L'article que nous publions ci-dessous analyse la situation actuelle de l'opposition polonaise et les principaux courants qui la traversent. Pour faciliter la compréhension de nos lecteurs, nous fournissons en annexe des extraits des principaux documents auxquels se réfère l'article. Ces documents sont inédits.
00° Neuf arrestations (dont celles de J. Kuron et A. Michnik), des dizaines d'interpellations dansles milieux oppositionnels, une grève de la faim entamée par 11 personnes dans une église de Varsovie en signe de protestation contre la répression. La situation se tend de jour en jour en Pologne. La bureaucratie a décidé de frapper un grand coup contre l'opposition intellectuelle. Que son image de marque "libérale" en soit ternie lui importe peu. La réponse massive des étudiants de Cracovie qui, par milliers, firent des obsèques de l'étudiant oppositionnel Stanislaw Pyjas, mort dans des conditions plus que douteuses (1), une démonstration politique, la détermination de l'opposition face aux provocations, aux intimidations des autorités, ont rendu la situation intolérable pour une bureaucratie prête à tout pour défendre son "ordre" Fin mai, les événements se sont bousculés : alors que Gierek et son équipe croyaient avoir décapité le mouvement en arrêtant neuf des membres les plus actifs du Comité de défense des ouvriers (KOR), de nouveaux secteurs de l'intelligentsia polonaise se sont joints à l'action ouverte : catholiques progressistes représentés par Bohdan Cywinski, rédacteur en chef de Znak, qui est l'un des 11 grévistes de la faim, solidarité active proclamée par de nombreux intellectuels. Plus que jamais l'opposition polonaise a un besoin pressant de la solidarité du mouvement ouvrier international. Il s'agit non seulement de la liberté de 9 intellectuels, mais aussi de celle de 5 travailleurs toujours emprisonnés dont l'un, Czeslaw Chomocki, condamné à 9 ans de prison fait actuellement une grève de la faim. Adam Michnik s'est adressé à la gauche allemande du fond de sa prison. Cette appel, en fait, concerne tout le mouvement ouvrier. A lui d'y répondre. "Il y a de tout dans leurs 'programmes'. De l'utopie et du *Pe turint du de. trotskisme, des bribes de social-démocratie et des fragments de la NEP, les armes anticommunistes les plus récentes, une parcelle de sionisme et une parcelle de démocratie chrétienne. "
A. DUPAIN C'est par cette formule teintée d'ironie et de condescendance que le quotidien polonais Zycie Warszawy, par la plume de son rédacteur en chef, croit régler son compte - sur le plan polémique s'entend: - à l'opposition intellectuelle en Pologne. La bureaucratie polonaise tente de jeter le discrédit sur les opposants, en ridiculisant leur manque d'uniformité idéologique - aux antipodes du monolithisme rassurant de l'idéologie officielle. Pourtant, la question de savoir quels sont effectivement les courants idéologiques qui traversent aujourd'hui l'opposition dite intellectuelle en Pologne semble primordiale pour toute analyse portant sur la situation dans ce pays. A présent et jusqu'à nouvel ordre, la lutte commune menée par l'opposition intellectuelle contre la répression antiouvrière, déclenchée par le pouvoir à la suite des événements du 25 juin 76, l'a fait paraître de l'extérieur comme un bloc solidaire et compact. Il n'en est pas de même lorsqu'on prend connaissance d'un certain nombre de textes, anonymes ou au contraire émanant de personnalités connues. Les prises de position idéologiques et tactiques qui s'y font jour témoignent de différences de vues qui, en des conditions de lutte politique ouverte conduiraient à des regroupements distincts. I est évidemment impossible, au stade actuel de son évolution et à partir des documents dont on dispose, de dresser une carte politique définitive de l'opposition polonaise. On ne peut qu'esquisser ses contours, à l'heure actuelle, quitte a suivre de près ses avatars futurs et à les intégrer ultérieurement à notre analyse. La renaissance de l'opposition intellectuelle Sans doute est-il éclairant, pour répondre à la question "où va une opposition ?" de rendre d'abord compte d'où elle vient. L'opposition intellectuelle s'est manifestée pour la première fois avec force dans les années 1955/56. Elle apparut alors à. la fois comme alliée de la classe ouvrière et de l'aile "libérale" de la bureaucratie, qu'elle soutenait contre l'aile stalinienne dure. La grande majorité des intellectuels contestataires se réclamaient du marxisme. Une liberté d'expression jamais vue ni revue en Pologne permettait, à l'époque, d'exposer les idées les plus diverses dans la presse,
mais aussi sur les tribunes de nombreux clubs de discussion (dont le plus connu fut le "Club du cercle tordu" à Varsovie). Quant aux rapports avec la classe ouvrière, ils se traduisaient pour l'essentiel par l'organisation de réunions mixtes intellectuels-ouvriers, par l'aide apportée à des travailleurs désireux de mettre en place des clubs de discussion auprès des entreprises, et sur le plan théorique, par l'adhésion à l'idée de la démocratie ouvrière mise à l'ordre du jour par les ouvriers eux-mêmes qui, en 1956, avaient établi leurs premiers Conseils. Cette période de rapprochement entre intellectuels et ouvriers tio pois duré plus longtemps que les acquis de la "destalinisa-
