... pour la renaissance de la démocratie, une lutte de toutes les forces sociales et politiques est indispensable, ainsi que l'engagement à ses côtés des larges masses populaires... de toutes les forces qui ont eu à subir les répressions du régime fasciste à cause de leur aspiration à la liberté et au progrès de l'Espagne. Une lutte large et unie pour des changements fondamentaux en Fionnaires qui disposent de la force et du pouvoir voudraient d'une certaine libéralisation. La lutte entre l'ancien et le nouveau... a déjà commencé... les peuples de l'Europe ne doivent pas l'observer comme des spectateurs indifférents (étrangers), mais comme des participants actifs qui se lèvent aux côtés de toutes les forces progressistes d'Espagne."
Enfin: "L'obligation directe et le devoir de tous les peuples et gouvernements consiste à apporter leur contribution directe et à donner leur soutien total à la naissance de la nouvelle Espagne, à son renouveau, au progrès" (je cite d'après la Pravda du 25.11.75. C'est moi qui ai souligné les citations). Le camarade Longo n'estime visiblement pas ce programme comme une ingérence dansles affaires intérieures de l'Espagne. Eh bien, si nous changions dans les extraits que nous venons de lire "Franco" "franquisme" "régime franquiste", "Espagne" par "Staline", , stalinisme" "régime stalinien" "URSS", les jugements de Longo seraient-ils faux ? "Le départ du dictateur... peut-il en soi" résoudre tous les problèmes de l'URSS ? Peut-être Staline n'a-t-il pas été un dictateur ? Peut-être n'a-t-il pas du tout existé ? C'est-à-dire qu'une "lutte large et unie pour des changements fondamentaux" en URSS ne serait pas nécessaire ? Pas plus que "l'engagement à ses côtés des larges masses populaires" ? Le stainisme n'aurait-il pas sécrété des "forces réactionnaires qu disposent de la force et du pouvoir" qui, plutôt que de suivre Staline "dans la mort" ', voudraient "sauvegarder l'essence du vieux régime en le parant du masque d'une certaine libéralisation" ? Les peuples d'Europe, les partis communistes y compris, peuvent-ils observer la lutte entre l'ancien et le nouveau en URSS non pas "comme des participants actifs qui se lèvent aux côtés de toutes les forces progressistes" en URSS, mais en tant que "spectateurs indifférents"'? Appliqués à l'URSS, à Staline et au stalinisme, "l'obligation directe et le devoir de tous les peuples et gouvernements" ne seraient-ils donc pas d' "apporter leur contribution directe et donner leur soutien total au renouveau et au progrès" de l'URSS ? Les communistes occidentaux pensent-ils vraiment à cela ? Si ce n'est pas le cas, pourquoi se taisent-ils ? Même les actions du PCUS, qui compromettent tout le mouvement communiste jusqu'à la limite du supportable (violations grossières des droits de l'homme et répressions cruelles illégales à l'intérieur de l'URSS, intervention dans les pays amis), ne subissent pas de critique et ne sont pas évaluées comme il le faudrait. En conséquence, le mouvement pour le "renouveau et le progrès" de l'URSS ne reçoit de soutien que des cercles démocratiques (d'orientation non-communiste) des pays civilisés. C'est un phénomène extrêmement dangereux pour le mouvement communiste. En suivant une telle tactique, il peut facilement se trouver en dehors du véritable progrès. Afin de se sortir de cette situation anormale, les communistes de tous les pays doivent soutenir de la manière la plus ferme la résolution du dernier congrès du PC britannique et en premier lieu obtenir une amnistie pour les prisonniers politiques en URSS. Ils doivent intervenir avec force pour la défense des droits de l'homme, contre les répressions illégales cruelles, non seulement au Chili mais aussi dans les pays socialistes, avant tout en Union soviétique. A présent, le monde entier connaît les noms de deux grands hommes de notre temps : André Sakharov et Alexandre Soljenitsyne. Il ne fait aucune doute que dans n'importe quel pays démocratique, de telles personnes auraient été des gloires nationales. Mais voilà qu'en Union soviéitque, A.Soljenitsyne - au cours d'une longue période - a subi une répression cruelle et illégale, puis, après une campagne de presse effrenée
