Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER CUBA

Réalité et contradiction de la révolution

· Inprecor n° 77, 15 mai 1980 · p. 19-28 · 7 829 mots

Cuba Femmes Allemagne Stalinisme

Keante et c Anna ARMAND

«CONTRAIREMENT aux années soixante où l'éthique de la politique économique et sociale de Cuba se donnait pour but la suppression de la monnaie et postulait la création de "l'hombre nuevo' (homme nouveau), ontradici Ion de joue à nouveau son rôle (inné) aujourd'hui à Cuba». Voilà ce que proclamait, en jubilant, la Neue Zürcher Zeitung du 12 janvier 1978. Mais même ce journal, si soucieux du rôle «inné» de l'argent, doit reconnaître : même à l'époque où la révolution passait par une phase particulièrement critique, «tous les Cubains ont pu jouir des services élémentaires, de la sécurité sociale et des biens de cona revolution sommation, qui ont contribué à faire disparaître à Cuba les iné. galités typiques du reste de l'Amerique latine, à savoir les contradictions gigantesques entre les pauvres et les riches, ainsi que les inégalités entre ville et campagne».

1) Cet article est une version revue d'un reportage publié par l'auteur dans l'hebdomadaire du GIM

(Groupe International Marxiste).

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PAS DE BIDONVILLE, MAIS UNE CAPITALE TRISTE Il faut noter que même les «services de presse étrangers» du trust Springer en Allemagne ont dû vanter, dans le journal Die Welt du 3 septembre 1979, le «révolutionnaire barbu», Fidel Castro : «Il a obtenu des sociaux comme jamais jusqu'à présent aucun pays du monde occidental n'en a connu. Chaque Cubain sait lire et écrire. Chaque Cubain travaille. Chaque Cubain reçoit des soins médicaux. La pire des misères a été supprimée... Il n'y a pas ques en planches, des chiens galeux et des gosses tout nus. Pas d'invalides en haillons, ni de des rues». Mais la presse de Springer fait de sévères restrictions : «L'atmosphère ressemble à celle des pays de l'Est. Fidel Castro a créé la société de l'ennui, celle qui tourne le plus à vide de toute l'Amérique latine. La Havane, cette capitale de deux millions d'habitants, est la métropole la plus de toutes les villes d'Amérique latine...».

les Européens qui viennent des pays capitalistes développés, il est important de savoir, pour pouvoir évaluer les acquis de la révolu-

Ice qu'était la situation avant la révolution. Castro lui-même, assis au banc des accusés en 1953 sous le régime de Batista, a décrit la situation de son pays de la manière suivante:

«85 pour cent des paysans cubains payent un fermage et l'atroce menace d'être chassés de leurs parcelles. Plus de la moitié des meilleurs sols cultivés sont aux mains d'étrangers. Dans la plus grande province, celle d'Oriente, les champs de l'United Fruit Company' et de la 'West Indian' s'étendent de la côte sud jusqu'à la côte nord. Il y a 200000 familles de paysans qui ne possedent pas une miette de terre pour y semer quelque chose à manger et nourrir leurs enfants affamés. En revanche, quelque 300000 caballerias (2)

de terres cultivables aux mains de groupes d'intérêts puissants sont en jachère...».

Environ un Cubain sur cinq ne savait ni lire ni écrire. Dans la population paysanne, comptait plus de 40 pour cent d'analphabètes. Les trois quarts de la population vivaient dans des huttes en planches recouvertes de palmes sèches, sans eau.

Au cours des vingt premières années qui ont suivi la révolution, le nombre des habitants a augmenté de plus de 40 pour cent et la longévité moyenne de la population paysanne est passée de 53 à 70 ans. Les surfaces cultivées ont doublé. 14573 gros propriétaires fonciers et entreprises étrangères ont été dépossédés, eux qui disposaient de 76 pour cent du sol. Plus de 200000 paysans ont obtenu des terres et des crédits. Les grands domaines fonciers ont été transformés en biens d'Etat.

Alors qu'en 1969, 160000 hectares seulement de étaient irrigués, on en trouve aujourd'hui presqu'un million. Il n'y a pas un seul domaine de l'économie où les progrès ne peuvent être étayés par des chiffres spectaculaires. Les plus pertinents sont ceux qui expriment les gigantesques investissements dans le domaine de l'éducation et de la formation.

Marcel Niedergang écrivait dans Le Monde du 11 mai 1978 :

Run pays où les gens qui ont moins de 20 ans sont réellement favorisés... Les dits consacrés à l'éducation ne peuvent que difficilement révéler les efforts gigantesques sont entrepris dans ce domaine avec un très haut niveau de qualification : des jardins d'enfants, des camps de jeunesse sur les bords de mer ou à la montagne (pour le moment réservés aux garçons et aux filles d'une sélectionnée, dans les centres de production, selon les critères de l'émulation socialiste), des écoles secondaires dans lequelles tout a été installé pour le confort des élèves d'origine paysanne, savoir les dortoirs, la nourriture, les salles de classe, les équipements de sport et de jeu ; des écoles mixtes qui préparent à l'université, comme le lycée Lénine à La Havane ou le lycée Che Guevara, qui peuvent recevoir en moyenne 5000 élèves ; les bâtiments sont clairs et modernes, équipés d'ateliers (dans le lycée Lénine, par exemple, on fabrique de petits ordinateurs et des antennes de télévision); et finalement, des universites qui, en 1980, pourront accueillir environ 140000 étudiants».

Aujourd'hui déja, on compte, avec pres de trois millions de gens qui suivent des cours de formation ou des écoles sous les formes les plus diverses, un tiers de la population cubaine, «scolarisée» d'une manière ou d'une autre. Le principe de la «combinaison des études et du travail», déclare Fidel Castro, domine aujourd'hui l'ensemble du système d'éducation nationale. LES MENAGERES NE FONT

PAS DE COMPARAISON

Qu'en est-il maintenant des biens matériels, de l'alimentation de la population ?

A considérer aujourd'hui les queues devant les magasins mal approvisionnés des villes, on peut à peine imaginer que toutes ces boutiques regorgeaient

Dans de marchandises alléchantes que, bien entendu, seule une minorité pouvait s'offrir.