, progressivement supprimés par la bureaucratie gromulkiste. En l'absence de contacts réels, liquidés grâce à une politique habile de la bureaucratie, un fossé se creuse, et lorsqu'en 1968 Gromulka décide de mettre fin à la contestation gênante des milieux universitaires, la classe ouvrière demeure indifférente face au mouvement de protestation de l'opposition intellectuelle. Les événements de mars 68 constituent cependant un tournant décisif dans l'évolution de cette dernière. • D'une part, ils marquent sa rupture définitive d'avec le pouvoir qu'elle avait soutenu douze ans auparavant. D'autre part, ils font tomber les espoirs placés dansla ligne dite "révisionniste" qu'on pourrait qualifier aussi de "révisionnisme d'intérieur", qui consistait à miser, pour changer le système, sur l'aile libérale du parti. La crise de 1968 explique également - bien qu'il ne la justifie point - le silence des intellectuels lors de la révolte ouvrière sur la côte balte en hiver 70/71. Décimée par les émigrations forcées et les procès, affaiblie et méfiante, l'opposition intellectuelle n'a pas compris sur le coup - ou n'a pas voulu comprendre - le rôle déterminant du mouvement ouvrier dans la lutte contre l'oppression politique et sociale de la bureaucratie. L'importance de ce rôle lui fut prouvée par l'issue de la crise de 70/71, qui a provoqué la
Tocoles qud, un qus années 1970/6, ont
obligé les nouvelles autorités à composer avec les ouvriers. Si, comme le souligne K. Pomian dans sa préface au recueil (2) de documents du Comité de défense des ouvriers (KOR), le sentiment de culpabilité latent fut une des raisons de la rapide réaction des oppositionnels intellectuels en 1976, une autre raison, non moins importante, en fut la prise de conscience du rôle politique joué par la classe ouvrière dans la société polonaise. Le cadre général dans lequel l'opposition intellectuelle a pris de nouveau la parole fut l'aggravation en 1975 de la situation économique, caractérisée - entre autre - par une dette extérieure colossale. L'équipe de Gierek, loin de disposer d'un crédit de confiance comparable à celui de Gomulka en 1956, a été contrainte de faire des concessions substantielles pour s'assurer la paix sociale. D'où certains avantages économiques et une autonomie de gestion plus grande accordés aux technocrates, une libéralisation prudente pour gagner la faveur des intellectuels, et surtout une augmentation importante des salaires réels, le gel des prix des denrées de base étant maintenu face à la pression des travailleurs.
C'est en hiver 1975, donc déjà en période de crise, que le gouvernement polonais décide de soumettre à la Diète un projet d'amendements constitutionnels, prévoyant notamment les articles sur le rôle dirigeant du Parti ouvrier unifié polonais, l'alliance indissociable avec l'URSS et le caractère inséparable des droits et des devoirs du citoyen. Un débat public, organisé au dernier moment pour créer l'iliusion "de consultations" a fourni l'occasion à une partie des intellectuels de s'opposer ouvertement au projet. Des lettres et pétitions réu*nissant des centaines de signatures furent adressées, en utilisant adroitement le dit "débat", à différentes instances du parti, du gouvernement et du parlement. Malgré la nature plutôt limitée des objectifs de cette campagne, celle-ci a eu le mérite de briser l'inertie de milieux intellectuels; elle a démontré également qu'une large action de protestation était possible, sans être nécessairement suivie d'une répression dure : les autorités sont même allées jusqu'à faire quelques concessions mineures. Ainsi, avant même les événements du 25 juin 1976, l'"affaire constitutionnelle" a permis à l'opposition intellectuelle de s'organiser, de se faire connaître et de prendre conscience de sa propre force. Ceci explique en partie sa réaction immédiate après les grèves et manifestations du 25 juin : les deux mots d'ordre, celui des étudiants en 1968 - "Pas de pain sans liberté" - et celui des ouvriers en 1970 - "Pas de liberté sans pain" - ont pu enfin se rejoindre. A la vague de répression antiouvrière déclenchée aussi tôt après par les autorités, des intellectuels connus répliquent par des lettres et pétitions adressées en particulier à des intellectuels et à la gauche en Europe capitaliste. En septembre 1976 se constitue à Varsovie le KOR, qui se donne pour but d'apporter une aide financière et juridique aux ouvriers emprisonnés ou licenciés et à leurs familles (3). Parallèlement, le KOR cherche à briser le monopole de l'Etat dans le domaine de l'information, en publiant régulièrement des communiqués sur son activité et sur des cas précis de répression, de même qu'un "bulletin d'information" plus large. Bien que les membres du comité proclament volontiers que leur action a un caractère purement humanitaire, le KOR est devenu un véritable pôle