Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BOLIVIE

Pour la constitution d'un front unique ouvrier autour de la COB - Interview d'un dirigeant de la COB, membre du POR-Combate

Inprecor n° 74, 3 avril 1980 · p. 4-6 · 2 322 mots

Pérou et Bolivie Syndicalisme IVe Internationale

Nous publions ci-dessous l'entretien que nous avons eu avec un membre de la Central Obrera Boliviana (COB), dirigeant du Partido Obrero Revolucionario (section bolivienne de la IVe Internationale). * Quelles sont les dernières caractéristiques de la crise actuelle du gouvernement bolivien, présidé par Lidia Gueiler ? - La Bolivie se trouve actuellement dans une situation de décomposition du Parlement et du gouvernement qui, d'une certaine manière, s'appuie sur lui. Cette crise relève d'un échec beaucoup plus grand, à savoir celui qu'a connu la démocratie bourgeoise dans ce pays.

A partir de janvier 1978, un timide processus de démocratisation s'est ouvert en Bolivie, qui jusqu'à maintenant n'a pas réussi à donner à la bourgeoisie une stabilité quelconque. Depuis janvier 78, on a connu les deux scandales d'élections générales frauduleuses, coups d'Etat et deux gouvernements provisoires, avec la présidente Gueiler -, issue d'un Congrès faible, contradictoire et complètement paralysé. Cela est apparu clairement aux yeux des masses boliviennes comme l'échec retentissant de la démocratie bourgeoisie, ce qui incite les forces réactionnaires à agir avec plus d'impudence.

Ce sont les masses qui ont défendu ce qu'on peut appeler la démocratie en Bolivie.

Alors du dernier coup d'Etat, - où 300 personnes furent massacrées, — c'est l'énorme mobilisation des travailleurs qui, seule, a permis de taire echec aux plans de la reaction. Si l'on ajoute a ce tableau une situation économique de plus en plus difficile, qui se traduit par un niveau de vie misérable et des conditions de travail insupportes alite boli un panorama complet de la dure réalité

La réponse donnée à Natusch, le dernier général putchiste (voir Inprecor, numéro 66 du 20 décembre 1979) fut massive à travers tout le pays; elle se manifesta avec force, audace, spontanéité et sans aucune défaillance. -Les masses se sont radicalisées: elles ont débattu des problèmes sur les lieux de travail, dans les quartiers, dans les communautés paysannes, dans les universités, en tout... Au cours des deux dernières années,

Bolivie la radicalisation et la conscience politique des masses ont augmenté de manière étonnante. * Qui dirige le mouvement populaire ? - A la tête des masses, il y a sans discus- y a sans discussion possible la COB, qui jouit de la plus grande autorité. Cela est apparu d'une manière évidente en novembre: c'est la COB qui a dirigé la mobilisation des masses contre le coup d'Etat. Les partis bourgeois se sont montrés totalement impuissants. L'Union Democratica Popular (UDP), front qui comprend le PCB (pro-soviétique), n'a fait aucune tentative de mobilisation. Au contraire, les groupes bourgeois et réformistes ont négocié avec les putchistes, dans le dos du mouvement ouvrier, dirigé par la COB. Par exemple, l'Alianza MNR(H) (Movimiento Nacionalista Revolucionario Historico), dirigé par Paz Estenssoro, au sein duquel se trouvent les maoïstes du PCML, a tenté de passer un compromis avec les putchistes, Banzer et Natusch.

LE PLAN ANTI-CRISE DE LA COB C'est en septembre dernier qu'on a vu poindre la réalité actuelle. En raison de la grave crise économique, la COB a établi un plan au niveau national afin de «sortir la Bolivie de la crise économique» et qui comprend les axes suivants: - le renforcement des entreprises d'Etat, des nationalisations avec un système de cogestion et le contrôle ouvrier collectif; - l'expropriation des «mines d'importance moyenne», qui en réalité représentent les grandes mines privées;

le monopole du commerce extérieur; une politique agricole intégrant la participation des syndicats ouvriers et paysans pour la commercialisation des produits agricoles.

En novembre, lorsqu'a eu lieu le coup d'Etat, Natusch et les putschistes ont pris une série de mesures : censure sur la presse, «suppression du Parlement», loi martiale, état de siège, etc. La Paz a été occupée par les tanks, les chars d'assaut, et le ciel de la capitale était sillonné par les avions et les hélicoptères de l'aviation. Cela a débouché sur un massacre : plus de 300 morts, 200 disparus et plus de 400 blessés.

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La mobilisation des masses fut si grande et si générale que les putchistes durent reculer : ils avaient mal calculé leur coup. Ils visaient à briser le processus démocratique. Ce fut un échec.

Des divisions se sont produites au sein de l'armée. La bourgeoisie désorientée ne sut quel parti prendre.