Le rationnement (car il y a toujours des coupons à Cuba) garantit l'approvisionnement en denrées de base indispensables, pas toujours nécessaire; c'est ce qu'on dit à Cuba.

alors la limite entre l'indispensable et le nécessaire, et où commence ce que les bureaucrates planificateurs consi-

«superflu» C'est ce que Marcel Niedergang se demande. Sa réponse est la 2) 1 caballeria : 13,43 ha.

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suivante : «Cela dépend sûr des besoins, des habitudes et des nouvelles orientations. Tout porte à croire besoins augmentent au fil de l'amélioration moyenne rale et des promesses gouvernementales».

Comment les gens étaient-ils nourris avant la révolution ? «En 1959, déclarait un membre du gouvernement à Marcel Niedergang, il y avait moins de 5 pour cent de la population agricole et une infime proportion de la population citadine qui mangeaient de la viande ou des œufs; bien entendu, ils s'approvisionnaient dans les magasins de La Havane. Aujourd'hui, tous les Cubains sans exception mangent de la viande, des œufs, boivent du lait. Ils portent tous des habits et des chaussures. Tous sans exception. Nous sommes passés d'une économie au pouvoir de consommation limité à une économie où le pouvoir d'achat des masses est nettement plus élevé» .

Mais comme les ménagères qui font aujourd'hui la queue devant les magasins n'établissent pas de comparaison historique avec ce qui existait auparavant, elles s'impatientent et s'irritent, par exemple, des pannes d'électricité et d'eau qui se produisent fréquemment des surcharges du ces mêmes femmes saient, il y a vingt ans, ni d'électricité ni d'eau courante. Etant donné, par exem-

C'est précisément parce que la question de «l'homme nouveau» est centrale pour la construction d'une société socialiste, que nous sommes confrontés à cette problématique. Nous devons répondre à la double question de savoir, d'une part, pourquoi la société cubaine s'est écartée de cette voie et. d'autre part, si d'autres cheminements étaient possibles à la place de celui que la direction de Fidel Castro a choisi.

Il faut tout d'abord se souvenir que «l'homme nouveau» bien quent l'absence de réparations qui ont été que les habitants des bidonvilles, géné-

Niedergang poids réel de

Quelle est ne pouvait pas s'élever aussi rapidement et qu'ils ne poupas créer l'homme nouveau, alors que

Che Guevara jugeait ces procesvias la Neucette cher Ze n'est qui la pose avec une joie mal dissimulée, triomphalement qu'en fin de liste au fond de lui-même qui s'impose et court après l'arn'est qu'utopie idéaliste. Ici,

Niedergang pose la question à cause réseau. Or, en tant qu'homme, qui rend, à ne disporegret, les conditions objectives responsables de ce que «l'homme nouveau» n'ait pas pu naître souhaité.

UNE AUTRE VOIE AURAIT-ELLE ETE POSSIBLE ?

est une problématique qui fut au lendemain de la révolution d'Octobre. Anatole Kopp, urbaniste français d'origine russe, a tiré des archives de Léningrad des documents ces discussions d'après 1917, et les a reproduits dans son ouvrage «Changer la vie, changer la ville». Il note : «Il y diatement après la révolution, ques années plus tard, croyaient que la transformadans les maisons précisément entreprise pour être offertes aux cialiste sur surgissent à Cuba. Dès lors, que lorsque se pose la question suivante : «Quel est le l'avant-garde ?

la proportion des

Cubains qui se contentent de prendre ment part aux choses ? Autant de questions délicates. Les diciété rigeants ne sont-ils pas précisément revenus à un socialisme plus raisonnable, en ayant du peuple dans son ensemble néant.

cialisme, sus indispensables pour la création d'une société communis-

Nous voilà revenus à la la deux prétendant c'est l'homme capitaalors que tout le reste vite que le Che l'aurait dans les discussions de Léninveau» commença beaucoup de gens imménon pas seulement queltion de l'homme devait être être sans delai. Ils croyaient cela parce qu'ils pensaient qu'une société SO-

One pourrait s'édifier des bases économiques ses constructeurs seraient conscients du but à atteindre et qu'ils le porteraient déjà en eux-mêmes» (3). C'était, à n'en pas douter, une sorte de cercle vicieux : seuls des hommes nouveaux étaient capables de construire une sosocialiste, de transformer un pays agricole arriéré en une puissance industrielle d'avant-garde, mais ces hommes ne pouvaient pas surgir du

Voudrait-on dès lors que l'on choisisse ce par quoi on doit commencer ? Eriger les bases industrielles pour le so-

You créer l'homme conscient du but grandiose et capable de s'y consacrer ?

Les premiers dirigeants de

•Russie post-révolutionnaire pensaient qu'il fallait faire les

Men même temps : tirer l'économie de ses ruines, mais aussi tout entreprendre pour que surgissent ces hommes sans lesquels le socialisme ne pourrait pas naître et dégénérerait, dans le meilleur des cas, en une forme de technocratie.

L'Union soviétique, contrairement aux intentions de ses dirigeants, Lénine et Trotsky,

DANA créer

«l'homme nouveau» ou la «ville nouvelle» et «juste» dont on discutait si vivement, ni d'autres formes alternatives de vie dont on faisait l'expérience. Tel est le poids des conditions objectives de la guerre civile et de la diset-

Kopp écrit avec pertinence, à propos de la notion de «ville nouvelle» : «Avant payait à prix d'or, il ne pouvait être question d'architecture». A n'en pas douter, il devait en être ainsi pour «l'homme nou-

Men période de famine permanente. Et, après 1925, l'ère de Staline qui devait préférer une «nouvelle technocratie» aux «hom3) Editions 10/18, p. 31.

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mes nouveaux», actifs et d'esprit indépendant, pour mieux asseoir son pouvoir bureaucratique.

A Cuba néanmoins, les conditions étaient nettement plus favorables. Certes le boycottage des Etats-Unis donnait du fil à retordre au nouvel Etat et le forçait surtout à s'assurer l'ap-

Sans doute suffit-il de lire la critique amère de Raoul Castro, frère de Fidel, du 30 septembre

(publiée dans l'édition française de Granma le 9 décembre 1979) pour constater combien on s'est écarté de cet «homme nouveau» et combien les idées des «Etats socialistes existant réellement» commencent à pénétrer aussi à Cuba.