digne des "cent noirs" (6), chassé du pays. A. Sakharov est harcelé jusqu'à aujourd'hui, menacé de violences physiques, ainsi que les membres de sa famille, violences auxquelles s'ajoutent des discriminations multiformes. Emu, le monde entier proteste contre une telle sauvagerie. Pourquoi les communistes se taisent-ils donc ? Ne voudraient-ils pas intervenir contre les leurs? Jusqu'à présent, une telle attitude n'existait que dans le monde du crime. Les mœurs de ce monde auraient-elles pénétré dans la politique ? L'attitude des autorités soviétiques vis-à-vis de Soljenitsyne et de Sakharov n'est pas un épisode. C'est une ligne globale dont le but est l'étouffement de toute pensée. C'est pour cela qu'un communiste, moins que tout autre, n'a pas le droit de se taire. J'ai déjà mentionné le talentueux écrivain et philosophe ukrainien, invalide de guerre, le communiste Roudenko qui s'est exposé à la répression tout simplement parce qu'il ne pense pas selon les canons imposés d'en haut mais d'après son propre jugement. Je mentionnerai encore quelques autres réprimés pour des motifs identiques. Le biologue Serguef Kovalev et le mathématicien Andref Tverdokhlebov ont été arrêtés et doivent passer en justice. Le premier est incriminé pour sa participation à l'édition de la "Chronique des événements courants" et à la "Chronique de l'Eglise catholique" . Je ne sais pas qui est vraiment l'éditeur de l'une et de l'autre. Mais je connais bien ces deux publications. J'estime que c'est une découverte géniale du mouvement non conformiste. Sans ces publications, les gens ne pourraient voir l'affligeante "montée au Golgotha" des meilleurs de nos peuples. Juger des gens pour de tels motifs est impossible, même selon les lois soviétiques. Les "Chroniques" ne communiquent que des faits vérifiés sans commentaire politique. C'est là que réside leur force. L'accumulation de descriptions d'actes arbitraires, sans aucun commentaire, est d'une lecture bouleversante. Celui qui ne lit pas les "Chroniques" ne peut se targuer d'une connaissance approfondie de l'URSS. Il est impardonnable que les PC des pays capitalistes n'aient pas connaissance des faits qui y sont publiés. Je demanderai à l'éditeur Valery Tchalidze, à New York, qu'il vous envoie une collection complète des "Chroniques" vous auriez pu vous-mêmes vous abonner à toutes les publications de notre "Samizdat", reprises à New York par Valery Tchalidze qui, il n'y a pas encore bien longtemps, vivait et travaillait à Moscou, menacé de tous les dangers qui nous menacent nous-mêmes aujourd'hui. Si vous voulez connaître l'URSS autrement que par des affiches publicitaires, vous uscrirez cet abonnement. Je ne sais pas quelle est l'accusation officiellement retenue contre Andref Tverdokjlebov, mais en fait on le poursuit pour la création du groupe soviétique d' "Amnesty International". et pour sa participation dans ses activités. L'un et l'autre seront sans conteste condamnés. Un tribunal soviétique ne peut donner raison à des gens faisant preuve d'un libre esprit créateur. Une fois leur peine purgée, les activités scientifiques leur seront fermées. Si vous êtes en désaccord avec de telles actions, dont les autorités soviétiques se sont rendues coupables, protestez! Si vous ne me croyez pas, obtenez lors des procès la présence d'observateurs de confiance et alors vous serez convaincus de la véracité ou de la fausseté de mes informations. Tous ceux que j'ai mentionnés dans cette lettre sont des gens d'un grand talent. Tous n'ont pas eu la chance de terminer des études supérieures. La prison s'est dressée sur le chemin de Moustapha Djemilev et de Vladimir Boukovsky, mais ni l'un ni l'autre ne s'est arrêté pour cela. Djemilev est devenu un homme public et un écrivain de talent; Boukovsky a terminé en prison les cours de la faculté de biologie et travaille dans cette branche. Pour comprendre ce que représente cet exploit, il faut soi-même avoir séjourné en tant que prisonnier dans une prison soviétique. Kronid Lioubarsky, un astronome de talent, continue ses recherches en prison. On s'apprête par ailleurs à le priver de ses titres universitaires. Quand l'un de ses ex-collaborateurs fit remarquer que Lioubarsky est un savant dont les travaux sont féconds, le représentant du "VAK" (Comité pansoviétique pour l'astronomie) déclara : "Qu'il soit