Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

Ni «eurocommunisme», ni «euro-gauche»

· Inprecor n° 76, 1er mai 1980 · p. 27-30 · 2 993 mots

France Italie Paix et armements

sommet du parti au cours desle PCF tout entier était engagé deux dernières années. Débat et avec ardeur dans la politique de crise ont pris des formes revela- l'Union de la gauche, il grandissait,

PCF et des conceptions d'orga- victoire électorale qui aurait donsions des 22e et 23e congrès qui, Parti socialiste, qu'elle mettait en selon lui, constituent un progrès péril la position majoritaire que le lui-même montre des hésitations qui pouvait devenir dangereuse dans l'application de ces décisions. pour lui en cette période de crise ni «euro-gauche»

Pierre FRANK D ANS l'article paru dans le numéro 72/73 d'Inprecor sur la résurgence de la crise du PCF nous avons dit que celle-ci atteignait désormais son appareil même L'exemple le plus marquant était celui d'Henri Fizbin, permanent du parti depuis 1957, ancien crétaire de la Fédération de Paris, ancien député, conseiller de Paris, parti candidat à la Mairie de Paris en 1977. Réélu membre du comité central au printemps 1979, il a démissionnné de en novembre de la même année et vient d'écrire bouches s'ouvrent, pour fournir les raisons de son geste (1). A peine ce livre était-il vente que la direction du PCF a jugé indispensable de publier à son sujet dans l'Humanité une résolution résolution signée du «Comité signée du fédéral de Paris», deux tiers de page du journal.

L'intérêt de ce livre est qu'il relate relate en détail, avec textes à l'appui, un débat et une crise qui se sont développés au plus haut trices de la situation interne nisation de sa direction. On ne né à peut pas dire vraiment opposé de son parti. Il défend les déci- politique de ce parti par rapport à passé; c'est le interne qu'il pense que le bureau politique puis 1968 des faiblesses de la Fédération de sans fournir

Ni «eurocommunisme», à une prétendue opposition politique non avouée de la direction de

Paris à la ligne du parti. Soutenu par le bureau fédéral de l'époque, il voit le fond de la crise dans son refus d'accepter cette version du bureau politique et de servir de bouc émissaire. Il l'explique en outre par l'insuffisance des efforts faits depuis quelques années pour les staliniennes et rendre la vie du parti plus démocratique. S'il a donné donné sa démission du comité sa central, dit-il, c'est afin de pouvoir aider son parti à aller de l'avant.

cette fonction Tel est, le point de vue exposé par Fizbin, en même temps qu'il publie des une réunion commune du bureau mis politique et du comité fédéral tenue le 11 janvier 1979 où a commencé la crise et sur laquelle le bureau politique a donné à tout le parti une version mensongère.

occupant

Une

Fizbin s'explique lui-même et explique la crise, autre chose est le fond politique de celle-ci dont il a surtout saisi les manifestations extérieures. Pendant des années, trices de la situation interne du ses membres avaient l'espoir d'une

Fizbin soit gouvernement.

la politique politique s'est aperçu que cette son PCF avait dans la classe ouvrière fonctionnement depuis une trentaire d'années et interne qu'il met en cause. Il en même temps qu'il existait de-

Le désaccord avec le bureau poli- — et il s'est alors décidé à rétablir tique a surgi pour lui lorsque ce sa position hégémonique d'antan.

dernier, découvrant soudainement Pour ce faire, il a soudainement,

Paris qu'il dirigeait, les a attribuées convaincantes à la base du parti taire vieilles succinctement résumé, en premier lieu relatifs à vrai

Une chose est la façon dont ses dirigeants des places au profitait davantage au une extrême-gauche d'explications très de Mai 68,

France et aux travailleurs, opéré un tourqui reste réformiste par son contenu, mais qui a une forme secsuite, l'Union de la gauche n'existe plus, la défaite électorale est surFrance apparaît à présent comme étant dépourvue de perspectives politiques au mouvement ouvrier, tandis que le capital se livre à des attaques quotidiennes contre les vieilles conquêtes ouvrières et les

Sans nier les responsabilités du Parti socialiste dans cette situation, beaucoup de membres du

One partagent pas le point de vue défendu mordicus par le bureau politique pas plus que sa polidirigée principalement, à dire presqu'exclusivement, contre le PS. Ces opposants Ces opposants étaient et restent particulièrement nombreux à Paris et dans la région parisienne. Pour le bureau Pour le bureau politique, le vrai crime de Fizbin et de l'équipe qui le soutenait à la direction de Paris, c'est d'a1) Fizbin a donné à son livre le titre d'un article de Thorez qui n'a pas libéralisation d'une démocratisation de la vie du parti, mais le début de la prise de la direction

Thorez, avec l'aide de l'IC, aux avait appliqué la de la «troisième période» et qui servit à l'époque de boue émissaire. histoire que par la version enjolivée qu'il dans les écoles de son parti. Néanmoins, il a, lui, commencé à ouvrir la bouche et ce qui s'est autrefois passé avec Thorez ne se reproduira certaine2) Il n'y a plus de perspectives politiques pour ceux dont les perspectives se bornent aux consultations élec- consultations électorales et qui, ne tirant aucune leçon

Use refusent aux perspectives qu'ouvrirait une grève générale.