Partant des difficultés objectives de la montée des prix sur le marché mondial, de la crise économique dans les Etats capitalistes et des dégats subis par les récoltes (la rouille bleue du tabac et la rouille de la canne à sucre), Raoul Castro analyse également les difficultés subjectives. Pour lui, il s'agit «d'indiscipline, d'absence de contróle, de manque de responsabilité, de négligence, copinage, qui accentuent beaucoup de problèmes et en créent

Tout cela suscite une indignation bien justifiée dans de larges couches de la population et forme la cause essentielle du manque d'efficacité qui radomaines de notre économie».

Raoul Castro réclame le «rétablissement de la discipline à tout prix et dans tous les secteurs». Dans son discours public, il déclare «qu'il faut pour cela commencer chacun par soi-même et, plus précisément, par en haut (applaudissements). Ce ne sont pas les ouvriers si l'on y regarde de près qui doivent être rendus responsables» Et l'orateur de citer une série d'exemples qui montrent combien l'ardeur au travail a baissé : «Certes, on peut citer des cas innombrables d'indiscipline au travail :

pui de l'Union soviétique, qui, à en croire les calculs de la Neue Zürcher Zeitung du 22 mars 1979, s'élève à plus de deux milliards de dollars par an. Il n'en reste pas moins vrai qu'il aurait été possible de s'engager sur les deux voies à la fois, celde «l'homme nouveau» et celle du développement économique. LA CRITIQUE DE RAUL CASTRO des absences injustifiées, des volontaires pas dépasser les normes qui sont déjà très basses et mal exécutées et tout cela, peur de voir ces normes augmenter si on les dépasse. Il y surtout dans l'agriculture des cas où, aujourd'hui, à l'inl'époque capitaliste lorsque l'on se levait avec le soleil et travaillait jusqu'à la tombée de la nuit, 12 heures ou plus, l'on se met à tricher, où l'on triche avec soi-même et se fait du tort à soi-même. Sauf dans les plantations de canne sucre, et peut-être aussi, dans d'autres secteurs, il n'est pas de voir des travailleurs agricoles faire des journées de 6 voire 4 heures, au plus. Nous savons que, chefs de brigade décident avec , pour liquider la norme en une demi-journée et pouvoir ainsi travailler le reste du temps dans lent avec lenteur de manière à exécuter la norme en sept ou huit heures. Ou encore, ils font le travail de deux ou trois jours en une seule journée, se faisant payer deux ou trois Jours de quels ils ne font rien quent à d'autres occupations qui leur procurent un gain supplémentaire. Ou enfin ils liquident la norme en 8 heures, pré» tendant qu'ils ont dû travailler 10 ou 12 heures, pour que la norme ne soit pas augmen-

Raoul Castro poursuit: «Mais les vrais responsables de tous ces défauts et de tous ces cas d'indiscipline au travail ne sont pas les ouvriers. les chefs et les fonctionnaires entreprises nous le savons fort bien, falsifient parfois les statistiques en notant avoir labouré ou ensemencé tant et tant d'hectares, que ce n'est pas vrai en prétendant avoir produit tant et tant de marchandises, alors que les chiffres réels sont

Ils usent et abusent de leurs privilèges et des instruments de l'entreprise pour résoudre leurs problèmes personnels et ceux de leurs amis. C'est pourquoi ils ne peuvent pas exiger quelque chose des autres, la sévérité, par exemple, envers qui que ce soit (applaudissements).

Il ne s'agit pas ici de faire de la démagogie petite-bourgeoise. Car si les chefs n'étaient pas rémunérés en fonction des charges qu'ils acceptent et de la qualification qu'exigent leur travail, il y aurait contradiction avec l'efficacité de ce dernier. Notre peuple tout entier comprend très bien que les fonctionnaires et les cadres aient minimal, absolument nécessaire pour l'accomplissement de leur tâche, ce qui, bien souvent, comprend la nécessité de disposer d'une voiture. Il est néanmoins nécessaire qu'ils n'abusent pas des droits qui leur sont conférés grâce à leur charge et à leur place dans la hiérarchie, est nécessaire qu'ils ne s'en servent pas comme s'ils étaient propriétaires des biens que le peuple crée et paie avec son travail et sa sueur (applaudissements). Si ces biens sont placés sous la sauvequ'ils les utilisent en fonction de leur travail et pour le bien social et non pas pour leur bien-être personnel ou celui de leur famille(applaudissements)».

La sincérité avec laquelle Raoul Castro décrit les faits tels qu'ils sont apparus vingt ans après la révolution n'a qu'un seul défaut, mais il est de taille : mises à part les exhortations morales, son discours ne contient aucun élément pour montrer comment on peut échapper au dilemme

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de l'indiscipline, de l'irresponconscience collective. outre de nombreuses questions. Les «managers» économiques, les directeurs et autres responmembres parti, ne pourraient-ils pas exercer activité avec suffisamment d'ef-

•la séduction de gros salaires ? Lénine faisait-il donc de la «démagogie petite-bourgeoise» quand il instaura le fameux «maximum de traitement» pour les membres du parti, y compris les plus haut placés, au moment même où acceptait des traitements élevés pour les spécialistes bourgeois ? Faisait-il de la démagogie quand il mettait l'accent sur l'effet de démoralisation que ces hauts traitements exerceraient sur l'ensemble de la classe ouvrière ?

Comment se fait-il que les «chefs» peuvent se comporter «comme s'ils étaient propriétaires des biens du peuple ?» Ne serait-ce pas parce que les «droits» qui leur ont été conférés sont absolument excessifs et sans contre-partie suffisante ? Pourquoi les travailleurs, n'ont-ils pas un pouvoir de contrôle et un droit de gestion qui pourraient effectivement empêcher les chefs d'abuser de leurs pouvoirs ? N'est-ce pas dans cette direction qu'il faut chercher le

LE CHE

«L'APPAT MATERIEL MEURT AVEC LE SOCIALISME»

Ernesto Cardenal écrit dans son «Journal cubain» : «Le Che disait... la séduction matérielle est condamnée à périr sous le socialisme. Et comment donc ? La croissance régulière des biens de consommation devait, selon l'avis des Russes, rendre superflu l'attrait qu'exercent ces biens. Le Che n'était pas d'accord avec cela. Il.ne comprenait pas comment une abondance de biens matériels pourrait jamais éveiller une conscience socialiste. La séduction matérielle et la conscience socialiste sont, à notre avis, une contradiction».