de regroupement de l'opposition intellectuelle, mobilisant des centaines, sinon des milliers de personnes engagées dans des activités diverses, comme les collectes d'argent ou la diffusion du bulletin. L'existence d'un groupe public, qui est parvenu à s'exprimer et à agir sans que le pouvoir ne puisse effectivement le faire taire, contribue de toute évidence à encourager les manifestations de l'opposition dans différents milieux sociaux. Elle suscite d'autre part une renaissance de la pensée politique : de nombreux documents furent élaborés récemment par des individus ou des groupes, contenant différentes propositions de changement qui portent tant sur certains aspects du fonctionnement du système bureaucratique que sur les structures politiques et sociales e elles-mêmes. C'est à partir d'un certain nombre de ces documents que nous allons tenter à présent une analyse de l'opposition intellectuelle polonaise. Avant de passer à leur présentation, il importe cependant de rendre compte de quelques traits généraux qui les caractérisent. Contrairement à la période 1955/56, le débat idéologique aujourd'hui se déroule dans des conditions
de clandestinité : les textes sont dactylographiés et circulent sous le manteau. Ceux qui ont paru et qui nous sont parvenus ne reflètent donc pas nécessairement toutes les positions qui ont pu se manifester au sein de l'opposition. Que celles-là ne se soient pas toutes exprimées peut s'expliquer aussi par le fait qu'une partie des opposants préfèrent pour l'instant maintenir l'unité maximale autour de revendications ayant le consensus de tous, comme la liberté d'expression par exemple. Un autre problème, lié également aux conditions de clandestinité, c'est le manque de synchronisation du débat : plutôt que de se donner la réplique, les documents en question constituent des contributions ponctuelles, portant sur des sujets différents. Leur hétérogénéité tient enfin au fait qu'ils ont été écrits en des périodes différentes - avant ou après les événements de juin 76 - et qu'ils s'adressent parfois à des interlocuteurs précis. Or, suivant que le destinataire s'avère être le pouvoir polonais, la société polonaise dans son ensemble ou l'opinion publique à l'étranger, le style et le choix des thèmes abordés par les textes changent. C'est en tenant compte de tous ces facteurs, aussi bien que des restrictions exprimées au début de cet article que l'analyse qui va suivre doit être lue. Les programmes de l'opposition intellectuelle Une première série de documents provient de la période du "débat constitutionnel" (hiver 1975). 1. LA LETTRE DES 59. Elle constitue le premier et le plus important texte de protestation contre le projet de nouvelle Constitution polonaise. La lettre écrite sous la forme d'amendements au projet proposé a été signée par 59 intellectuels très connus et envoyée au Président de la République polonaise. Ce texte a réussi à susciter un large débat public, car un nombre important (estimé à plusieurs milliers par certains) de Polonais se sont ralliés à ce texte ou aux textes semblables qui ont été publiés ultérieurement. 2. LA LETTRE DES 7. Ce texte a été écrit lui aussi pendant la période de débat sur la Constitution polonaise. Il a été signé par 7 universitaires et intellectuels connus et adressé à la VIlème session du plenum du CC du POUP. Son objet n'est pas d'amender le projet de Constitution mais de proposer des changements plus généraux dans l'organisation de la société. Les documents suivants sont originaires de la période postérieure aux événements de juin 1976. 3. LE PROGRAMME DE L'ALLIANCE INDEPENDISTE (PPN). Ce programme a été publié par un groupe d'immigrés étroitement liés avec la revue Kultura (édité à Paris par les milieux émigrés plutôt de droite). Les auteurs (anonymes) de ce texte se réclament aussi de cercles d'opposants en Pologne même. Ce document se place dans l'optique d'une idéologie de droite; de plus, il ne nous semble pas, contrairement à ce qu'affirment les auteurs de ce programme, que les opinions qu'ils représentent ont un large soutien dans la Pologne d'aujourd'hui. 4. LE "PROGRAMME DES 44" . Projet de réformes constitutionnelles pour la Pologne. Ce texte, dont les 44 auteurs ont préféré garder l'anonymat, a été écrit en Pologne en été 1976, immédiatement après les événements de juin. C'est le seul parmi les documents d'opposition qui ne se contente pas d'affirmer des principes de base mais essaie d'avancer des propositions concrètes (même si elles sont parfois maladroites...) sur les modalités de fonctionnement d'un Etat qu'on veut socialiste et démocratique. Une deuxième série fut produite par trois des dirigeants de l'opposition intellectuelle, Modzelewski, Kuron (auteurs de la "Lettre ouverte au POUP", publiée en 1964) et Michnik (un des dirigeants de la révolte estudiantine de 1968). Chacun séparément publièrent des textes dans lesquels ils débattent des problèmes qui se posent à l'opposition polonaise et discutent des relations entre l'opposition et le pouvoir. 