(présenté par son fils Andrei Grigorenko )
DOCUMENT
Un texte inédit
Le paradoxe auquel sont confrontés ceux qui, en URSS, veulent s'adresser aux citoyens soviétiques, c'est qu'ils sont contraints de publier leurs textes au dehors des frontières pour avoir une petite chance d'être lus dans leur pays. Voilà pourquoi ceux qui sont effectivement pour la démocratie socialiste doivent donner le maximum d'écho à ces textes, quelles que soient les opinions qu'ils peuvent avoir sur le contenu de ces documents. En ne répondant pas à cette lettre qui leur est adressée, en ne la reproduisant pas, les Partis communistes de France, d'Italie et de Grande-Bretagne démontrent la distance qui existe entre leurs déclarations et leur pratique. En effet, après toutes leurs déclarations sur les libertés, ils acceptent que les textes de Grigorenko et des opposants soient mis à l'index. Avec ce cette même veulerie, ils acceptent d'ailleurs que leurs propres textes et déclarations soient censurés (discours de Berlinguer, lors du dernier Congrès du PCUS) ou simplement ignorés en URSS. Pendant combien de temps le PCF considérera-t-il comme normal que le citoyen soviétique se voit tenu dans l'ignorance de sa célèbre "Charte sur les libertés" ? Grigorenko les accuse, à juste titre, d'avoir un double langage et le démontre avec beaucoup de force et de finesse. Grigorenko a payé d'années de prison sa dénonciation de la tyrannie bureaucratique. Mais son véritable courage, c'est de ne pas avoir renoncé au communisme. En ce sens, il représente une minorité au sein d'une opposition actuellement plus faible que dans les autres "démocraties populaires" Néanmoins, dans l'isolement où il se trouve, l'antisémitisme scandaleusement distillé par la bureaucratie - contre lequel il est du devoir élémentaire de tout communiste de mener une lutte sans merci - a amené Grigorenko à adopter une position entièrement fausse sur le sionisme. L'appel adressé par Grigorenko aux communistes "pour soutenir le mouvement d'immigration des Juifs vers leur patrie nationale" est tragiquement contradictoire sur deux plans, au moins. D'abord, le mouvement sioniste et l'Etat dont il est l'expression et l'instrument ont joué, et jouent encore, le rôle d'oppresseur direct du peuple arabe et particulièrement de sa composante palestinienne. De plus, cet Etat remplit la fonction d'une tête de pont impérialiste dans l'Orient arabe.
C'est pourquoi le mouvement sioniste et son Etat sont les premiers responsables de formes d'oppression contre lesquelles Grigorenko s'est infatigablement battu : la domination de nations. En deuxième lieu, l'histoire a largement démontré que le sionisme n'est pas la solution au problème de l'oppression des Juifs. Le soutien au sionisme est un moyen de lutte totalement inefficace contre l'antisémitisme en Union soviétique et ailleurs. Dans le cas de l'URSS spécialement, il tend même à renforcer l'antisémitisme en fournissant aux bureaucrates un argument puissant, qui est le suivant : le mouvement pour la liberté des Juifs en Union soviétique est lié à un mouvement qui soutient l'impérialisme et opprime les Arabes. Par ailleurs, Grigorenko aborde dans sa lettre le problème des libertés religieuses. Voici les faits auxquels il fait allusion. Le 3 juillet 1918, la commission chargée de la rédaction d'une Constitution publia son projet. Dans le chapitre 5 de ce texte, le principe de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, de l'école et de l'Eglise est affirmé. En outre, ce projet - comcomme d'ailleurs la Constitution de 1925 - garantissait "à tous les citoyens la liberté de propagande religieuse et antireligieuse" . Le 8 avril 1929, un décret est publié reconnaissant les sociétés et groupes religieux. Le décret vise à interdire, sous peine de lourdes condamnations, les activités sociales, culturelles et récréatives des diverses Eglises. En mai 1929, le 14ème Congrès panrusse des soviets affirme que tous les citoyens disposent de la "liberté de croyance religieuse et de propagande antireligieuse" Cette lettre inédite de Piotr Grigorenko était détenue parson fils Andref, qui en a'rédigé l'introduction suivante en mars 1977, à New York,