Le Che n'était certes pas un rêveur. Il avait les pieds sur terremède au mal dénoncé par Raul Castro, direction qui d'ailleurs la seule conforme la marche vers le socialisme, qui est la marche vers un régime de producteurs associés, comme le dit Marx ?

Et comment se fait-il que travailleurs cubains, continuent à se mobiliser par centaines de milliers dans la rue pour manifester leur solidarité impérialistes de par le monde, ou pour exprimer leur identifiavec la révolution cubaine contre la minorité des

•l'émigration soient montrés si indifférents à l'égard de ce qui se passe dans la production, qu'ils aient tous les abus mentionnés par Fidel Castro ?

Auraient-ils eu peur de protester, de s'opposer aux des directeurs et des chefs ? Auraient-ils le sentiment qu'un effort supplémentaire ne rien, vu la gabegie et le dre que la bureaucratie a introduits dans la gestion et la planification ? N'est-ce pas de nouveau une question de pouvoir réel des travailleurs pour que ceux-ci acquièrent la conviction qu'ils peuvent contrôler l'emploi des ressources plémentaires qu'ils créent N'est-ce pas le moyen le plus sûr pour surmonter cette indifférence ? DISAIT :

gérait l'industrie il s'efforça de faire marcher les choses efficacement. Il était fier des entreprises qui fabriquaient des produits de qualité, il exerça une pression constante contre l'indifférence à l'égard de la production courante. S'il était personnellement d'une indifférence totale à l'égard des biens matériels, il avait une formation marxiste qui lui fit comprendre que sans une infrastructure matérielle • suffisante, «l'homme socialiste» qu'il voulait créer ne verrait jamais le jour.

Il suivait en cela l'exemple de Lénine et de Trotsky, qui avaient parfaitement compris la conjonction nécessaire entre l'élévation progressive des forces productives et du niveau de vie des producteurs d'une part, et la modification de leur comportement et de leur motivation d'autre part. Il avait surtout compris due la seconde ne résulte pas automatiquement de réclame, en outre, un changement de toute l'atmosphère sociale, un changement des rapports de production et tous les rapports sociaux, pour lesquels l'éducation et le comportement du l'avant-garde, «instances du pouvoir» à tous niveaux et l'insertion des producteurs eux-mêmes ces instances est un élément

Parlant du «Léninisme et des clubs ouvriers», le 17 juillet 1924, Trotsky disait :

«A partir du moment où le pouvoir a été conquis, la culturisation ' (la 'révolution culturelle' , la modification du comportement, NDT) devient la partie la plus importante de l'œuvre de construction du socialisme. Nous ne pouvons pas adopter une attitude de rejet à l'égard de ce concept a pré sent. Aujourd'hui, le mot 'cul turisation' a complètement perdu la nuance (condamnable, NDT) qu'il avait avant (la conquête du pouvoir, NDT).

Sur la base de la nationalisation de l'industrie, sous la dictature du prolétariat, dans un pays protégé par le monopole défendu par l'Armée rouge, la tâche principale pour construire le socialisme équivaut à remplir, pas à pas, cette forme nouvelle d'un contenu culturel. Le travail de 'culturisation' est pour nous une tâche révolutionnaire fondamentale».

Et dans un article paru dans la Pravda du 11 juillet 1923, Trotsky précisa de manière en core plus nette l'interaction nécessaire entre le développement économique et la transformation des mœurs et des habitudes des masses populaires sur le chemin de la construction du socialisme:

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«La morale ne peut être rationalisée... sans que la production soit simultanément rationalisée, car les racines de la morale se trouvent dans la production... Les succès que nous obtenons dans cette direction dépendent de nos succès dans la sphère de l'économie. Mais même dans notre situation économique actuelle, nous pourrions introduire beaucoup plus de critique, beaucoup plus d'initiative et de rationalité dans notre morale que nous ne faisons en fait. Voilà une des tâches de notre époque...

(...) La transformation critique de la morale (et des habitudes) est indispensable pour que les formes de vie traditionnelles ne continuent pas survivre malgré les possibilités de progrès qui nous sont déjà offertes par nos ressources économiques ou, qui, du moins, offertes des demain. Par ailleurs, même le plus

Ernesto Cardenal écrit qu'il a découvert sur un bâtiment de Cuba, en lettres gigantesques, l'inscription suivante : LA REVOLUTION, C'EST QUAND L'EXTRAORDINAIRE TRANSFORME EN QUOTIDIEN. Et n'était-ce pas effectivement extraordinaire de voir Fidel Castro, pendant la zafra, la récolte de sucre, couper pendant quatre heures par jour les cannes à sucre. «Ça, on ne le voit dans aucun pays du monde - un homme d'Etat qui travaille comme manœuvre, la serpe à la main», s'exclamait Cardenal, avec admiration.

Jose Luis, le pilote qui a accompagné quatre mois durant Che Guevara lors de son voyage en Afrique, décrivait ainsi ce qu'il faut entendre par «rétribution» pour les «prestations» des vrais révolutionnaires : «Au moment de partir, le Che n'avait pas de chaussettes. D'après sa carte de coupons, il n'y aurait pas droit avant quelques mois. Il ne lui serait jamais venu à l'idée de demander quelque chose à laquelle il n'avait pas droit, c'est pourquoi il marchait sans chauspetit succès dans la sphère de la morale (et des habitudes) accroît notre capacité de rationaliser la production et de prol'accumulation socialiste, en élevant le niveau culdes travailleurs et des travailleuses. Cela nous offre à son tour la possibilité réaliser de nouvelles conquêtes dans la sphère de la morale. Il y a ainsi une inter-dépendialectique entre les deux sphères.»