Page 28

tu nous as caché alors tes désac- se refuse à accepter le moindre amendevoir cru que tout ce qui avait été dit sur les formes désormais plus démocratiques de la vie du parti devaient être pris comme du bon pain, valable surtout situation interne d'avoir permis à ces opposants de s'exprimer un peu largement lieu de les écraser sans pitié. Ce faisant, ils créaient le risque permettre à des opposants de se manifester à la tribune du 23e congrès. «..Il y a tout lieu de congrès. craindre le comportement de la Fédération dans la préparation du congrès», ces propos ont été tenus par Marchais à la réunion du 11 janvier 1979, mentionnée plus haut, rapportés par et jamais et jamais contestés par leur auteur.

A la lecture A la lecture de son livre, Fizbin semble évoluer politiquement. Il paraît devenir plus sensible aux critiques faites au bureau politique, mais il surtout sur le fait qu'en ne résolvant pas les divergences de manière politique, mais par intervention autoritaire des instances supérieures comme par le passé pour le parti s'accumule en son sein, danger contre lequel il essaie de mettre en garde le bureau politique. Il ne saisit pas encore que, si le bureau politique l'écoutait un tant soit peu et se mettait à discuter politique, peut-être plus contrôler la situation (3). Que tout cela soit encore assez confus chez Fizbin, on ne peut en douter, mais n'oublions pas que cet homme a été un permanent depuis près d'un quart de siècle, au cours du- quart de quel il a acquis - il le reconnaît lui-même - des structures de pensée qui pèsent très lourdement ment sur lui. C'est même cela sur qui donne de l'importance à son témoignage.

Le 11 janvier 1979, quand il a pour la première fois refusé a pour la d'entériner la condamnation de la Fédération de Paris par le bureau politique, formulée explicitement mais verbalement seulement par mais veroalement seulement par plusieur membres du bureau politique, dont Marchais, Fizbin a tique, pensé pensé qu'une solution pourrait être trouvée plus aisément s'il démissionnait du Paris pour raisons de santé, raisons qui n'étaient pas entièrement factices. Il espérait alors que cela permettrait au bureau politique de trouver une solution qui

One briserait pas la direction de Paris. Il devait bientôt s'apercevoir autres autres membres du bureau de dans une Paris Paris furent amenés à démisassez difficile, sionner à leur semaines et les mois qui suiviau rent sans invoquer des raisons de de santé. Pour le bureau politide que, que, ils étaient allés trop loin, l'affaire s'était répandue publiquement, quement, les oppositions dans le parti se poursuivaient. Conti- parti nuant à penser à «centralisme démocratique» plique qu'il doit défendre dans les les instances inférieures les positions contre lesquelles il a voté Fizbin au au comité central et ne voulant pas le faire, Fizbin a résolu en novembre 1979 de démissionner du comité central, cette fois-ci pour cause de désaccord politique. de Paris, renouvelé à l'occasion du 23e congrès, la résolution relative à ce livre a été votée par 71 voix contre 14 et une abstention. Ce , un danger l'Humanité;

Le Monde n'a pas été démentie. D'où deux conclusions. Pour le bureau politique, les votes minoritaires sont ignorés officiellement; les membres du parti ne doivent pas en être publiquement il ne pourrait instruits. D'autre part, il subsiste dans un organisme dirigeant du parti une minorité qui, par son vote, rejette la version de la crise donnée par le bureau politique. tion parue dans l'Humanité, si ce n'est qu'elle utilise essentiellement le motif de santé invoqué au début de 1979 par Fizbin pour le retourner contre lui: tu nous as caché les vraies raisons de ton départ, aujourd'hui, etc. Le tout se conconduite de Fizbin, servira de ton livre. Fizbin avait prévu cet «argument» par avance dans son ouvrage. veau, c'est non seulement que des membres, y compris d'anpermanents, le parti, tout en s'affirmant opposés soit à la politique, soit aux méthodes de fonctionnement, qu'il s'était trompé. Les dans tour ub que le pensent tort