1. L'article de Kuron REFLEXIONS SUR LE PROGRAMME D'ACTION. Ce texte a été écrit en automne 1976 et diffusé clandestinement en Pologne. Il contient une analyse de la situation actuelle en Pologne et sa dernière partie est consacrée il consiste ce tekuer à des propositions d'action concrètes pour l'opposition. Kuron écrit dans la préface de son article qu'il considère ce texte comme une contribution au débat politique de fond qui doit se dérouler en Pologne aujourd'hui. 2. L'article de Michnik UNE STRATEGIE POUR L'OPPOSITION POLONAISE. Cet article est le texte d'une intervention de Michnik pendant le colloque "Pologne-Hongrie 1956" qui a eu lieu à Paris en automne 1976. L'article résume l'histoire de l'opposition intellectuelle depuis 1956 et exprime l'opinion de l'auteur sur ses tâches futures. 3. LA LETTRE DE MODZELEWSKI. Ce texte prend la forme d'une lettre adressée à Gierek. Elle a été écrite en novembre 76. Contrairement aux autres textes, dans lesquels on s'adresse au pouvoir d'une manière purement réthorique, il nous semble que Modzelewski effectivement espérait être écouté par une partie des bureaucrates. Il s'adresse au "bon sens" des travailleurs et du pouvoir, et tente de convaincre les deux côtés d'arriver à un compromis réaliste afin d'éviter une explosion généralisée et incontrôlable. Où se trouve la gauche de l'opposition ? Quand on décrit un mouvement politique au sein des pays capitalistes, on commence en général par le situer sur l'échiquier politique; entre la gauche et la droite, les réformistes et les révolutionnaires, etc. Il est pratiquement impossible de classifier les divers courants de l'opposition polonaise en analysant leurs textes selon les critères occidentaux. L'utilisation ou l'absence d'un langage "marxiste" ne peut évidemment pas être un critère discriminant quand on juge un texte provenant de l'Europe de l'Est; il ne faut pas oublier que le langage "marxiste" est en fait le langage des bureaucrates; d'où le peu d'enthousiasme que témoigne la majorité des opposants à son utilisation. Il ne s'agit pas de problèmes purement stylistiques; la perversion du marxisme par les bureaucrates va au-delà d'une simple différence de langage. Les années d'efforts conjugués de Staline et de Brejnev, de Bierut, de Gromulka, de Gierek et de tous leurs adjoints pour expliquer que leur pouvoir, c'est le socialisme et leur idéologie, c'est le marxisme, ont largement contribué au dégout qu'éprouve aujourd'hui une partie importante de la population des pays de l'Est pour tout ce qui touche, même de loin, au marxisme (4).
La situation est particulièrement difficile à cet égard en Pologne. Michnik n'a pas tort quand dans son article, il explique qu'après l'expérience de l'échec des réformes de 1956, après la triste fin de la tentative de changer le régime de l'intérieur, le prestige de la pensée marxiste, qui a été étroitement associé à cette tentative, a été fortement ébranlé. Si on demande aujourd'hui à un opposant où se trouve la droite dans son pays, la réponse qu'on peut obtenir souvent sera "La droite c'est eux" (c'est-à-dire les bureaucrates). Cette notion n'est pas nouvelle. Dans un célèbre article de L. Kolakowski (philosophe, un des dirigeants de l'octobre polonais) "Le sens idéologique de la notion de gauche" (Po Prostu 24.2.57), l'auteur définit la droite comme la force qui aspire à conserver la situation actuelle. "La droite est l'expression de l'inertie de la réalité historique (...) Le signe distinctif de la droite est l'opportunisme à l'égard du monde existant." La division entre les forces conservatrices et celles qui veulent un changement ne peut en soi suffire à définir la gauche : Kolakowski en 1957 a été obligé, pour caractériser la gauche, d'ajouter une série de critères, dont les principaux sont : 1) lutte pour la liberté de parole et la liberté d'expression ; 2) lutte pour la laîcisation, pour la séparation de l'Eglise et de l'Etat, lutte contre le racisme et l'obscurantisme; 3) lutte pour l'abolition des privilèges sociaux; 4) la conviction qu'un changement des rapports sociaux est possible et qu'il vaut la peine de lutter pour ce but. Le choix des critères utilisés par Kolakowski pour définir la gauche a été fortement influencé par la situation politique en 1957 et la réalité de la lutte entre l'aile libérale (la gauche) et l'aile stalinienne conservatrice (la droite) à l'intérieur du parti. Pour adapter la définition de la gauche à la réalité polonaise d'aujourd'hui, nous proposons d'ajouter quelques critères supplémentaires qui aident à caractériser d'une manière plus précise les divers courants de l'opposition : 5) l'attitude envers la nationalisation des moyens de production ; 6) l'évaluation du rôle de la classe ouvrière dans la lutte antibureaucratique, l'attitude envers les droits syndicaux et envers les conseils ouvriers; 7) le problème du nationalisme polonais et l'existence d'une attitude internationaliste. Si les textes mentionnés ci-dessus représentaient chacun une position cohérente, leur classification comme une expression de gauche ou de droite, selon les critères établis par nous, serait