Pour le Che, l'appât matériel n'était que la séquelle du passé qui persisterait pendant une certaine période, mais qui devait dépérir sur la voie de la construction du socialisme : l'appât matériel meurt avec le socialisme. Mais il ne meurt pas automatiquement. Il ne meurt l'avant-garde, s'éduquent constamment dans ce sens. UN CHEF D'ETAT COMME MANOEUVRE settes. Il portait des chaussures montantes pour qu'on ne le remarque pas. C'est ainsi qu'il voulait aller en Afrique comme chef d'une délégation officielle.. ».

Ernesto Cardenal reproduit sur le sujet qui nous occupe ici d'importantes remarques de Che Guevara, lors de discussions avec son pilote : «Le socialisme, répétait-il sans cesse, c'est une révolution des idées et des habitudes. Une révolution de l'esprit. Un révolutionnaire, c'était pour lui un homme qui pour les autres, qui ne pensait qu'aux autres, un homme qui se sacrifiait pour la communauté. Et les chefs devaient être les premiers à se sacrifier. Qui briguait une place de chef, devait être prêt à mener une vie mal aisée. Il n'avait pas le droit de lorgner du coin de l'œil vers des avantages et des privilèges. Cela aurait été reproduire un mode de pensée de la vieille société. Chaque révoludevait ressentir les souffrances de son prochain comme les siennes propres ; les injustices comme si on les commettait à son égard. Il devait s'opposer à toute forme de contrainte autoritaire, être toujours prêt à la discussion, à critiquer les autres comme soi-même. Mais un révolutionnaire devait être avant tout très humain. Aimer les hommes. Pour le Che, il était plus important de susciter une nouvelle cons cience que de produire. sait souvent que le socialisme au sens économique du terme ne l'intéressait pas sans cette nouvelle conscience».

Quelle ne serait pas aujourd'hui l'irritation du Che voyait que Cuba importe des milliers de voitures privées pour les distribuer à «l'élite», c'est-à-dire la bureaucratie qui ne les utilise pas seulement pour des tâches qu'on lui a confiées, s'il voyait aussi que l'on manque simultanément d'autobus pour résoudre les problèmes de transport des masses. Cette pénurie rallonge les temps de déplacement et, par conséquent, le temps de travail, de manière insupportable. Des jeunes s'agrippent aux carrosseries des bus en marche pour économiser du temps au péril même de leur vie. Quelle ne serait pas son dépit s'il voyait les privilèges matériels que la bureaucratie s'est déjà octroyés, s'il voyait combien cette bureaucratie est prompte à user de la contrainte autoritaire et combien elle est peu prête à discuter, peu portée à éveiller l'esprit critique qu'elle craint déjà aujourd'hui.

Ernesto Cardenal s'est déjà , il y a dix ans, aux débuts de ce processus. Il rapporte une conversation qu'il a eue avec un jeune révolutionnaire dans sa chambre et qui disait : «Lorsqu'on critique on nous regarde de travers - on devient des 'conflictuels. Et soudain, c'est Fidel qui vient et qui critique exactement la même chose, et tous alors reconnaissent tout à coup qu'ils faisaient mal et louent Fidel d'avoir amélioré la situation... Voulez-vous que Fidel soit le seul à faire cela ? Est-ce que chaque Cubain ne devrait pas être un petit Fidel, capable de voir lui-même ce qu'il y a à faire ? Nous n'avons ici aucune liberté de pensée.

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Fidel, Fidel, lui, oui, il pense. Les autres sont des perroquets qui ne font que répéter tout ce qu'on leur dit... On veut nous interdire de nous développer. On nous traite de rebelles or cette révolution a été faite par des rebelles, pas par des gens soumis.. Les chefs du parti nous prennent pour moins révolutionnaires parce que nous sommes différents d'eux. Mais nous n'en sommes pas moins révolutionnaires, nous appartenons seulement génération. Ils pourraient m'arrêter à cause de ce que je dis ici et pourtant je le jure suis à cent pour cent du côté de la révolution. Ou bien, quand je ils pourraient m'arrêter parce que je porte des cheveux longs. Et pourtant, je le dis : je sacrifierais ma vie pour la révolution!».

Justement, le droit à la critique pour tous les travailleurs et pour tous les jeunes, possibilité de pouvoir déterminer leur propre sort, la conscience fondée sur l'expérience

Un jeune poète lyrique demande à Ernesto Carnedal :

dit qu'à Cuba, on crée 'l'homme nouveau, et je le crois, mais comment des hommes anciens peuvent-ils bien créer l'homme nouveau ? Le stalinisme est toujours aguets pour tenter de détruire la révolution... ». Ernesto Cardenal rapporte le contenu d'un discours improvisé que Fidel Castro présence devant des étudiants et où ses idées ne se distinguent pas beaucoup de celles de Che Guevara. Il développait face aux étudiants une conception de la formation : «La formation va main dans la avec le travail et le travail va main dans la main avec la for-

L'université descendre dans les fabriques et les fabriques aller à l'université. Les étudiants devraient aussi être des ouvriers et les ouvriers des étudiants. Il n'est pas juste qu'un homme soit intellectuellement actif toute une vie, alors que l'on condamne c'est vraiment la classe ouvrière dans son ensemble qui exerce le pouvoir - et non seulement ceux auxquels elle a délégué celui-ci - tout cela ne peut devenir une réalité, peut être garanti effectivement; sans que ce pouvoir des travailleurs, sans que cette dictature du prolétariat ne s'institutionalisent dans des conseils travailleurs, des conseils démocratiquement élus et démocratiquement centralisés, avec le multiplicité tendances et des partis, c'est-à-dire d'après le modèle élaboré par Marx dans ses commentaires sur la Commune de par Lénine, l'Etat et la révolution. Si cette institutionalisation ne se réalise pas, tôt ou tard, seuls les «chefs» auront le de dire tout haut ce qu'ils pensent, toute critique vient d'en haut et non d'en bas, et alors le résultat est inévitable : dépolitisation et indifférence de la masse, même si les conquêtes matérielles s'étendent. COMMENT LES «HOMMES ANCIENS» PEUVENT-ILS CREER «L'HOMME NOUVEAU» ? l'autre pour toute son existence à un travail d'esclave».