0 0 0 Durant toutes les années où mon père, Piotr Grigorenko, a été incarcéré, d'abord dans une cellule isolée de l'hôpital psychiatrique spécial de Tcherniakhovsk, hôpital qui occupe les anciens bâtiments de la prison de Insterbourg dans l'ancienne Prusse orientale, puis dans l'hôpital psychiatrique n°5, situé à une centaine de kilomètres de Moscou, ma mère et moi avons fait tout ce qui était possible pour hâter sa libération. Il va sans dire que nous avons sans relâche interrogé les médecins et l'administration des deux établissements sur les délais de libération. Le 23 juin 1974, le médecin principal, respon-
sable des traitements forcés à l'hôpital n°5, Aleksandra Kojemiakina, nous a répondu : "Ce n'est pas pour tout de suite. La commission chargée d'en délibérer ne se réunira qu'à l'automne. Aussi, le coup de téléphone qui me réveilla le 26 juin était -tout à fait inattendu. C'était un de mes amis qui téléphonait : il avait appris par une émission étrangère en langue polonaise que Piotr Grigorenko avait été libéré. Nous fûmes stupéfaits. Toutefois, à peu près une heure plus tard, tout s'expliqua: un coup de téléphone en provenance de l'hôpital n°5 nous appris que nous pouvions aller chercher mon père. C'est, je crois, la première fois qu'une violation de la loi a provoqué chez moi de la joie et non de la tristesse. Mais le jour suivant (c'est-à-dire le lendemain de la libération de Piotr Grigorenko - NdT), ma mère, Zinafda Grigorenko, était convoquée au poste de milice le plus proche. Là, deux individus en civil, qui se présentèrent comme des collaborateurs du KGB, eurent une discussion avec elle. Quant à mon père et moi-même, nous ne fûmes pas autorisés à assister à cette discussion, ni d'ailleurs à quitter les locaux de la milice. Cette discussion avec les collaborateurs du KGB peut se résumer ainsi : les rencontres de mon père avec des étrangers et même avec ses vieux amis pourraient être considérées comme une "rechute" . C'est de cette façon que se fit "l'enregistrement au dispensaire". A la fin de la discussion, il nous fut conseillé de quitter Moscou pour un certain temps. Cela au moins coíncidait avec nos plans, et nous partimes en Ukraine dans le village natal de mon père. Cet "enregistrement au dispensaire" ne cessa pas pour autant. La présence d'inconnus sans occupation définie, que les gosses du village avaient aussitôt baptisés "flics", dans ce village situé loin de tous les centres de vacances, nous le rappela. Nous les retrouvâmes en Crimée, lorsque nous quittâmes l'Ukraine. En un mot, l'œil vigilant de "la médecine gratuite" ne quittait pas son ancien patient. Ce n'était pas le grave infarctus du myocarde , qui avait cloué mon père dans son lit, peu de temps après notre retour à Moscou, ni une maladie de la prostate, qui avait été laissée sans soins à l'hôpital psychiatrique, où l'on ne trouvait ni généralistes ni spécialistes autres que psychiatres, ni la perte d'un œil, ni le diabète apparu pendant ses années de détention, qui préoccupaient cet œil vigilant; une seule chose l'intéressait : où était mon père ? qui rencontrait-il ? à qui parlait-il ? Le 30 janvier 1976, au cours d'un interrogatoire de routine, un officier du KGB menaça ouvertement Piotr Grigorenko d'un nouvel internement dans un hôpital psychiatrique. Simultanément, la presse soviétique se mit à lancer des appels au KGB pour qu'il adopte des mesures de "prophylaxie psychiatrique" Ainsi, la Komsomolskala Pravda, dans une série d'articles d'un certain