Cette situation a donc dans l'ensemble permis le renforcement de la COB. Ce renforcement s'est effectué grâce à l'accroissement de la participation des partis marxistes-révolutionnaires au sein de la COB elle-même; c'est le cas, par exemple, de Vanguardia Obrera, dirigée par Filemon Escobar, et de notre parti. * Tu as parlé de la COB et de la réaction des masses ouvrières. Que s'est-il passé dans les campagnes, dans la paysannerie ? - Je crois que le comportement de la paysannerie montre que le processus à l'œuvre en Bolivie est le produit d'une profonde montée révolutionnaire, plus que d'un simple phénomène d'ouverture démocratique. Nous avons alors assisté à une grande soif d'unification avec la classe ouvrière qui s'est manifesté ses formes les plus avancées par l'apparition de la Confederacion Unica de Campesinos de Bolivia, avec la participation de tous les groupes et partis paysans. Cette confédération paysanne fait partie de la COB, ce qui a retiré aux partis bourgeois une marge de manœuvre très importante et ce qui représente un pas important dans la lutte pour l'alliance ouvriers-paysans. * Quelles sont les conséquences de ce coup manqué pour la bourgeoisie ? - La faiblesse politique de la bourgeoisie a été mise en évidence. Le Parlement, attaqué par les partis bourgeois eux-mêmes, est impuissant, ce qui l'oblige à rechercher l'appui de la COB. Ainsi, paradoxalement, ce sont les masses qui soutiennent la fragile démocratie bourgeoise

Les tentatives de coups d'Etat sont révélées au grand jour. On en connaît plusieurs variantes aujourd'hui.

Il est bien évident que tous ces coups se font dans le dos et par-dessus les masses, sans aucun respect pour leur mobilisation antiputchiste et dans le plus profond mépris pour leur capacité à offrir une alternative indépendante et socialiste à la crise. * Ne pourrais-tu pas nous donner quelques exemples concrets de cette décomposition de la bourgeoisie ? - En Bolivie, rien ne peut rester caché. L'effervescence des masses est telle qu'à la fin, tout finit par se savoir. Par exemple, la Confederacion Nacional de Empresarios Privados (syndicat patronal) a envoyé une circulaire à tous ses affiliés pour qu'ils collectent

3 avril 1980 des fonds destinés à financer le coup, afin de stabiliser la situation. Nous ne savons pas à quel courant putchiste ces fonds étaient destinés. En définitive, peu importe. Ce qui importe, c'est que le coup ait lieu ou non.

Cette crise politique généralisée se reflète jusqu'au sein gouvernement. Cersont déjà compromis dans des tentatives de coups d'Etat, par le biais de la contrebande d'armes, de recel d'armes, de la contrebande de cocaine, pour recueillir des fonds, du recrutement de bandes paramilitaires.

Les ministres et vice-ministres marchent maintenant main dans la main avec les groupes et les partis qui, pensent-ils, ont le plus de chance de réussir le prochain coup. Dans les rues, on se raconte que le vice-ministre X a des contacts avec tel ou tel parti et qu'il leur apporte une aide en armes et en espèces; que le vice-ministre Y fait des affaires frauduleuses avec les fonds gouvernementaux et que le général Z vend à l'armée brésilienne des armes, pour la moitié du prix qu'elles ont été payées par l'armée bolivienne elle-même.

Cochabamba, Santa Cruz, toutes les villes boliviennes sont le théâtre de complots, de préparations de coups et de plans subversifs, entrepris par la bourgeoisie, contre le gouvernement. On vit dans un climat de tension perpétuelle et tout le monde sait que les confrontations décisives sont devant et non derrière nous. * Comment est préparée l'issue révolutionnaire à la crise ? - Toute la politique au jour le jour se fait en fonction des élections qui auront lieu le 29 juin prochain. Au sein des masses se dessine déjà un large courant électoral indépendant aui s'exnrime avec une grande force à travers la COB. Le PS (Uno), celui dirigé par Quiroga Santa Cruz, et le Partido Revolucionario de la Izquierda Nacional, dirigé par Juan Lechin, président de la COB, se sont fait l'écho de la constitution d'un front de gauche, sans se prononcer cependant clairement sur le rôle de la COB dans celui-ci. Pour cela, dans un document commun (que nous reproduisons dans ce numéro d'Inprecor), signé par le POR (Combate), le Mouvement de Liberacion Nacional, le Partido Revolucionario de los Trabajadores de Bolivia et Vanguardia Comunista del POR, nous appelons à la constitution d'un front autour de la COB, des syndicats et partis ouvriers et de gauche, afin de lutter pour la libération nationale et le socialisme. Jusqu'à maintenant, l'attitude ché la formation d'un tel front.

POUR DES CANDIDATURES OUVRIERES ET PAYSANNES SOUTENUES PAR LA COB

Dans la période actuelle, la fonction et le rôle de la COB sont centraux. Elle constitue un pôle de regroupement pour les larges masses qui s'éveillent à la politique. L'auto-organisation des masses est impulsée par la COB, grâce

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aux perspectives d'indépendance qu'elle peut présenter aux masses. On peut remarquer cela dans les différents mouvements de masse. Il faut faire une mention particulière du Congrès des femmes paysannes qui s'est tenu à La Paz, il y a quelques semaines, et auquel ont partiplus de 5000 personnes, qui se sont prononcées avec enthousiasme en faveur de candidatures ouvrières et paysannes, soutenues par la COB.