Il répétait que chaque être humain devait accomplir des tâches intellectuelles et manuelles, sinon on en reviendrait à une nouvelle société de classes. «Si l'on abandonnait ce point, toute la révolution pourrait s'effondrer. Le capitalisme est très dangereux dans la mesure où il est très séduisant. Il réles instincts de l'être humain : son égoïsme, sa cupidité, sa paresse, ses mille façons de se prostituer, goût de l'usure. Le socialisme est face au capitalisme dans très défavoracar le socialisme signifie sacrifice. Son idéal ne doit pas

June société de consommation - et à la place de 'consommation', société de 'gaspillage capitalisme, on fabrique des marchandises pour les jeter peu après. Cent à de voitures épuisent aux Etats-Unis les réserves en pétrole du pays et du reste de la terre, tout en empestant l'air en créant des problèmes de circulation.

Une voiture par personne ? Une folie ! En revanche, socialisme, c'est de la nourriture pour tous, une habitation pour chacun, des habits, la santé, la culture pour tous».

Passons sur le fait que contrairement à ce qu'affirme Fidel, le capitalisme ne corresl'être humain», plutôt aux habitudes prises au cours de quelques de primauté de la propriété privée, concurrence et de la lutte de classe, c'est-à-dire aux résultats du déchirement de la société humaine en groupes sociaux antagonistes. Car la solidarité et l'altruisme sont tout aussi enracinés dans «les instincts humains», mais systématiquement refoulés aussi longtemps que la lutte de «tous contre tous» se substitue à la coopération de tous et de toutes.

Mais la question se pose: comment cette conception de Fidel a-t-elle cédé la place aux pratiques, inspirées de la bureaucratie soviétique, de «l'intéressement matériel» en tant que moteur principal , sinon unique, dans la construction du «socialisme»?

Le numéro trois du régime cubain, Carlos Rafael Rodrirépond assez franchecette question, dans journal Le Monde (numéro

29 avril 1980) : «Nous tendance à considédans le passe, que conscience suffisait à résoudre les problèmes et nous avons exagéré dans ce sens. Pour y remédier, nous avons entrepris de mettre en place un ensemble de mécanismes économiques dont le principe de base est que 'chacun doit recevoir en fonction de la quantite et de la qualité de son travail. Mais nous courons ces derniers temps le risque d'exagérer le rôle des automatismes écono-

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miques, sans prendre en compte de problème de la conscience. La direction de la révolution est alors intervenue d'une façon tranchante, claire et précise, pour poser le probème.»

A notre avis, ce balancement entre les «stimulants matériels» et les «stimulants moraux - c'est-à-dire l'exhortation morale - ne résoud pas, ne peut pas résoudre. le problème. Ce dont il s'agit, c'est

Lors d'une discussion à laquelle participent une secrétaire syndicale allemande, le chef de la commission d'une grande entreprise de RFA, ainsi que, du côté cubain, une jeune professeur d'allemand et une secrétaire, je pose la question suivante au président d'un CDR ( Comité de Défense de la Révolution -une organisation de base dont font partie le plus souvent la totalité des adultes d'un quartier ou d'un bloc d'habitation) : «Qu'est-ce que la révolution t'a apporté à toi, personnel-

Le président. un communiste de 43 ans, me répond hésitation:«La révolution m'a donné une nouvelle vie». Un peu sceptique, j'en aimerais savoir davantage. Il se met alors à plantation de tabac dans la province Oriente. Je gagnais entre 50 et 60 pesos par année (l peso égale environ FF50). Mais nous ne les touchions pas toujours, parce que nous devions acheter dans le magasin du propriétaire de la plantation les viures indispensables et nous y faisions constamment des dettes. Une femme gagnait 80 pesos l'an. Mais elle devait faire tous les travaux ménagers, faire la cuisine, nettoyer, faire la lessive, s'occuper des enfants et, si elle était jolie, coucher avec le patron.

Je me suis aussitôt lié aux hommes de Castro et j'ai combattu avec eux. Aujourd'hui, je sais lire et écrire. Je suis chauffeur au service de la ville ou du gouvernela possibilité des masses de contrôler et de gérer toute l'organisation de la production. Sinon, les «stimulants matériels» rsiquent d'être des la seule bureaucratie, — et le stimulant moral» devient du prêchi-prêcha vide de sens, qui laisse la masse indifférente, parce que s'opposant à l'expérience qu'elle accumule au cours de la vie quotidienne. «SANS LA REVOLUTION, JE NE SERAIS RIEN» ment. J'habite ici dans cette construction récente. J'ai une famille, mes enfants vont à lecole, Je gagne 208 pesos par mois.»

Les deux jeunes cubaines qui appartiennent au même CDR ne s'étonnent nullement des déclarations ran» de la révolution. Elles rient même lorsqu'il raconte comment les ouvriers vivaient auparavant. C'était un peu comme si un Allemand qui a fait la guerre, parlait des années de disette après 1945 à un jeune qui lui dirait incrédule: « Vieille baderne!»

J'aimerais savoir en fait quelle est la tâche des CDR. «Nous continuons de. monter la garde, pas tant par peur d'une invasion américaine que pour des raisons de sécurité dans le quartier. Notre CDR compte 89 volontaires. Prestous les adultes en font Nous donnons des indications sur l'attitude morale ou sur la situation sociale des familles chaque fois que les autorités le demandent. Nous fai-

Men sorte que les femmes des contrôles médicaux, que les enfants aillent à 17 ans remplissent leurs tâches, soit au travail, soit aux

Nous n'avons aucune compétence policière. qu'il y a des vols, nous faisons intervenir la police. Nous nous occupons aussi de savoir quelqu'un a des problèmes dans son entreprise ou à l'école. Une fois par mois, tous les membres du CDR se réunissent et discutent ensemble les questions politiques les plus importantes.»

Je demande alors qui intervient, lorsque, par exemple, un homme bat sa femme qu'une femme bat son mari -cette dernière question déclenche l'hilarité générale, cette idée, à elle seule, semble impensable dans une société où règne encore le «machisme». «Non, ce n'est pas la tâche des CDR, mais celle des conseils de famille (consejo familial)».

La plupart du temps, élit le président des CDR, mais parfois aussi on le dési-

Cela fait un peu penser aux hommes de dans les syndicats allemands.