relativement simple; malheureusement, la réalité est beaucoup plus complexe et souvent des opinions qu'on considère comme étant de gauche coexistent à l'intérieur du même texte avec des attitudes qu'on peut définir comme étant de droite. Par exemple, dans la lettre des 44, qui se réclame du socialisme démocratique, les rôle de l'Eglise catholique est glorifié, ainsi que celui de la famille traditionnelle, et l'on va jusqu'à proposer l'abolition de la loi qui légalise l'avortement. Dans le texte de Kuron, l'auteur reconnaît d'une part l'importance de la démocratie directe (et implicitement des conseils ouvriers), d'autre part, il va jusqu'à nier la nature capitaliste des pays occidentaux. La confusion idéologique, consciemment semée par la bureaucratie, n'est sûrement pas étrangère au manque de cohérence qu'on trouve dans certains textes des opposants. On peut espérer que, sous la pression des développements futurs et avec le développement du débat politique au sein de l'opposition, les positions vont se clarifier. Il ne faut pas oublier non plus la différence dans l'importance des divers critères qu'on a utilisés : l'attitude envers la classe ouvrière ou envers la reprivatisation des moyens de production - questions clé dans la réalité polonaise d'aujourd'hui - sont évidemment plus décisives que l'attitude envers la lafcité. Examinons-les. La gauche, les nationalisations et la classe ouvrière Le problème de la nationalisation (ou de la reprivatisation) des moyens de production : le seul texte qui se prononce clairement en faveur d'une reprivatisation est le texte du PPN; le programme des 44 est par contre le seul qui s'y oppose explicitement. Selon une des interpétrations possibles de la lettre des 59, la phrase qui dit dans le texte : "'Il n'y a pas de liberté de travail si l'Etat est le seul employeur" peut signifier une aspiration à une certaine reprivatisation (probablement l'ambiguité de la phrase a été voulue, pour permettre l'adhésion à ce texte de gens exprimant des opinions très différentes) (5). L'importance de la classe ouvrière : il est difficile, après les grèves de 70/71 et après juin 76, de négliger l'importance de la classe ouvrière. Tous les documents, y compris celui du PPN, soutiennent explicitement la création de syndicats libres et indépendants et le droit de grève. Cette aspiration, qui se situe dans le cadre de la lutte pour les libertés démocratiques, est probablement commune à tous les opposants. (Modzelewski, qui la soutient également, ne pas pas jusqu'à réclamer un véritable syndicat indépendant, mais uniquement parce qu'il estime cette revendication prématurée). Les conseils ouvriers sont mentionnés explicitement dans la lettre des 7 (dans l'optique d'un retour à la situation de 1956) et dans le programme des 44 (dans lequel un effort est fait pour trouver un modèle qui réunit des conseils à la base et un pouvoir central élu au suffrage universel). Kuron dans son texte parle d'un système de démocratie directe qui répond aux aspirations des gens pendant leur temps de travail. Il faut souligner que le sens donné au terme de "conseil ouvrier" n'est pas forcément le même que celui qu'on lui attribue en Europe capitaliste. Il nous semble que, pour plusieurs des opposants polonais, les conseils ouvriers ne sont pas considérés comme une forme d'organisation de l'Etat (grâce aux bons soins de la bureaucratie qui a intitulé son régime "démocratie soviétique" , ce modèle a beaucoup perdu de sa force d'attrait) mais plutôt comme un organe d'autogestion ouvrière à l'échelle locale; leur importance relative varie selon les opinions des divers opposants. Par exemple, le document des 44 veut réconcilier les conseils ouvriers avec des directions de type technocratique, choisies selon les compétences. Pour eux, le rôle des conseils se limite à une dimension purement économique, plus proche du contrôleouvrier. Le problème du rôle des intellectuels dans la lutte antibureaucratique est lié à celui du rôle des ouvriers. Malgré la recon-
naissance de l'importance de la classe ouvrière après juin 76, une forte tendance insiste (probablement à cause du manque de liaison organique entre l'intelligentsia et la classe ouvrière) sur le rôle décisif de l'intelligentsia. Ainsi, Michnik relate toute l'histoire de l'opposition intellectuelle. Kuron insiste sur la responsabilité historique des intellectuels et Modzelewski souligne le rôle décisif des experts; le document des 44 souligne lui aussi sans cesse l'importance des "experts", des "gens compétents" pour changer le régime. La pratique du KOR semble donc dépasser dans une certaine mesure la pensée de certains de ses fondateurs. La lutte pour la liberté d'expression Tous les opposants luttent pour la liberté d'expression, considérée comme une condition indispensable pour tous les déve- : loppements politiques ultérieurs. La liberté d'association et le pluralisme sont eux aussi parmi les aspirations communes des opposants (6). La question : "Quelles sont les libertés qu'on peut revendiquer dans l'immédiat ?" est liée par contre à des