Joseph Ehrlich, parus les 18, 19, 20, 21 février 1976 sous le titre "J'en ai marre" , entreprit de lancer une série d'attaques calomnieuses contre les dissidents soviétiques, les accusant de liens avec "l'impérialisme international et le siofiée par une organisation émigrée russe, le NTS. Natalia Gorbonievskafa et Zinafda Grigorenko y étaient désignées nommément. Je ne pense pas qu'il soit nécessaire d'indiquer ici que ni ma mère, ni Natalia Gorbonievskafa n'ont jamais reçu d'argent de gens qu'elles ne connaissaient pas. Le but de cette publication est tout à fait clair : jeter le discrédit sur l'idée de solidarité et attiser l'hystérie antisémite, qui représente toute activité non conformiste et guidée par la justice comme des manœuvres "sionistes" , quelle que soit d'ailleurs la nationalité des personnes mises en cause. Cet article visait encore un autre but : essayer de terroriser mes parents dans la mesure où les autres personnes qui y étaient mentionnées avaient déjà émigré hors de l'Union soviétique. Deux mois plus tard, le 22 avril 1976, dans le n°7 du journal Les nouvelles d'Ukraine, édité par les ambassades soviétiques pour les Ukrainiens résidant à l'étranger, fut publiée une interview de Ruben Nadjarov, psychiatre relativement connu. Dans cette interview, intitulée "Humanisme à l'envers" psychiatre commence par reconnaître avoir participé directement à des expertises de dissidents, puis déclare : " psychiatres étrangers comprennent parfaitement l'absence de tout fondement d'affirmations qui ne s'appuient sur rien, si ce n'est sur les déclarations des malades eux-mêmes. " Puis, Nadjarov affirme que toute une série de psychiatres occidentaux ont d'ailleurs pu s'en persuader lors d'une discussion avec le "fameux Grigorenko". Parallèlement, les interrogatoires de mon père par le KGB se poursuivaient. Dans la mesure où ces interrogatoires ne comportaient que des menaces, Piotr Grigorenko en décembre de l'année passée a déclaré qu'il refuserait désormais de déférer à n'importe quelle convocation du KGB. Le 5 décembre de l'année, lors de la manifestation traditionnelle de protestation contre le non respect des droits de l'homme en URSS, les agents du KGB adoptèrent une nouvelle tactique : des mottes de terre furent jetées contre l'académicien Andref Sakharov et Piotr Grigorenko. Une méthode aussi étrange de prophylaxie des maladies mentales pourrait surprendre s'il n'y avait pas un grand nombre d'autres cas prouvant l'absence de frontières nettes non seulement entre le KGB et la psychiatrie, mais aussi entre le KGB d'une part, le commerce extérieur et la diplomatie soviétiques d'autre part, pour ne pas parler de l'unanimité touchante du KGB et de la presse soviétique. Est-ce que vraiment cette "thérapie murale" qui est le type de "traitement" déclaré indispensable par un expert psychiatrique de l'hôpital n°5 lors du procès contre mon père, est la seule recette universelle permettant de résoudre tous les problèmes de la société socialiste ? En tous cas, il est peu probable qu'on puisse attendre une réponse à cette question de la part des théoriciens moscovites du communisme. Il serait tout aussi intéressant d'écouter la réponse que font à cette question les théoriciens du communisme et du socialisme à l'Ouest. Malheureusement, cette question et beaucoup d'autres, ont été posées en privé à des dirigeants communistes français, italiens, anglais et espagnols, mais en vain. Toutefois, comme je reste optimiste, j'espère que la réponse aux questions posées dans sa lettre par mon père, Piotr Grigorenko, qui a consacré toute sa vie à la réalisation des idées socialistes, viendra dans un proche avenir. J'espère également que les destinataires de cette lettre feront tout ce qui est en leur pouvoir pour que leur correspondant n'ait pas droit à une nouvelle dose de "thérapie murale"