Nous ne cessons de rencontrer des gens de la génération qui a fait elle-même la révolution et dont les réponses sont semblables à celles du président du CDR. L'un de nos interprètes, un noir, raconte que. son père était un travailleur dans une fabrique de sucre et qu'il avait du travail pour à peine la moitié de l'année. Ses trois enfants mendiaient dans les habitations des riches pour arriver à vivre pendant toute l'année. Tuimême a eu la possibilité, grâce à la révolution, d'étudier la météorologie en RDA; l'un de ses frères est devenu enseignant, l'autre ingénieur.

Manfred Cotta écrit dans son reportage sur Cuba, paru dans l'hebdomadaire Der Stern (sept. 80), qu'il a demandé un jour à un homme chauve, au visage énergique qui faisait la queue devant un magasin et s'impatientait . «Companero, que pensez-vous de la révolution ?» Après avoir hésité, il lui aurait répondu : «En 1958, tais et a chomasir, Et pulis chômage, Fidel est venu. Je suis allé à l'école, à l'université. Aujourd'hui, je suis ingénieur pour les installations frigorifiques mon fils étudie la médecine, sans la révolution, je ne serais rien». Mais à la question de

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savoir ce que son fils étudiant pensait de la révolution, il a répondu:« Qu'est-ce que vous voulez, pour lui tout va de soi. Il ne voit que ce qu'il ne peut pas avoir».

Nous faisons la même expérience en questionnant une jeune Cubaine, professeur d'allemand. Nous voulions savoir comment elle avait pu se pronous raconte qu'avant la révolution, lorsqu'elle était encore enfant, elle avait «habité» avec ses parents et ses deux frères exactement vis-à-vis, dans un garage au milieu des autos. Son père était ouvrier. Après la révolution, on avait donné cette maison à la famille. Elle appartenait auparavant. gusanos (les «vers de terre», - c'est ainsi que l'on appelle les émigrants vers les USA). Bien qu'elle gagne environ 200 pesos par mois, elle dit qu'elle ne s'en tire pas (et elle vit seule!) Elle aussi ne voit que ce

LES JARDINS D'ENFANTS ET LA FERME COLLECTIVE

Dans le jardin d'enfants «petit Lénine» (Circulo Infantil «pequeno Lenin» de Santa Clara), il y a 191 enfants âgés de deux mois à six ans. Quarante femmes y travaillent: 25 comme éducatrices, 3 à la direction, 2 comme infirmières. Les employés travaillent 8 heures par jour, mais, dans le jardin d'enfants, l'horaire est de 6 heures du matin à 6 heures du soir. Une fois par semaine un médecin et un psychologue viennent faire un contrôle. Les activités sont adaptées à l'âge des enfants.

Pour les enfants de 6 ans, il y a une sorte d'école enfantine avec un enseignement pré-scolaire.

Les assistantes n'ont aucune formation pédagogique. Souvent, ce sont des femmes d'un certain âge, des mères de famille. Les éducatrices ont fréquenté pendant 4 ans un institut pédagogique. Pendant les 6 derniers mois, elles ont fait un stage.

qu'elle n'a pas et elle s'irrite de la tutelle qu'elle subit. Elle avait environ 6 ans lors de la victoire. Pour elle, c'est un événement ancien qui ne la touche presque plus.

Dans l'ascenseur d'un hôtel de la petite ville de Santa Clara, la liftière est plongée

June lettre. Je lui demande en riant : «C'est sans doute une lettre d'amour?»

4De lettre de on les, 1l est

instituteur volontairement pour deux ans au Nicaragua. Mon fils est internationaliste!» Elle dit cela avec fierté et me montre une photo qu'il lui a envoyée.

Pendant quelques secondes, je me mets à rêver de l'ouvrier ou de l'ouvrière allemande qui seraient fiers de leurs enfants internationalistes! Nous sommes à mille lieues de ce rêve. A Cuba, il est, qu'on le veuille ou non, possible !

Il y a une association des parents d'élèves avec des réunions 4 fois par an. On y débat de questions pédagogiques et aussi des problèmes de nourriture. Dans la ville de Santa Clara, il y a 21 jardins d'enfants. Cela ne suffit pas, et de loin ! C'est pourquoi l'on y accepte seulement les enfants des femmes qui travaillent. Huit femmes parmi les 43 font partie du PC et neuf de son organisation de jeunesse. Mais le parti n'est compétent que pour l'éducation des employés, et non pas pour celle des enfants.

Notre visite de la gigantesque ferme La Yaya laisse des souvenirs ineffaçables. On y compte 50000 bœufs et vaches qui donnent un million de litres de lait par jour. Les ouvriers agricoles cultivent une surface de 20000 ha : autrefois, ils étaient eux-mêmes des paysans indépendants. Ils ont vendu leur terre à l'Etat et ont aussitôt reçu un appartement complètement aménagé. Une école et un théâtre en plein air (avec des représentations hebdomadaires) ont été construits - c'est d'ailleurs aussi là que les quelque 1200 habitants orgaleurs tetes. Il y a un «centre d'achat» avec un coifteur, des infirmieres, une phar-

June cafétaria et une «station sociale» où des retraités jouent aux dames. Le «supermarché» n'est que très peu semblable à ce que l'on connaît sous ce nom dans nos pays: quelques des textiles et des produits de nettoyage.

Nous rendons visite à une veaux blocs locatifs. Tous les appartements sont agencés de la même façon. Six personnes dorment dans 3 chambres à coucher et disposent d'une pièce de séjour, qui fait penser au «baroque» d'une ville industrielle. La cuisine est équipée d'un fourneau électrique. Il y a des

June douche et un de télé. Tout cela a été imaginé par le gouvernement pour rendre attrayante la vie nouvelle et autonome de la compte 6 personnes dont trois gagnent de l'argent pour le ménage, ce qui fait ensemble 398 pesos par mois (160, 138, et 100 pesos). Ils ne déduisent de cette somme ni impôts, ni assurance sociale - c'est leur salaire net.

Pour rappeler la vie antérieure des paysans, on a construit une sorte de musée, une de ces misérables huttes avec un toit de palme, des entourages de lit métalliques et des couvertures minables, sans eau, ni toilettes, ni douche. Dans la cuisine, il y a un four en brique avec quelques casseroles, une table branlante et des chaises.