un scientifique n'a aucune importance. Nous devons juger sa conduite dans la société. Et ce jugement a été donné par le tribunal. Lioubarsky ne s'est repenti ni avant le jugement ni en prison, pour nous, c'est le plus important." L'historien de la littérature Gabriel Superfin, l'écrivain ukrainien Tchernovil et beaucoup d'autres subissent la dure condition des camps. Un écrivain des plus doués et un lutteur infatigable contre l'arbitraire, Anatoly Martchenko, est exilé en Sibérie. J'aurais voulu aller plus avant dans cette énumération à la fois triste et héroîque, parler sans fin des jeunes talents étouffés par une machine bureaucratique impitoyable qui n'épargne pas la jeunesse la plus téméraire, la plus stofque et la plus créative de notre pays. Mais mes connaissances sont limitées et le volume de cette lettre ne me permet pas de continuer cette énumération. C'est pour cela, quoi qu'il m'en coûte, que je ne pourrai mentionner nombre de ceux-là, qu'ils me soient personnellement connus ou pas. Ma dette est particulièrement grande à l'égard de ceux qu'on appelle les "nationalistes" des pays qui ont une tradition étatique propre, la Lettonie, la Lithuanie et l'Estonie, mais aussi à l'égard des participants du mouvement juif pour l'immigration vers leur patrie nationale. Après l'adoption par l'assemblée générale de l'ONU d'une honteuse résolution antisémite avec la participation active de la délégation soviétique, les communistes doivent soutenir ce mouvement avec la plus grande résolution et sans le moindre compromis. J'en termine. Luigi Longo dans l'article que j'ai cité, a parfaitement raison d'écrire qu'après la mort du dictateur il ne faut pas se contenter de "sauvegarder l'essence du vieux régime en le parant du masque d'une certaine libéralisation" Malheureusement, l'essence du régime stalinien a été sauvegardée dans beaucoup de secteurs.
directeur de publication: J.F.Godchau, Godchau, imprimerie Rorographie Montreuil, commission paritaire n°59117
Actuellement, les arrestations n'ont plus le caractère massif qu'elles avaient sous Staline. Mais l'essentiel est resté, une intransigeance totale à l'égard d'une pensée libre. Cela n'apparaît pas aussi clairement que dans le passé, quand cette pensée était ouvertement étouffée. A présent, on emploie à cette fin des articles du code criminel. Ecartée, la dictature d'une personnalité a été remplacée par une direction collective. Mais l'oligarchie étatique, tout comme le dictateur dans le passé, demeure incontrôlée par le peuple et le parti. Les organes de répression sont devenus encore plus puissants, mais on ne leur donne pas, pour le moment, cette charge de travail qu'ils connaissaient sous Staline (7). Il n'empêche que tout l'arsenal de répression a été conservé. Ces organes s'emploient à s'entraîner sur les "non conformistes". Une convocation à ces organes "pour l'éducation" est un avertissement, elle conduit à être soumis à une critique systématique lors d'une réunion, à être exclu du parti, du komsomol, du syndicat, licencié de son travail, aussi à être privé du droit d'exercer sa profession ou d'habiter une localité donnée, d'être interdit de séjour dans une région donnée (les Lettons, par exemple, sont obligés de quitter leur république) ; enfin, à l'arrestation et à la condamnation à une peine dans un camp à régime ordinaire, sévère, particulièrement sévère, dans une prison ou dans un hôpital psychiatrique spécial (qui est également un prison mais d'un genre encore plus terrible). Après sa libération, la victime doit faire face à toute une série d'ac-
NOTES (1) Cette adresse à la Conférence de Budapest a été publiée en français dans la revue IVème Internationale n°9 (septembre-octobre 1973) NdT. (2) Le 15 juillet 1976, Moustapha Djemilev a été condamné à deux ans et demi de camp. A.G. (3) Début 1976, Leonid Pliouchtch a été expulsé d'URSS et vit actuellement en France. A.G. (4) M. Roudenko, responsable du groupe ukrainien de surveillance des accords d'Helsinki, a été arrêté. O. Tikhi, également membre du groupe ukrainien, a été arrêté le même jour. Le responsable du groupe de Moscou, Ju. Orlov, membre correspondant de l'Académie des Sciences d'Arménie, ainsi que A. Guinsbourg ont également été arrêtés. A.G. (5) A. Grigorenko a depuis émigré aux Etats-Unis. A.G. (6) Organisation réactionnaire tzariste, lieu de rencontre de flics et de militaires, organisatrice - entre autres - de nom(7) On leur trouve pourtant du travail. Que quelques jeunes gens se rassemblent aux pieds de la statue de Mayakovsky pour lire et écouter de la poésie, et voilà qu'aussitôt ils sont entourés par une centaine d'agents du KGB en civil qui se chargent de liquider par la provocation cet "attroupement". 