Signée par le comité régional pas été indiqué par sa mention

Parti politiques, tu les élargis ment à un texte qu'il soumet au vote du clut par des insinuations sur la Dans ce cas, il est évident que les textes amalgamée ainsi est l'objet: l'ennemi se niveau du bureau politique, compromis

Ce qui est maintenant noubliées.

soit aux deux à la fois, mais aussi bureau politique, tout en recourant à des moyens indirects pour les inciter à quitter le parti exclut pas et semble même craindre de le faire. Le bureau politique sait que des exclupourraient provoquer Mais, par ailleurs, dans ment ce qu'ils pensent, en même nière identique ou semblable (5), c'est également dangereux à plus longue échéance. Il est évident que le bureau politique ne peut plus faire tout ce qu'il veut avec le parti tel qu'il est désormais. On comprend qu'il monte en épingle toutes les critiques et toutes les attaques, d'où qu'elles viencer un complot contre le parti et en appeler au patriotisme de parti de ses membres afin de serrer les rangs inconditionnellement autour de la direction. L'affaire Fizbin met en cause en premier lieu le fonctionnement intérieur du PCF et, en second lieu, son tournant litique opéré en 1977 vis-à- en 1977 vis-àvis du PS. Une autre affaire vient de heurter directement et brutalement cette politique, c'est la rencontre qui a eu lieu le 24 mars dernier à Strasbourg entre Mitterrand, premier secrétaire du socialiste français, et Berlinguer, secrétaire général du Parti 3) Fizbin n'est pas un novice en ce qui ti, plus particulièrement de son comité central. Ainsi, il indique qu'à certains moment - et ce fut le cas depuis le tournant de 1977 - le bureau politique alors un mur de béton impénétrable. 4) Des cellules ont envoyé des lettres à des opposants comme Elleinstein, pour leur dire en substance : mais quittez donc le parti puisque vous n'avez plus rien de commun avec lui. Lettres «spontanées» que «l'Humanité» a pu5) Fizbin le laisse entendre et c'est plus que plausible.

Page 29

linguer une caution pour sa poli-Il est vrai qu'on a parlé d'eurotandis que le PCF prépare en com-tre part, ces désaccords sont dic-

28 et 29 avril une rencontre à les» et n'engendrent pas un juge-

Paris, ouverte aux PC européens ment commun sur l'Union soviésur le désarmement, dont l'objec-tique ni pour le passé ni pour communiste italien. Selon le communiqué publié en commun, après muniqué deux heures de conversation, ont été envisagés «les problèmes les plus urgents de la situation internationale» (désarmement, détente, coopération en Europe et dans le monde, respect des droits de monde, respect des l'homme, indépendance de tous les pays) ainsi que le «rôle spécifique (...) qui revient au mouvement ouvrier, aux différents partis qui en sont l'expression (...)». Les politiques spécifiques de chacun de ses partis, notamment par rapport aux autres partis ouvriers de leur pays, ont été formelleignores, mais douter - à commencer par les deux interlocuteurs - qu'une telle rencontre, même avec un ordre du limité, nat un sign- limité, fication et des conséquences internationales, en particulier pour le PCF ? Berlinguer et Mitterrand ont chacun leurs raisons «nationales» pour se rencontrer. Berlinguer tient à favoriser sa politique de «compromis historique» jusqu'à être accepté dans un gouvernement par la démocratie chrétienne, et c'est pour lui un excellent appui que d'être admis par des partis socialistes ministrables ou reconnus comme tels (allemand, britannique, etc.). Mitterrand veut avant tout contrecarrer auprès des travailleurs français la campagne du PCF sur le «virage à droite» du PS, et le plus bel argument qu'il peut opposer à cette campagne est un accord même minuscule avec le PCI; ne prouve-t-il pas ainsi que la responsabilité de la rupture de l'Union de la gauche et d'un manque d'accord entre les deux grands partis ouvriers français est à attribuer à la direction du PCF

Le coup porté au PCF est bien plus grave encore, car, dans la déclaration commune, presque chaque mot met en cause sa politique. Cette déclaration inclut les partis socialistes dans les «partis ouvriers», tandis que le PCF repousse une telle définition. Elle est aussi de nature «européenne» alors que le PCF est hostile à la CEE. Le désarmement qu'elle envisage concerne tout autant l'OTAN que le Pacte de Varsovie. L'indépendance de tous les pays vise entre autres la présence soviétique en Afghanistan. Berlinguer et Mitterrand ont ainsi donné une forme enveloppée dans le sont «inopportuns». sont d'accord pour tionaux». qui tique d'alliances te (...). Maintenant, historique». communistes yougoslaves, raient pas à cette rencontre. raient surpris la direction italienne. Une surprise qui nous paraît un peu feinte. Il est probable que ni les uns ni les autres ne poursuivront la polémique dans l'immédiat car elle les gênerait tous deux. Mais on peut être certain que la situation internationale fournira, étant donné les profondes divergences entre ces deux partis, de multiples occasions d'accrochage. ce s'est emparé des événements pour dire que l'eurocommunisme était mort et que la déclaration Berlinguer-Mitterrand annonçait la création d'une «euro-gauche». En réalité, il n'y a eu ni mort d'un «eurocommunisme» quelconque. Nous avons toujours dit qu'il n'y avait pas une unité fondamentale des partis dits euun certain parallélisme dans l'évolution de partis placés dans des