L'école à 6 niveaux de La Yaya est un «semi-internat» où l'enseignement va de 8 heures du matin à 16 heures. Deux cent cinquante élèves la fréquentent, dont 118 qui y mangent à midi (les autres rentrant à la maison). Après la sixième année, les élèves quittent l'école et poursuivent leur formation dans une autre école où, jusqu'à la neuvième année comprise, le travail et l'enseignement sont liés. Il y a

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ensuite «l'internat» pour les 10e, Ile, et 12e années. Là, les élèves ont droit à une visite chez leurs parents toutes les deux semaines ou peuvent recevoir leurs parents à l'école.

Bien que tout l'enseignement repose sur le principe de la réussite individuelle, il est rare de voir quelqu'un échouer Pour les enfants caractériels, y a dans chaque province un centre de diagnostic. Les enfants peuvent y être mis en observation, pour qu'ensuite l'on puisse prendre les mesures appropriées avec les parents.

OU DONC LA CHATTE

A-T-ELLE MAL AU PIED ?

On pourrait allonger à l'envi la liste des exemples positifs. Et pourtant, il reste une question : qu'en est-il advenu l'objectif de «l'homme nou-

N'y a-t-il vraiment plus de délinquence juvénile ? Si elle existe ! et plus depuis un certain temps. La «société de consommation» qui se développe, influencée par les flots croissants de touristes et par les visites en masse des émigrés cubains vivant aux EtatsUnis et qui ont la permission depuis peu de rendre visite à leur parenté, gonflés et arrocomme des Allemands de l'Ouest en RDA, tout cela rend encore plus attrayant tout ce que l'on ne peut pas acheter à Cuba, ou ne trouver qu'à des prix exorbitants.

La prostitution ? Les prossurgies de la misère, qui étaient 100000 à La Havane seulement, ont toutes disparues après la révolution. Ces prostituées - qui se donnèrent le nom de «filles de Fidel» ont toutes été recyclées. Mais il y a aujourd'hui de nouveau une prostitution de luxe. Elle n'a pas un poids énorme, mais elle apparaît partout où il y a des touristes. Ce sont des jeunes filles, parfois des femmes mariées ou même des femmes envoyées «sur le trottoir» par des maquereaux. Ces femmes espèrent toutes acquérir par leur corps un morceau de la «société de consommation».

Est-il possible d'exercer ouvertement la critique ? On n'arrêtera personne parce qu'il rouspète. Mais le cadre institutionnel pour une critique fon dée serait une presse libre, des partis politiques diversifiés reconnus par la Constitution cubaine, des syndicats libres. Il presse est ennuyeuse, monotone, monocolore et ne se distingue que sur un point de celle des pays du «socialisme existant réellement» : elle rappelle presque chaque jour des événements de la révolution. Mais la jeunesse, assoiffée d'action, cette jeunesse rebelle, ne peut pas s'échauffer aux actes héroïques du passé...

Certes, il y a des milliers de jeunes qui s'engagent volontairement pour des tâches dans d'autres pays d'Amérique latine ou d'Afrique. Là aussi, Cuba se de la plupart des Etats «socialistes», où la jeunesrendue cynique par l'attitude de la bureaucratie, a tourné le dos au socialisme et à la révolution. Mais à Cuba aussi, de larges couches de jeunes sont démoralisées.

Les exemples négatifs «d'en-haut», au faîte de l'administrat'indifférence, tout ce que Ru- les privilèges, l'égoïsme, dolf Bahro appelle «l'irresponsabilité organisée», se propage aussi ne tevolui révolution peut être forcée, pour des raisons objectives, à battre en retraite. Elle peut, par exemple, être contrainte instaurer •un salaire lié au poste et le metà la place de «l'appât moral», et cela pour toutes sortes de catégories, comme les spécialistes par exemple, que l'on peut former en masse du au lendemain avec une conscience nouvelle. Mais une société trouve sur le chemin du socialisme, ne doit jamais idéaliser et normaliser «ces concessions inévitables», ne doit jamais perdre ses objectifs réels. Elle se doit d'appeler les choses par leur expliquer le pourquoi d'une retraite, au lieu de faire coller chaque fois l'idéologie officielle aux besoins quotidiens et de déclarer que le salaire, lié au poste, ou même aux pièces, c'est le fondement du socialisme !

Mais ce qui est plus important encore : il ne faut pas appliquer les mêmes mesures aux communistes qu'aux «spécialistes» entâchés de préjugés bourgeois. Leur position même au plus haut échelon de la hiérarchie politique et économique ne doit pas être liée à des privilèges. Sans quoi, le parti révolutionnaire va se détourner de ses buts à cause des «grimpions». Sans quoi, beaucoup de gens vont succomber à la tentation d'utiliser parti pour obtenir un poste bien payé. Il faut revenir au principe léniniste qu'aucun communiste dans une société de transition au socialisme ne doit gagner davantage qu'un ouvrier spécialisé, que les communistes doivent donner l'exemple, par leur propre comportement, de la société future.

Il faut aussi que toutes les formes de vie alternatives, celles surtout de la jeunesse et des mouvements de la jeunesse socialiste ou communiste, retrouvent un espace nouveau. Ne serait-ce pas une aventure grisante pour un jeune qui quitte l'internat que d'aller dans une commune et d'y organiser sa vie, libre et sans être tracassé par la bureaucratie ? Les jeunes pourraient par exemple construire ensemble des entreles diriger, teurs industriels à des coopératives agricoles et y développer la solidarité.

Ça ne serait plus alors les cheveux longs, les jeans ou les formes nouvelles de la musique qui seraient la principale expression de leur rébellion (on peut penser cependant qu'ils resteraient sans doute une partie de leur forme de vie), mais le mépris infini de la «société de consommation» !

«L'homme nouveau» de Che Guevara n'est pas un mirage. Il peut être la source vivante d'une marche progressive vers le socialisme. Cuba pourrait regagner sa jeunesse, en lui rendant la possibilité d'un épanouissement libre, au sens du Che. En revanche, Cuba peut perdre sa jeunesse, en cheminant sur les sentiers glissants du «socialisme existant réellement», c'est-àdire de la société de transition bureaucratiquement dégénérée.

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