considérations tactiques et les opinions varient à ce sujet. Par exemple, le document des 44 considère comme irréaliste la revendication d'une abolition totale de la censure. Selon Modzelewski, demander la liberté d'association (souhaitable à ses yeux) est aujourd'hui non seulement utopique mais même dangereux, et on doit garder le cadre du parti unique. Le programme des 44 propose de maintenir le "Front de l'unité nationale" qui existe aujourd'hui en Pologne, mais de transformer les "partis" qui le composent - et qui sont actuellement des simples potiches - en véritables partis politiques. Kuron par contre s'efforce, dans son article, de prouver qu'il n'est pas utopique d'arriver à instaurer un véritable régime parlementaire selon le modèle occidental en Pologne, dans le cadre de ce qu'il appelle la "finlandisation de la Pologne". Le nationalisme polonais L'idée de la sauvegarde de la culture et du patrimoine national, la lutte pour l'indépendance de la Nation (avec un grand N), est au centre des préoccupations de la majorité des opposants en Pologne (7). En Pologne, il existe une très grande sensibilité sur la question nationale, sans doute originaire des siècles de lutte pour l'indépendance. Aujourd'hui, les Polonais, qui dans leur grande majorité considèrent leur dépendance vis-à-vis de l'URSS comme une oppression nationale, estiment que leur existence nationale est toujours en cause. La bureaucratie est d'ailleurs consciente de l'explosivité de la question nationale dans le contexte polonais, et elle tente d'utiliser les sentiments nationalistes et chauvins à son profit; d'où les campagnes antisémites et la toute récente campagne antiallemande. Tous les documents discutés par nous ont été écrits avant l'affaire de la charte 77 en Tchécoslovaquie, et ceci explique peut-être l'absence totale de référence aux luttes dans les autres pays de l'Est. Dans tous les textes, l'URSS apparaît comme monolithique et aucune référence n'est faite à la possibilité d'existence d'une opposition à l'intérieur de l'URSS.
Le rôle de l'Eglise catholique Pratiquement tous les textes (à l'exception de ceux qui sont adressés au parti, la lettre des 7 et celui de Modzelewski), soulignent l'importance de l'Eglise catholique, soit directement (texte de PPN, programme des 44), soit en mettant en relief l'importance de la liberté de culte (lettre des 59), soit encore en expliquant le rôle décisif de l'Eglise catholique dans la lutte contre le pouvoir (Michnik, Kuron). L'importance attribuée à l'Eglise et le fait que la ma, orité des opposants souhaite vivement une alliance avec l'épiscopat, contraste beaucoup avec l'attitude des opposants en 1956. A cette période, l'opposition de gauche groupée autour de la revue Po Prostu, a considéré la lutte pour la laîcisation, pour la séparation de l'Eglise et de l'Etat, contre l'antisémitisme et l'obscurantisme, comme une de ses tâches principales. Le changement d'attitude des opposants envers l'Eglise est probablement dû au fait que, pendant la période dans laquelle l'opposition intellectuelle ne se manifestait presque pas (1968/75), l'Eglise catholique a pu apparaître comme la seule force oppositionnelle organisée et structurée. Le fait qu'aujourd'hui, contrairement à la situation en 1956, l'épiscopat se trouve dans une phase de conflit avec le pouvoir, le soutien de l'épiscopat aux ouvriers victimes de la répression et enfin l'aide apportée par des milieux ecclésiastiques à l'activité du KOR, ont tous contribué à renforcer les liens entre l'Eglise et l'opposition intellectuelle en Pologne. Aujourd'hui, plusieurs opposants polonais estiment que l'opposition entre l'épiscopat et le pouvoir est irréductible. Leur attitude envers l'Eglise est fondée sur cette analyse, et elle peut changer si l'épiscopat se rapproche de nouveau de la bureaucratie. (Depuis 1945, les périodes de rapprochement et d'éloignement se sont succédées dans les relations Eglise-Etat en Pologne.) Egalitarisme et transformation des rapports sociaux La lutte contre les privilèges exorbitants de certaines couches de la population n'est pratiquement pas mentionnée dans les documents des opposants. (Une phrase du document des 44 parle de la nécessité d'un contrôle public des revenus élevés.) Sous cet aspect également, les opposants de 1976 diffèrent de ceux de 1956, car en 56 la lutte contre l'inégalité sociale a été un des thèmes principaux de l'opposition de gauche. La différence est probablement due au manque de liens organiques actuels entre l'opposition intellectuelle et la classe ouvrière (ces liens ont été beaucoup plus étroits en 1956). La classe ouvrière exprime aujourd'hui aussi (colme le révèlent des sondages récents), des aspirations à une plus grande équite sociale. Tous les opposants croient à une telle possibilité de transformation des rapports sociaux, mais des différences importantes existent parmi les évaluations du dégré de plasticité du régime. Le plus "pessimiste" à ce sujet est sans doute Modzelewski, qui croit uniquement à la possibilité d'un compromis entre les travailleurs et le pouvoir, compromis qui peut s'exprimer uniquement par une légère libéralisation du régime, sans mettre en cause ni l'existence d'un parti unique, ni la nature des re-