Men et que ces partis, se déterminant à leur critique de la politique du de plus en plus par des considé-

PCF: mais la direction de celui-ci rations nationales, ne manquele raient pas, pas manqué d'accuser de donner une immédiate pour tenter d'éviter des vient de se vérifier.

parti. Par conférence de presse, déclarations eurocommunistes ont renoncé à la à la radio et à la télévision, Mar- «dictature du prolétariat» et sont chais l'a fait sans s'embarrasser pour les «voies parlementaires au de nuances. Le moment et le socialisme», mais il y avait déjà lieu de la rencontre, a-t-il dit, longtemps qu'ils avaient ces posi-

Le PCI sitions, et le PS français «sont pour les autres partis non qualifiés l'austérité (...) L'un et l'autre d'eurocommunistes; tout au plus

(...) Mitterrand allé chercher auprès Enrico Ber- de participation gouvernementale.

la droi-communisme lorsqu'un avec

François nombre de

Mitterrand va marcher en s'abri-des désaccords à l'égard de l'Utant du parapluie du compromis nion soviétique.

En outre, au même moment, la Yougoslavie et la Chine. D'aumun avec le Parti polonais pour les tés par des nécessités «nationatif réel est un soutien à la politi-le présent. Il n'y a aucune doctrique du Kremlin en direction de ne fondamentale pour caractél'Europe, le PC italien, tout com-riser le prétendu «eurocommume le PC espagnol, la Ligue des nisme». C'est par pur empirisme yougoslaves, ont annoncé qu'ils ne participe-une similitude dans leur évolu-

Les propos de Marchais au-

La presse bourgeoise en Franorganisme se lutions ni création d'une «euro-gauche» mais nationales, ne manquele cas échéant, de réponse s'opposer entre eux (6), ce qui

Il est vrai que les partis dits que partagent d'ailleurs non qualifiés doter la peut-on dire que certaines prises droit suprana- de position ont coïncidé avec des «est perspectives plus ou moins réelles certain partis ont exprimé Mais c'était le cas déjà depuis longtemps pour des nécessités «nationafondamentale pour caractéetc., que les partis en question ont eu tion. Mais quand les situations diffèrent, les partis «eurocommunistes» diffèrent. Le diffèrent. Le PCF réagit comme il le fait à présent envers le PS pour tenter de conserver son hégémonie sur la ouvriere trançaise, tandis que le PCI qui a en face de lui un bien minoritaire ne craint pas d'être supplanté par lui en poursuivant sa politique de «compromis historique». Ajoutons qu'aucun de ces partis n'a la moindre intention d'envisager la création d'un quelconque international, même à l'Europe occidentale; cela est vrai aussi pour le PCI garde bien de rappeler «polycentrisme» lancée un peu par hasard par Togliatti. par Togliatti. Remarquons enfin que ces évolutions différentes en direction différentes en direction «eurocommunisme», dictée par les circonstances, n'ont abouti nulle part à de véritables victoires de ces différents 6) Voir notre livre «Le stalinisme» «Le stalinisme» (Petite Collection Maspero).

Page 30

partis et qu'il en résulte d'ores ment d'une unité d'action à l'é-tre qu'après des années de croiset déjà des crises internes dans chelle européenne; c'est un accord sance, leurs politiques réformistes fugitif de deux larrons pour viserne leur ont pas assuré l'entrée dans

Ce n'est pas une manifestation mais ont engendré des difficultés

La déclaration Ber- mais celle du «socialisme dans un quelles ni le sectarisme de l'un ni constitue seul pays, défendu par l'un comme les manœuvres de l'autre ne perpas un pas ni vers la création d'une par l'autre. Ceci dit, le présent dif- mettront de donner une solution.

Internationale ni vers l'établisse- férend entre le PCF et le PCI mon- 16 avril 1980 ces partis, leurs lignes présentes.

De même, il n'y ro-gauche».

linguer-Mitterrand ne que soient a pas «d'eu- d'internationalisme gouvernements internes, crises aux-

Une erreur sur cette page ?