7 personnes arrivent sur la place rouge, s'assoient dans un coin calme, là où il n'y a pas la moindre circulation, et lancent des slogans de protestation contre l'entrée des troupes soviétiques en Tchécoslovaquie. Aussitôt des dizaines de "défenseurs de l'ordre", eux aussi vêtus en civil, se jettent sur eux. Après avoir frappé les manifestants, ils les traînent en prison (cela ne leur suffit pas. Par la suite, faisant acte de faux témoignage, ils affirmeront au tribunal que les manifestants avaient grossièrement violé l'ordre public). Un groupe de tes discriminatoires des autorités : elle est soumise à une surveillance policière, interdite de séjour dans certaines régions, empêchée d'exercer sa spécialité. Voilà avec quelles méthodes un pouvoir non contrôlé par le peuple étouffe la pensée et pourrait à tout moment lancer une terreur de masse, entraîner le pays dans la guerre. Un tel communisme vous convient-il ? Si ce n'est pas le cas, faites-le savoir ouvertement. Vous n'avez pas à vous ingérer dans nos affaires intérieures, mais dites que vous ne voulez pas d'un communisme dont le développement est basé sur des injections de peur. Mettez en avant comme condition sine qua non à l'unité, la cessation de toute persécution pour délit d'opinion, l'instauration dans un pays qui a construit une société sans classe d'une liberté totale de réception et de diffusion d'une information que ne dépende pas des frontières, d'un libre examen de tous les points de vue et des événements qui se déroulent dans ce pays ainsi qu'hors de ses frontières, les actions de l'appareil du parti et de l'Etat comprises. La première des conditions sine qua non de l'unité doit être une amnistie totale de tous les prisonniers politiques en URSS et l'interdiction de l'utilisation de la psychiatrie comme noyen de répression contre les "non conformistes"
Respectueusement, P. Grigorenko. novembre - décembre 1975. peintres expos e ses œuvres dans un terrain vague (les autorités ne leur ont pas trouvé de local). Aussitôt le terrain vague se remplit de "chevaliers de la sécurité" qui lacèrent les tableaux et frappent les artistes. Des gens se sont rassemblés dans un lieu du culte - ce pourrait être une synagogue ou une église - et voilà qu'apparaît la "protection de l'ordre". Arrogante, sans gêne, elle n'est pas là pour protéger l'ordre mais pour empêcher les gens de prier. Par ailleurs, elle a tout loisir de procéder à des arrestations totalement arbitraires parmi les croyants. Lorsqu'une manifestation est organisée à l'occasion d'un fête, tout le trajet qu'elle doit emprunter et même les colonnes de manifestants sont littéralement infiltrés par les agents du KGB. Actuellement, le XXVème Congrès s'approchant, beaucoup de citoyens de l'URSS, dont les droits ont été piétinés par la bureaucratie, s'adressent au Congrès en lui écrivant, en lui envoyant des pétitions. Aussitôt, tout l'appareil du KGB s'affaire afin de ne pas laisser pénétrer ce cri populaire jusqu'au Congrès, Quelques Tatars, qui ont littéralement réussi à passer à travers le mur que le KGB avait dressé devant eux à Tachkent, décrivent des scènes effrayantes : tous les points de sortie - l'aérodrome, la gare, les routes - étaient occupés par une multitude d'agents du KGB. On y interpelait les Tatars, on les fouillait, on les délestait des pétitions qu'ils emportaient vers le Congrès puis on les brûlait. Leurs billets étaient également confisqués. Seul l'argent, en vérité, leur était rendu. Le KGB a beaucoup d'autres affaires aussi utiles à son actif. En 1968, j'avais écrit à Youri Andropov ("patron" du KGB, NdT) pour lui dire que la surveillance attachée à ma personne occupait 26 agents. Depuis, ¡'ai séjourné plus de 5 ans mais les personnes que j'avais mentionnées sont toujours occupées par ce travail "important"