Le 28 mars prochain, le Congrès de la COB va décider, - c'est un point central, — de sa tactique, des candidats qu'elle présentera et de ce que sera son programme pour les élec-

En Bolivie, l'importance de la classe ouvrière a toujours été un fait quotidien fondamental de la vie politique. Mais, dans la crise qui s'est ouverte en 1978 avec la chute de Banzer, cette importance s'est accrue qualitativement. Rien ne peut se faire sans le prolétariat et seul celui-ci peut sortir le pays de la crise.

Pour te donner une idée de l'importance concrète de la COB, on peut citer l'exemple suivant : lors de la visite du chargé des relainter-américaines du Département d'Etat, celui-ci a montré qu'il avait une vision exacte de la géométrie du pouvoir en place aujourd'hui Bolivie. Depuis l'aéroport, s'est dirigé directement au local de la COB, puis il s'est rendu au haut commandement s'est présenté présidentiel pour rencontrer Lidia Gueiler. * Quels sont les objectifs politiques généraux que se donne le mouvement révolutionnnaire au-delà des élections ? - Le résultat des élections du 29 iuin n'est pas du tout garanti. En ce sens, les syndicats, ouvriers et de gauche, ont commencé des négociations en rapport la stratégie à mettre en pratique face à un coup d'Etat militaire et sur la possibilité d'avancer dans la consolidation d'un instrument unitaire de direction révolutionnaire qui mettrait de trouver une solution révolutionà la crise actuelle du capitalisme et de l'Etat bourgeois en Bolivie.

Dans les syndicats et dans les centres urbains se développent des initiatives pour la formation de comités de défense, de résistance, de vigilance, dans tous les centres ouvrier, contre l'escalade terroriste de la droite (au cours du dernier mois, il y a eu d'innombrables attentats contre des locaux syndicaux, des radios, des journaux indépendants, etc.). De fait, initiative politique des partis révolutionnaires répond à un mouvement très largement répandu à la base. Il y a une compréhension qui se généralise, de la nécessité de se préparer à un coup. On vit dans la perspective d'une nouvelle offensive militaire imminente. De fait, il y a des informations selon lesquelles Natusch a dû réfreiner ses partisans, qui voulaient réaliser un coup qu'il jugeait, lui, «prématuré». Devant cette situation, on ne peut logiquement que s'attendre à ce que les masses, spontanément, commencent à s'organiser dans les quartiers. dans les syndicats, en groupes militaires et en comitês de resistance contre le coup militaire. * Quelle est la situation de la gauche en

Bolivie? - La situation politique est très favorable au renforcement des positions et des organisations marxistes-révolutionnaires, et c'est ce qui se produit aujourd'hui en Bolivie.

LA SITUATION DU

MOUVEMENT TROTSKYSTE EN BOLIVIE

Les marxistes-révolutionnaires se sont renforcés sensiblement depuis 1978, se remettant de la difficile situation qu'ils ont connue pendant plus de sept ans, sous la dictature de Banzer, la plus dure, la plus féroce, et la plus longue de toute l'histoire bolivienne.

En particulier, deux organisations marxistes-révolutionnaires se sont renforcées : Vanguardia Obrera, dirigée par le camarade Escobar, et le Partido Obrero Revolucionario (Combate), section bolivienne de la IVe Internationale. Nos deux organisations ont de bonnes relations et nous envisageons un processus de fusion dans un futur proche.

En ce qui concerne les autres organisations qui se réclament du trotskysme, nous pouvons citer Vanguardia Comunista del POR, le POR debout, et l'Organizacion Socialista de los Trabajadores. Pour ce qui concerne la première, le POR (Combate) a mis en œuvre un processus de fusion. Les deux autres connaissent des divisions, en particulier l'OST, affiliée à la bolchévique, qui a connu plusieurs scissions. Un secteur important s'est dirigé vers Vanguardia Obrera.

Le courant maoïste, le plus important courant de la gauche en 1978, regroupé principalement dans le PCML, a connu des scissions constantes. résultat de sa politique frontiste avec la bourgeoisie nationaliste. Le PCB (pro-soviétique) ne s'est pas remis de la dure étape des années 1967-71. au cours de laquelle il a trahi la guérilla du Che. Les maoïstes sont parvenus à être beaucoup plus importants que le PCB, au cours de la dernière décennie.

En Bolivie, il y a en gestation une char. e historique pour le mouvement ouvrier et ses organisations révolutionnaires. situation ouverte en Amérique latine par la révolution au Nicaragua, et ses répercussions directes en Amérique centrale, les événements de Bolivie s'inscrivent dans, et renforcent, les perspectives d'une nouvelle montée en Amérique latine, clairement déterminée cette fois par les masses laborieuses des villes, par le prolétariat. O

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