lations avec l'URSS. Le plus "optimiste" est Kuron; il croit dans la possibilité que la Pologne arrive graduellement au statut de la Finlande aujourd'hui, c'est-à-dire, selon lui, une assez grande liberté dans les affaires intérieures, la possibilité de choisir le type de régime voulu mais, parallèlement, l'acceptation de certaines limites à la souveraineté nationale imposées par l'URSS. Entre ces deux pôles, on peut situer les auteurs du programme des 44 qui veulent garder le cadre général du régime en y introduisant un contenu renouvelé, et Michnik, qui croit à une possibilité d'assouplissement du régime sans espérer qu'on puisse aller jusqu'à la "finlandisation" de la Pologne. Quant aux moyens pour arriver au changement de régime, seul Kuron avance des propositions plus concrètes : création de mouvements de masse comme un mouvement des ouvriers, des paysans, des intellectuels, etc., mouvements qui vont s'approl'association, sur la discussion, sur l'information, et qui seront capables d'exercer une pression sur le pouvoir. Le réformisme est-il réaliste en Pologne? L'opposition intellectuelle en Pologne (au moins ceux des opposants qui s'expriment publiquement aujourd'hui) peut être caractérisée comme 'réformiste de l'extérieur" (de l'extérieur du parti). Tous pensent que la voie des changements passe par un mouvement de l'opposition qui se forme à l'extérieur du parti et qui gagne l'appui des masses : ce mouvement créerait un rapport de forces favorable qui permettrait de négocier ou de faire pression sur le pouvoir. Tous sont d'accord sur la constatation que les limites des changements possibles actuellement en Pologne sont déterminés à Moscou. C'est d'ailleurs probablement la raison pour laquelle personne ne propose de modifications substantielles dans la politique étrangère polonaise. Tous pensent que les tanks soviétiques sont le premier élément qu'on doit prendre en considération quand on parle de l'avenir de la Pologne et qu'à cause de cela, comme l'a exprimé Kuron : "'Il vaut mieux s'arrêter beaucoup trop tôt qu'un peu trop tard". Tous, ou presque, ne croient plus à la possibilité de réformer le régime de l'intérieur, mais envisagent par contre la possibilité de s'appuyer sur les forces "raisonnables" au sein de la bureaucratie (les technocrates selon Michnik) qui préféreront céder aux exigences (raisonnables elles aussi) d'un mouvement de l'opposition de masse, plutôt que de risquer un affrontement. Le problème de l'opposition est donc de créer un rapport de forces qui favorise les négociations avec les bureaucrates; le problème du pouvoir central n'est envisagé nulle part. Cette opposition se présente donc elle-même comme réformiste. Par contre, les revendications avancées par ces mêmes opposants débordent, à notre avis, un cadre purement réformiste. Est-ce qu'on peut envisager la possibilité que les bureaucrates (comme l'exigent plusieurs document d'opposition) vont accorder aux travailleurs polonais le droit de grève, la possibilité de créer des syndicats libres, la liberté d'expression et surtout la possibilité de former de véritables conseils ouvriers, sans qu'une modification profonde de la nature du régime ait lieu ? Dans un système où le chômage n'existe pas et où les mécanismes du marché n'exercent plus une pression constante sur les travailleurs, quelles sont les chances d'un maintien en place d'un régime détesté par la majorité de la population une fois ques les poyens de coercition et d'encadrement par en haut disparaîtront ? Il nous semble naff de croire que les bureaucrates polonais céderont aux pressions de l'opposition sans se rendre compte du danger que portent pour eux les concessions qu'ils font. Comme le soulignent presque tous les opposants, en l'absence totale d'une aile plus libérale de la bureaucratie, qui pourrait éventuellement déclencher un processus semblable à celui du "Printemps de Prague", la "débureaucratisation par étapes" ne nous semble pas beaucoup plus réaliste que la révolution par étapes. Il est difficile de croire que les bureaucrates polonais ne s'apercevront qu'ils sont en train de perdre leur pouvoir qu'au moment où il sera déjà trop tard. Les opposants polonais risquent donc de se trouver face à une réalité bien différente de celle d'une négociation, dans le calme et la dignité, entre représentant du pouvoir (réaliste), et ceux de l'opposition (responsable), tous réunis autour d'un tapis vert... Dans une situation où les travailleurs polonais obtiendraient (ou arriveraient à arracher) les libertés démocratiques revendiquées par l'opposition (la liberté de parole, le droit de grève, la possibilité d'auto-organisation), le pouvoir des bureaucrates serait automatiquement remis en cause. Il semble peu probable que, dans une telle situation - la survie des bureaucrates en tant que couche sociale privilégiée étant un danger - ceux-ci hésiteront à utiliser tous les moyens qui se trouvent à leur disposition pour empêcher la débâcle. On peut se demander quel doit être, dans ces conditions, le rôle d'une opposition qui se veut responsable : est-ce qu'elle peut adopter la politique de l'autruche et formuler des revendications qui mènent tout droit à un affrontement avec la bureaucratie, sans préparer un tel affrontement et sans réfléchir sur le problème du pouvoir ? L'argument le plus souvent avancé par les opposants polonais pour répondre à cette question est qu'il ne sert à rien de préparer un changement de pouvoir en Pologne tant qu'il y a des tanks soviétiques disposés tout au long de la frontière. Le problème est malheureusement très réel, et on ne peut le considérer à la légère, après Budapest et Prague. Mais est-ce qu'il doit paralyser toute activité oppositionnelle en Europe de l'Est ? Il n'y a pas de solution miracle mais, comme l'ont d'ailleurs compris quelques opposants polonais, le seul moyen de dissuader les bureaucrates du Kremlin et de diminuer le danger d'une intervention est de les convaincre que le prix d'une telle intervention sera trop élevé pour eux. La préparation de la population, son armement, l'assurance qu'au moins une partie de l'armée nationale ne restera pas neutre en cas d'invasion, peut convaincre les Soviétiques (comme c'était le cas de la Yougoslavie en 1948) que leur intervention risque de se transformer en une guerre prolongée. L'entretien de liens étroits entre l'opposition à l'Est et le mouvement ouvrier occidental, le développement d'un mouvement de solidarité puissant en Occident, peuvent rendre exorbitant le prix politique payé par l'URSS en cas d'invasion. Un mouvement de l'opposition qui se développerait simultanément dans plusieurs pays de l'Europe de l'Est peut rendre une intervention soviétique
extrêmement difficile. Le risque que l'intervention dans un pays précipite une situation explosive dans un ou plusieurs pays voisins fera sans doute réfléchir la bureaucratie soviétique : d'où l'importance décisive de la coordination entre les mouvements d'opposition dans les divers pays d'Europe orientale. Enfin, même les redoutables tanks soviétiques ne roulent pas tout seuls. Il n'est pas facile pour nombre d'opposants polonais de revoir leurs positions, fortement teintées de nationalisme, et d'élargir leur lutte contre le pouvoir des bureaucrates du Kremlin, pour rechercher le soutien des citoyens de l'URSS. Est-il vraiment impensable qu'un jour le soldat soviétique comprenne, lui aussi, qu'il n'a rien à faire à Varsovie, mais beaucoup à faire à Moscou ?
20 mai 1977. NOTES (1) Découvert dans la cour d'un immeuble de Cracovie, la tête fracassée, Pyjas avait reçu de nombreuses menaces de mort en raison de l'aide qu'il apportait au Comité de défense des ouvriers. (2) Publié par le comité international contre la répression . Voir aussi Inprecor n°66 du 27.01.77. (3) Certaines activités du KOR revêtent un caractère plus directement politique. Ainsi réclame-t-il l'amnistie pour tous les ouvriers emprisonnés, la convocation d'une commission parlementaire d'enquête en vue d'examiner les tenants et les aboutissants de la répression d'après le 25 juin et, comme on l'a appris récemment, la modification du Code du Travail dans le sens de lui faire reconnaître le droit de grève. Ajoutons qu'un
Lettre des 59 ( extraits )
Mouvement de défense des droits de l'Homme a été institué à son tour au mois d'avril dernier. Les consultations des travailleurs ont été un argument majeur utilisé par Gierek en 1971 pour apaiser les ouvriers en colère. Mais une fois l'ordre rétabli, les consultations sont devenues lettre morte. Pendant la période 1971/76, le seul moyen pour les ouvriers de "dialoguer" avec le pouvoir a été de faire la grève. (4) Ceci ne veut sûrement pas dire qu'il n'y a pas de gens qui se réclament du marxisme authentique dans les pays de l'Est. Mais leur nombre est malheureusement très réduit, et ce n'est pas un hasard si plusieurs parmi eux sont arrivés au marxisme après un contact avec la gauche occidentale. (5) En général, il ne nous semble pas que la thèse d'une reprivatisation des moyens de production puisse trouver de nombreux adeptes en Pologne aujourd'hui. Par contre, beaucoup seraient favorables à une certaine reprivatisation des services, à la création de coopératives, etc. (6) Les revendications au sujet des libertés démocratiques sont celles qui unissent tous les courants de l'opposition. Ceci n'est pas étonnant car ce qui est commun à toutes les couches de la société, en dehors de la bureaucratie (et encore !), c'est la privation des droits politiques et (un peu comme c'était le cas pour le Tiers-Etat avant 1789) l'obtention des droits politiques c'est le but qui réunit, dans une lutte commune, les gens ayant souvent des intérêts et des opinions contradictoires. (7) L'article de Michnik est pratiquement le seul parmi les documents de l'opposition qui ne mentionne presque pas le problème national; c'est probablement parce que cet article a été destiné à un public occidental de gauche peu sensible en général aux idées nationalistes.